LETTRE XXXIX
Le . . septembre 17C0.
Me voilà aux mêmes lieux oi^i j'étais l'an passé : y suis-je plus heureux? Non. Quoi donc! trente ans d'expérience du passé ne suffisent pas pour nous désabuser de l'avenir ! La peine me surprend toujours, et lorsque le plaisir vient, il semble que je m'y sois attendu.
Nous avons tous quitté T^a Chevrette dimanche au soir, et nous sommes arrivés, madame d'Epinay et moi , lundi , entre une heure et une heure et demie, au Grandval, où nous avons trouvé le père lioop, le Baron, M. d'Alinville, madame d'Aine et madame d'Holbach,
Madame d'Aine est toujours la même. Nous avons dîné comme vous savez qu'on dîne ici ; c'est la seule maison où il me faille un grand exercice le soir, et du thé le matin (1).
Après dîner les femmes sont rentrées ; nous les avons abandonnées à leurs petites confidences, car c'est un besoin qui les presse, quand elles ont été quelque temps sans se voir; et nous avons tenté une longue promenade ,' quoique la terre fut molle, et que le ciel qui se chargeait vers le couchant nous menaçât d'un orage.
Je les ai revus ces coteaux où je suis allé tant de fois pro-
(1) Galiani, dans une do ses lotlrcs au baron d'Holbach (7 avril HTO), lui dit: « La philosophie dont vous èl<s le premier niailrc-d'hôlcl mangc- « l-ellc toujours d'un aussi bon appelil? »
mener votre image et ma rêverie , et Chevenîères qui couronne la côte , et Champigny qui la décore en amphithéâtre , et ma triste et tortueuse compatriote, la Marne.
On nourrit, à Chenevières, les deux filles de madame d'HoIbacli. L'aînée est belle comme un chérubin; c'est un visage rond, de grands yeux bleus, des lèvres fines , une bouche riante , la peau la plus blanche et la plus animée, des cheveux châtains qui ceignent un très-joli front. La cadette est un peloton d'embonpoint oi^i l'on ne distingue encore que du blanc et du vermillon.
Sur les sept heures nous étions revenus et reposés. Nos dames s'étaient déshabillées. Nous avons commencé le piquet d'institution. Après le souper , elles se sont retirées , et nous avons un peu philosophé, debout, le bougeoir à la main.
La bonne conversation que je vous rendrais, si j'en avais le loisir ! Il s'agissait des Chinois. Le père Hoop et le Baron en sont enthousiastes, et il y a de quoi l'être , si ce que l'on raconte de la sagesse de ces peuples est vrai ; mais j'ai peu de foi aux nations sages.
Entre autres choses, imaginez un peuple où les lois auraient assigné des récompenses aux actions vertueuses, et où le monarque serait subordonné à un conseil de censeurs qui le gourmanderaient quand il ferait mal, et qui écriraient son histoire de son vivant.
Ce conseil , à la Chine, est composé de douze mandarins. Ils s'assemblent tous les jours. Il y a dans le lieu de leur assemblée un grand coffre cerclé de fer et percé en dessus d'une couverture par laquelle on jette les mémoires paraphés qui serviront à l'histoire du règne. Ces mémoires forment déjà une collection de trois à quatre cents volumes.
Le père de celui qui gouverne à présent voulut savoir comment il était traité dans ces mémoires. Cette curiosité est d'un méchant ; un homme de bien ne l'aurait point eue. Il fit ouvrir le coffre sacré ; et il trouva que l'injustice de son admmistration y était peinte des couleurs les plus fortes. Aussitôt il entre en fureur; il appelle le chef du conseil, lui reproche sa témérité et lui fait couper la tête. Cette atrocité ne fut pas oubliée dans les mémoires déposés le jour suivant, et le nouveau
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président du conseil eut encore la tête coupée; celui qui succéda subit le même sort. Le quatrième se transporta devant la béte féroce; il était précédé d'un esclave qui portait son cercueil ; et voici comment il parla : « Tu voisque je ne crains « pas la mort , car voilà la bière et ma tête. C'est en vain que « tu espères imposer silence à la vérité ; il restera toujours une «voix qui parlera malgré toi. Ordonne qu'on me frappe, « j'aime mieux être mort que de vivre sous un maître qui a « résolu d'égorger tous les honnêtes gens de son empire. »
Le monarque , frappé de l'intrépidité de ce mandarin, s'arrêta et devint meilleur; et quand il fut meilleur, je gage qu'il ne fit plus ouvrir le coffre.
C'est à vous, chère amie , que je rapporte mes actions les plus indifférentes; si j'entends quelque chose qui me plaise, il me semble que ce soit pour vous en faire part que ma mémoire veut bien s'en charger.
On dit encore à l'honneur des Chinois d'autres choses qu'on ne me trouva pas disposé à croire. Je prétendis que les hommes étaient presque les mêmes partout, qu'il fallait s'attendre aux mêmes vices et aux mêmes vertus.
{Le resie de la letlrc manque.) LETTRE XL.
Le 27 septembre 1760.
{Les huit premières pacjes de la lettre manquent.)
Si le portrait admirable est plus ressemblant que celui que vous ù\ez? 11 n'y a pas de comparaison. J'ai dans le votre un petir air fade, doucereux et malade ; dans celui qu'on a fait , je vis, je pense, je rédéchis. Ceux qui me connaissent se récrient; ceux qui ne méconnaissent pas en font autant. C'est que c'est une belle chose , dont le mérite de la ressemblance , qui est parfaite, est pourtant le moindre La tête est tout entière hors de la toile ; elle est nue; vous seriez tentée d'aller passer vos bras par derrière pour l'embrasser et la baiser. Ces
AIVJJEE 17C0. ]2I
yeux pleins de feu regardent au loin. Oui, il est en grand, on m'y voit jusqu'au milieu du corps; une main posée contre le visage soutient la tête; et le bras de cette main est soutenu par l'autre bras dont la main est placée sous le coude du premier. Hélas ! non, je ne l'aurai pas celui de mon ami ! on en a fait deux, un grand et un petit; on garde le petit, et l'on regrette l'autre qui est destiné pour un frère qui est à Francfort ou à Vienne. Je crois vous avoir déjà dit tout cela , mais vous n'y entendez rien. Ce n'est pas lui qui se fait peindre pour elle , c'est elle qui le fait peindre pour elle et elle pour lui.
]Sous arrivons à cinq heures ; mais lui n'était pas encore arrivé à onze heures ; il avait oublié le rendez-vous. J'ai su cela le lendemain ; on en avait la larme à l'œil, et tout en pleurant on disait : C'est que ses affaires l'occupent si fort, qu'il ne peut penser à rien ; c'est qu'il est bien 5 plaindre et moi aussi ; et on l'excusait avec une bonté qui me touchait infiniment. Pour moi, je me taisais; et elle disait : Mais vous ne me dites rien, philosophe! est-ce que vous croyez qu'il ne m'aime pas? Que diable voulez-vous qu'on réponde à cela ! dire la vérité, cela ne se peut ; mentir , il le faut bien. Laissons-la du moins dans son erreur ; le moment qui la détromperait serait peut-être le dernier de sa vie. C'est cette Sophie-là d'isie qui est aimée ! c'est cet homme-là de la rue Neuve-du-Luxembourg qui est aimé! Adieu. Je vous embrasse. Je vais écrire un mot à M. Gillet. Dieu veuille que vous puissiez déchiffrer ce griffonnage , du moins aux endroits oii je vous peins ma tendresse! Laissez là les autres, ils ne valent pas la peine que vous vous usiez les yeux. En présentant mon respect à madame votre mère , dites-lui que je lui prépare un cadeau ; c'est un Mémoire d'expériences sur le blé noirci qui ont été faites par un laboureur du Vexin et que le gouvernement a fait imprimer à ses frais (1). L'Histoire du czar Pierre va pa-
(i) Mémoire concernanl le détail cl le résultat d'un grand nombre d'expériences faites l'année dernière par un laboureur du Vexin pour parvenir à connaître ce qui produit le blé noir^ et les remèdes propres à détruire cette corruption. (Paris, 17C0.) Grimm en rend compte au mois de novembre 17G0 de sa Correspondance.
raître (i); incessamment nous en aurons des exemplaires. Dites-moi si vous voulez que je vous en envoie un.
A propos des Chinois, j'ai oublié de vous dire dans ma dernière lettre, qu'il était permis d y avoir delà religion, pourvu que cène tut pas de la chrétienne; toutes les autres sonttolérées, entendezvous ! toléiées, les autres ; pour le christianisme, il est défendu sous peine de vie. On trouve que nous sommes des boute-feux dangereux, et puis ils n'ont jamais pu s'accommoder d'un Dieu tout-puissant qui laisse crucifier son fils , et d'un fils tout aussi puissant que son père qui se laisse lui-même crucifier. Et puis [ils disent : Si votre religion est nécessaire à tous les hommes , il est bien singulier que Dieu ne nous l'ait pas fait connaître plus tôt, car nous sommes des hommes et nous sommes ses enfants comme vous, et puis s'il n'y a que les chrétiens qui soient sauvés, nos pères sont donc damnés! nos pères qui étaient si honnêtes gens ! oh ! nous aimons mieux être damnés avec nos pères que sauvés sans eux. Que sais-je quoi encore ?
J'ai beau vous dire du mal de votre sœur , il faut , tout bien considéré , que ce mal soit au bord de mes lèvres et qu'il n'y en ait rien du tout au fond de mon cœur ; car je sens que c'est pour elle que j'écris tôut ceci ; est-ce que si je n'étais pas rempli d'amitié, d'estime, d'attachement pour elle, si je n'avais pas les mêmes sentiments que vous , j'aimerais tant à causer avec elle? Non , Madame , je vous hais , je ne veux plus causer avec vous; qu'est-ce que cela vous fait.^ Je suis un homme , et vous les méprisez tous Oh ! quelque jour j'aurai mon tour, et je ferai aussi une bonne sortie contre les femmes; mais il faut que je sois à mon aise, et que je n'aie rien de mieux à vous dire. Peut-être faudrait-il que ce jour-là que j'aurai choisi pour dire du mal des femmes , j'oublie que vous en êtes une ; mais je ne l'oublierai jamais. .le me vengerai de votre sœur plus cruellement , et je satisferai mon cœur en même temps ; je ferai l'éloge de son sexe. Adieu; je ne sais plus ce que j'écris; je veux être gai et je ne saurais. J'écris de mauvaise grâce. Réponse sur-le-champ , s'il vous plait.
(1) Le premier volume de VHisiohc de l'Etiipire de Russie sous Pierrele-Oraud , par Yollaire, parut en 1760.
LETTRE XLT.
Le 50 septembre 1760.
Tenez, mon amie, votre Dem..,. n'était bon à rien : il n'y avait pas assez d'étoffe ni pour faire un honnête homme ni pour faire un fripon. S'il n'est pas encore complètement stupide, cela ne tardera pas à venir. Au reste , un coup d'œil sur les conséquences et les contradictions des hommes , et l'on voit que la plupart naissent moitié sots ou moitié fous, sans caractère comme sans physionomie ; ils ne sont décidés ni pour le vice ni pour la vertu ; ils ne savent ni immoler les autres, ni se sacrifier ; et , soit qu'ils fassent le bien , soit qu'ils fassent le mal , ils sont malheureux , et j'en ai pitié. Ces idées tiennent à d'autres que j'établissais hier à table , assez imprudemment; car la pâture était forte pour nos petits estomacs. C'est que je ne pouvais m'empêcher d'admirer la nature humaine, même quelquefois quand elle est atroce. Par exemple, disais-je,on a condamné un homme à mort pour des placards , et le lendemain de son exécution on en trouve aux coins des rues de plus séditieux. On exécute un voleur, et, dans la foule , d'autres volent et s'exposent au supplice même qu'ils ont sous les yeux. Quel mépris de la mort et de la vie ! Si les méchants n'avaient pas cette énergie dans le crime , les bons n'auraient pas la même énergie dans la vertu. Si l'homme affaibli ne peut plus se porter aux grands maux , il ne pourra plus se porter aux grands biens ; en cherchant à l'amender d'un côté , vous le dégradez de l'autre. Si Tarquin n'ose violer Lucrèce, Scévola ne tiendra pas son poignet sur un brasier ardent ; cela est singulier ; on est en général assez mécontent des choses, et l'on n'y toucherait pas sans les empirer. En suivant la conversation sur la nature humaine, on en vint à cette question : comment il arrivait qie des sots réussissaient toujours , et des gens de sens échouaient en tout; en sorte qu'on dirait que les uns semblaient de toute éternité avoir été prédestinés au bonheur , et les autres à l'infortune ? Je répon-
dis que la vie était un jeu de hasard ; que les sots ne jouaient pas assez longtemps pour recueillir le salaire de leur sottise, ni les gens sensés celui de leur circonspection ; ils quittent les dés lorsque la chance allait tourner ; en sorte que, selon moi , un sot fortuné et un homme d'esprit malheureux sont deux êtres qui n'ont pas assez vécu. Et puis voilà comme nous causons ici. Vous avez reçu deux de mes lettres à la fois , et moi deux des vôtres. Un écart d'imagination, dites-vous? une vivacité non réfléchie.^ Fort bien ; mais des esprits mal faits qui en voudraient à notre bonheur, ne s'y prendraient pas autrement. C'est ainsi qu'ils réussiraient à me rendre indifférent à ma Sophie , et ma Sophie odieuse à sa mère; et où est la délicatesse ? C'est un mot vide de sens , si elle ne consiste pas à pressentir les petites choses qui pourraient offenser, blesser, affliger, humilier, desservir, et à avoir pour ses amis et à leur dérober tous ces ménagements légers qu'ils ne sont pas en droit d'exiger des indifférents , et qu'ils attendraient inutilement de la grosse et ronde bienveillance de gens épais quien sont incapables.... Il faut que vous sachiez toutes deux que je vous rapproche sans cesse de l'idée que je me suis formée de votre esprit et de votre caractère , et que cette mesure n'est pas commune. La plupart des autres s'y trouveraient bien petits. Ces riens , que je ne ferai pas l'honneur à la foule de remarquer en elle , je vous les reprocherai durement , et je serais fîiché que vous n'eussiez pas pour moi la même sévérité. Je veux que vous attendiez de moi tout ce que vous attendriez de Dieu, s'il avait ma bonté ou si j'avais sa puissance , et que vous soyez surprise toutes les fois que je tromperai votre attente. Si je suis quelquefois amant ombrageux et difficile, c'est que je meurs de passion pour vous; si je me fâche si vite contre elle, c'est que personne au monde ne l'estime plus que moi. 0 femmes! vous me serez bien indifférentes le jour que je vous laisserai dire et faire tout ce qu'il vous plaira ! J'aime ceux qui me grondent, et je gronde volontiers ceux que j'aime; et, quand je ne gronde plus, je n'aime plus. De tous ceux qui me touchent de près , je suis celui que je gourmande le plus sévèrement et le plus fréquemment; si je me préfère en ce point à mes amis , c'est , tout bien considéré , que je
suis encore plus curieux de me rendre bon moi-même que de rendre les autres meilleurs.
Je suis bien aise pourtant que vous ne la reconnaissiez pas aux couleurs dont je Tai peinte. Vous voyez que je vous réponds à présent à votre seconde lettre. C'est apparemment que, la colère conduisant le pinceau, les traits auront été exagérés. Cela me rappelle un mot plaisant du peintre Greiize contre madame Geoffrin qui l'avait bien ou mal à propos contristé. « Mort-Dieu y disait-il, si elle me fâche , qu'elle ij prenne garde, je la peindrai. Moi je dis le contraire de Greuze: Mort-Dieu , si elle me fâche encore, qu'elle y prenne garde, je ne la peindrai plus. Dites tout ce qu'il vous plaira de l'innocence de sa conduite avec le bon Marzan et l'honnête Violet, J'en appelle à son cœur , qui sait mieux que vous pourquoi je me comprends dans sa déclamation ; c'est qu'elle s'adresse à tous les hommes, et que j'en suis un; et, si vous voulez en convenir, pendant que vous la lisiez vous ne distinguiez personne ; il a fallu que la réflexion et la justice vous ramenassent sur vos pas , que vous réclamassiez en faveur de votre ami, et que vous dissiez en vous-même : Ah ! chère sœur ! grâce pour celui-là ! il n'en est pas. Il s'établissait donc entre elle et vous un dialogue où elle m'accusait et méjugeait, où vous me défendiez et appeliez de la sentence; j'étais donc condamné, et vous travailliez à m'absoudre d'une impression méditée par elle et peut-être même par vous. Celui qui blesse l'espèce humaine me blesse; celui qui décrie l'amitié, en général , tend à m'indisposer secrètement contre mes amis ; celui qui se joue de la sincérité des serments passionnés devant celle que j'aime, cherche à lui rendre ma conduite et mes sentiments suspects, et m'indigne. Mais laissons cela.
Je suis à présent à La Chevrette; c'est de là que je vous écris. Demain je serai de retour à Paris; nous avons trop de monde pour être bien. Dans les cohues, on se mêle; les indifférents s'interposent entre les amis, et ceux-ci ne se touchent plus. Hier j'étais à souper à côté de madame d'Houdetot, qui disait : « Je me mariai pour aller-dans le monde « et voir le bal , la promenade , l'opéra et la comédie ; et je n'allai point dans le monde, et je ne vis rien, et j'en fus
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« pour mes frais. » Ces frais firent rire comme vous pensez bien , et elle ajouta : « C'est mon voisin qui boit le vin , et « c'est moi qui m'enivre. » En effet , j'avais à côté de moi un vin blanc délicieux que je ne dédaignais pas. Les voilà qui partent ce matin pour la chasse. Dieu soit loué! ils feront de l'exercice ; nous serons un peu plus ensemble , et tout en ira mieux pour eux et pour nous.
Je n'ai point vu mademoiselle Boileau ; mais peu s'en est fallu que INI. de Villeneuve ne m'ait enlevé en cabriolet pour me conduire ici. M. Grimm, qui l'avait rencontré à Paris, je ne sais où, lui en avait donné la commission, qu'il avait acceptée. Si M. GiUet a été un peu diligent, vous devez avoir votre boîte ; je m'acquitterai de mes dettes à votre retour. Combien je vous embrasserai ! j'en ai d'avance le cœur serré , et j'en pleure de joie. Il y a peu de jours oii je ne me transporte de la pensée à ce moment; il est impossible que je vous peigne ce que je deviens dans cette espèce de délire où je vous vois, où je cherche si vous vous êtes bien portée , si c'est vous , si c'est toujours ma Sophie , si elle est heureuse de retrouver celui qui l'aiuie si tendrement et qui l'a si longtemps attendue. Je vous dévore des yeux; mes lèvres tremblent; je voudrais vous parler; je ne saurais. Mais que deviens-je lorsque cette illusion disparaît et que je me trouve seul? Je suis fâché que mademoiselle Clairet soit indisposée; je vous prie de lui dire qu'il est impossible que je l'oublie tant qu'elle aura de l'attachement pour vous. Je n'espérais pas madame de Salignac si tôt. Est-ce que madame votre mère ne se montrera pas empressée d'aller chercher sa chère fille ? Je gage que madame Le Gendre en a perdu le sentiment. Vous ne donnez pas , vous, dans ces mines-là. Cela échappe à l'évêque. Ils se battaient , les bonnes gens qu'ils étaient. Demain ou plutôt aujourd'hui lundi à Paris; demain mes paquets se font; aprèsdemain je suis établi au Grandval pour six semaines. Madame d'Épinay en a le cœur un peu serré et moi aussi; nous étions faits l'un à l'autre; nous nous comprenions sans mot dire; nous blâmions , nous approuvions du coin de l'œil ; cette conversation nuiette va lui manquer. Vous adresserez toujours vos lettres sur le quai des Miramionnes, d'où elles ironi
contresignées à Charenton , et j'enverrai les retirer le plus assiduement possible. Vous savez que les maîtres n'ont plus de domestiques où je suis. Ce M. Damilaville est un galant homme qui aime à faire le bien et qui sait y mettre la grâce. Il y a deux ou trois honnêtes hommes et deux ou trois honnêtes femmes dans ce monde, et la Providence me les adresse. En vérité, si je mérite ce présent, j'en sentirai toute la valeur, et, si j'en sens toute la valeur, je n'aurai plus envie de me plaindre d'elle ; si elle prenait la parole , et si elle me disait : Je t'ai donné Grimm et Uranie pour amis ; je t'ai donné Sophie pour amie ; je t'ai donné Didier pour père et Angélique pour mère; tu sais ce qu'ils étaient et ce qu'ils ont fait pour toi; que te reste-t-il à me demander ? Je ne sais ce que je lui répondrais. Oui , chère amie , je retrouverai au Grandval ceux que j'y ai laissés, excepté d'Alinville; mais je n'y ferai rien de ce que vous conjecturez; je boirai, je mangerai , je dormirai , je philosopherai le soir, je vous regretterai tous les matins ; et mainte fois dans la journée je soupirerai indiscrètement. Madame d'Holbach s'en apercevra, et en rira. Madame d'Aine dira que , si cela dure , il faudra qu'elle me fasse noyer par pitié. Je n'y ferai pas une panse d'à, et je m'en reviendrai, à la Saint - Martin , à Paris , où je mourrai de douleur si je ne vous retrouve pas. Je tremble toujours que votre chère sœur ne fasse la folie d'aller à Isle. Nous avons encoiG ici nos peintres et nos musiciens et Jeannette, et Jeannette aussi, dà. Hélas! la pauvre enfant me fend le cœur , surtout quand elle se livre à la gaieté, et qu'elle rit; elle a perdu sa mère, et elle n'en sait encore rien. Je suis sûr que , si elle regardait les visages qui sont autour d'elle, elle devinerait, à l'impression de tristesse que cause sa joie , qu'il s'est passé quelque chose d'extraordinaire qu'on lui cache. Mais n'est-ce pas un phénomène bien singulier que nous éprouvons tous la même chose, et qu'il n'y ait pas un de nous que sa joie ne contriste? Ah! chère amie, il y a bien des données, et bien des données fines pour celui qui sait les saisir et les appliquer à la connaissance du cœur. C'est une caverne, mais dans les ténèbres de Inquelle il luit par intervalles des rayons passagers qui l'éclairent et pour les autres et pour nous.
Après les cygnes ? ne craignez rien , je n'y courrai de ma vie, ni le cher abbé Galiani non plus; il s'est amusé à les agacer, ils l'ont pris en grippe, et d'aussi loin qu'ils l'aperçoivent , ils s'élèvent sur leurs ailes , ils arrivent au grand vol , le cou tendu, le bec entr'ouvert, et poussant des cris; il n'oserait approcher du bassin. Ils ont presque dévoré Pouf, Pouf est un petit chien de madame d'Épinay, qui n'a pas son pareil pour l'esprit et la gentillesse; c'est un prodige pour son âge. Aussi nous ne croyons pas qu'il vive. Ces cygnes ont l'air fier, bête et méchant , trois qualités qui vont fort bien ensemble. Je disais des arbres du parc de Versailles qu'ils étaient hauts, droits et minces, et l'abbé Galiani ajoutait : Comme les courtisans. L'abbé est inépuisable de mots et de traits plaisants; c'est un trésor dans les jours pluvieux. Je disais à madame d'Épinay que si on en faisait chez les tabletiers tout le monde en voudrait avoir un à sa campagne. Je voudrais que vous lui eussiez entendu raconter l'histoire du porco ■sacra. Il y a à Naples des moines à qui il est permis de nournir aux dépens du public un troupeau de cochons, sans compter la communauté. Ces cochons privilégiés sont appelés, par les saints personnages auxquels ils appartiennent, les cochons sacrés. Ils se promènent respectés dans toutes les rues, ils entrent dans les maisons , on les y reçoit , on leur fait politesse. Si une truie est pressée de mettre bas, on a tout le soin possible d'elle et de ses pourcelets; trop heureux celui qu'elle a honoré de ses couches ! Celui qui frapperait un porco sacro, ferait un sacrilège Cependant des soldats peu scrupuleux en tuèrent un; cet assassinat fit grand bruit; la ville et le sénat ordonnèrent les perquisitions les plus sévères Les malfaiteurs, craignant d'être découverts , achetèrent deux cierges , les placèrent allumés aux deux côtés du pnrco sacro , sur lequel ils étendirent une grande couverture, mirent un bénitier avec le goupillon à sa tête et un crucifix à ses pieds ; et ceux qui faisaient la visite les trouvèrent à genoux et priant autour du mort. Un d'eux présenta le goupillon au commissaire; le commissaire aspersa , se mit à genoux , fit sa prière et demanda qui est-ce qui était mort ? On lui répondit : « Un de nos cama- « rades, honnête homme; c'est une perte. Voilà le train des
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« choses du monde ; les bons s'en vont et les méchants res- « tent. » Mais je n'ai pas le courage d'achever. Ce n'est pas moi, c'est l'abbé qu'il faut entendre. Le fond est misérable en lui-même , mais il prend entre ses mains la couleur la plus forte et la plus ?aie, et devient une source inépuisable de bonnes plaisanteries et même quelquefois de morale.
C'est lui qui m'a amené ici. Nous y attendons Saurîn, qui n'est pas encore venu; cela me fait craindre que madam.e Helvétius ne soit fort mal ; elle a quitté la campagne pour faire ses couches à Paris, et la voilà non accouchée et attaquée d'une fièvre putride. C'est une femme très-aimable qui s'est fait un caractère qui l'a affranchie au milieu de ses semblables, toutes esclaves. Saurin m'a consulté sur le plan d'une pièce. Je l'ai renversé d'un bout à l'autre. M.Grimm et madame d'Épinay disent que ce que j'ai imaginé est de toute beauté ,. mais que personne n'en peut exécuter un mot. Si ce plan a lieu , vous verrez au quatrième acte une foule de citoyens , condamnés à mort pour avoir trop bien défendu leur ville, briguer l'honneur de la préférence et tirer au sort. Le sort se tirera sur la scène. Imaginez le spectacle et les cris des pères, des mères, des parents, des amis, des enfants, à mesure que le billet fatal sort; imaginez la contenance diverse, forte ou faible, de celui que le sort a condamné ; imaginez que celui qui tient le casque d'où les billets sont tirés est le gouverneur de la ville, qu'on en doit tirer six, et qu'après qu'on en a tiré cinq, il se condamne lui-même et dit : le sixième est le mien , sans qu'on puisse jamais lui faire changer d'avis (l). Imaginez ce que devient sa femme, sa fille qui sont présentes. 0 Voltaire! vous qui savez à présent l'effet de ces tableaux, vous n'auriez garde de vous refuser à celui-là.
Mais a propos de Grimm, ne serez-vous pas un peu surprise que je vous aie déjà écrit sept à huit pages sans presque vous vous en dire un mot ? C'est, mon amie , qu'il arrange si bien ses voyages , qu'il sort de La Chevrette au moment que j'y arrive. En vérité quand il aurait le dessein de me rendre
H) C'est le sujet du Siège de Calais. Le succès de la pièce de ce litre , donnée par de Belloy le 15 février 1765, aura fait renoncer Saurin à son projet.
amoureux de sa maîtresse, il ne s'y prendrait pas autrement. Vous concevez bien que je plaisante ; il est trop honnête pour avoir cette vue, et je le suis trop, moi, pour qu'elle lui réussît quand il l'aurait. Et puis, il est si enfoncé dans la négociation et les mémoires, qu'on ne lui voit pas le bout du nez. 11 ne lui reste presque pas un instant pour l'amitié; et je ne sais quand Tamour trouve le sien. Isous nous sommes un peu promenés, elle et moi, ce matin. Je lui avais trouvé l'air soucieux hier au soir. Je lui en ai demandé le sujet. « C'était une de ces minuties auxquelles, lui disais-je, vous êtes trop heureux tous les deux d'être sensibles au bout de quatre ans. Vous vous examinez donc de bien près ? Vous en êtes donc comme au premier jour ? Eh ! mes amis, tâchez de n'épouser jamais. » L'après-dîner, nous nous sommes encore promenés, lui et elle, madame d'Houdetot et moi. j'oubliais de vous dire que j'avais un peu enivré ma voisine, c'est-à-dire que j'avais trouvé mon vin blanc fort bon, que j'en avais usé peu sobrement, et que ma voisine était fort gaie. Madame d'Houdetot fait de très-jolis vers; elle m'en a récité quelques-uns qui m'ont fait grand plaisir. Il y a tout plein de simplicité et de délicatesse. Je n'ai osé les lui demander; mais, si je puis lui arracher un hiimne aux ictvns qui pétille de feu, de chaleur, d'images. et de soiuptc, je vous l'enverrai. Quoiqu'elle eut le courage de me le montrer, je n'ai pas eu celui de le demander. Le soir nous avons laissé rentrer les femmes, et nous avons fait le tour du parc, Grimm et moi. il y avait longtemps que nous ne nous étions vus; nous avons été fort aises de nous retrouver. Je l'aime sûrement, et j'en suis, je crois, autant aimé que jamais. Au milieu de ces amusements, des idées tristes m'obsèdent. Je ne fais rien, le temps s'enfuit, et je ne vous ai pas. Je viens de recevoir un paquet de Damilaville. Je ne savais ce que c'était, car il était bien gros . J'espérais y trouver un mot de vous. Rien. A la place, les deux Remontrances du parlement d'Aix qui sont très-belles, mais qui ne luc ilc^dommagent pas. J e brûle de m'en retourner à Paris. Je ne saurais dissimuler ma joie ; et madame d'Kpinay dit que cela n'est pas honnête d'être gai quand on quitte les gens. Il serait donc plus honnête de l'être ni plus ni moins et de paraître triste. N'y a-t-il encore rien
d'arrêté sur votre retour ? Votre sœurrevient-elle avec vous ? Si j'avais été bien avisé, j'aurais fait ce voyage de province tant projeté, je vous aurais du moins vue en passant. Te crains que vous ne trouviez mon caractère un peu cliangé. On dit que j'ai l'air d'un homme qui va toujours cherchant quelque chose qui lui manque. Au reste c'est l'air que je dois avoir. Quand vous étiez ici, votre présence me soutenait. Avais-je du chagrin, j'allais voir mon amie, et je l'oubliais. Pourquoi m'avez-vous abandonné ? La mélancolie a trouvé mon âme ouverte, elle y est entrée, et je ne pense pas qu'on puisse l'en déloger tout à fait. Elle ne me déplaît pas trop ; et puis qu'injporte ? Je serai moins gai ou plus triste, comme il vous plaira , mais je n'en aimerai pas moins. Ma tendresse sera d'une couleur brune qui ne sied pas mal à ce sentiment. Mon amie, tout peut s'altérer au monde ; tout , sans vous en excepter ; tout, excepté la passion que j'ai pour vous. Quand je vous reverrai, comme je vous embrasserai ! comme je me reposerai sur vous ! comme je chercherai celle que j'aime ! Ah ! s'il n'y avait personne qui me contraignît ! mais. il ne faut pas compter là-dessus, .te ne fihirai pas encore cette lettre. Nous partirons de bonne heure. G rim m me descendra à la rue deFourcy. De là il n'y a qu'un pas sur le quai des Miramionnes. Si j'y trouvais une lettre de vous, je remplirais la demi-page qui me reste et qui ne me resterait pas, car je l'aurais remplie tout en disant que je ne voulais pas en dire plus long, si l'on ne m'invitait pas à descendre . Je vais voir ce qu'on me veut. . . C'est Saurin qui vient d'arriver. Adieu, ma tendre amie. Ce soir, s'il n'est pas trop tard, nous causerons encore un moment, et puis il faut faire mon sac ; je n'aime point à faire attendre après moi.
JNous avons eu deux convives sur lesquels nous ne comptions guère, excellents tous deux, Saurin et le curé de La Chevrette. Vous connaissez Saurin, je ne vous en dis rien. Pour notre pasteur , c'est un des meilleurs esprits qu'il y ait bien loin : il n'y a pas dhomme dont les passions se peignent plus vivement sur son visage ; c'est peut-être le seul qui ait le nez expressif; il loue du nez, il blâme du nez, il décide du nez, il prophétise du nez. Grimm dit que celui qui entend le nez du curé, a lu un grand Traité de morale. La