‹ Memoires, correspondance et ouvrages inedits de DiderotChapitre 25 sur 69 · ÉM0IRES · texte numérisé non relu

ÉM0IRES

aurai de reste pour mon travail et pour mes peines, et que vous me trouverez à votre retour fort amoureux et fort tendre. Je ne reprendrai pas Thistoire de mes moments ; que je ne sache si ce que je vous en ai écrit vous est parvenu. II paraît une foule de petits papiers satiriques que je vous ferai passer, lorsque vous aurez le temps de vous asseoir dans votre solitude, et d'y souhaiter des nouvelles du monde que vous avez quitté. Je vous en recueillerai de toutes couleurs; j'y ajouterai toutes nos bagatelles courantes, et j'espère vous donner auprès de vos oisifs circonvoisins toute l'importance que vous ambitionnez. Je vous dirai, par exemple, en attendant, qu'il y a ici un enfant de cinq ans au plus, qu'on promène de maison en maison, d'Académie en Académie, qui entend passablement le grec et le latin, qui sait beaucoup de mathématiques, qui parle sa langue à merveille et qui a une force de jugement peu commune ; vous en jugerez par sa réponseà M. Tévêquedu Puy. II lui fut présenté à table. Le prélat, après quelques moments d'entietien, prit une pêche et lui dit : « ]Mon bel enfant, vous voyez bien cette pèche, je vous la donnerai si vous me dites où est Dieu. » — (^ Et moi , ]Monseigneur , lui répondit « l'enfant, je vous en promets douze plus belles si vous pouvez « me dire où il n'est pas. « Je serais désolé que ce prodige m'appartînt-, cela sera , à Tâge de quinze ans , mort ou stupide. D'Alembert a prononcé, à la clôture de l'Académie Française, un discours sur la Poésie, fort blâmé des uns, fort loué des autres (1). On m'a dit que Vîliadeet r.':..ucV/p y étaient traitées d'ouvrages ennuyeux et in:>:pides , et la .hnisalnn délivrée et la iyfjirmr/c'. préconisées comme les deux seuls poëmes épiques qu'on put lire de suite. Cela me rappelle ce froid géomètre qui , las d'entendre vanter Racine , qu'il ne connaissait que de réputation , se résolut enfin à le lire. .\? la fin de la première scène de Psyché (2} : « Kh bien , dit-il , qu'est-ce que « cela prouve? »

(1) Ce discours, pronoiioc à rAcatlcmic à l'occasion du prix pour 17G0, esl recueilli dans les Œuvres de d'AlonUcrt , sous le lilre de llcifcjcions sttr la poésie.

(2) Diderot a voulu cilcr une lrag(^die quelconque de Racine, ei c'est par un IcpsKs rcilavii qu'il a écrit le tilrc de la Iragédio-ballet de Corneille, Molitic r\ giiinaiiil.

AN?iÉE 1760. 97

il paraît une Épîtro dp Satan et. de Voltaire fîV ,te ne vous en dis rien ; vous la verrez, et les autres brochures du jour. Si le marquis de Ximènes me tient parole , j'espère vous faire passer, acte par acte, ou peut-être tout- à -la- fois, la tragédie de Tnnrrr(le{2}. Vous voyez, chère amie, avec quelle exactitude je me conforme à vos intentions ; il ne tiendra pas à moi qu'on ne vous trouve fort aimable en province. Je ne vous parlerai plus de rhistoire de mon cœur, que quand les anecdotes de la ville me manqueront. Vous mériteriez bien que je fermasse cette lettre sans vous dire seulement que je vous aime ; mais, je ne saurais; ne m'en sachez point degré , c'est pour moi et non pour vous.que je vous dis que je vous aime de toute mon ame, que vous m'occupez sans cesse, que vous me manquez à tout moment, que l'idée que je ne vous ai plus me tour/nente même quelquefois à mon insu. Si^d'abord^je ne sais ce que je cherche, à la rédexion^je trouve que c'est vous; si je veux sortir.sans savoir, pourtant, où aller, à la réflexion^je trouve que c'est où vous étiez ; si je suis avec des gens aimables, et que je sente l'ennui me gagner, malgré moi, à la réflexion Je trouve que c'est que je n'ai plus l'espérance de vous voir un moment, et que c'était apparemment cette espérance qui me rendait le temps supportable je vous en dirais bien davantage, mais vous n'êtes pas digne seulement de savoir ceci que j'avais bien résolu de vous celer. Ma mie, n'allez pas,au moins, avoir la bêtise de prendre une plaisanterie au sérieux. Vous m'êtes chère, et si vous imaginez quelque moyen d'abréger l'éternité de votre campagne, apprenez-ie moi vite, afin que je vous satisfasse. Si je pouvais vous assoupir d'un sommeil de deux mois, je le ferais d'autant plus volontiers que le pouvoir de vous envoyer le sommeil supposerait un peu celui de vous faire faire des rêves , et que vous en feriez de jolis, rarement pourtant. Pour Dieu , dites-moi si vous avez reçu mes lettres ; dites-moi comment je vous enverrai votre boîte. Adieu.

(1) Epîlre (lu Diable à M. de V'*', iTfiO, in-8. Diderot, dans sa leUre xxxvu, aUr'.hîîo cflU; É; lire; à }]. (in ilosscguior; Birhier, dans son Dictionnaire (les Anonymes, la met .sur le compte de W. Giraud , méd< cin. On pubMu [uponsc (le M. de Yoliaire aux Jipîlresdu Diable, 1762, in-8. Celle Réponse n'est pas de Voltaire.

,2) De Voltaire, représenlée le 5 septembre 1760.

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