LETTRE LXXXIV
A Paris, le 15 mai 1765 (1).
Oui , tendre amie , il y aura encore un concert , et ce concert sera un encliantement : c'est M. Grimm qui me le promet. Que je sache donc , dimanche prochain , si vous irez , et combien vous irez, alin que je me pourvoie de billets. .Te vous
(1) Ici encore une lacune de plus de deux ans, causée sans doute par le séjour non interrompu de mademoiselle Voland à Paris.
prie de faire en sorte que M. Gaschon en soit. Quand je connais un grand plaisir, je ne puis m'empêcher d'en souhaiter la jouissance à tous ceux que j'aime. Vous en reviendrez tous ivres d'admiration et de joie; je reprendrai partie de ces sentiments en vous revoyant, en vous écoutant, en vous regardant. Oh ! les belles physionomies que vous aurez ! Mais puisque la physionomie d'un homme transporté d'amour et de plaisir est si belle à voir, et que vous êtes les maîtresses d'avoir, quand il vous plaît, sous vos yeux ce tableau si touchant et si flatteur, pourquoi vous en privez-vous? Quelle folie! Vous êtes enchantée, si un homme bien épris attache sur vos yeux ses regards pleins de tendresse et de passion ; leur expression passe dans votre âme, et elle tressaille. Si ses lèvres brûlantes touchent vos joues , la chaleur qu'elles y excitent vous trouble; si ses lèvres s'appuient sur les vôtres , vous sentez votre âme s'élancer pour venir s'unir à la sienne ; si dans ce moment ses mains serrent les deux vôtres , il se répand sur tout votre cœur un frémissement délicieux, tout vous annonce un bonheur infiniment plus grand , tout vous y convie : et vous ne voulez pas mourir et faire mourir de plaisir! Vous vous refusez à un moment qui a bien aussi son délice ; celui où cet homme, vain d'avoir possédé cet objet qu'il prise plus que l'univers entier, en répand un torrent de larmes ! Si vous sortez de ce inonde sans avoir connu ce bonheur, pouvez-vous vous flatter d'avoir été heureuse et d'avoir vu et fait un heureux ?
JX'oubliez pas de me faire savoir si l'affaire du contrat est faisable , ou non, soit par M. Duval , soit par lAl. Le Gendre.
Bonjour, tendre amie. Combien je vous estime et combien je vous aime! Le beau tableau que je verrais et que je vous montrerais si vous vouliez'. Mais vous ne vous y connaissez pas : cela est fâcheux pourtant.