LETTRE XXXVI
io septembre 17G0.
C'était hier la fête de la Chevrette. Je crains la cohue. J'avais résolu d'aller à Paris passerla journée; mais i\L Grimm et madame d'Épinay m'arrêtèrent. Lorsque je vois les yeux de mes amis se couvrir et le visage s'allonger, il n'y a répugnance qui tienne et l'on fait de moi ce qu'on veut.
Dès le samedi au soir , les marchands forains s'étaient établis dans l'avenue, sous de grandes toiles tendues d'arbre
(1) De V Encijclopcdic.
(2) Viccueil des facéties parisiennes pour les six premiers mois de l'année \'m [ GciuWe, 17C0) , \n-8.
lOS MÉMOIRES.
en arbre. Le matin, les habitants des environs s'y étaient rassemblés ; on entendait des violons; l'après-midi on jouait, on buvait, on chantait, on dansait; c'était une foule mèlee de jeunes paysannes proprement accoutrées , et de grandes dames de la ville avec du rouge et des mouches , la canne de roseau à la main, le chapeaa de paille sur la tête^et l'écuyer sous le bras. Sur les dix heures les hommes du château étaient montés en calèche, et s'en étaient allés dans la plaine. A midi , M. de Villeneuve arriva.
IXous étions alors dans le triste et magnifique salon , et nous y formions, diversement occupés, un tableau très-agréable.
Vers la fenêtre qui donne sur les jardins, M. Grimm se faisait peindre et madame d'Epinay était appuyée sur le dos de la chaise de la personne qui le peignait.
Un dessinateur assis plus bas, sur un placet, faisait son profil au crayon. Il est charmant ce profil ; il n'y a point de femme qui fût plus tentée de voir s'il ressemble.
M. de Saint-Lambert lisait dans un coin la dernière brochure que je vous ai envoyée.
Je jouais aux échecs avec madame d'Houdetot.
La vieille et bonne madame D'i^sclavelles, mère de madame d'Épinay, avait autour d'elle tous ses enfants, et causait avec eux et avec leur gouverneur.
Deux sœurs de la personne qui peignait mon ami, brodaient, l'une à la main , l'autre au tambour.
Et une troisième essayait au clavecin une pièce de Scarlatti.
M. de Villeneuve fit son compliment à la maîtresse de la maison et vint se placer à côté de moi. îsous nous dîmes un mot. Madame d'Houdetot et lui se reconnaissaient. Sur quelques propos jetés lestement, j'ai même conçu qu'il avait quelque tort avec elle.
L'heure du dîner vint Au milieu de la table était d'un coté madame d'I^pinay, et de l'autre M. de Villeneuve ; ils prirent toute la i)oine et de la meilleure grâce du monde. JNous dînâmes splendidement, gaiement et longtemps. Des glaces ; ah ! mes amies, quelles glaces! c'est là qu'il fallait être pour en prendre de bonnes, vous qui les aimez.
Après dîner on fit un peu de musique. La personne dont
je vous ai déjà parlé qui touciie si légèrement et si savamment du clavecin nous étonna tous, eux par la rareté de son talent . moi par le charme de sa jeunesse, de sa douceur, de sa modestie, de ses grâces et de son innocence. Sans exagérer, c'était Emilie à quinze ans. Les applaudissements qui s'élevèrent autour d'elle lui faisaient monter au visage une rougeur, et lui causaient un embarras charmant. On la fit chanter; et elle chanta une chanson qui disait à peu près :
Je cède au penchant qui m'entraîne ; Je ne puis conserver mon cœur.
Mais je veux mourir si elle entendait rien à cela. Je la regardais, et je pensais au fond de mon cœur que c'était un ange , et qu'il faudrait être plus méchant que Satan pour en approcher avec une pensée déshonnête. Je disais à M. de Villeneuve : Qui est-ce qui oserait changer quelque chose à cet ouvrage-là? II est si bien. Mais nous n'avons pas, M. de Villeneuve et moi, les mêmes principes. S'il rencontrait des innocentes, lui , il aimerait assez à les instruire ; il dit que c'est un autre genre de beauté.
Il était assis à côté de moi, nous parlâmes de vous, de madame votre mère, de madame Le Gendre. Il m'apprit qu'il avait passé trois mois a la campagne où vous êtes. — Trois mois, c'est bien plus de temps qu'il n'en faut pour devenir fou de madame Le Gendre.— 1\ est vrai, mais elle se communique si peu! — Je ne connais guère de femmes qui se respectent autant qu'elle. — Elle a raison. — Madame Voland.... est une femme d'un mérite rare. — Et sa fille aînée.... — Elle a de l'esprit comme un démon. —Elle a beaucoup d'esprit; mais c'est sa franchise surtout qui me plaît. Je gagerais presque qu elle n'a pas fait un mensonge volontaire depuis qu'elle a l'âge de raison.
INos chasseurs revinrent sur les six heures On fit entrer les violons et l'on dansa jusqu'à dix ; on sortit de table à minuit ; à deux heures au plus tard nous étions tous retirés ; et la journée se passa sans l'ennui que j'en redoutais. Cependant si j'avais été à Paris, une lettre de mon amie que Damilaville m'aurait remise et que j'attends encore , m'aurait fait plus de I. 10
plaisir mille fois. 11 faut espérer que quelqu'un me l'apportera dans le jour; ou qu'au pis-aller M. Grimra, qui part, me l'enverra ce soir.
Où êtes-vous ? Est-ce à Châlons ? M'oubliez-vous là, dans le tumulte des fêtes et dans les bras de votre sœur ? Madame, ménagez un peu sa santé, et songez que le plaisir a aussi sa fatigue.
Combien de temps resterez-vous encore à Châlons ? Si par hasard cette lettre ne vous y trouvait plus , que deviendraitelle ?
Eh bien, ils se sont vus ? Que se sont-ils dit ? De quoi sontils convenus ? Je vous avais priée d'excuser mon silence auprès de lui ; y aurez-vous pensé ?
Si vous trouvez un moment favorable, saisissez-le pour offrir tout mon dévouement et tout mon respect à madame votre mère. Ne m'oubliez pas auprès de M. Le Gendre.
J'ai demandé à M. de Villeneuve des nouvelles de M. de S..., et il m'a répondu qu'il se portait à merveille et qu'il attendait madame sur la fin d'octobre. Je lui disais de madame B.... « 11 faut convenir que ces maris-là sont de gros butors. Aller « faire un enfant à cette petite femme qui n'a qu'un souffle « de vie! cette aventure ne lui serait jamais arrivée avec un « amant» Cependant il me regardait avec attention, mais j'étais du sérieux le plus ferme et le plus bête. Je suis sûr qu'il s'y est trompé, et qu'il a ri.
Le Baron dut arriver hier soir à Paris ; et nous pourrions l'avoir à dîner aujourd'hui. S'il nous restait jusqu'à mercredi, je m'en retournerais avec lui, et nous passerions la grande ville sans mettre pied à terre. Au reste, les mesures sont prises, et vos lettres, toujours adressées à Damilaville, me parviendront sûrement au Grandval.
J'ai vu toute la famille d'Épinay. Avec quelques différences dans les caractères , ils ont plusieurs excellentes qualités communes. M. d'Épinay est l'affabilité même. Ce sera un jour bien triste pour Grimm et pour son amie que celui qui m'en séparera. Pour moi , je ne distingue plus ni les lieux, ni les temps , ni les circonstances ; votre absence a tout mis de niveau ; je porte partout sur la poitrine un poids qui
me presse sans cesse et qui m'étouffe quelquefois. 0 mon amie ! si vous souffriez seulement la moitié de mon ennui, vous n'y résisteriez pas. Si c'est votre retour qui me doit soulager, quand donc revenez-vous ? Lorsque Daphnis revit sa Chloé , après un long et cruel hiver qui les avait séparés, la première fois sa vue se troubla , ses genoux se dérobèrent sous lui, il chancelait, il allait tomber, si Chloé ne lui avait tendu les bras pour le soutenir. Mon amie , si par quelque enchantement je' vous retrouvais tout à coup à côté de moi , il y a des moments où j'en pourrais mourir de joie. Il est sûr que je ne connais ni bienséance , ni respect qui puissent m'arrêter. Je me précipiterais sur vous, je vous embrasserais de toute ma force, et je demeurerais le visage attaché sur le vôtre, jusqu'à ce que le battement fût revenu à mon cœur, et que j'eusse recouvré la force de m'éloigner pour vous regarder. Je vous regarderais longtemps, avant que de pouvoir vous parler: je ne sais quand je retrouverais la voix, et quand je prendrais une de vos mains et que je la pourrais porter à ma bouche, à mes yeux, à mon cœur. J'éprouve, à vous entretenir de ce moment et à l'imaginer, un frissonnement dans toutes les parties de mon corps, et presque la défaillance. Ah ! chère amie, combien je vous aime, et combien vous le verrez lorsque nous serons rendus l'un à l'autre !
N'êtes- vous pas une cruelle femme? Si j'étais à côté de vous, je crois... — Eh bien ! que feriez-vous ? — Je devrais vous gronder, et je vous baiserais.... Imaginez que ma dernière est à Châlons , contresignée Courteilles ( c'est encore un paquet), et que celle-ci y allait aussi et que de quinze jours vous n'auriez entendu parler de moi, si M. Grimm n'avait été arrêté par l'envie d'entendre encore notre petite clavecinière; d'où il est arrivé qu'il est parti tard, que j'ai reçu votre douzième, que je lui ai recommandé la mienne, et que la voilà qui, changeant d'enveloppe et d'adresse, s'en va chez M. Gillet. Ne faites plus de ces fautes-là, je vous en prie. Eh bien ! vous ne me dites rien, ni du Discours sur la satire des phUosophe<^, ni de la tragédie de Taucrède. Bonsoir, mon amie, bonsoir.
LETTRE XXXVn.
17 septembre 1760.
Je vous écris à la hâte ; un de nos peintres s'en retourne dans un quart d'iieure, et il faut qu'il se charge de ce billet pour l'hôtel de Clermont-Tonnerre. J'y renferme un mot de grimoire Je ne vous demande plus rien sur l'arrangement qui s'est fait entre le philosophe et notre chère sœur. J'avais ployé toutes vos lettres sur mon bureau, j'allais répondre à ce que je pouvais avoir laissé en arrière ; mais depuis cinq ou six jours, cette maison est si tumultueuse que la nuit est fort avancée lorsqu'on pourrait disposer d'un moment.
Il vient de m'arriver un petit accident. J'étais allé m,e promener autour d'une grande pièce d'eau sur laquelle il y a des cygnes. Ces oiseaux sont si jaloux de leur domaine, qu'aussitôt qu'on en approche ils viennent à vous à grand vol. Je m'amusais à les exercer, et quand ils étaient arrivés à un des bouts de leur empire, aussitôt je leur apparaissais à l'autre. Pour cet effet il fallait que je courusse de toute ma vitesse, aussi faisais-je, lorsque je rencontrai devant un de mes pieds une barre de fer qui servait de clef à ces ouvertures qu'on pratique dans le voisinage des eaux renfermées et que l'on appelle des regards. Le choc a élé si violent que Tangle de la barre a coupé en deux, ou peu s'en faut, la boucle de mon soulier ; j'ai eu le coude-pied entamé et presque tout meurtri. Cela ne m'a pas empêché de plaisanter sur ma chute qui me tient en pantoufles, la jambe étendue sur un tabouret. On a pris ce moment de prison et de repos pour me peindre ; on refait de moi un portrait admirable. Je suis représenté la tête nue, en robe de cbambre, assis dans un fauteuil, le bras droit soutenant le gauche, et celui-ci servant d'appui à la tête, le cou débraillé, et jetant mes regards au loin, comme quelqu'un qui médite. Je médite en effet sur cette toile ; j'y vis, j'y respire, j'y suis animé ; la pensée paraît à travers le front. On peint madame d'Épinay en reîzard avec moi ; c'est vous dire en un mot à qui les deux tableaux sont destinés. Elle est appuyée
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sur une table, les bras croisés mollement l'un sur l'autre, la tête un peu tournée, comme si elle regardait décote ; ses longs cheveux noirs relevés d'un ruban qui lui ceint le front; quelques boucles se sont échappées de dessous ce ruban. Les unes tombent sur sa gorge ; les autres se répandent sur ses épaules, et en relèvent la blancheur, Son vêtement est simple et négligé. Je comptais retourner ce soir à Paris ; mais mon accident et ces portraits me retiendront ici jusqu'à dimanche. Dimanche nous partirons tous. M. Grimm ira le mardi à Versailles ; madame d'Épinay, le lundi, au Grandval ; moi je resterai à Paris. Je suis arrivé à La Chevrette au moment où Saurin en partait pour aller à Montigny chez M. Trudaine; nous en avons reçu deux ou trois lettres charmantes, moitié vers et moitié prose. Il y en a une, la dernière, où, sous prétexte de me donner des conseils sur le danger qu'il y a à regarder de trop près de grands yeux noirs, il y fait une déclaration très-fine à madame d'Épinay. Cela Ta rendue d'abord un peu soucieuse. Son souci a fait le sujet d'une de nos conversations, où de plusieurs excellents propos qu'elle m'a tenus, je n'en ai retenu qu'un que je vous prie de fendre à votre sœur. Je lui disais, comme m'avait dit cette sœur au Palais- Royal, un jour que je lui conseillais d'arrêter tout de suite celui qu'on ne voulait point engager, qu'on s'exposait à un ridicule quand on refusait des avances qu'on pouvait nier et et qui n'avaient point été faites; elle me répondit , qu'il valait mieux s'exposer à un ridicule que de compromettre le bonheur d'un honnête homme. Voilà une phrase bien entortillée, mais vous l'entendrez. Adieu, ma tendre amie, je vous embrasse de tout mon cœur. Mes sentiments les plus tendres sont pour vous ; mes sentiments les plus respectueux pour madame Le Gendre.
P. S. On m'obsède, et je ne sais ce que j'écris Je ne perdrai aucune occasion de vous donner de mes nouvelles. Je vous demande, dans quelques unes de mes lettres que vous n'avez point encore reçues, l'explication d'un si suivi de plusieurs points; vous me direz aussi ce qui a pu déranger votre voyage à Chàlons. Je vois, par la lettre en grimoire, que madame Le Gendre est ou sera incessamment avec vous. Je suis devenu si
extravagant, si injuste, si jaloux ; vous m'en dites tant de bien ; vous souffrez si impatiemment qu'on lui remarque quelque défaut, que... je n'ose aciiever! Je suis honteux de ce qui se passe en moi; mais je ne saurais l'empêcher. INÏadame votre mère prétend que votre sœur aime les femmes aimables, et il est sûr qu'elle vous aime beaucoup. Adieu ! je suis fou. Voudriez-vous que je ne le fusse pas.^ Adieu, adieu. Ai-je longtemps encore à dire ce triste mot?