LETTRE LX
À Paris, le 28 septembre 1761.
Depuis plus de huit joursje n'avais pas entendu parler de vous, et ne faisant pas grand fonds sur votre santé, je craignais que ces occupations domestiques qui se renouvellent sans cesse, ne l'eussent encore dérangée. Comment ! Vous ne pourrez jamais vous rappeler que vous n'êtes qu'un tissu de chenevottes, et qu'une huitaine de complaisances aussi mal entendues de la part de celle qui les a que de celle qui les accorde, peut vous briser sans ressource ?
Madame d'Épinay, dont vous m'avez tant de fois demandé des nouvelles, se porte assez bien. Elle me souhaite plus à La Chevrette qu'elle ne m'y attend, et elle a raison. Grimm me paraît en user bien avec elle ; leur vie de campagne est tout-àfait douce ; ils ont peu de monde, et ils font de longues promenades...
Allons, mes amies, courage ! Détruisez, purgez le monde de tous les êtres malfaisants. Je vois que vous vous êtes arrogé la toute-puissance et la souveraine justice. Pourriez-vous me dire si Morphyse vit encore.^ Rassurez-moi sur tous vos parents et tous vos amis; rassurez-moi sur vous-mêmes. Au premier mécontentement, au premier malentendu, celle qui gagnera l'autre de vitesse, restera toute seule jusqu'au moment où se rappelant le meurtre de tant de gens sur lesquels elle n'avait aucun droit, qu'elle a jugés sur une action, dont elle a prévenu le repentir, elle exerce l'acte destructeur sur elle-même, monstre plus hideux qu'aucun de ceux qu'elle aurait anéantis. Voici ce que c'est. Vous trouvez que le monde va mal; vous Vous mettez à la place de celui qui l'a fait et qui le gouverne, il vous réparez ses sottises... Vous jugez les actions des
hommes ! vous ! Vous instituez des châtiments et des récompenses entre des choses qui n'ont aucun rapport ; vous prononcez sur la bonté et sur la malice des êtres : vous avez lu sans doute au fond des cœurs? Vous connaissez toute l'impétuosité des passions , vous avez tout pesé dans vos balances éternelles .. Êtes-vous bien sûres, l'une et l'autre, de n'avoir pas commis quelques actions injustes, que vous vous êtes pardonnées parce que l'objet en était frivole, mais qui marquaient au fond plus de malice qu'un crime inspiré par la misère ou par la fureur...? je vous prie, mes amies, de vous défaire incessamment de votre charge de lieutenant-criminel de l'univers. Les magistrats assistés de l'expérience, des lois, des conventions qui les contraignent quelquefois, et les autorisent à juger contre le témoignage de leur. conscience, tremblent encore quand ils ont à prononcer sur le sort d'un accusé. Et depuis quand a-t-il été permis à un autre être qu'à Dieu d'être en même temps le juge et le délateur ?
C'est que ce Lovelace est d'une figure charmante, qui vous plaît comme à tout le monde, et que vous en avez dans l'esprit une image qui vous séduit; c'est qu'il a de l'élévation dans l'âme, de l'éducation, djes connaissances, tous les talents agréables, de la légèreté, de la force, du courage; c'est qu'il n'y a rien de vil dans sa scélératesse ; c'est qu'il vous est impossible de le mépriser; c'est que vous préférez mourir Lovelace, de la main du capitaine Morden, que vivre Solmes; c'est qu'à tout prendre, nous aimons mieux un être moitié bon, moitié mauvais, qu'un être indifférent. Nous espérons de notre bonheur ou de notre adresse d'esquiver à sa malice, et de profiter, dans Toccasion, de sa bonté. Croyez-vous que quelqu'un sous le ciel eût osé impunément faire souffrir à Clarisse la centième partie des injures que Lovelace lui fait? C'est quelque chose qu'un persécuteur qui, en même temps qu'il nous tourmente, nous protège contre tout ce qui nous environne et nous menace. Et puis, c'est que vous avez un pressentiment que cet homme, qui s'est endurci pour une autre, se serait adouci pour vous.
La première question n'est pas de savoir si Thomicide est un bien ou un mal; c'est ce qui est bien ou mal qui mérite
punition ou récompense, grâce ou peine de mort ; si celui que vous détruisez de votre autorité n'eût pas fait plus de bien au monde par une seule action, qu'il n'a jamais pu y faire de désordres. C'est que vous décidez de plusieurs choses trèsobscures. Qui est-ce qui vous a dit qu'il fût permis d'ôter la vie à qui que ce soit au monde, à moins qu'on en veuille à la nôtre ?... S'il est permis de tuer pour un vol, il n'y a rien pour quoi on ne puisse tuer : on tuera pour une épingle. Si l'homicide ordonné par les lois n'était pas une convention à laquelle nous avons tous souscrit, je ne sais comment on pourrait le justifier. A quoi servent les lois, si vous vous mettez à leur place, et si vous sévissez pour des crimes inconnus ? Qui estce qui vous justifiera aux yeux des hommes? J'ai bien peur que votre solution ne vous embarrasse que parce que vous avez fait entrer dans le problème des conditions impossibles. Restez dans la nature; ne sortez pas de votre condition ; supposez l'ordre nécessaire, et vous verrez que tous vos fantômes s'évanouiront si le crime est inconnu, et que rien ne justifie votre châtiment : ne voyez-vous pas que celui qui s'arroge le même despotisme que vous peut sévir contre vous, sans blesser ni l'humanité, ni la justice, ni sa conscience, ni les lois ? Appuyez sur cette réflexion, que sans mission, sans caractère, vous jugez de toute la vie d'un homme sur quelques instants. Hélas ! ce malheureux que vous anéantissez pour une action, qui vous a dit qu'il n'en a pas par-devers lui plusieurs pour lesquelles vous le ressusciteriez, mieux connu de vous ? ]Ne vous êtes-vous assises sur le tribunal que pour exterminer ? — Vous laissez en sûreté les gens de bien. — Mais ce n'est pas de ceux-là qu'il s'agit, c'est de la foule, qui est alternativement bonne ou mauvaise. Faites d'abord le triage de leur mérite et de leur démérite, et puis après vous prononcerez.
Votre migraine était une indigestion. Mais à quoi sert donc que vous ayez la sagesse à côté de vous, si vous faites tout ce qu'il vous plaît? Uranie, Uranie, vous oubliez votre devoir, et c'est à vous que je m'en prendrai. Ici je lui disais : Je ne veux pas que vous mangiez davantage, et elle m'obéissait. L'amitié serait-elle moins attentive ou moins absolue que l'amour ? Savez-vous comment je me suis vengé de Grimm. D'abord
il a lu le volume sur les tableaux, et il l'a trouvé rempli d'idées fines et très-agréables. Pendant qu'il le lisait, je lui faisais deux autres morceaux, que je viens de lui envoyer, l'un sur les probabilités des événements, l'autre sur les avantages ou les désavantages de l'inoculation, sujets de deux Mémoires que d'Alembert vient de publier avec d'auties opuscules mathématiques (1). Voilà ce que j'ai fait hier en attendant impatiemment de vos nouvelles ; j'ai lu en même temps un peu d'histoire. Je ne suis plus surpris de l'impression que l'histoire fait sur le Baron ; elle a produit le même effet sur moi. Il n'y a pas un homme de bien sur mille scélérats, et l'homme de bien est presque toujours victime. Vous exterminez, en lisant Clarisse ; moi j'exterminais de mon côté, en lisant les guerres civiles de Naples, sous Henri de Lorraine , duc de Guise. Il n'y avait guère de jour que cet homme vertueux ne fît couper la tête, et pendre par le pied. J'étais bien plus sévère que lui; combien de têtes et de pieds qu'il épargnait, et que je faisais sauter et percer ! En vérité, je crois que le fruit de l'histoire bien lue est d'inspirer la haine, le mépris et la méfiance avec la cruauté.
Voici la suite de l'histoire de mademoiselle Hus , puisque vous me la demandez. Elle donnait des fêtes à son amant, Brizard en était toujours ; un certain mauvais comédien appelé d'Auberval avait tenté inutilement d'en être; il était à Passy lors de l'aventure en question. On l'ignorait encore à Paris, lorsqu'il y revint; la première chose qu'il fait, c'est d'aller chez Brizard et de lui dire : « Camarade, vous ne savez pas ? «mademoiselle Hus vient de donner une fête charmante à «M. Berlin; tous les amis secrets en étaient, pourquoi pas « vous ? Est-ce que vous êtes brouillés ?» A ce propos il ajoute tous ceux qui pouvaient engager Brizard à se plaindre à mademoiselle Hus. Ce qui arriva. Le lendemain, Brizard s'habilla; il va chez mademoiselle Hus. Après quelques propos vagues : « Comment vous portez-vous.^ Quand retournez-vous «à Passy? » etc. «Mais vous ne parlez pas d'une fête char-
{i} La lacune qui existe à ceUe époque dans la Correspondance de (irimm nous prive de connaîlre ces morceaux.
« mante que vous avez donnée hier à M. Berlin; il n'est bruit « que de cela. » A ces mots, mademoiselle Hus s'imagine que Brizard la persifle; elle se lève et lui applique deux soufflets. Brizard,fort étonné. lui saisit les mains; elle crie qu'il est un insolent qui vient l'insulter chez elle. On s'explique, et il se trouve que c'est d'Auberval qui est un mauvais plaisant, et mademoiselle Hus une impertinente qui a la main leste.
Je travaille toujours; ce sont des figures que j'explique. Les libraires ont rougi de leur dureté ; je crois qu'ils m'accorderont pourtant par volume de planches le même honoraire mesquin qu'ils me font par volume de discours; si je ne m'enrichis pas, au moins je ne m'appauvrirai pas. A propos, ma bibliothèque est comme vendue; ce sont MM. Palesy, de Farges et un troisième qui la prennent (1).
Mais, vous ne m'avez rien dit d'un papier de Voltaire que je vous ai envoyé la dernière fois.
j'ai enGh cette tragédie allemande, et l'agréable, c'est que je ne la tiens pas de M. de Montigny. Je reçois de temps en temps la visite de deux petits Allemands ; ce sont deux enfants tout-à-fait aimables et bien élevés. Je leur ai témoigné l'envie de connaître cet ouvrage , et ils me l'ont traduit en deux ou trois jours ; je ne sais encore ce que c'est. Il est difficile qu'un ouvrage dont Grimm fait un cas surprenant ait été défiguré
au point de ne pas mériter de vous être envoyé Je vous
rendrai si intéressante là-bas que je me susciterai quelque autre rival qu'U ranie , qui nous coupera l'herbe sous le pied à tous deux. Adieu. Soyez plus sage, et vous vous porterez mieux. Vous souhaiteriez que le moine blanc et Morphyse s'entendissent : vous ne voulez donc pas revoir Paris ?
LETTRE LXL
À Paris, le 2 octobre 1761.
ils sont venus à Paris préeîsément comme j'en sortais , et nous ne nous sommes point vus ; seulement, à mon retour de
(1) Ce marché ne se réalisa pas. Ce ne fut qu'en 1765 que Diderot vêlait sa bibliothèque à l'impcralrice Catherine.
la campagne, j'ai trouvé deux billets, un d'elle et l'autre de lui. J'ai passé deux jours à Massé avec le mari et la femme (1); nous nous sommes beaucoup promenés. Madame Le Breton est mille fois plus folle qu'il ne convient à son âge, à sa piété et à son caractère Je voudrais bien savoir ce que cette femme a été dans sa jeunesse. Elle était fort liée avec une madame de La Martillière; ainsi, à la juger d'après le proverbe, tout serait dit. Vous savez ou vous ne savez pas que je m'amuse quelquefois à jouer le passionné auprès d'elle ; elle ne s'y méprend pas, ni son mari non plus, et cela donne un tour plaisant et gai à la conversation. II commence à faire froid ; bier nous étions autour d'un beau feu. Il était fait des douves d'un vieux tonneau, celle de la bonde nous présentait son ouverture tout enflammée. La vieille extravagante me dit : « Philo- « sopbe, il y a longtemps que vous sollicitez mes faveurs, voici « le moment de les obtenir ; tenez, allez vous purifier là, et je « vous accepte. »
Ce cénobite est un personnage très-heureux qui s'est établi dans un coin de la basse-cour. Il boit, il mange, il s'engraisse à vue d'œil ; il sort peu -, je ne saurais vous dire s'il réfléchit beaucoup. Je le crois de la secte d'Épicure. Sa gaieté, au sortir de sa cellule, me donne la meilleure opinion de l'emploi qu'il y fait de son temps. Nous l'allions visiter deux fois par jour; je vous assure qu'il ne se souciait guère de nous. Quand il était très-jeune, il n'avait point de nom ; je l'ai appelé Antoine ou don Anlonio. C'est la fermière qui a soin de son entretien et de sa nourriture ; il n'est pas difficile ; ce n'est pas qu'il ne gronde souvent, mais c'est moins d'humeur que par un tour de caractère qui lui est propre. Si le reste de son histoire vous intéresse, je m'en instruirai ; je suis peu curieux, je jouis des gens, sans m'informer qui ils sont ni d'où ils viennent. Un de ces jours que je témoignais à mon hôtesse de Massé combien j'étais surpris de ses inégalités, elle me fit une réponse assez singulière. «C'est, me dit-elle, ma foi, qu'il n'y a point de « dévots, et qu'il n'y a que des hypocrites. On a beau, ajouta- « t-elle, se mettre à genoux, prier, veiller, jeûner, joindre les
(I; Avec Le Brelon, imprimeur de VEncijclopc'die, et avec sa femme.
K mains , élever son cœur et ses yeux au ciel , la nature ne « change pas, on reste ce ijue l'on est. Un homme prend un ft habit bleu, il attache une aiguillette sur son épaule, il siis- « pend à son coté une longue épée, il charge de plumes son « chapeau ; mais il a beau affecter une démarche fière, relever « sa tête , menacer du regard , c'est un lâche qui a tous les « dehors d'un homme de cœur. Quand je suis réservée , « sérieuse, composée, c'est que je ne suis pas moi. J'ai un air « d'église , un air du monde, un air de comptoir, un air de « maîtresse, voilà ma vie grimacière ; ma vie réelle , mon vrai « visage, mon allure naturelle, je la prends rarement, mais « c'est autre chose ; je la garde peu, mais alors je dis bien des « sottises , et je ne m'arrête que parce qu'il me semble que « j'entends encore ma mère qui me dit : Eh bien, petite fdlc t « et puis je me renferme, et me voilà sous le voile. Quand je « suis moi avec les autres, il est rare que je ne m'en repente « pas à l'église. Avec tout cela les gens que j'aime le mieux, ce « sont ceux avec qui je suis le plus sujette à revenir à ma mal- « honnêteté de nature. Quand on me gêne, je suis belle et « pudique comme une grenade fichée. »
Lé comte de Lauraguais a laissé là mademoiselle Arnould. Au lieu de se reposer voluptueusement sur le sein d'une des plus aimables filles du monde, une folle vanité l'agite, et le promène de Paris à Montbard, de Blontbard à Genève. Il est allé là avec un rouleau de beaux vers tout faits par un autre, mais qu'il refera à côté de Voltaire , pour lui persuader qu'ils sont de lui. C'est une singulière créature. Il s'est attaché deux jeunes chimistes. Un jour il s'éveille à quatre heures du matin, il va les éveiller dans leur grenier, il les prend dans son carrosse. Les chevaux les avaient conduits à Sèvres qu'ils n'avaient pas encore les yeux ouverts. Il les fait entrer dans sa petite maison ; quand ils y sont, il leur dit ; « Messieurs, vous voilà « ici ; il me faut une découverte , vous ne sortirez pas qu'elle « ne soit faite. Adieu, je reviendrai dans huit jours; vous avez « des vaisseaux, des fourneaux. et du charbon ; on vous nour- « rira; travaillez. » Cela dit, il referme la porte sur eux et le voilà parti. Il revient, la découverte s'est faite, on la lui communique, et au même instant le voilà convaincu qu'elle est de
lui; il s'en vante; il est tout fier, même vis-à-vis de ces deux pauvres diables à qui elle appartient , qu'il traite avec mépris comme des sots , et qu'il fait mourir de faim. Encore , s'il disait : Vous avez du génie et point d'argent; moi j'ai de l'argent, et je veux avoir du génie, entendons-nous: vous aurez des culottes et j'aurai de la gloire.
Je ne sortirai point de Paris en automne. Les ennuis succèdent aux ennuis. J'use mes yeux sur des planches hérissées de chiffres et de lettres, et, au milieu de ce pénible travail, la pensée amère que des injures , des persécutions , des tourments , des avanies en seront le fruit ; cela n'est - il pas agréable ? L'ami Grimm aura beau prêcher , il n'en sera ni plus ni moins ; je ne saurais plus me repaître de fumée. Un repos délicieux, une lecture douce , une promenade dans un lieu frais et solitaire , une conversation où l'on ouvre son cœur, où l'on se livre à toute sa sensibilité, une émotion forte qui amène des larmes sur le bord des paupières, qui fait palpiter le cœur, qui coupe la voix, qui ravit d'extase, soit qu'elle naisse ou du récit d'une action généreuse, ou d'un sentiment de tendresse, de la santé, de la gaieté, de la liberté, de l'oisiveté, de l'aisance; le voilà le vrai bonheur, je n'en connaîtrai jamais d'autre. 11 faut seulement jeter les yeux à quelques lieues de soi, prévoir le moment où les yeux de ma petite fille s'ouvriront, où sa gorge s'arrondira, où sa gaieté tombera, où elle commencera à devenir soumise, où il s'élèvera dans ses sens un trouble inconnu , dans son cœur un je ne sais quel désir. Ce sera alors aussi le temps des rêves pendant la nuit, des soupirs étouffés, des regards furtifssur les hommes pendant le jour, et celui de partager ma petite fortune en deux. Il faudra que ce que je lui en céderai suffise à son aisance, et que ce qui m'en restera suffise à la mienne. Adieu, mes bonnes amies. Disputez bien sur Clarisse. Soyez sûres que c'est vous qui sentez juste. Morphyse a une ou deux vues de côté qui la font dire tout de travers. Je vous embrasse de toute mon ame. Les sentiments de tendresse et d'amitié que vous m'avez inspirés font et feront à jamais la partie la plus douce de mon bonheur.