‹ Memoires, correspondance et ouvrages inedits de DiderotChapitre 44 sur 69 · LETTRE LVI · texte numérisé non relu

LETTRE LVI

Paris, le 1er décembre 17<i0.

Non, je ne vous attends plus. Je souffre trop à être trompé. J'ai remis votre lettre à mademoiselle Boileau. J'ai plaisanté M. de Prisye sur les dernières lignes de celle que je lui ai en-

(1) M. de Cocllosquet, ancien évêque de Limoges, dont l'élection était assurée, eut la délicatesse de se retirer pour faire place à La Condamine, qui fut en effet élu en remplacement de A'auréal. Buffon reçut La Condamine le 21 janvier 1761. Sa courlc réponse est fort remarquable. M. de Coetlosquel fut bientôt récompensé de son bon procédé. II fut élu à la place de l'abbé Sallier; mais comme il ne fut reçu que le 9 avril 1761, Buffon, ayant alors quiltc ses fonctions de directeur, ne prononça pas la réponse qu'il avait préparée lors do la première candidature de M. de Cocllosquet et qu'un peu plus tard il eût trouvé l'occasion d'utiliser. On peut la livre dans ses Œuvres.

(2) Walelct, élu à la place de Mirabaud, fut en effet reçu par Buffon, le 49 janvier HCl. La réponse de ce dernier se trouve également dans ses Œuvres.

voyée de vous. Tout cela s'est fort bien passé, et je suis chargé de vous présenter les amitiés de tout le monde. On vous aime ici et on vous y estime beaucoup. Ce n'est point un compliment flatteur qu'on veuille me faire.

Voici donc de nouvelles brouilleries qui s'apprêtent (1) ; vous en jugerez par un arrêt du Parlement, que je vous envoie. Autre nouvelle qui vous fera plus de plaisir. On joue à présent à Marseille le Vère de famille. Je suis désolé de ne pouvoir vous envoyer la gazette qui fait mention de son succès. Toutes les têtes en sont tournées. Entre autres choses qu'on y dit, et qui me font plaisir, c'est qu'à peine la première scène est-elle jouée ^ qii^on croit être en famille , et qu'on oiihlie qiCon est devant un théâtre. Ce ne sont plus des tréteaux , c'est une maison particulière. Si ces gens-là ont parlé d'après l'impression, il faut qu'elle ait été bien violente. .Tamais aucune pièce n'a été louée comme elle est là. On la rejoue pour une actrice à qui on fait le cadeau de la recette d'une représentation. Un mot encore là-dessus, c'est qu'on ajoute que la difficulté de la déclamation et du jeu n'a pas, à beaucoup près, autant dérouté les acteurs qu'on le craignait.

Malgré moi, malgré vous, il a bien fallu écrire à cet illus're réfugié du lac (2). 11 a écrit deux lettres charmantes, l'une à Thiriot , l'autre à Damilaville; elles sont pleines des choses les plus douces et les plus obligeantes. Thiriot a été chargé de me remettre les vingt volumes reliés de ses OEuvres. Je les reçus mercredi ; vendredi mon remerciement était fait, il était en chemin pour Genève le samedi. Damilaville et Thiriot disent qu il est fort bien. C'est une critique assez sensée de son Tancrède , c'est un éloge de ses ouvrages, surtout de son Histoire universelle (3) , dont ils pensent que j'ai parlé sublimement ; c'est une excuse de ma paresse , c'est une exhortation à nous conserver une vie que je regarde comme la plus précieuse et la plus honorable à l'univers : car on a des rois , des souverains, des juges, des ministres en tout temps ; il faut des siècles pour recouvrer un homme comme lui, etc.

{i) Pour la publication de VEncyclopédie.

(2) Voltaire.

(5) VEssai sur les mœurs.]

Trois hommes, M. de Limoges, M. Watelet, M. de La Condamine concourent pour entrer à l'Académie. Il n'y avait que deux places vacantes ; M. de Limoges à qui la première était assurée, s'est retiré , afin qu'aucun de ses deux concurrents n'eût le désagrément d'un refus. Cela est bien honnête. Il se fait cent mille actions comme celle-là par jour. Nous nous sommes arraché le blanc des yeux, Helvétius , Saurin et moi. Hier au soir ils prétendaient qu'il y avait des hommes qui n'avaient aucun sentiment d'honnêteté, ni aucune idée de l'immortalité; nous plaidions avec chaleur, comme il arrivera toujours quand on aura des femmes pour juges. Madame de Valory , madame d'Epinay, madame d'Holbach siégèrent. J'avouais que la crainte du ressentiment était bien la plus forte digue de la méchanceté , mais je voulais qu'à ce motif on enjoignît un autre qui naissait de l'essence même de la vertu, si la vertu n'était pas un mot. Je voulais que le caractère ne s'en effaçât jamais entièrement, même dans les âmes les plus dégradées ; je voulais qu'un homme qui préférait son intérêt propre au bien public , sentît plus ou moins qu'on pouvait faire mieux , et qu'il s'estimât moins de n'avoir pas la force de se sacrifier; je voulais, puisqu'on ne pouvait pas se rendre fou à discrétion , qu'on ne pût pas non plus se rendre plus méchant : que si l'ordre était quelque chose , on ne réussît jamais à l'ignorer comme si de rien n'était; que, quelque mépris que Ton fît de la postérité, il n'y eût personne qui ne souffrît un peu si on l'assurait que ceux qu'il n'entendrait pas diraient de lui qu'il était un scélérat. Cela fut vif; mais ce qui me plut singulièrement, c'est qu'à peine la dispute fut-elle apaisée , que ces honnêtes gens-là , sans s'en apercevoir, dirent les choses les plus fortes en faveur du sentiment qu'ils >enaient de combattre. Ils disaient d'eux-mêmes la réfutation de leur opinion, mais Socrate, à ma place, la leur aurait arrachée , puis il aurait mis leur discours du moment en contradiction avec leurs discours du moment précédent, puis il leur aurait tourné le dos en souriant finement. Chère amie , si vous vouliez faire usage de cette méthode avec la finesse, le sang-froid , la justesse que vous avez, personne n'y réussirait comme vous, et vous seriez mon Aspasie. Cette

Aspasie-là de Socrate n'était pas si sage que vous. J'ai mille choses à faire. Je devrais être à l'hôtel des Fermes, je devrais être chez le caissier de M. de Saint-Julien, je devrais être chez madame d'Épinay , et je suis avec vous, et je ne saurais vous quitter. Adieu , mon amie. Ah ! vous ne m'aimez pas comme je vous aime. Vous ne prenez pas le retard de votre retour comme moi. Tant mieux : vous seriez trop à plaindre, si vous étiez aussi malade d'amour que moi. Il est fait ce portrait qui me ressemble; il sera chez Grimm demain. C'est lui qui m'aura. Adieu, adieu.

LETTRE LYII.

A Paris, le 12 septembre 1761.

J'ai l'ame flétrie de tous côtés. Il y avait environ vingt-cinq jours que je n'avais aperçu mon enfant , je l'ai trouvée tout à fait empirée. Elle grasseyé , elle minaude , elle grimace ; elle connaît tout le pouvoir de son humeur et de ses larmes; elle boude et pleure pour rien ; elle a la mémoire pleine de sots rébus; elle est dégingandée; on n'en peut venir à bout; le goût du travail et de la lecture, qui lui était naturel, se perd. Je vois tout cela , et je m'en désolerais , si l'effet de ma présence depuis quelques jours ne me laissait espérer quelque réforme. Elle est grande, elle est assez bien de visage, elle a de l'aptitude à tous les exercices du corps et de l'esprit ; IJranie ou sa sœur en aurait fait un sujet surprenant. Sa mère , qui s'en est emparée , ne souffrira jamais que j'en fasse quelque chose. Eh bien ! elle ressemblera à cent mille autres, et si elle a un sot mari, comme il y a cent mille à parier contre un que cela arrivera, elle en sera moins mécontente que si une meilleure éducation l'eût rendue plus difficile.

Autre sujet de peine. Cette terrible révision est finie. J'y ai passé vingt-cinq jours de suite , à dix heures de travail par jour. Mes corsaires ont tous leurs manuscrits sous les yeux. C'est une masse énorme qui les effraie. Ils surfont eux-mêmes mon travail, et moi je dis : donc , je n'en obtiendrai rien. La

conséquence est juste. S'ils avaient envie de le payer , ce fravail , ils le déprimeraient. Je suis si sûr de ma logique, que je ne m'attends à rien, mais à rien absolument- Si par hasard je me suis trompé, je ne rougirai point d'en convenir; mais je ne me trompe pas, je gage ce qu'on voudra.

Grimm arrive ce soir de La Chevrette. Je lui avais promis d'aller au Salon et de lui esquisser un jugement rapide des principaux morceaux qui y sont exposés; le dégoût, l'ennui, la mélancolie m'ont empêché de lui tenir parole, et c'est encore un chagrin pour moi.

Comme je finissais hier la lettre que je vous écrivis, arriva l'abbé de La Porte , ami du directeur des eaux de Passy , qui nous raconta les détails suivants de l'aventure de la petite Hus (1). Mais je suis bien maussade aujourd'hui pour entamer une chose aussi gaie; n'importe, quand vous l'aurez lue, vous fermerez ma lettre, et vous en ferez de vous-même un meilleur récit.

M. Bertin (2) a une maisonnette de 50,000 à 60,000 fr- à Passy ; c'est là qu'il va passer une partie de la belle saison avec mademoiselle Hus. Cette maison est tout à côté des vieilles eaux. Le maître de ces eaux est un jeune homme beau, bien fait, leste d'action et de propos , ayant de l'esprit et du jargon , fréquentant le monde , et en possédant à fond les manières. 11 s'appelle Vielard. 11 y avait environ dix-huit mois que l'équitable mademoiselle Hus avait rendu justice dans son cœur au mérite de M. Yielard, et que M. Vielard avait rendu justice dans le sien aux charmes de mademoiselle Hus. Dans les commencements , M. Bertin était enchanté d'avoir M. Vielard ; dans la suite il devint froid avec lui, puis impoli, puis insolent ; ensuite il lui fit fermer sa porte, ensuite insulter par ses gens. M. Vielard aimait et patientait. Il y eut avanthier huit jours que M. Bertin s'éloigna de mademoiselle Hus sur les dix heures du matin, pour aller de Passy à Paris. Il faut passer sous les fenêtres de M. Vielard. Celui-ci ne s'est pas plus tôt assuré que son rival est au pied de la montagne,

(1) Actrice de la Conicdic-Française.

(2) Trésorier des parties casuelles.

ANNÉE 17G1. 2a9

fju'il sort de chez lui , s'approche de la porte de la maison qu'habite mademoiselle Hus , la trouve ouverte , entre , et monte à l'appartement de sa bien-aimée. A peine est-il entré toutes les portes se ferment sur lui. M. Vielard et mademoiselle Hus dînèrent ensemble. Le temps passe vite ; il était quatre heures du soir qu'ils ne s'étaient pas encore dit toutes les choses douces qu'ils avaient retenues depuis un temps infini que la jalousie les tenait séparés. Ils entendent le bruit d'un carrosse qui s'arrête sous les fenêtres ; ils soupçonnent qui ce peut être. Pour s'en assurer, Vielard s'échappe par une garde-robe , et grimpe par un escalier dérobé au haut d'un belvédère qui couronne la maison ; de là il voit avec effroi descendre M. Bertin de sa voiture ; il se précipite à travers le petit escalier; il avertit la petite Hus, et remonte. Il sortait par une porte et M. Bertin entrait par une autre. Le voilà à son belvédère, et M. Bertin assis chez mademoiselle Hus; il l'embrasse , il lui parle de ce qu'il a fait , de ce qu'il fera : pas le moindre signe d'altération sur son visage. Elle l'embrasse, elle lui parle de l'emploi de son temps et du plaisir qu'elle a de le revoir quelques heures plus tôt qu'elle ne l'attendait. Même assurance , même tranquillité de sa part. Une heure, deux heures , trois heures se passent. M. Berlin propose un piquet , la petite Hus l'accepte. Cependant l'homme du belvédère profite de l'obscurité pour descendre , et s'adresser à toutes les portes qu'il trouve fermées. Il examine s'il n'y aurait pas moyen de franchir les murs ; aucun , sans risquer de se briser une ou deux jambes. Il regagne sa demeure aérienne ; mademoiselle Hus , de son côté, a, de quart d'heure en quart d'heure, des petits besoins. Elle sort , elle va de son belvédère dans la cour, cherchant une issue à son prisonnier, sans la trouver. M. Bertin voit tout cela sans rien dire; le piquet s'achève ; le souper sonne; on sert ; on soupe. Après le souper, on cause. Après avoir causé jusqu'à minuit, on se retire, M. Bertin chez lui, mademoiselle Hus chez elle. M. Bertin dort ou paraît dormir profondément. La petite Hus descend , va dans les offices , charge sur des assiettes tout ce qui lui tombe sous la main, sert un mauvais souper à son ami , qui se morfondait au haut du belvédère, d'où il descend

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dans son appartement. Après souper, on délibère sur ce qu'on fera. La fin de la délibération ce fut de se coucher, pour achever de se communiquer ce qu'on pouvait encore avoir à se dire. Ils se couchèrent donc ; mais comme il y avait un peu plus d'inconvénient pour M. Yielard à se lever une heure trop tard quune heure trop tôt, il était tout habillé, lorsque M. Bertin, qui avait apparemment fait la même réflexion, vint sur les huit heures frapper à la porte de mademoiselle Hus; point de réponse. Il refrappe, on s'obstine à se taire. Il appelle, on n'entend pas II descend, et tandis qu'il descend, la garde-robe de mademoiselle Hus s'ouvre , et Yielard regrimpe au belvédère. Pour cette fois, il y trouve en sentinelles deux laquais de son rival. Il les regarde sans s'étonner, et leur dit : « Eh bien ! qu'est-ce qu'il y a? Oui, c'est moi, pour- « quoi toutes les portes sont-elles fermées.^ » Comme il achevait cette courte harangue, il entend du bruit sur les degrés au-dessous de lui. Il met l'épée à la main, il descend , il rencontre l'intendant de M. Bertin , accompagné d'un serrurier; il présente la pointe de l'épée à. 'la gorge du premier , en lui criant : Descends , suis-moi et ouvre , ou je te ti,e. L'intendant, effrayé du discours et de la pointe qui le menaçait, oublie qu'il est sur un escalier, se renverse en arrière , tombe sur le serrurier et le culbute, L'intrépide Yielard profite de leur chute, leur passe sur le ventre, saute le reste des degrés, arrive dans la cour , va à la principale porte où il trouve un petit groupe de femmes qui jasaient tout bas. Il leur crie d'une voix troublée , d'un œil hagard , et d'une épée qui lui vacillait dans les mains : Qu'on m'ouvre l Toutes ces femmes effarouchées se sauvent en poussant des cris. Yielard aperçoit la grosse (lé à la "porte , il ouvre; le voilà dans la rue, et de la rue, en deux sauts , chez lui. Deux heures après on aperçoit M. Bertin qui regagnait Paris dans sa voiture, et deux autres heures après mademoiselle Hus en fiacre, environnée de paquets, qui regagnait la*grande ville, et le lendemain un fourgon qui transportait tous les débris d'un ménage. Il y avait quinze ans qu'ils vivaient ensemble; M. Bertin en avait eu une poussinée d'enfants. Ces enfants, une vieille passion le tireront ; il suivra ; il demandera à rentrer en grâce, et il sera

exaucé pour dix mille écus : voilà la gageure que je propose à quiconque voudra (1).

Je répondrai une autre fois à votre n*^ 25 que je reçois. Écrivez sur-le-champ, ou plutôt faites écrire par Uranie sur la première lettre que vous écrirez à M. Vialet : Oui, vraiment, oiii^ l'Anjou, et le phis toi que faire se pourra. Il entendra ces mots, il les baisera. Je serai servi plus promptement, et j'en aurai l'obligation à Uranie. Ajoutez, si vous voulez, qu'il y a dans sa lettre un diable m'emporte qui m'a fait mourir de rire; croyez qu'il peut compter sur mon dévouement en tout et partout.

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