LETTRE LVIII
A Paris, le M septembre 1761.
J'ai l'âme toute renversée. Je ne vous écris que pour vous empêcher de prendre de l'inquiétude. Vous savez le mal sensible que me causent l'injustice et la déraison; eh bien , imaginez qu'il a fallu en supporter un débordement qui a duré plus de deux heures à s'écouler. Mais dites-moi quel avantage
(1) Hiderot eût perdu la gageure ; voir ci-après la letlre lxii. Mademoiselle Hus, dont on s'accordail à reconnaîlre la finesse et l'esprit, qui en avait eu assez pour se faire donner par M. Bertin, entre autres preuves de tendresse, un mobilier évalué à plus de cinq cent mille livres, n'eut pas le talent de réduire l'amant irrité. Elle s'en consola avec beaucoup d'adorateurs de ses charmes. Elle alla jouer sur le théâtre de Saint- Pétersbourg. Le comte Markoff en fit sa ^iiaîiresse, en eut une fille qu'il fit depuis légitimer par l'empereur, et qu'il maria à un prince Dolgorousky. En 1775, mademoiselle Hus épousa un sieur Lelièvre. Elle mourut le 18 octobre 1805. On avait représenté, le 2 septembre 173G, à la Comédie- Italienne, une pièce en un acte intitulée : PlutiLS rival de l'Amour. Pour prévenir le public favorablement, une actrice vint avant la représentalion adresser au parterre les quatre vers suivants :
On vient souvent, Messieurs, pour vous séduire. Par un long compliment mendier un succès. Mais nous n'avons que deux mots à vous dire : L'auteur est femme, et vous êtes Français.
Le parterre se le montra assez peu; la femme auteur était mademoiselle Hus.
il en reviendra à cette femme, lorsqu'elle m'aura fait rompre un vaisseau dans la poitrine, ou dérangé les fibres du cerveau? Ah ! que la vie me paraît dure à passer ! combien de moments où j'en accepterais la fin avec joie ! Ne vous offensez pas de ces sentiments. Vous êtes loin de moi, et mon cœur est encore tout gonflé. Dans trois ou quatre heures je dormirai. Demain je trouverai l'amour au fond de cette âme que l'impatience et l'indignation occupent maintenant et tourmentent, les furies s'en seront allées pendant le sommeil ; la tendresse et tout son doux cortège reprendra sa place, et je ne voudrai plus mourir. Je vous plaignais d'être séparées ; je vous plains d'être l'une de à côté l'autre, sans jouir de ce bonheur.
Ce que vous me dites de l'enterrement et du testament de Clarisse (1), je l'avais éprouvé ; c'est seulement une preuve de plus de la ressemblance de nos âmes. Seulement encore mes yeux se remplirent de larmes. Je ne pouvais plus lire, je me levai , et je me mis à me désoler, à apostropher le frère, la sœur, le père, la mère et les oncles, et à parler tout haut , au grand étonnement de DamilaviJle qui n'entendait rien ni à mon transport ni à mes discours, et qui me demandait à qui j'en avais. Il est sûr que ces lectures sont très-malsaines après le repas, et que vous choisissez mal votre moment ; c'est avant la promenade qu'il faudrait prendre le livre. Il n'y a pas une lettre où l'on ne puisse trouver deux ou trois textes de morale à discuter.
Uranie , Uranie , chère sœur , vous négligez votre santé ! vous perdez votre estomac et vos forces sans ressource ; vous serez infirme à la fleur de votre âge, et vous quitterez la vie au moment où vos conseils, votre indulgence et vos secours seraient si nécessaires au petit sauvage. Ce fut quand Télémaque fut chez Calypso qu'il eut besoin de Minerve , et vous risquez de l'abandonner dans le vestibule de la caverne enchanteresse. Vous êtes juste. La vie est une mauvaise chose. Nous en convenons avec vous, elle et moi. Mais il faut la conserver en faveur de ceux à qui on a eu le malheur de la donner.
(1) Clarisse Harlowc, héroïne du roniau de Richardson
Non , je ne suis pas pressé de ces fragments ; vous me les renverrez quand il vous plaira. Je m'étais presque engagé d'aller retrouver, à La Chevrette, mes pigeons, mes oies, mes poulets, mes cannetons et le cher cénobite. C'est une partie remise. Je viens de recevoir de Grimni un billet qui blesse mon âme trop délicate. Je me suis engagé à lui faire quelques lignes sur les tableaux exposés au salon ; il m'écrit que, si cela n'est pas prêt demain , il est inutile que j'achève. Je serai vengé de cette espèce de dureté , et je le serai comme il me convient. J'ai travaillé hier toute la journée, aujourd'hui tout le jour. .Te passerai la nuit et toute la journée de demain , et, à neuf heures, il recevra un volume d'écriture.
Il a l'air un peu sot, notre ami Saurin.
Les Cacouacs (1) ? c'est ainsi qu'on appelait, l'hiver passé, tous ceux qui appréciaient les principes de la morale au taux de la raison , qui remarquaient les sottises du gouvernement et qui s'en expliquaient librement , et qui traînaient Briochet le père, le fils et l'abbé dans la boue. Il ne vous manque plus que de me demander ce que c'est que Briochet. C'est le premier joueur de marionnettes qui ait existé dans le monde. Tout cela bien compris, vous comprendrez encore que je suis Cacouac en diable , que vous Têtes un peu , et votre sœur aussi , et qu'il n'y a guère de bon esprit et d'honnête homme qui ne soit plus ou moins de la clique.
Vous croyez qu'un jour Saurin saura tout. Il ne sera pas de bonne humeur ce jour-là.
Oui , la Clyiemnestrc du comte de Lauraguais est en vers , et quelquefois en très-beaux vers. Lorsqu'il me les lisait, je
(1) Mademoiselle Yoland avait sans doute demandé à Diderot dans une de ses lettres la signification de ce mot. Moreau, l'historiographe, qui était fort hostile aux encyclopédistes, fit paraître un youveau Mémoire pour servir à l'histoire des Cacouacs (Amsterdam, 17.^7, in-l2), où Montesquieu, Voltaire, Buffon, Rousseau, d'Alembcrt, Diderot et autres, sont peints comme professant des principes pernicieux pour la société et la tranquillité publique. L'année suivante (1758), on vit paraître Caléchisrne et décision de cas de conscience à l'usage des Cacouacs, avec un discours du patriarche des Cacouacs pour la réception d'un nouveau disciple; k Cacopolis (Paris), 1758, in-12. Cette plaisanterie est attribuée à l'abbé Giry de Saint-Cyr, de l'Académie Française.
lui disais : « Mais, monsieur le comte, c'est une langue que « cela ; où l'avez-vous apprise? » On dit qu'il a à côté de lui un nommé Clinchant qui la sait Mais que m'importe à moi que les beaux vers soient de Clinchant ou du comte? le point important c'est qu'ils soient faits, et ils le sont.
On répand, depuis quelques jours, la mort de mademoiselle Arnould; cela mérite confirmation. En attendant, l'abbé Raynal m'a fait son oraison funèbre, en me récitant quelques traits d'une conversation qu'elle avait eue avec madame Portail, et où il m'a semblé que celle-ci avait fait le rôle de catin, et la petite actrice celui d'honnête femme. « Mais, Mademoiselle, vous n'avez pas de diamants. — Non , Madame, et je ne vois pas qu'ils soient fort essentiels à une petite bourgeoise de la rue du Four. — Vous avez donc des rentes? — Des rentes! et pourquoi, Madame? M. de Lauranguais a une femme, des enfants, un état à soutenir, et je ne vois pas que je puisse honnêtement accepter la moindre portion d'une fortune qui appartient à d'autres plus légitimement qu'à moi. — Oh ! par ma foi , pour moi je le quitterais. — Cela se peut, mais il a du goût pour moi , j'en ai pour lui. C'a peut-être été une imprudence que de le [)rendre; mais puisque je l'ai
faite, je le garderai » Je ne me souviens pas du reste. Il
me reste seulement l'idée qu'il était aussi malhonnête de la part de la présidente, et aussi honnête de la part de l'actrice.
Votre morale et votre religion sont bonnes. Je n'en ai pas une autre et je m'en tiens là Adieu , mes bonnes amies; commencez-vous à entrevoir dans Téloignement la possibilité de votre retour? je vous embrasse toutes deux, madame Le Gendre sur ses joues vermeilles; car elle a seule le secret d'avoir des chairs fraîches et fermes et des joues vermeilles avec une mauvaise santé.
LETTRE LTX.
A Paris, le 22 septembre 176i .
Eh bien ! voilà un bon effet de cette lecture. Imaginez que cet ouvrage est répandu sur toute la surface de la terre, et
que voilà Richardson l'auteur de cent bonnes actions par jour. Imaginez qu'il fera le bien de toutes les contrées, de longs siècles après sa mort.
Ces deux femmes -là se ressemblaient si fort d'esprit, de caractère, qu'il était difficile que l'une ne se reconnût pas danv l'autre
Toute la vie d'Uranie se serait passée à dire à un jeune homme : Mon ami, voyez combien je suis estimable ! combien je suis aimable! estimez moi tant qu'il vous plaira, mais gardez-vous bien de m'aimer; et le jeune homme aurait fini par en perdre le repos, la tête et la vie.
Où j'étais ces jours derniers qu'il faisait si beau ? J'étais enfermé dans un appartement très-obscur, à m'user les yeux, à collationner des planches avec leurs explications, à achever de m'hébéter pour des gens qui ne me donneront pas un verre d'eau , lorsqu'ils n'auront plus besoin de moi , et qui ont dès à présent bien de la peine à garder avec moi la mesure.
Vous voilà bien fière d'avoir tremblé que miss Howe ne tombât entre les mains de l'ami Lovelace, et vous me croyez bien humilié d'avoir découvert au fond de mon cœur un sentiment aussi horrible que celui que je vous ai avoué. Affaire de goût, mon amie; envie de compliquer le roman, et puis c'est tout. Cette fille pétulante ne fait que causer ; j'aurais voulu la voir en action. Clarisse est un agneau tombé sous la dent d'un loup, et qui n'a pour se garantir que sa pusillanimité, sa pénétration , sa prudence ; miss Howe aurait été plus le fait de Lovelace. Ces deux êtres-là se seraient donné du fil à retordre. Un beau jour Lovelace aurait fait l'insolent , et miss Hove lui aurait arraché la peau du visage avec ses ongles, et peut-être crevé un œil avec la pointe de ses ciseaux. Clarisse tourne ses mains contre elle-même, dans un moment de désespoir. Dans un pareil moment, oi^i l'on n'est plus à soi , miss Hove, machinalement, d'instinct, simplement parce qu'elle était la fille de son père et de sa mère, aurait tourné les siennes contre son persécuteur. Si les choses s'étaient faites comme je le souhaitais , Clarisse eût été sauvée. Il est fort incertain que notre sublime brigand fût venu à bout de naiss Howe; il aurait eu au moins une oreille déchirée; et
246 MÉMOIBES.
VOUS, trouvez-vous qu'il valait mieux que tout se passât comme il s'est passé ? A la bonne heure, j'y consens. Te n'aurais pas été fâché, pour sauver Clarisse, d'aventurer un peu son amie. J'ai pensé comme cette amie a cent fois pensé elle-même. IMes souhaits la portaient où elle était tentée d'aller. Cela ne vous convient pas; n'en parlons plus.
Tout ce que vous faites pour Morphyse est fort beau; je le loue. Elle ne vous en chérit pas davantage; mais vos devoirs sont remplis, et vous vous en estimez plus. Et puis je ne sais si l'on n'en acquiert pas une force qu'on n'aurait pas sans cela. On craint de gâter ce qu'on a fait de bien, et l'on en
supporte plus facilement l'humeur et ses bourrasques
Quand je me porte bien , je suis plaisant et gai. Je me porte mal , je digère diflicilement, la vésicule du fiel est gonflée, quand je moralise. Votre sœur vous aime bien ; j'admire comme elle se prête à votre délire. Ne levons pas tout à fait ce petit rideau ; c'est bien assez d'en avoir écarté un coin. Si vous saviez, mon amie, combien les discours les plus passionnés sont maussades pour ceux qui les écoutent de sangfroid ! Uranie nous voit tous deux dans la cahutte à travers les barreaux ; elle vient s'appuyer sur le trou , et causer gaiement avec nous. C'est la sagesse qui fait un tour aux Petites-Maisons, et qui dissimule aux habitants du lieu, par humanité, qu'ils sont fous. Je ne sais si elle gagne quelque chose à la folie que je vous ai donnée ; mais je suis sûr, par un grand nombre ç}'expériences, que je perds toujours quelque chose aux sentiments que sa présence vous inspire dans le premier moment. Si cela n'est pas, dites-moi pourquoi j'en ai fait dix foisTobservation, et cela à des intervalles très-éloignées.
Vous comptez encore sur quelques beaux jours que vous n'aurez pas. Adieu les jolies promenades ! adieu les petites causeries solitaires ! adieu la verdure des vordes. TNous avons déjà vu du feu. Hier nous allâmes voir le palais de M. d'Argenson. Le maître n'y était pas, et nous y arrivâmes au moment où un autre ministre disgracié, IM. Rouillé, venait d'y expirer. Vovez la rêverie où ces circonstances ont dû me jeter.
Non , ce ne sont pas des indigestions , mais des ardeurs
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d'entrailles que je prends, courbé des journées entières sur un bureau.
Je vous prie de demander à Uranie pourquoi elle ne crève pas les yeux à ses enfants. L'ignorance est la mère de toutes nos erreurs. Est-il bon de connaître la vérité? Est-il bon d'aimer la vertu .^ Est-il important de connaître le bien et le mal, le prix des choses de la vie, ce que l'on se doit à soi-même et aux autres? ou vaut -il mieux errer dans les ténèbres , n'avoir aucune idée arrêtée, faire le bien par sottise, le mal sans savoir pourquoi , tomber dans le mépris, vivre sans considération , et cœtera, et cœiera? Voilà à peu près à quoi se réduit l'observation d'Uranie. Les lumières sont un bien dont on peut abuser, sans doute. L'ignorance et la stupidité, compagnes de l'injustice , de l'erreur et de la superstition , sont toujours des maux.
Je ne crois pas avoir traité l'article de M. Vialet légèrement. J'avais comparé ce qu'on appelle des faveurs avec la vie d'un homme de bien qu'on avait compromise par une conduite indiscrète, et j'avais prononcé qu'à mes yeux ces choses n'étaient pas d'un prix à comparer ; et je persiste.
M. l'ambassadeur (1) vient d'en user un peu durement avec moi. Il me demande un mot sur les tableaux ; je vais les voir, je reviens, j'écris, j'écris un volume; je passe les jours et les nuits pour le contenter ; vous verrez par sa lettre comme j'y ai réussi ; je vous l'envoie. Il faut que vous sachiez que je lui ai écrit un mot où je lui disais de ne me pas parler de reconnaissance, parce que ce propos semblait en exiger de moi.
J'ous ne me verrez pas cette année à Isle! et qui sait cela ? Nous allons publier un volume de planches ; il faut voir comment il réussira.
Je vous ai déjà dit que M. Rouillé était mort à Neuilly dans le palais d'Argenson , dimanche, sur les trois heures (2). Voici encore des nouvelles. Je fais de mon mieux pour vous donner de l'importance. Le roi vient d'accorder le comman-
(i) Grimm était chargé d'affaires de la ville de Francfort. Diderot l'appelle iV. l'ambassadeur, par allusion à ses airs de hauteur.
(2) Antoine-Louis Rouillé, comte de Jouy, ministre de la marine, puis des affaires étrangères, né le 1 juin 1689, mort le 20 septembre 17til.
248 MEMOIBES.
dément du Languedoc à M. le duc de Fitz- James. M. de Caraman a enlevé un camp des ennemis, leur a tué, pris beaucoup de monde, s'est emparé d'un drapeau , de trois pièces de canon , et de tous les équipages. Un M. de VignoUes, colonel d'une troupe légère , y a reçu une blessure mortelle. M. Clermont d'Amboise est mort. M. le baron de Montmorency a le commandement de la Bourgogne à la place de M. de Tavannes. Les enfants de France seront baptisés à la fin du mois. M. le duc de Berri aura pour parrain le roi de Pologne, électeur de Saxe, et pour marraine Madame; M. le comte de Provence , pour parrain le roi de Pologne , duc de Lorraine , et madame Victoire pour marraine ; M le comte d'Artois, pour parrain M. le duc de Berri, et pour marraine madame Sophie; la petite Madame, pour parrain M. le duc d'Orléans, et pour marraine madame Louise. Tous les bureaux de la marine cassés au Havre , à Dunkerque , etc On n'en a plus que faire. Toutes ces choses ingénieuses-là ne sont pas de moi au moins ; c'est une lettre de la cour que je vous copie, mot pour mot.
Mademoiselle Arnould est plus violente et plus aimable que jamais. On l'avait tuée au Marais. Le comte, son Myrtil (1), s'en va à Genève avec une Iphlgénie en Taiiride en poche. Je l'ai vu dimanche passé, et je n'ai jamais vu d'amour-propre plus intrépide. « — Eh bien! que dites-vous de ma Clytemnestre? — Qu'il y a de beaux vers. — Voltaire m'a écrit que son Oreste n'était qu'une froide déclamation, une plate machine en comparaison. — 11 vous a écrit cela.^ — Dix fois au lieu d'une. —Oh! je vous proteste que le perfide n'en croit pas un. mot. — Eh bien ! il a tort. » Qu'en dites- vous? Voilà ce qu'on appelle une tête tournée. Tant mieux, morbleu, tant mieux, c'est comme cela qu'il faut être, et cent fois plus ridiculement encore épris de soi, pour faire une grande chose; car c'est en se croyant capable qu'on la fait, ou du moins qu'on la tente. Adieu, mes amies. Voilà une bien mauvaise lettre, bien froide, pas un petit mot d'amitié ni d'amour. Cela est bien mal. Je commets là une faute que je ne vous pardon-
(ï) M. de Lauraguais.
nerais pas. Je sens pourtant là bien des sentiments accumulés. Quand tout cela se répandra-t-il dans votre sein? Adieu, âmes célestes. Seriez-vous des âmes célestes, si la nuit avec ses ténèbres....^ Vous entendez^ Uranie.