LIVRE I
m'en dégoûtai aussi moi-même insensiblement. 11 y avait une raison très-forte pour cela , c'est que mon frère aîné, très-habile avocat , et ayant de l'esprit et de l'éloquence
autant que pas un de ses confrères, ne faisait rien dans sa profession : il valait beaucoup , mais il ne se faisait pas valoir. Je crus qu'il en serait de moi la même chose, et il y a apparence que je ne me trompai pas.
Mon frère ayant acheté la charge de receveur-général des finances de Paris, me proposa d'être son commis, et d'aller demeurer avec lui. J'acceptai cette proposition, où je voyais d'ailleurs plus de douceur et de plaisir qu'à traîner une robe dans le Palais. Je fus dix ans avec lui ; car j'y entrai au commencement de l'année 16oi, et j'en sortis pour aller chez M. Colbert, en 166 i. Comme la commission de la recette-générale ne m'occupait pas beaucoup (car il ne s'agissait que d'aller recevoir de l'argent et d'en donner, soit à l'Epargne, qui ne s'appelait pas encore le Trésor royal, soit à des particuliers assignés sur la recette-générale), je me remis à étudier. Une bibliothèque fort belle, que mon frère acheta des héritiers de l'abbé de Serisi, de l'Académie française, et auteur de la Métamorphose des yeux de Philis en astres, en fut la principale occasion , par le plaisir que j'eus de me voir au milieu de tant de bons livres. Je me mis aussi à faire des vers; et le Portrait d'Iris fut presque le premier ouvrage que je composai. Je n'ai rien fait de meilleur dans ce genre-là : tant il est vrai qu'avec un goût naturel on fait aussi bien en commençant que dans la suite, et que la différence n'est guère que dans la plus grande facilité de composer, que l'on acquiert avec le temps. Je fis ce Portrait d'Iris à Yiry, sur une idée en l'air, et ne crus nullement qu'il fût, à beaucoup près , aussi bon qu'il fut trouvé quand il parut. M. Quinault vint nous voir à Yiry; je le lui lus ; et comme il le trouva fort à son gré , je lui en donnai une copie. De retour à Paris, il le montra à une jeune demoiselle dont il était amoureux, et qui crut qu'il l'avait composé pour elle. 11 trouvait son compte à la laisser dans cette erreur, et il ne
crut point être tenu de la désabuser, de sorte que le portrait courut par tout Paris sous le nom de M. Quinault. On me parla de ce portrait, et je dis que j'en avais fait un sous le même nom d'Iris. Dès que j'en eus dit le premier vers, on s'écria que c'était le même dont on me parlait. On me crut à ma parole , et M. Quinault se trouva un peu embarrassé : cependant , comme il avoua franchement qu'il avait été du bien de ses affaires galantes qu'on le crût auteur de cette pièce , qu'il aurait été bien aise d'avoir composée , cela ne lui fit aucun tort dans le monde. Je composai ensuite le Dialogue de V Amour et de V Amitié , qui fut imprimé plusieurs fois, et traduit en italien par deux personnes différentes. M. Fouquet, surintendant des finances, le lit écrire sur du vélin, avec de la dorure et de la peinture.
Ma mère étantmorte en l'année i6o7, peu de temps après le mariage de mon frère le receveur-général des finances , la maison de Yiry fut donnée à mon frère le receveur, dans le partage que nous fîmes des biens de la succession de la famille. 11 y fit bâtir un corps de logis, et comme j'avais un plein loisir, car mon frère avait pris un commis pour sa recette-générale, je m'appliquai à faire bâtir cette maison, qui fut trouvée bien entendue. Il est vrai que mes frères avaient grande part au dessin de ce bâtiment , que je conduisis, n'ayant pour ouvriers que des Limousins qui n'avaient fait autre chose toute leur vie que des murs de clôture : je leur fis faire aussi la rocaille d'une grotte , qui était le plus bel ornement de cette maison de campagne. Quand ils montraient tout cela à leurs amis limousins, comme leur ouvrage , il les étonnaient fort, et ils s'acquirent une grande réputation d'habileté. Je rapporte ici la part que j'ai au bâtiment de Yiry, parce que le récit qu'on en fit à St. Colbert fut cause particulièrement de ce qu'il songea à moi pour en faire son commis dans la surintendance des bâtiments du roi : ce qui arriva vers la fin de l'année 1663, en la manière que je vais dire.
Dès la fin de l'année 1662. M. Colbert ayant prévu ou