LETTRE LXXXV
A Paris, le 20 mai 176S.
Voilà , chère amie , la troisième fois que nous allons , M. Vialet et moi, chez M. de Sartine, pour son projet, et trois matinées de perdues pour mon atelier. Quoiqu'à midi je sois à votre porte, je n'aurai pas le plaisir de vous voir. La même voiture qui me conduira rue iSeuve-Saint-Augustin me ramènera ici , où je suis rappelé par une masse énorme de besogne laissée en arrière. Je suis bien las d'être commandé par les besoins. Quand serai-je donc délivré de toute autre occupation que celle de vous plaire.? Jamais, jamais. Je mourrai sans avoir pu vous apprendre combien je sais aimer. Faites bien mes excuses à madame Le Gendre. Tout s'éloigne tout se sépare ; une infinité de choses tyranniques s'interposent entre les devoirs de l'amour et de l'amitié; et l'on ne fait rien de bien ; on n'est ni à son ambition, ni à son goût , ni à sa passion : l'on vit mécontent de soi. Un des grands inconvénients de l'état de la société, c'est la multitude des occupations, et surtout la légèreté avec laquelle on prend des engagements qui disposent de tout le bonheur. On se marie; on prend un emploi ; on a une femme, des enfants , avant que d'avoir le sens commun. Ah ! si c'était à recommencer ! c'est un mot de repentir qu'on a perpétuellement à la bouche. Je l'ai dit de tout ce que j'ai fait, excepté, chère et tendre amie, de la Haison douce que j'ai formée avec vous. Si je regrette quelque chose, ce sont tous les moments qui lui sont ravis. Je vous salue et vous embrasse de tout mon cœur. Voilà un fardeau de lettres que vous remettrez à leurs adresses.
LETTRE LXXXVT.
A Paris, ce SI mai 1765.
Demain, bonne et tendre amie, entre huit et neuf heures, vous aurez un carrosse à votre porte, dont vous, madame votre mère et madame Le Gendre, pourrez disposer toute la matinée. J'espère que madame Le Gendre ne me refusera pas à dîner. Après dîner, qu'il fasse beau ou laid, nous irons nous promener à Saint-Cloud , où je vous quitterai pour un quart d'heure. A ce moment-là près , que je regretterai encore, j'aurai le plaisir de passer toute la journée avec celle que j'aime , ce qui n'est pas surprenant, car qui ne l'aimerait pas? mais que j'aime, après huit ou neuf ans, avec la même passion qu'elle m'inspira le premier jour où je la vis. Nous étions seuls ce jour-là, tous deux appuyés sur la petite table verte. Je me souviens de ce que je vous disais, de ce que vous me répondîtes. Oh ! l'heureux temps que celui de cette table verte ! Bonsoir, bonne amie, mille amitiés et autant de respects.