‹ Mémoires, contes et autres uvres de Charles PerraultChapitre 7 sur 102 · LIVRE I. ZO · texte numérisé non relu

LIVRE I. ZO

lui dit le jeune Varet. — Lisez-les donc, monsieur, lui dit mon frère; après cela nous parlerons tant qu'il vous plaira sur cette matière. Jusque-là nous n'en dirons pas un mot, s'il vous plaît : nous avons mille autres questions de théologie que nous pourrons examiner en attendant. » Au bout de quelques jours , M. Varet voulut parler de la grâce : mon frère lui demanda s'il avait lu tout saint Augustin sur cette matière. «Non , lui dit M. Varet. — Parlons donc d'autre chose , » lui dit mon frère. Quand M. Yaret eut lu tout saint Augustin sur la matière de la grâce, mon frère lui en laissa parier ; mais il trouva qu'il poussait les choses un peu trop loin, et il fut assez longtemps à le faire rentrer dans les justes bornes qu'il faut garder dans cette matière.

Après avoir été exclu de la Sorbonne avec les soixantedix autres docteurs de son même avis , non-seulement il n'y alla plus, mais il ne voulut plus continuer d'aller aux assemblées des prêtres de Saint-Étienne-du-Mont , sa paroisse. Le curé, qui vit que cette assemblée était comme sans âme , mon frère n'y allant plus ( car c'était lui qui proposait et résolvait une grande partie des questions et des cas de conscience qui s'y agitaient ) , le vint prier deux ou trois fois d'assister à ces assemblées, « Comment pouvezvous , monsieur, me faire une telle prière ? lui disait mon frère ; je suis un de ceux dont vous dites , dans votre prône, que la doctrine est empoisonnée, et vous voulez que j'assiste à vos conférences!» Le curé eut beau l'en prier, il crut ne devoir pas répondre à ses instances. Mille gens lui disaient tous les jours qu'il devait signer le formulaire, et qu'un homme comme lui ne devait pas, pour si peu de chose , cesser d'être utile à l'Église , soit en prêchant, soit en confessant, soit en assistant à des conférences ecclésiastiques. A tout cela, il faisait une réponse bien chrétienne et bien sensée : «Dieu, disait-il, n'a que faire de moi pour toutes les choses dont vous me parlez , et je ne dois songer qu'à la seule dont il m'a chargé. Il m'a fait, par sa grâce, docteur de Sorbonne, et je me regarde,

en cette qualité , comme une sentinelle posée pour empêcher qu'il ne passe rien contre la vérité. Je n'ai que cela à faire, et je ferai beaucoup si je m'acquitte bien de cette commission : Dieu pourvoira à tout le reste. » Je me suis servi de cette pensée dans l'éloge de M. Arnauld, où elle est très-juste et tout à fait à sa place. Je puis dire que ce docteur était un très-homme de bien , mort trop jeune pour sa famille et pour le public. Il n'a jamais voulu de bénéfices ; et toute son ambition était d'être professeur de théologie en Sorbonne.

Dans le temps que l'on s'assemblait en Sorbonne pour condamner M. Arnauld, mes frères et moi, M. Pépin et quelques autres amis encore , voulûmes savoir à fond de quoi il s'agissait. Nous priâmes mon frère le docteur de nous en instruire : nous nous assemblâmes tous au logis de feu mon père , où mon frère le docteur nous fit entendre que toutes les questions de la grâce , qui faisaient tant de bruit, roulaient sur un pouvoir prochain et sur un pouvoir éloigné que la grâce donnait pour faire de bonnes actions. Les uns disent qu'à la vérité, lorsque saint Pierre pécha, il n'avait pas la grâce qui donne le pouvoir prochain de bien faire , mais qu'il avait la grâce qui donne le pouvoir éloigné , laquelle ne fait jamais faire la bonne action, mais en donne seulement la puissance, et qu'ainsi M. Arnauld avait eu tort d'avancer qu'on trouvait en saint Pierre un juste , à qui la grâce sans laquelle on ne peut rien avait manqué , parce que saint Pierre avait en lui la grâce qui donne le pouvoir éloigné de bien faire. Les autres soutenaient que le pouvoir éloigné ne produisant jamais la bonne action , et saint Pierre n'ayant point eu la grâce qui la produit, M. Arnauld n'avait point mal parlé quand il avait dit que la grâce sans laquelle on ne peut rien lui avait manqué, puisqu'à parier raisonnablement, le pouvoir qui ne produit jamais son effet n'est point un vrai pouvoir. Nous vîmes par là que la question méritait peu le bruit qu'elle faisait. Mon frère le receveur raconta cette conférence à M. Vitart, intendant de M. le duc de Luynes ,

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