PRÉFACE
Voiei un livre qui, très intéressant pour l'Italie, intéresse aussi la France. II l’intéresse comme toute page d'histoire dramatique et vivante ; il l’intéresse parce qu’il raconte les efforts, les dévouements, les héroïsmes d’une nation euro- ‘péenne et de sang latin, voulant donner à la civilisation un nouveau coin de terre ; il l’intéresse à un point de vue plus étroits, quasi égoïste, parce que l’aventure à la fois glorieuse et terrible de l'Érythrée peut servir de leçon aux partisans des conquêtes coloniales et à ceux des politiciens qui, délibérément résolus à les entreprendre, doivent du moins savoir comment les diriger.
IT faut reconnaître que c’est une sorte de maladie latine : se jeter sans réflexion aux aventures avant d’avoir étudié les questions et les terrains. Un officier italien, aujourd’hyu général, le major Osio, qui avait suivi l’expédition du général Napier contre Magdala, avait jadis déposé au ministère de la guerre d'Italie un rapport très précis sur l’Abyssinie, le pays, les habitants, ces Abyssins qui sont de haute race militure et que l'ignorance de quelques personnages officiels “ comparait à quelques loqueteux sortant de leurs fanières. Or, ce rapport ne fut pas même consulté par le ministère. M. Robillant, ambassadeur en Angleterre, demandait des
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renseignements sur l’Abyssinie : « Maïs ils sont complets dans le rapport d’'Osio, répondit le vieux général Cozenz, on n'avait qu'à les regarder. On n’y a pas songé. » Et j'imagine qu’il en est ainsi de bien des rapports, excellents exposés, perdus dans les cartons des ministères, non seulement en Italie, mais ailleurs. Le fait a été rapporté par le géné-. ral Turr, ce vaillant soldat de la liberté italienne, ami de notre France aussi, ami de toujours, et surtout, en 1898 comme en 1859, ami de la vérité, de la liberté et de Ia justice.
L'histoire de l’auteur des Mémoires d'Afrique est tragique.
Rien de plus simple pourtant que cette aventure. Pendant trois ans, la mère patrie encourage les efforts de Baratieri et applaudit à ses succès. Il avance prudemment. On lui demande d'aller plus loin, toujours plus loin. Il faut de l'argent et des hommes. On marchande les hommes et l'argent. Il prévoit le danger futur en s’aventurant en cette terre ennemie, dans ces montagnes que les Anglais, cependant volontiers collectionneurs de territoires, ont abandonnées prudemment après Magdala, ayant dépensé cent quatre-vingts millions pour abattre Theodoros. Le général demande à être rappelé. À Rome, où il revient, on le recoit en triomphateur, on l’acclame, on le grise d’ovations : il repart. Et c’est alors qu’il réclame des secours. II manque de ressources. « Napoléon, lui dit-on, vivait sur le pays ennemi. » Oui, en Lombardie, dans les plaines fécondes, non dans les défilés d’Abyssinie. Alors, acculé à la victoire ou à la retraite, le soldat livre bataille. Il est vaincu. Et le seul responsable, c’est lui.
Le général Baratieri est, depuis le désastre d’Adoua, le bouc émissaire des déceptions de l'Italie. Après avoir conquis des territoires à son pays, il les a perdus, dans une journée néfaste, enveloppé par une nuée d'hommes et écrasé