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Qui sans peine remplit les emplois les plus hauts,
Qui sans peine descend jusqu'aux moindres travaux;
Qui, l'esprit éclairé d'une lumière pure,
Voit tout, agit partout; semblable à la nature,
Dont l'àme, répandue en ce vaste univers,
Opère dans les cieux, sur la terre et les mers ,
Où paraît sa sagesse en merveilles fertile;
Et, dans le même temps, sur le moindre reptile
Fait voir tant de travail, que nos regards surpris
Ne peuvent concevoir les soins qu'elle en a pris.
Mais le Ciel, non content que, du héros qu'il donne,
Par mille grands exploits la vertu se couronne,
Produit en même temps, par ses féconds regards,
Des hommes merveilleux dans tous les plus beaux arts,
Afin qu'en cent façons ils célèbrent sa gloire,
Et que, de ses hauts faits conservant la mémoire,
Des vertus du héros la brillante clarté,
Serve encor de lumière à la postérité.
De là nous sont venus tant de doctes Orphées,
Qui chantent de Louis les glorieux trophées ;
Apollon de ses feux anime leurs efforts,
Et leur inspire à tous ces merveilleux accords.
De là vient que le Ciel, au gré de la nature,
A voulu qu'en nos jours sa charmante peinture
T'ait mis au premier rang de tous les favoris
Que dans le cours des ans elle a le plus chéris,
T'ait donné de son art la science profonde,
Ait caché dans ton sein cette source féconde
De traits ingénieux, de nobles fictions,
Et le fonds infini de ses inventions.
Ainsi donc, qu'à jamais ta main laborieuse
Poursuive de Louis l'histoire glorieuse,
Sans qu'un autre labeur, ni de moindres tableaux
Profanent désormais tes illustres pinceaux ;
Songe que tu lui dois tes traits inimitables,
Qu'il y va de sa gloire, et qu'enfin tes semblables
Appartiennent au prince, et lui sont réservés;
Ainsi que les trésors sur ses terres trouvés.
Et vous, peintres savants, heureux dépositaires
Des secrets de la nymphe et de ses saints mystères,
Dont, par votre discours et les traits de vos mains,
Se répand la lumière au reste des humains ;
D'hommes tous excellents, sage et docte assemblée ',
Que les hontes du prince ont de grâces comblée;
De ce roi sans égal vous savez les hauts faits,
Vous voyez devant vous ses superbes palais ;
Allez, et que partout vos pinceaux se répandent
Pour donner à ces lieux les beautés qu'ils demandent;
Que là votre savoir, par mille inventions,
Parle de ses vertus et de ses actions ;
Montrez que de votre art ta science est divine,
Et qu'il tire des çieux sa première origine.
Quelques profanes voix ont dit que le hasard
Aux premiers des mortels enseigna ce bel art,
Et que quelques couleurs, bizarrement placées,
Leur en ont inspiré les premières pensées ;
Mais qu'ils sachent qu'Amour, le plus puissant des dieux,
Le premier aux humains fit ce don précieux;
Qu'à sa main libérale en appartient la gloire,
Et, pour n'en plus douter, qu'ils en sachent l'histoire.
Dans PHe de Paphos fut un jeune étranger, Qui vivait inconnu, sous l'habit d'un berger ; La nature avec joie, et d'un soin favorable, Amassant en lui seul tout ce qui rend aimable, Avec tant d'agréments avait su le former, Que ce fut même chose et le voir et l'aimer. Des eaux et des forêts les nymphes les plus fières, Sans attendre ses vœux, parlèrent les premières; Mais son cœur, insensible à leurs tendres désirs, Loin de les écouter, méprisa leurs soupirs.
1 L'Académie royale de Peinture et de Sculpture.
Entre mille beautés, qui rendirent les armes,
Une jeune bergère eut pour lui mille charmes,
Et de ses doux appas lui captivant le cœur,
Eut l'extrême plaisir de plaire à son vainqueur ;
L'aise qu'elle sentit d'aimer et d'être aimée
Accrut encor l'ardeur de son àme enflammée.
Soit que l'astre des cieux vienne allumer le jour,
Soit que dans l'Océan il finisse son tour,
11 la voit, de l'esprit et des yeux attachée
Sur le charmant objet dont son àme est touchée ;
Et la nuit, quand des cieux elle vient s'emparer,
Sans un mortel effort ne l'en peut séparer.
Pour la seconde fois la frileuse hirondelle
Annonçait le retour de la saison nouvelle,
Lorsque, de son bonheur le destin envieux
Voulut que son berger s'éloignât de ces lieux.
La nuit qui précéda cette absence cruelle,
Il veut voir sa bergère, et prendre congé d'elle,
Se plaindre des rigueurs de son malheureux soft,
Et de ce dur départ, plus cruel que la mort.
Elle, pâle, abattue, et de larmes baignée,
Déplore en soupirant sa triste destinée ;
Et, songeant au plaisir qu'elle goûte à le voir,
Né voit dans l'avenir qu'horreur et désespoir.
Amour, qui sais ma flamme et les maux que j'endure,
IS'auras-tu point pitié de ma triste aventure?
Je ne demande pas la fin de mon tourment ;
Mais, hélas! donne-moi quelque soulagement.
Sur l'aile des soupirs sa prière portée
Du tout-puissant Amour ne fut point rejetée.
Sur le mur opposé la lampe, en ce moment,
Marquait du beau garçon le visage charmant;
L'éblouissant rayon de sa vive lumière,
Serrant de toutes parts Pombre épaisse et grossière
Dans le juste contour d'un trait clair et subtil,
En avait nettement dessiné le profil.
Surprise, elle aperçoit l'image figurée,
Et, se sentant alors par l'Amour inspirée,
D'un pinceau, par hasard sous ses doigts rencontré,
Sa main, qui suit le trait par la lampe montré,
Arrête sur le mur, promptement et sans peine,
Du visage chéri la figure incertaine ;
L'Amour ingénieux, qui forma ce dessin,
Fut vu, dans ce moment, lui conduisant la main.
Sur la face du mur marqué de cette trace, Chacun du beau berger connut l'air et la grâce, Et l'effet merveilleux de cet événement Fut d'un art si divin l'heureux commencement. Par la nymphe aux cent voix la charmante Peinture, Instruite du succès d'une telle aventure, Vint apprendre aux mortels mille secrets'nouveaux, Et leur montra si bien comment, dans les tableaux, Les diverses couleurs doivent être arrangées, Ensuite, au gré du jour, plus ou moins ombragées ; Comment il faut toucher les contours et le trait, Et tout ce qui peut rendre un ouvrage parfait ; Qu'enfin l'art est monté, par l'élude et l'exemple, A ce degré suprême où notre œil le contemple, Digne de la grandeur du roi que nous servons, Digne de la splendeur du siècle où nous vivons.
La belle antiquité fut toujours vénérable ,
Mais je ne crus jamais qu'elle fût adorable.
Je vois les anciens, sans plier les genoux;
Ils sont grands, il est vrai, mais hommes comme nous;
Et l'on peut comparer, sans craindre d'être injuste,
Le siècle de Louis au beau siècle d'Auguste.
En quel temps sut-on mieux le dur métier de Mars?
Quand d'un plus vif assaut força-t-on des remparts?
Et quand vit-on monter au sommet de la gloire
D'un plus rapide cours le char de la victoire?
Si nous voulions ôter le voile spécieux
Que la prévention nous met devant les yeux,
Et, lassés d'applaudir à mille erreurs grossières,
Nous servir quelquefois de nos propres lumières,
Nous verrions clairement que, sans témérité,
On peut n'adorer pas toute l'antiquité ;
Et qu'enfin, dans nos jours, sans trop de confiance,
On lui peut disputer le prix de la science.
Platon, qui fut divin du temps de nos aïeux, Commence à devenir quelquefois ennuyeux : En vain son traducteur ', partisan de l'antique, En conserve la grâce et tout le sel attique ; Du lecteur le plus âpre et le plus résolu, Un dialogue entier ne saurait être lu.
Chacun sait le décri du fameux Aristote,
En physique moins sûr qu'en histoire Hérodote;
1 L'abbé de Maucroix.
Ses écrits, qui charmaient les plus intelligents, Sont à peine reçus de nos moindres régents. Pourquoi s'en étonner? Dans cette nuit obscure . Où se cache à nos yeux la secrète nature , Quoique le plus savant d'entre tous les humains, Il ne voyait alors que des fantômes vains. Chez lui, sans nul égard des véritables causes, De simples qualités opéraient toutes choses, Et son système obscur roulait tout sur ce point, Qu'une chose se fait de ce qu'elle n'est point. D'une épaisse vapeur se formait la comète, Sur un solide ciel roulait chaque planète ; Et tous les autres feux, dans leurs vases dorés, Pendaient du riche fond des lambris azurés.
0 ciel î depuis le jour qu'un art incomparable
Trouva l'heureux secret de ce verre admirable
Par qui rien sur la terre et dans le haut des deux,
Quelque éloigné qu'il soit, n'est trop loin de nos yeux,
De quel nombre d'objets, d'une grandeur immense,
S'est accrue en nos jours l'humaine connaissance !
Dans l'enclos incertain de ce vaste univers,
Mille mondes nouveaux ont été découverts,
Et de nouveaux soleils, quand la nuit tend ses voiles,
Égalent désormais le nombre des étoiles.
Par des verres encor non moins ingénieux,
L'œil voit croître sous lui mille objets curieux;
11 voit, lorsqu'en un point sa force est réunie,
De l'atome au néant la distance infinie ;
Il entre dans le sein des moindres petits corps,
De la sage nature il y voit les ressorts,
Et portant ses regards jusqu'en son sanctuaire,
Admire avec quel art en secret elle opère.
L'homme, de mille erreurs autrefois prévenu, Et, malgré son savoir, à soi-même inconnu,
Ignorait en repos jusqu'aux routes certaines
Du Méandre * vivant qui coule dans ses veines.
Des utiles vaisseaux où de ses aliments
Se font, pour le nourrir, les heureux changements,
Il ignorait encor la structure et l'usage,
Et de son propre corps le divin assemblage.
Non , non , sur la grandeur des miracles divers
Dont le souverain maître a rempli l'univers,
La docte antiquité, dans toute sa durée,
À l'égal de nos jours ne fut point éclairée.
Mais, si pour la nature elle eut de vains auteurs, Je la vois s'applaudir de ses grands orateurs', Je vois les Cicérons, je vois les Démosthènes, Ornements éternels et de Rome et d'Athènes , Dont le foudre éloquent me fait déjà trembler , Et qui de leurs grands noms viennent nous accabler. Qu'ils viennent, je le veux ; mais que sans avantage Entre les combattants le terrain se partage ; Que , dans notre barreau , l'on les voie occupés A défendre d'un champ trois sillons usurpés; Qu'instruits dans la coutume, ils mettent leur étude A prouver d'un égout la juste servitude , Ou qu'en riche appareil, la force de leur art Éclate à soutenir les droits de Jean Maillart. Si leur haute éloquence, en ses démarches fières, Refuse de descendre à ces viles matières, Que nos grands orateurs soient assez fortunés Pour défendre, comme eux, des clients couronnés '2; Ou qu'un grand peuple en foule accoure les entendre , Pour déclarer la guerre au père d'Alexandre *;
1 Fleuve del'Asie Mineure, qui fait une infinité de détours. Celle belle expression semble indiquer que Perrault avait idée de la circulation du sang.
2 Cicéron plaida pour le roi Déjotarus.
3 Démosthènes haranguait contre Philippe, père d'Alexandre.
Plus qu'eux peut-être alors diserts et véhéments, Ils donneraient l'essor aux plus grands mouvements ; Et si, pendant le cours d'une longue audience, Malgré les traits hardis de leur vive éloquence, On voit nos vieux Catons sur leurs riches tapis, Tranquilles auditeurs et souvent assoupis, On pourrait voir alors, au milieu d'une place, S'émouvoir, s'écrier l'ardente populace.
Ainsi, quand sous l'effort des autans irrités Les paisibles étangs sont à peine agités, Les moindres aquilons sur les plaines salées Élèvent jusqu'aux cieux les vagues ébranlées.
Père de tous les arts, à qui du dieu des vers Les mystères profonds ont été découverts , Yasle et puissant génie, inimitable Homère , D'un respect infini ma muselé révère.
Non, ce n'est pas à tort que tes inventions En tout temps ont charmé toutes les nations ; Que de tes deux héros les hautes aventures Sont le nombreux sujet des plus doctes peintures, Et que des grands palais les murs et les lambris Prennent leurs ornements de tes divins écrits. Cependant, si le Giel, favorable à la France, Au siècle où nous vivons eût remis ta naissance, Cent défauts qu'on impute au siècle où tu naquis, Ne profaneraient pas tes ouvrages exquis. Tes superbes guerriers, prodiges de vaillance, Prêts de s'entre-percer du long fer de leur lance, N'auraient pas si longtemps tenu le bras levé ; Et, lorsque le combat devrait être achevé, Ennuyé les lecteurs d'une longue préface Sur les faits éclatants des héros de leur race. Ta verve aurait formé ces vaillants demi-dieux Moins brutaux, moins cruels et moins capricieux.
OZi LE SIÈCLE
D'une plus fine entente et d'un art plus habile Aurait été forgé le bouclier d'Achille, Chef-d'œuvre de Vulcain, où son savant burin Sur le front lumineux d'un résonnant airain Avait gravé le ciel, les airs, l'onde et la terre, Et tout ce qu'Amphitrite en ses deux bras enserre ; Où l'on voit éclater le bel astre du jour, Et la lune, au milieu de sa brillante cour; Où l'on voit deux cités parlant diverses langues, Où de deux orateurs on entend les harangues, Où de jeunes bergers sur la rive d'un bois Dansent l'un après l'autre, et puis tous à la fois ; Où mugit un taureau qu'un fier lion dévore; Où sont de doux concerts ; et cent choses encore Que jamais d'un burin, quoiqu'en la main des dieux, Le langage muet ne saurait dire aux yeux : Ce fameux bouclier, dans un siècle plus sage, Eût été plus correct et moins chargé d'ouvrage. Ton génie, abondant en ses descriptions, Ne t'aurait pas permis tant de digressions, Et, modérant l'excès de tes allégories, Eut encor retranché cent doctes rêveries Où ton esprit s'égare et prend de tels essors, Qu'Horace te fait grâce en disant que tu dors.
Ménandre, j'en conviens, eut un rare génie, Et pour plaire au théâtre une adresse infinie. Virgile, j'y consens, mérite des autels. Ovide est digne encor des honneurs immortels. Mais ces rares auteurs, qu'aujourd'hui l'on adore, Étaient-ils adorés quand ils vivaient encore? Écoutons Martial ' : Ménandre, esprit charmant, Fut du théâtre grec applaudi rarement ; Virgile vit les vers d'Ennius le bonhomme, Lus, chéris, estimés des connaisseurs de Rome,
1 Liv. V, épigr. 10.
Pendant qu'avec langueur on écoutait les siens,
Tant on est amoureux des auteurs anciens ;
Et malgré la douceur de sa veine divine,
Ovide était connu de sa seule Corine :
Ce n'est qu'avec le temps que leur nom s'accroissant,
Et, toujours plus fameux, d'âge en âge passant,
A la fin s'est acquis cette gloire éclatante
Qui de tant de degrés a passé leur attente.
Tel à flots épandus un fleuve impétueux, En abordant la mer , coule majestueux, Qui, sortant de son roc sur l'herbe de ses rives, Y roulait, inconnu, ses ondes fugitives.
Donc, quel haut rang d'honneur ne devront point tenir
Dans les fastes sacrés des siècles à venir
Les Regniers, les Mainards , les Gombauds, les Malherbes,
Les Godeaux, les Racans, dont les écrits superbes,
En sortant de leur veine, et dès qu'ils furent nés,
D'un laurier immortel se virent couronnés !
Combien seront chéris par les races futures
Les galants Sarrasins, et les tendres Voitures,
Les Molières naïfs, les Rotrous, les Tristans,
Et cent autres encor délices de leur temps!
Mais quel sera le sort du célèbre Corneille,
Du théâtre français l'honneur et la merveille,
Qui sut si bien mêler aux grands événements
L'héroïque beauté des nobles sentiments ;
Qui des peuples pressés vit cent fois Paffluence
Par de longs cris de joie honorer sa présence,
Et les plus sages rois, de sa veine charmés,
Écouter les héros qu'il avait animés !
De ces rares auteurs, au temple de Mémoire,
On ne peut concevoir quelle sera leur gloire,
Lorsque insensiblement consacrant leurs écrits,
Le temps aura pour eux gagné tous les esprits ;
Et, par ce haut relief qu'il donne à toute chose, Amené le moment de leur apothéose.
Maintenant, à loisir sur les autres beaux -arts, Pour en voir le succès, promenons nos regards.
Amante des appas de la belle nature,
Tenez, et dites-nous, agréable peinture :
Ces peintres si fameux des siècles plus ?igés^
De talents inouïs furent-ils partagés ;
Et le doit-on juger par les rares merveilles
Dont leurs adorateurs remplissent nos oreilles?
Faut-il un si grand art pour tromper un oiseau?
Un peintre est-il parfait pour bien peindre un rideau?
Et fut-ce un coup de Part si digne qu'on l'honore,
De fendre un mince trait d'un trait plus mince encore ?
A peine maintenant ces exploits singuliers
Seraient le coup d'essai des moindres écoliers.
Ces peintres commençants , dans le peu qu'ils apprirent,
Ps'en surent guère plus que ceux qui les admirent.
Dans le siècle passé , des hommes excellents
Possédaient, il est vrai, vos plus riches talents;
L'illustre Raphaël, cet immense génie,
Pour peindre eut une force, une grâce infinie;
Et tout ce que forma l'adresse de sa main
Porte un air noble et grand, qui semble plus qu'humain.
Après lui s'éleva son école savante,
Et celle des Lombards à Terni triomphante.
De ces maîtres de l'art les tableaux précieux
Seront dans tous les temps le doux charme des yeux.
De votre art cependant le secret le plus rare
Ne leur fut départi que d'une main avare :
Le plus docte d'enlr'eux ne sut que faiblement
Du clair et de l'obscur l'heureux ménagement.
On ne rencontre point, dans leur simple manière,
Le merveilleux effet de ce point de lumière
Qui, sur un seul endroit vif et resplendissant,
Va de tous les côtés toujours s'affaiblissant,
Qui, de divers objets que le sujet assemble,
Par le nœud des couleurs ne fait qu'un tout ensemble,
Et présente à nos yeux l'exacte vérité
Dans toute la douceur de sa naïveté.
Souvent, sans nul égard du changement sensible
Que fait de l'air épais la masse imperceptible,
Les plus faibles lointains et les plus effacés
Sont comme les devants distinctement tracés ;
Ne sachant pas encor qu'un peintre, en ses ouvrages,
Des objets éloignés doit former les images,
Lorsque confusément son œil les aperçoit,
Non telles qu'elles sont, mais telles qu'il les voit.
C'est par là que Le Brun, toujours inimitable,
Donne à tout ce qu'il fait un air si véritable,
Et que dans l'avenir ses ouvrages fameux
Seront l'étonnement de nos derniers neveux.
Non loin du beau séjour de l'aimable peinture Habite pour jamais la tardive sculpture ; Près d'elle est la Vénus, l'Hercule, l'Apollon, Le Bacchus, le Lantin et le Laocoon, Chefs-d'œuvre de son art, choisis entre dix mille ; Leurs divines beautés me rendent immobile, Et souvent, interdit, il me semble les voir Respirer comme nous, parler et se mouvoir. C'est ici, je l'avoue, où l'audace est extrême, De soutenir encor mon surprenant problème. Mais si l'art, qui jamais ne se peut contenter, Découvre des défauts qu'on leur peut imputer ; Si du Laocoon la taille vénérable De celle de ses fils est par trop dissemblable, Et si les moites corps des serpents inhumains, Au lieu de deux enfants, enveloppent deux nains ;
Si le fameux Hercule a diverses parties
Par des muscles trop forts un peu trop ressenties ;
Quoique tous les savants, de l'antique entêtés,
Érigent ces défauts en de grandes beautés,
Doivent-ils nous forcer à ne voir rien de rare
Aux chefs-d'œuvre nouveaux dont Versailles se pare,
Que tout homme éclairé, qui n'en croit que ses yeux,
Ne trouve pas moins beaux pour n'être pas si vieux ;
Qui se font admirer, et semblent pleins de vie,
Tout exposés qu'ils sont aux regards de l'envie?
Mais que n'en diront point les siècles éloignés,
Lorsqu'il leur manquera quelque bras, quelque nez?
Ces ouvrages divins, où tout est admirable,
Sont du temps de Louis, ce prince incomparable,
Diront les curieux. Cet auguste Apollon
Sort de la sage main du fameux Girardon ;
Ces chevaux du Soleil, qui marchent, qui bondissent,
Et, qu'au rapport des yeux, on croirait qu'ils hennissent,
Sont l'ouvrage immortel des deux frères Gaspards ! ;
Et cet aimable Acis qui charme vos regards ,
Où tout est naturel autant qu'il est artiste,
Naquit sous le ciseau du gracieux Baptiste 2.
Cette jeune Diane, où l'œil à tout moment
De son geste léger croit voir le mouvement,
Qui, placée à son gré le long de ces bocages,
Semble vouloir sans cesse entrer sous leurs feuillages,
Se doit à l'ouvrier3 dont la savante main,
Sous les traits animés d'un colosse d'airain
Secondant d'Aubusson dans l'ardeur de son zèle,
Du héros immortel fit l'image immortelle.
Allons sans différer dans ces aimables lieux, De tant de grands objets rassasier nos yeux.
1 Marsy.
2 Tubi.
3 Desjardins,
Ce n'est pas un palais, c'est une ville entière, Superbe en sa grandeur, superbe en sa matière : Non, c'est plutôt un monde, où du grand univers Se trouvent rassemblés les miracles divers. Je vois de toutes parts les fleuves qui jaillissent, Et qui forment des mers des ondes qu'ils vomissent; Par un art incroyable, ils ont été forcés De monter au sommet de ces lieux exhaussés ; Et leur eau, qui descend aux jardins qu'elle arrose, Dans cent riches palais en passant se repose. Que leur peut opposer toute l'antiquité Pour égaler leur pompe et leur variété ?
Naguère, dans sa chaire, un maître en rhétorique, Plein de ce fol amour qu'ils ont tous pour l'antique, Louant ces beaux jardins, qu'il disait avoir vus : On les prendrait, dit-ii, pour ceux d'Aicinoiis. Le jardin de ce roi, si l'on en croit Homère, Qui se plut à former une belle chimère, Utilement rempli de bons arbres fruitiers, Renfermait dans ses murs quatre arpents tout entiers. Là se cueillait la poire, et la figue, et l'orange, Ici, dans un recoin, se foulait la vendange, Et là, de beaux raisins sur la terre épanchés S'étalaient au soleil pour en être séchés. Dans leroyai enclos on voyait deux fontaines, Non s'élever en l'air superbes et hautaines, Mais former à i'envi deux paisibles ruisseaux, Dont l'un mouillait le pied de tous les arbrisseaux, Et l'autre, s'échappant au jardin magnifique, Abreuvait les passants dans la place publique. Tels sont, dans les hameaux des prochains environs, Les rustiques jardins de nos bons vignerons.
Que j'aime la fraîcheur de ces bocages sombres, Où se sont retirés le repos et les ombres;
Où sans cesse on entend le murmure des eaux Qui sert de symphonie au concert des oiseaux! Mais ce concert si doux, où leur amour s'explique, M'accuse d'oublier la charmante musique.
La Grèce, toujours vaine, est encor sur ce point
Fabuleuse à l'excès, et ne se dément point.
Si Ton ose l'en croire, un chantre de la Thrace
Forçait les animaux de le suivre à la trace,
Et même les forêts, jusqu'aux moindres buissons,
Tant le charme était fort de ses douces chansons.
Un autre, plus expert, non content que sa lyre
Fit marcher sur ses pas les rochers qu'elle attire,
Vit ces mêmes rochers de sa lyre enchantés,
Se poser l'un sur l'autre et former des cités.
Ces fables, il est vrai, sagement inventées,
Par la Grèce avec art ont été racontées;
Mais, comment Péeaiiler quand, d'un ton sérieux,
Et mettant à l'écart tous sens mystérieux,
Elle dit qu'à tel point dans le cœur le plus sage
Ses joueurs d'instruments faisaient entrer la rage
En sonnant les accords du mode phrygien,
Que les meilleurs amis et les plus gens de bien
Criaient, se querellaient, faisaient mille vacarmes,
Et pour s'entre-tuer couraient prendre des armes?
Que quand ces enragés, écumant de courroux,
Se tenaient aux cheveux et s'assommaient de coups,
Les joueurs d'instruments, pour adoucir leur bile,
Touchaient le dorien, mode sage et tranquille,
Et qu'alors ces mutins, à de si doux accens
S'apaisant tout à coup, rentraient dans leur bon sens?
Elle se vante encor qu'elle eut une musique
Utile au dernier point dans une république,
Qui de tout fol amour amortissait l'ardeur,
Et du sexe charmant conservait la pudeur;
Qu'une reine ' autrefois , pour l'avoir écoutée,
Fut près d'un lustre entier en vain sollicitée ; Mais qu'elle succomba dès que son séducteur Eut chassé d'auprès d'elle un excellent Auteur, Dont, pendant tout ce temps, la haute suffisance Avait de cent périls gardé son innocence. Avec toute sa pompe et son riche appareil, La musique en nos jours ne fait rien de pareil.
Ce bel art, tout divin par ses douces merveilles, Ne se contente pas de charmer les oreilles, Ni d'aller jusqu'au cœur, par ses expressions, Émouvoir à son gré toutes les passions : II va, passant plus loin, par sa beauté suprême, Au plus haut de l'esprit charmer la raison même.
Là, cet ordre, ce choix et ces justes rapports Des divers mouvements et des divers accords, Le choc harmonieux des contraires parties Dans leurs tons opposés sagement assorties, Dont Tune suit les pas de l'autre qui s'enfuit ; Le mélange discret du silence et du bruit, Et de mille ressorts la conduite admirable Enchantent la raison d'un plaisir ineffable.
Ainsi, pendant la nuit, quand on lève les yeux Vers les astres brillants de la voûte des deux, Plein d'une douce joie, on contemple, on admire Cet éclat vif et pur dont on les voit reluire ; Et d'un respect profond on sent toucher son cœur Par leur nombre étonnant et leur vaste grandeur : Mais si de ces beaux feux les courses mesurées De celui qui les voit ne sont pas ignorées,
' Chtemncstre.
S'il connaît leurs aspects et leurs déclinaisons,
Leur chute et leur retour, qui forment les saisons,
Combien adore-t-il la sagesse infinie
Qui de celte nombreuse et céleste harmonie,
D'un ordre compassé jusqu'aux moindres moments,
Règle les grands accords et les grands mouvements?
La Grèce, je le veux, eut des voix sans pareilles , Dont l'extrême douceur enchantait les oreilles ; Ses maîtres, pleins d'esprit, composèrent des chants, Tels que ceux de Lulli, naturels et touchants : Mais, n'ayant point connu la douceur incroyable Que produit des accords la rencontre agréable ! , Malgré tout le grand bruit que la Grèce en a fait, Chez elle ce bel art fut un art imparfait : Que si de sa musique on la vit enchantée, C'est qu'elle se flatta de l'avoir inventée; Et son ravissement fut l'effet de l'amour Dont on est enivré pour ce qu'on met au jour.
Ainsi, lorsqu'un enfant dont la langue s'essaye Commence à prononcer, fait du bruit et bégaye, La mère qui le tient a ses sens plus charmés De trois ou quatre mots qu'à peine il a formés, Que de tous les discours pleins d'art et de science Que déclame en public la plus haute éloquence.
Que ne puis-je évoquer le célèbre Ârion,
L'incomparable Orphée et le sage Amphion,
Pour les rendre témoins de nos rares merveilles,
Qui dans leur siècle heureux n'eurent point de pareilles!
Quand la toile se lève2, et que les sons charmants D'un innombrable amas de divers instruments
1 Les anciens n'ont point connu la musique à plusieurs parties.
2 L'Opéra.
Forment cette éclatante et grave symphonie Qui ravit tous les sens par sa noble harmonie, Et par qui le moins tendre, en ce premier moment, Sent tout son corps ému d'un doux frémissement ; Ou quand d'aimables voix, que la scène rassemble, Mêlent leurs divins chants et leurs plaintes ensemble, Et, par les longs accords de leur triste langueur, Pénètrent jusqu'au fond le moins sensible cœur; Sur des maîtres de l'art, sur des âmes si belles, Quel pouvoir n'auraient pas tant de grâces nouvelles !
Tout art n'est composé que des secrets divers
Qu'aux hommes curieux l'usage a découverts,
Et cet utile amas des choses qu'on invente
Sans cesse, chaque jour, ou s'épure, ou s'augmente :
Ainsi, les humbles toits de nos premiers aïeux,
Couverts négligemment de joncs et de glayeux,
N'eurent rien de pareil en leur architecture
A nos riches palais d'éternelle structure :
Ainsi le jeune chêne en son âge naissant
Ne peut se comparer au chêne vieillissant,
Qui, jetant sur la terre un spacieux ombrage,
Avoisine le ciel de son vaste branchage.
Mais c'est peu, dira-t-on, que par un long progrès Le temps de tous les arts découvre les secrets ; La nature , affaiblie en ce siècle où nous sommes, Ne peut plus enfanter de ces merveilleux hommes, Dont avec abondance, en mille endroits divers, Elle ornait les beaux jours du naissant univers, Et que, tout pleins d'ardeur, de force et de lumière, Elle donnait au monde en sa vigueur première...
A former les esprits comme à former les corps La nature en tout temps fait les mêmes efforts ;
Son être est immuable ; et cette force aisée
Dont elle produit tout ne s'est point épuisée :
Jamais l'astre du jour qu'aujourd'hui nous voyons
N'eut le front couronné de plus brillants rayons ;
Jamais, dans le printemps, les roses empourprées
D'un plus vif incarnat ne furent colorées ;
Non moins blanc qu'autrefois brille dans nos jardins
L'éblouissant émail des lis et des jasmins,
Et dans le siècle d'or la tendre Philomèle
Qui charmait nos aïeux de sa chanson nouvelle
N'avait rien de plus doux que celle dont la voix
Réveille les échos qui dorment dans nos bois :
De cette même main les forces infinies
Produisent en tout temps de semblables génies.
Les siècles, il est vrai, sont entr'eux différents;
Il en fut d'éclairés, il en fut d'ignorants ;
Mais si le règne heureux d'un excellent monarque
Fut toujours de leur prix et la cause et la marque,
Quel siècle, pour ses rois, des hommes révéré,
Au siècle de Louis peut être préféré ?
De Louis, qu'environne une gloire immortelle,
De Louis, des grands rois le plus parfait modèle?
Le Ciel en le formant épuisa ses trésors, Et le combla des dons de l'esprit et du corps ; Par l'ordre des destins la victoire asservie A suivre tous les pas de son illustre vie, Animant les efforts de ses vaillants guerriers, Dès qu'il régna sur nous le couvrit de lauriers ; Mais lorsqu'il entreprit de mouvoir par lui-même Les pénibles ressorts de la grandeur suprême, De quelle majesté, de quel nouvel éclat Ne vit-on pas briller la face de l'état? La pureté des lois partout est rétablie, Des funestes duels la rage est abolie;
Sa valeur en tous lieux soutient ses alliés, Sous elle les ingrats tombent humiliés, Et Ton voit tout à coup les fiers peuples de l'Èbre Du rang qu'il tient sur eux rendre un aveu célèbre. Son bras, se signalant par cent divers exploits, Des places qu'il attaque en prend quatre à la fois ; Aussi loin qu'il le veut il étend ses frontières ; En dix jours il soumet des provinces entières ; Son armée, à ses yeux, passe un fleuve profond Que César ne passa qu'avec l'aide d'un pont. De trois vastes états les haines déclarées Tournent contre lui seul leurs armes conjurées: Il abat leur orgueil, il confond leurs projets, Et, pour tout châtiment, leur impose la paix.
Instruit d'où vient en lui cet excès de puissance, Il s'en sert, plein de zèle et de reconnaissance, A rendre à leur bercail les troupeaux égarés, Qu'une mortelle erreur en avait séparés , Et par ses pieux soins l'hérésie étouffée Fournit à ses vertus un immortel trophée.
Peut-être qu'éblouis par tant d'heureux progrès, Nous n'en jugeons pas bien, pour en être trop près; Consultons au dehors, et formons nos suffrages Au gré des nations des plus lointaines plages, De ces peuples heureux où, plus grand, plus vermeil, Sur un char de rubis se lève le soleil ; Où la terre, en tout temps, d'une main libérale Prodigue ses trésors qu'avec pompe elle étale ; Dont les superbes rois sont si vains de leur sort, Qu'un seul regard sur eux est suivi de la mort. L'invincible Louis, sans flotte, sans armée, Laisse agir en ces lieux sa seule renommée ; Et ces peuples, charmés de ses exploits divers, Traversent sans repos le vaste sein des mers,
Pour venir à ses pieds lui rendre un humble hommage, Pour se remplir les yeux de son auguste image, Et goûter le plaisir de voir tout à la fois Des hommes le plus sage, et le plus grand des rois.
Ciel , à qui nous devons cette splendeur immense
Dont on voit éclater notre siècle et la France,
Poursuis de tes bontés le favorable cours,
Et d'un si digne roi conserve les beaux jours ;
D'un roi qui, dégagé des travaux de la guerre,
Aimé de ses sujets, craint de toute la terre,
Ne va plus occuper tous ses soins généreux
Qu'à nous régir en paix, et qu'à nous rendre heureux.
tf PITRE. 537