APOLOGIE DES FEMMES
Timandre avait un fils, triste, fâcheux , colère , Des misanthropes noirs le plus atrabilaire , Qui, mortel ennemi de tout le genre humain, D'une maligne dent déchirait le prochain , Et sur le sexe même , emporté par sa bile , Exerçait sans pitié l'àcreté de son style. Le père, qui voulait qu'une suite d'enfants Pût transmettre son nom dans les siècles suivants , Cent fois l'avait pressé, pour en avoir lignée, De vouloir se soumettre aux lois de l'hyménée, Et cent fois par ce fils, de chagrin hérissé, Se vit, avec douleur, vivement repoussé.
Un jour qu'il le trouva d'une humeur moins sauvage ,
Le tirant à l'écart, il lui tint ce langage :
Ce qui plaît, ce qui charme, et qu'on aime en tous lieux,
Te sera-t-il toujours un objet odieux?
Ne saurais-je espérer que ton dédain se passe,
Et qu'enfin le beau sexe avec toi rentre en grâce?
Si tu t'en éloignais par un saint mouvement,
Et pour ne regarder que le ciel seulement,
Te blâmer sur ce point serait une injustice,
Et je t'applaudirais d'un si grand sacrifice ;
1 Ce petit poe'me parut à l'occasion de la satire de Boileau contre les Femmes, à laquelle on sait que Piegnard a répondu aussi par la satire des Maris. Perrault a publié, en tête de son Apologie des Femmes, sous le litre de Préface, une critique plus précise et assez détaillée de la satire de Boileau : cette critique aurait peu de sel ici, mais les commentateurs de Boileau pourraient y puiser des remarques utiles.
Mais ce qui fa jeté hors du chemin battu, Ce n'est que le caprice, et non pas la vertu.
C'est un ordre éternel, qu'encore toute pure, Au fond de tous les cœurs imprime la nature, De rendre à ses enfants le dépôt précieux Delà clarté du jour qu'on tient de ses aïeux. Heureux qui, révérant cette sainte conduite, N'arrête pas en soi , de soi-même la suite, Mais se rend immortel au gré de son désir. Serais-tu bien, mon iils, insensible au plaisir De voir un jour de toi naître un autre toi-même, Qui serve l'Éternel, qui l'adore, qui l'aime? Qui, lorsque le trépas aura fermé tes yeux, Après toi, rende hommage à son nom glorieux, Et d'où puisse sortir une féconde race Qui, jusqu'au dernier jour, le bénisse en ta place ?
Tu sais, je te l'ai dit, à quoi tendent mes vœux,
Et ce qui peut nous rendre et l'un et l'autre heureux?
Il est, j'en suis d'accord, des femmes infidèles,
Et dignes du mépris que ton cœur a pour elles :
Mais, si de deux ou trois le crime est avéré,
Faut-il que tout le sexe en soit déshonoré?
Dans une grande ville, où tout est innombrable,
Comme il est naturel de chercher son semblable,
D'aimer à le connaître, et d'en être connu,
Selon les divers goûts dont on est prévenu,
Chacun, en quelque endroit que le hasard le porte,
Ne rencontre et ne voit que des gens de sa sorte.
Ceux qui par le savoir se sont rendus fameux
Ne trouvent, sur leurs pas, que des savants comme eux.
Ceux qui, cherchant toujours la pierre bien-aimée,
Ont l'art de convertir leur argent en fumée,
Ne trouvent que des gens qui, fondant le métal,
Par le même chemin courent à l'hôpital.
L'homme de symphonie elde fine musique Ahordera toujours un homme qui s'en pique ; Et ceux qui de ruhis se bourgeonnent le nez En rencontrent partout d'encor plus bourgeonnes. Ceux qu'à le bien servir le Tout-Puissant appelle Ne trouvent que des saints brûlant du même zèle, Que des cœurs où le Ciel ses dons a répandus. Faut-il donc s'étonner si des hommes perdus, Jugeant du sexe entier par celles qu'ils ont vues, Assurent qu'il n'est plus que des femmes perdues ? Pour six qui, sans cervelle, avec un peu d'appas, Feront de tous côtés du bruit et du fracas, Par leur danse, leur jeu, leurs folles mascarades, Leurs cadeaux indiscrets, leurs sombres promenades, Sans peine on trouvera mille femmes de bien, Qui vivent en repos, et dont on ne dit rien.
A toute heure, en tous lieux, la coquette se montre ;
Il n'est point de plaisirs où l'on ne la rencontre :
Allez au cours, au bal, allez à l'Opéra,
A la foire, il est sûr qu'elle s'y trouvera.
II semble, à regarder l'essor de sa folie,
Que pour être partout elle se multiplie.
Pour des femmes d'honneur, dans ces lieux hasardeux,
De cent que l'on connaît, on n'en verra pas deux.
Rejette donc, mon fils, cette fausse maxime , Qu'on trouve rarement une femme sans crime ; C'est seulement ainsi que parle un suborneur, Qui de femmes sans foi, sans honte, et sans honneur Fait, près de son Iris, une liste bien ample, Pour la faire tomber par le mauvais exemple.
Au lieu d'être toujours dans des lieux de plaisir, A repaître tes yeux, à charmer ton loisir,
A regarder sans cesse aux cours, aux Tuileries,
Du fard et du brocart chargé de pierreries,
Va dans les hôpitaux , où Ton voit de longs rangs
De malades plaintifs, de morts et de mourants.
Là, tu rencontreras en tout temps, à toute heure,
Malgré l'air infecté de leur triste demeure,
Mille femmes d'honneur, dont souvent la beauté,
Que cache et qu'amortit leur humble piété,
A de plus doux appas, pour des âmes bien faites ,
Que tout le vain éclat des plus vives coquettes.
Descends dans des caveaux, monte dans des greniers,
Où des pauvres obscurs fourmillent à milliers,
Tu n'y verras pas moins de dames vertueuses
Fréquenter, sans dégoût, ces retraites affreuses,
Et par leur zèle ardent, leurs aumônes, leurs soins,
Soulager tous leurs maux, remplir tous leurs besoins.
Entre dans les réduits des honnêtes familles,
Et vois-y travailler les mères et les filles,
Ne songeant qu'à leur tâche, et qu'à bien recevoir
Leur père ou leur époux quand il revient le soir.
Charmé de leur conduite et si simple et si sage,
Tu te verras contraint de changer de langage.
Peux-tu ne savoir pas que la civilité Chez les femmes naquit avec l'honnêteté , Que chez elles se prend la fine politesse , • Le bon air, le bon goût et la délicatesse? Regarde un peu de près celui qui, loup-garou, Loin du sexe a vécu renfermé dans son trou ; Tu le verras crasseux , maladroit et sauvage , Farouche dans ses mœurs et rude en son langage.
Quand le sexe s'oublie, et de tant de façons Sert de folle matière à de folles chansons , N'as-tu pas remarqué que de tout ce scandale Les maris sont souvent la cause principale,
Soit par le dur excès de leur sévérité,
Soit par leur indolence et leur trop de bonté?
S'il arrive qu'un jour aux nœuds du mariage ,
En suivant mes désirs, ton heureux sort t'engage,
Ne t'avise jamais d'affecter la rigueur,
De vivre en pédagogue, avec trop de hauteur ;
Témoigne de l'amour, du respect, de l'estime,
En mari , toutefois, qui conduit et qui prime.
On a beau publier et prôner en tous lieux
Que le sexe est hautain , qu'il est impérieux ;
La femme en son époux aime à trouver son maître ,
Lorsque, par ses vertus, il mérite de l'être ; •
Si Ton la voit souvent résoudre et décider,
C'est que le faible époux ne sait pas commander.
Il en est, il est vrai , qui, dans leurs mariages ,
N'ont pas toujours trouvé des épouses bien sages:
Mais auraient-ils le front d'en oser murmurer ?
Ont-ils, en épousant, taché d'en rencontrer ?
Eux , et leurs vieux parents , n'ont avec leurs besicles,
Pendant des mois entiers, lu, relu des articles ,
Qu'afin de parvenir, par leur soin diligent,
A bien appareiller deux tas d'or et d'argent,
Sans regarder plus loin , sans voir si les parties
D'esprit, d'âge et d'humeur seraient bien assorties.
Ils ne comprennent point que, pour vivre content,
Le choix de la personne est le plus important ;
C'est une vérité qui leur semble bizarre ,
Et qui n'entra jamais dans le cœur d'un avare.
Quand le premier mortel fut mis dans l'univers Pour commander lui seul à tant d'êtres divers , Son œil , n'en doutons point, vit avec complaisance Ses richesses sans nombre, et sa vaste puissance ; Mais lorsque, dégagé de son premier sommeil, Le Seigneur lui montra la femme à son réveil,
La femme, sa moitié, sa compagne fidèle , Quittant tout, il tourna tous ses regards sur elle , Et, charmé de la voir, trouva moins de douceur A régir l'univers, qu'à régner dans son cœur.
La gloire nous ravit par sa beauté suprême ,
L'or nous rend tout-puissants et nous charme de même ;
Mais, malgré tout l'éclat dont il frappe nos yeux,
Des biens, le plus solide et le plus précieux
Est de voir pour jamais unir sa destinée
Avec une moitié sage, douce et bien née ,
Qui couronne sa dot d'une chaste pudeur,
D'une vertu sincère et d'une tendre ardeur.
A ces dons précieux, si le Ciel favorable,
Se plaisant à former un chef-d'œuvre admirable ,
D'une beauté parfaite a joint tous ]es attraits ,
Le vif éclat du teint, la. finesse des traits;
Si ses beaux yeux , ornés d'une brune paupière ,
Jettent, sans y penser, de longs traits de lumière ;
Si sa bouche enfantine, et d'un corail sans prix ,
A tous les agréments que forme un doux souris ;
Si sa main le dispute à celles de l'Aurore ,
Et si le bout des doigts est plus vermeil encore ,
Faudra-t-il déplorer le sort de son époux?
Et pourrais-tu le voir sans en être jaloux?
Il n'est rien ici-bas de plus digne d'envie,
Ni qui mêle tant d'or au tissu d'une vie.
Les malheurs les plus grands n'ont rien d'àpre, d'affreux ,
Quand deux cœurs bien unis les partagent entre eux,
Et le moindre bonheur que le Ciel leur envoie
Les inonde à l'envi d'un océan de joie.
Si , dans la bonne chère un époux emporté , En dissipant son bien altère sa santé, Par de sages repas, et sans dépense vaine , Chez elle adroitement l'épouse le ramène,
Et, retranchant toujours la superfluité , Le remet pas à pas dans la frugalité.
Si son œil aperçoit quelque intrigue galante , Alors elle se rend encor plus complaisante, Souffre tout, ne dit mot, tant qu'enfin sa douceur L'attendrit, le désarme et regagne son cœur. Par- elle , tous les jours , la jeunesse volage Se retire du vice et du libertinage ; Par sa bonne conduite, une famille en paix A des enfants bien nés et de sages valets; Par elle, une maison tombée en décadence Toit revivre en son sein l'éclat et l'abondance.
Ce n'est point seulement dans les premiers beaux jours ,
Ni dans la jeune ardeur des naissantes amours ,
Que d'un heureux hymen se goûtent les délices.
Son cours n'est pas moins doux que ses tendres prémices ,
C'est un bonheur égal , un bien de tous les temps.
Ah ï combien d'un époux les yeux sont-ils contents Quand il voit près de lui , pendant sa maladie , Une épouse attentive , et qui ne s'étudie Qu'à prévoir ses besoins et qu'à le soulager, El qui pleure en secret dès le moindre danger ! Tout plaît d'elle ; il n'est plus de médecine amère, Dès qu'elle passe à lui par une main si chère ; Et si le Ciel enfin ordonne son trépas, Sans peine et sans murmure il meurt entre ses bras.
Ainsi s'achève en paix l'heureuse destinée De celui qu'en ses nœuds engage Phyménée ; Pendant que le prôneur du libre célibat , Luttant contre la mort sur son triste grabat , Confus, embarrassé d'un si pénible rôle, Voit, l'œil à demi clos, son valet qui le vole ,
Et sent, quoique abattu de douleur et d'ennui , Qu'on tire impudemment son drap de dessous lui.
Si son destin permet qu'un serviteur fidèle Lui donne en ce moment des marques de son zèle, Ses amis sont ailleurs, et, pour comble de maux, Son lit est entouré d'âpres collatéraux Qui, craignant que des legs ne gâtent leur affaire , Veillent à détourner confesseur et notaire ; Appréhendant toujours qu'un bol de quinquina, En faisant son effet, ne le tire de là.
N'est-il pas vrai, mon fils, que cette seule image Des aimables douceurs d'un heureux mariage, Et surtout de l'horreur qui suit le célibat, Te trouble, te saisit, te confond et t'abat? Que ton esprit, ému de ce qu'il vient d'entendre , Des deux routes qu'il voit ne sait laquelle prendre? Je sais qu'à mon avis tu viendras te ranger ; Mais je te donne encor du temps pour y songer.
Doux charme de l'esprit, aimable Poésie , Conduis la vive ardeur dont mon àme est saisie , Et, mêlant dans mes vers la force et la douceur, Viens louer avec moi la Peinture ta sœur, Qui, par les doux attraits dont elle est animée, En séduisant mes yeux, a mon âme charmée. Et toi, fameux Le Brun, ornement de nos jours, Favori de la nymphe, et ses tendres amours , Qui seul as mérité, par ta haute science, D'avoir de ses secrets l'entière confidence ,
D'une oreille attentive écoute, dans ces vers , Les dons et les beautés de celle que tu sers.
De l'esprit éternel la sagesse infinie
A peine eut du chaos la discorde bannie,
Et le vaste pourpris de l'empire des eieux
A peine était encor peuplé de tous ses dieux ,
Qu'ensemble on vit sortir, du sein de la nature ,
L'aimable Poésie et l'aimable Peinture :
Deux sœurs, dont les appas égaux , mais différents ,
Furent le doux plaisir de l'esprit et des sens.
L'aînée eut, en naissant, la parole en partage ;
La plus jeune jamais n'en eut le moindre usage ;
Mais ses traits et son teint ravirent tous les dieux.
Sa sœur charma l'oreille : elle charma les yeux ;
Elle apprit, avec l'âge et les soins de l'école ,
A si bien réparer son défaut de parole ,
Que du geste aisément elle sut s'exprimer,
Et, non moins que sa sœur, discourir et charmer.
Si juste elle savait, d'une adresse incroyable,
Donner à chaque objet sa couleur véritable ,
Que l'œil, en le voyant de la sorte imité,
Demandait à la main si c'était vérité.
Sitôt qu'elle parut sur la voûte éternelle ,
Tous les dieux étonnés eurent les yeux sur elle ,
Et, pour apprendre un art si charmant et si beau ,
Chacun d'eux, à l'envi, prit en main le pinceau.
Le maître souverain du ciel et de la terre
D'un rouge étincelant colora son tonnerre ,
Et marqua d'un trait vif, dans le vague des airs,
L'éclat éblouissant de ses brillants éclairs.
Dès la pointe du jour la diligente Aurore,
Depuis l'Inde fameux jusqu'au rivage More ,
Couvrit tout l'horizon d'un or luisant et pur,
Pour y répandre ensuite et le pourpre et l'azur.
Celui qui des saisons fournit l'ample carrière
Fit toutes les couleurs de sa seule lumière ,
Et ses rayons dorés, sur la terre et les eaux ,
Furent, dès ce moment, comme autant de pinceaux
Qui, touchant les objets d'une légère atteinte,
Leur donnèrent à tous leur véritable teinte.
D'un trait ingénieux l'inimitable Iris
Traça, sur le fond bleu du céleste lambris ,
Un grand arc triomphal , dont les couleurs brillantes ,
S'unissant l'une à l'autre, et pourtant différentes ,
De leur douce nuance enchantèrent les yeux,
Et furent l'ornement de la voûte des cieux.
La céleste Junon sur le front des nuages
Peignit, d'or et d'azur, cent diverses images ;
Et la mère Cybèle, en mille autres façons ,
Colora ses guérets, ses prés et ses moissons.
Mais le plaisir fut grand de voir Flore et Pomone , .
Sur les riches présents que la terre leur donne ,
A l'envi s'exercer, en couchant leurs couleurs ,
A qui l'emporterait, ou des fruits ou des fleurs.
Les nymphes toutefois des tranquilles fontaines
Et des mornes étangs qui dorment dans les plaines ,
Ravirent, plus que tous, les yeux et les esprits ,
Et sur les autres dieux remportèrent le prix.
Ce fut peu d'employer les couleurs les plus vives
A peindre, en cent façons, le penchant de leurs rives:
D'une adresse incroyable, on les vit imiter
Tout ce qu'à leurs regards on voulut présenter.
Des plaines d'alentour, et des prochains bocages,
Sur l'heure elles formaient cent divers paysages ,
Et le plus vite oiseau, sitôt qu'il paraissait ,
Était peint sur leur onde au moment qu'il passait.
Au pied de l'IIélicon, d'un art inimitable La nymphe avait construit sa demeure agréable; Là, souvent Apollon , qui , plus voisin des cieux , Habite de ce mont les sommets glorieux , Venait avec plaisir voir les nobles pensées Qu'avait sa docte main sur la toile tracées ,
Et lui communiquait ses savantes clartés
Sur les dessins divers qu'elle avait médités.
Un jour qu'ii vint trouver cette nymphe charmante
Dans son riche palais , où, d'une main savante ,
Sur les larges parois et dans les hauts lambris
Elle-même avait peint mille tableaux de prix,
Il la vit au milieu d'une superbe salle
Où le jour éclairait d'une lumière égale ,
Qui, parles traits hardis de ses doctes pinceaux,
D'un soin laborieux retouchait les tableaux
De nos jeunes beautés, qui, toutes singulières,
Sous ses ordres suivaient neuf diverses manières',
Et qui, s'étant formé de différents objets,
Avaient représenté neuf sortes de sujets.
Celle2 qui s'occupait aux tableaux de l'histoire
Sur sa toile avait peint l'immortelle victoire
Que sur les fiers Titans remportèrent les dieux,
Lorsqu'un injuste orgueil leur disputa les deux.
Sur l'Olympe, éclatant d'une vive lumière,
Paraissait des vaiuqueurs la troupe auguste et fière',
Et dans l'ombre gisaient les Titans dispersés,
Fumants du foudre encor qui les a renversés.
Une autre % moins sévère et plus capricieuse,
Avait des mêmes dieux peint la fuite honteuse ,
Quand sur les bords du Nil, vivement alarmés,
On les voyait encor à demi transformés :
D'un bélier bondissant la toison longue et belle
Cachait le souverain de la troupe immortelle ;
La timide Vénus, plus froide qu'un glaçon,
Femme à moitié du corps, finissait en poisson ;
Et Bacchus, dont la peur rendait les regards mornes,
Avait déjà d'un bouc et la barbe et les cornes ;
Apollon, qui se vit des ailes de corbeau,
Se détourna de honte et quitta le tableau.
1 Les neuf genres de peinture.
' L'Histoire.
* Les Grotesques.
Il se plut, dans un autre ', à voir le vieux Silène Qui hâte sa monture, et, s'y tenant à peine, Mène un folâtre essaim de faunes insolents, Et de dieux chèvre-pieds, ivres et chancelants. Ensuite il contempla l'image de son père 2, Plus connaiss^ble encor par ce saint caractère Qui le fait adorer des dieux et des humains, Que par le foudre ardent qu'il porte dans ses mains.
Sur la toile suivante 3 il vit les beaux rivages Du sinueux Pénée, et ses gras pâturages, Où, libre de tous soins, à l'ombre des ormeaux, Pan faisait résonner ses frêles chalumeaux.
Dans un autre tableau 4, riche d'architecture, Il voit de son palais la superbe structure, Où brillent à l'envil'or, l'argent, le cristal, L'opale et le rubis du bord oriental.
Dans le tableau suivant3, il sent tromper sa vue Par le fuyant lointain d'une longue avenue De cèdres pâlissants et de verts orangers Dont Pomone enrichit ses fertiles vergers.
Ensuite il voit le Nil 6, qui, sur ses blonds rivages, Abreuve de ses eaux mille animaux sauvages.
Puis les lis, les œillets, les roses, les jasmins7, Qui de la jeune Flore émaillent les jardins.
1 Les Bacchanales.
2 Les Portraits.
3 Les Paysages.
4 L'Architecture.
5 La Perspective.
6 Les Animaux.
7 Les Fleurs.
DE LA PEINTURE. 5(Jj
De ces tableaux divers le beau fils de Latoiie
Contemple avec plaisir le travail qui l'étonné,
Admire leurs couleurs, leurs ombres et leurs jours;
Puis, regardant la nymphe, il lui tint ce discours :
Beauté de l'univers, honneur de la nature,
Charme innocent des yeux, trop aimable Peinture,
Rien ne peut égaler l'excellence des traits
Dont brillent à l'envi ces chefs-d'œuvre parfaits;
Mais puisque l'avenir, en ses replis plus sombres,
N'a rien dont mes regards ne pénètrent les ombres,
Je veux vous révéler les succès éclatants
Qu'aura votre bel art dans la suite des temps,
Quand aux simples mortels l'Amour, par sa puissance,
En aura découvert la première science.
La Grèce ingénieuse, à qui les dieux amis,
De Pâme et de l'esprit tous les dons ont promis,
Entre les régions doit être la première
Sur qui de tous les arts s'épandra la lumière.
Chez elle, les mortels savants et curieux
Marqueront les premiers les mouvements des deux,
Les premiers verront clair dans cette nuit obscure
Dont se cache aux mortels la secrète nature.
Le Méandre, étonné, sur ses tortueux bords
De la première lyre entendra les accords.
Votre art, en même temps, pour comble de sa gloire,
Fera mille tableaux d'éternelle mémoire ;
Avec un soin égal les fruits représentés
Par les oiseaux déçus se verront becquetés,
Et là, d'un voile peint avec un art extrême,
L'image trompera les yeux du trompeur même.
D'un maître renommé le chef-d'œuvre charmant
De sa ville éteindra l'affreux embrasement ;
D'un autre plus fameux la main prompte et fidèle
Peindra laCythérée, et la peindra si belle,
Que jamais nul pinceau n'usera retoucher
Les beaux traits que le sien n'aura fait qu'ébaucher.
Par mille autres travaux d'une grâce infinie La Grèce fera voir sa force et son génie.
Mais, comme le destin veut que de toutes parts
Habitent tour à tour la science et les arts ;
Que de ses grands desseins la sagesse profonde
En veut, avec le temps, honorer tout le monde,
Et dans tous les climats des hommes habités
Répandre de leurs feux les fécondes clartés ;
Les jours arriveront où l'aimable Italie
Des arts et des vertus doit se voir embellie ;
Le chantre de Mantoue égalera les sons
Dont l'aveugle divin animait ses chansons;
Et du conseil romain les paroles hautaines
Feront autant de bruit que les foudres d'Athènes.
Alors éclatera l'adresse du pinceau,
Et l'ouvrage immortel du pénible ciseau ;
Là, de mille tableaux les murailles parées,
Des maîtres de votre art se verront admirées,
Et les marbres vivants, épars dans les vergers,
Charmeront à jamais les yeux des étrangers.
Mais, à quelque degré que cette gloire monte,
Rien ne peut empêcher que Rome n'ait la honte,
Malgré tout son orgueil, de voir avec douleur
Passer chez ses voisins ce haut comble d'honneur ;
Lorsque par les beaux-arts, non moins que par la guerre,
La France deviendra l'ornement de la terre,
Elle aura quelque temps ce précieux trésor,
Qu'elle ne croira pas le posséder encor ;
Mais quand, pour élever un palais qui réponde
A l'auguste grandeur du plus grand roi du monde,
L'homme, en qui tous les arts sembleront ramassés,
Du Tibre glorieux les bords aura laissés ;
Elle verra qu'en vain de ces lieux elle appelle
La science et les arts qui sont déjà chez elle :
Sagement, toutefois, d'un désir curieux,
Les élèves iront enlever de ces lieux
Sous de vieilles couleurs la science cachée,
Que vainement ailleurs leur main aurait cherchée ;
Et, mesurant des yeux ces marbres renommés,
En dérober l'esprit dont ils sont animés.
Les arts arriveront à leur degré suprême,
Conduits par le génie et la sagesse extrême
De celui dont alors le plus puissant des rois,
Pour les faire fleurir, aura su faire choix.
D'un sens qui n'erre point sa belle àme guidée,
Et possédant du beau l'invariable idée,
Elèvera si haut l'esprit des artisans
En leur donnant à tous ses ordres instruisants,
Et leur fera tirer, par sa vive lumière,
Tant d'exquises beautés du sein de la matière,
Qu'eux-mêmes, regardant, leurs travaux plus qu'humains,
A peine croiront voir l'ouvrage de leurs mains.
Nymphe, c'est en ce temps que le bel art de peindre Doit monter aussi haut que l'homme peut atteindre, Et qu'au dernier degré les pinceaux arrivés Produiront à l'envi des tableaux achevés ; Tableaux dont, toutefois l'ample et noble matière, Que le prince lui seul fournira tout entière, Encor plus que l'art même aura de l'agrément, Et remplira les yeux de plus d'étonnement. Mille exploits inouïs, d'éternelle mémoire, Se verront dans le cours de sa brillante histoire, . Où tout ce que la fable a jamais inventé Aura moins d'agrément, de force et de beauté. Rien ne peut égaler la science infinie Des maîtres qui peindront, au gré de leur génie, Ses galants carrousels, ses spectacles charmants, Ses ballets, ses festins, ses divertissements.
Combien sera la main noble, savante et juste, Qui donnera la vie à ce visage auguste, Où seront tous les traits par qui les souverains Charment et font trembler le reste des humains ! Que ceux dont le bon goût, donné par la nature, Aime, admire et connaît la belle architecture, Auront l'esprit content et les yeux satisfaits De voir les grands dessins de ses riches palais, Qui, pour leur noble audace et leur grâce immortelle, Des pompeux bâtiments deviendront le modèle! Qu'il sera doux de voir peint, d'un soin curieux, De tous les beaux vergers le plus délicieux , Soit pour l'aspect fuyant des longues avenues, Soit pour l'aimable objet des différentes vues, Soit pour le riche émail et les vives couleurs Des parterres semés des plus riantes fleurs ; Soit pour ces grands étangs, et ces claires fontaines, Qui, de leurs vases d'or superbes cl hautaines, Et, malgré la nature, hôtesses de ces lieux, Par le secours de l'art monteront jusqu'aux cieux; Soit enfin pour y voir mille troupes errantes De tous les animaux d'espèces différentes, Qui, parmi l'univers jusqu'alors dispersés, Dans ce charmant réduit se verront ramassés! C'est là que le héros, las du travail immense Qu'exige des grands rois l'emploi de leur puissance , Ayant porté ses soins sur la terre et les flots, Ira goûter en paix les charmes du repos, Afin qu'y reprenant une vigueur nouvelle, Jl retourne aussitôt où son peuple l'appelle. Ainsi, lorsque mon char, de la mer s'approchant, Roule d'un pas plus vite aux portes du couchant, Après que j'ai versé dans tous les coins du monde Les rayons bienfaisants de ma clarté féconde, J'entre, pour ranimer mes feux presque amortis, Dans l'humide séjour des grottes de Téthys,
D'où sortant, au matin, couronné de lumière,
Je reprends clans les cieux ma course coùtumière ;
Dans ces temps bienheureux de gloire et de grandeur,
Telle doit de votre art éclater la splendeur.
— Là se tut Apollon, et la nymphe ravie
De voir de tant d'honneur sa science suivie,
Se plaignit en son cœur des destins envieux
Qui remettaient si loin ce siècle glorieux.
Le Brun, c'est en nos jours que Ton voit éclaircies Du fidèle Apollon les grandes prophéties ; Puisque enfin dans la France on voit de toutes parts Fleurir le règne heureux des vertus et des arts. Tu sais ce qu'on attend de ces rares génies Qui, pour connaître tout, ont leurs clartés unies, Et pourquoi désormais la nature et les cieux N'ont rien d'impénétrable à leur œil curieux ; De combien d'Amphions les savantes merveilles, De combien d'Arions les chansons non pareilles, Nous ravissent l'esprit par leurs aimables vers, Et nous charment l'oreille au doux son de leurs airs ! Mais il suffit de voir ce que ta main nous donne, Ces chefs-d'œuvre de l'art, dont l'art même s'étonne, Et ce qu'en mille endroits, dans les grands ateliers, Travaille, sous tes yeux, la main des ouvriers.
C'est là que la peinture, avec l'or et la soie, Des grands événements tous les charmes déploie, Et que la docte aiguille avec tant d'agrément Trace l'heureux succès de chaque événement.
Là, d'un art sans égal, se remarque dépeinte Du monarque des lis la ferveur humble et sainte, Lorsqu'il reçoit les dons du baume précieux Qu'autrefois à la France envoyèrent les cieux.
Là, les yeux sont charmés de l'auguste présence De deux princes rivaux qui jurent alliance, Et, devenus amis, mettent fin aux combats Qui depuis trente étés désolaient leurs états. Louis, le cœur touché d'une solide gloire, Et vainqueur des appas qu'étalait la victoire, Préfère, sans regret, le repos des sujets Au bonheur assuré de ses vaillants projets. Ici brille l'éclat de l'heureuse journée Où le sacré lien d'un illustre hyménée, Parmi les vœux ardents des peuples réjouis, Joint le cœur de Thérèse à celui de Louis.
Là se voit l'heureux jour, favorable à la France, Qui donne tous les biens qu'enferme l'espérance, Faisant naître un dauphin, en qui le Ciel a mis De quoi remplir le sort à la France promis.
Sur un autre tableau s'aperçoit figurée Dunkerque, qui, des mains de l'Anglais retirée , Ouvre ses larges murs et le fond de son cœur A Louis, son monarque et son libérateur; Ensuite on aperçoit la nation fidèle , Qui , pleine de respect, de chaleur et de zèle , Vient à ce grand héros d'elle-même s'offrir, Et sous ses étendards veut ou vaincre ou mourir.
Ici le fier Marsal , au seul éclair du foudre , Se rend avant le coup qui l'eût réduit en poudre ; Et, du courroux du prince évitant le malheur, Éprouve sa clémence au lieu de sa valeur.
Ici , devant les yeux de l'Europe assemblée , L'Espagne reconnaît que, de fureur troublée , Elle a, près la Tamise, épanché notre sang, Et nous cède à jamais l'honneur du premier rang.
DE LA PEINTURE. oil
Au front de son ministre on- voit la honte empreinte, Sur ceux des étrangers la surprise et la crainte ; Dans les yeux des Français brille l'aise du cœur, Et dans ceux de Louis l'héroïque grandeur.
Ici, pour expier une pareille offense , Rome vient de Louis implorer la clémence , Promet d'en élever d'éternels monuments, Et le désarme ainsi de ses ressentiments.
Là, le Rab étonné voit son onde rougie
De Pinfidèle sang des peuples de Phrygie ,
Que le bras des Français, par cent vaillants efforts ,
Au salut de l'empire a versé sur ses bords.
Mais, Le Rrun, désormais il faut que tu t'apprêtes A donner à nos yeux ces fameuses conquêtes Où le prince lui-même, au milieu des combats, De son illustre exemple animait les soldats : Où , pareil aux torrents qui , tombant des monlagnes , Entraînent avec eux les moissons des campagnes, Il a, d'un prompt effort, fièrement renversé Tous les murs ennemis où son cours a passé. De tant de grands sujets un amas se présente , Capable d'épuiser la main la plus savante , Que sans doute étonné de ce nombre d'exploits , Ta peine la plus grande est d'en faire le choix.
Mais garde d'oublier quand, d'un pas intrépide, On le vit affronter la tranchée homicide , Qui, surprise, trembla d'un si hardi dessein, Au moment périlleux qu'il entra dans son sein. C'est là qu'avec grand soin il faut qu'en son visage Tu traces vivement l'ardeur de son courage , Qui, dans l'àpre danger, ayant porté ses pas , Le fasse reconnaître au milieu des soldats.
Fais-nous voir quand, Douai succombant sous ses armes,
Thérèse y répandit la douceur de ses charmes ,
Et de ses seuls regards fit naître mille fleurs
Où naguère coulaient et le sang et les pleurs ;
Quand Lille, se voyant presque réduite en cendre
Par le feu des assauts, qui la force à se rendre,
Elle ouvre à son vainqueur ses murs et ses remparts ,
Où gronde et fume encorle fier courroux de Mars;
En ce prince elle voit tant de vertus paraître,
Qu'elle bénit le Ciel de lui donner un maître
Qu'au prix de plus de sang elle aurait dû vouloir,
Qu'elle n'en a versé pour ne le pas avoir.
Surtout que ta main prenne un pinceau de lumière
Pour tracer dignement sa victoire dernière ,
Où, le cœur averti par la secrète voix
De cet ange qui veille au bonheur des Français ,
Il quitta tout à coup sa conquête nouvelle ,
Et, courant sans relâche où la gloire l'appelle,
H suit les ennemis qui chargeaient nos soldats
Lassés, et dépourvus du secours de son bras.
La terreur de son nom , qui devance ses armes, Épandit dans les rangs de si vives alarmes , Qu'arrivant sur les lieux , il trouva nos guerriers Qui tous, à pleines mains, moissonnaient des lauriers. Ces lions, à sa vue, animant leur courage, Firent des ennemis un si cruel carnage , Qu'il connut que son nom , prévenant son grand cœur, Dérobait à son bras le titre de vainqueur, Et qu'enfin la victoire attendait toute prête Qu'il parût à ses yeux pour couronner sa tête. Ainsi, quand, au matin, les ombres de la nuit Combattent les rayons du premier jour qui luit, A peine, en arrivant, la belle avant-courrière Annonce le retour du dieu de la lumière , Qu'on voit de toutes parts les ombres trébucher, Ou derrière les monts s'enfuir et se cacher.
l)i: LA PEINTURE. 315
Cependant, cher Le Brun , sais-tu que celte gloire Dont tu le vois paré des mains de la victoire , Qui ternit la splendeur des autres demi-dieux, Qui de son vif éclat éblouit tous les yeux , Et fait qu'en le voyant l'àme presque l'adore ; Sais-tu que cet éclat n'est encor que l'aurore Et le rayon naissant des beaux et des grands jours Qu'il fera sur la terre au plus haut de son cours? Oui , du dieu que je sers les plus sacrés augures , Par qui l'àme entrevoit dans les choses futures , Et les divins accords de nos saintes chansons , Ne sont qu'un vain mensonge et d'inutiles sons ; Oui , nous allons entrer dans un siècle de gloire Qui couvrira de honte et la fable et l'histoire, Qui, fameux et fertile en mille exploits divers , Portera sa lumière au bout de l'univers.
Que je vois de combats et de grandes journées,
De remparts abattus, de batailles gagnées ,
De triomphes fameux , et de faits tout nouveaux
Qui doivent exercer tes glorieux pinceaux !
Alors, sans remonter au siècle d'Alexandre,
Pour donner à ta main l'essor qu'elle aime à prendre,
Dans le noble appareil des grands événements,
Dans la diversité d'armes, de vêtements,
De pays, d'animaux , et de peuples étranges,
Les exploits de Louis, sans qu'en rien tu les changes,
Et tels que je les vois par le sort arrêtés,
Fourniront plus encor d'étonnantes beautés ;
Soit qu'il faille étaler sa guerrière puissance
Près des murs de Memphis, de Suze et de Byzance;
Soit qu'il faille tracer ses triomphes pompeux,
Où suivent enchaînés des tyrans orgueilleux,
Qui sur leur triste front auront l'image empreinte
D'une sombre fierté qui fléchit sous la crainte,
oli POEME
Et dont l'affreux regard, de douleur abattu, Du glorieux vainqueur publira la vertu ; Où les ours, les lions, les tigres, les panthères, Redoutable ornement des terres étrangères, Les riches vases d'or et les meubles exquis, Marqueront les climats des royaumes conquis.
Voilà les grands travaux que le ciel te prépare ,
Qui seront de nos jours l'ornement le plus rare,
Et des siècles futurs le trésor précieux ,
Puisqu'on sait que le temps, peintre judicieux,
Qui des maîtres communs les tableaux décolore,
Rendra les tiens plus beaux et plus charmants encore,
Lorsque de son pinceau secondant ton dessin,
11 aura sur leurs traits mis la dernière main.
Ce fut ce qu'autrefois un sage et savant maître
Aux peintres de son temps sut bien faire connaître.
11 sut, par son adresse, en convaincre leurs yeux,
Et leur en ht ainsi l'emblème ingénieux :
Il peignit un vieillard dont la barbe chenue
Tombait à flots épais sur sa poitrine nue;
D'un sable diligent son front était chargé,
Et d'ailes de vautour tout son dos ombragé ;
Près de lui se voyait une faux argentée,
Qui faisait peur à voir, mais qu'il avait quittée
Pour prendre, ainsi qu'un maître ébauchant un tableau,
D'une main une éponge, et de l'autre un pinceau.
Les chefs-d'œuvre fameux, dont la Grèce se vante,
Les tableaux de Zeuxis, d'Apelle, et de Timante,
D'autres maîtres encor des siècles plus âgés,
Étaient, avec honneur, à sa droite rangés ;
A sa gauche gisaient, honteux et méprisables,
Des peintres ignorants les tableaux innombrables ,
Ouvrages sans esprit, sans vie et sans appas, -
Et qui blessaient la vue, ou ne la touchaient pas.
Sur les uns le vieillard , à qui tout est possible,
Passait de son pinceau la trace imperceptible ,
D'une coucbe légère allait les brunissant,
Y marquait des beautés, même en les effaçant;
Et d'un noir sans égal fortifiant les ombres,
Les rendait plus charmants en les rendant plus sombres,
Leur donnait ce teint brun qui les fait respecter,
Et qu'un pinceau mortel ne saurait imiter.
Sur les autres tableaux, d'un mépris incroyable ,
Il passait, sans les voir, l'éponge impitoyable;
Et, loin de les garder aux siècles à venir,
Il en effaçait tout, jusques au souvenir.
Mais, Le Brun, si le temps, dans la suite des âges, Loin de les effacer, embellit tes ouvrages, Et si ton art t'élève au comble de l'honneur, Sache que de Louis t'est venu ce bonheur ; Quand le Ciel veut donner un héros à la terre, Aimable dans la paix, terrible dans la guerre, Dont le nom soit fameux dans la suite des ans , Il fait naître avec lui des hommes excellents , Qui sont, par leurs vertus, leur courage et leur zèle, Les dignes instruments de sa gloire immortelle; Et qui, pour son amour, l'un de l'autre rivaux, Se suivent à l'envi dans ses rudes travaux; De là nous sont donnés ces vaillants capitaines , Qui, semant la terreur dans les belgiques plaines,. Et courant aux dangers sur les pas de Louis, Secondent de leurs bras ses exploits inouïs ; De là viennent encore et prennent leur naissance Ces Nestors de nos jours, dont la rare prudence Travaillant sous le prince au bien de ses sujets , Exécute avec soin ses glorieux projets.
De là nous est donné cet homme infatigable, Cet homme, d'un labeur à jamais incroyable.