ANNEXE N
INFORMATIONS RECUFBILLIES A L'ASMARA
AUPRÈS DES SURVIVANTS DE LA BATAILLE DU l°UMARS
(Page 73 des actes de procédure de l'instruction à Massaoua.)
Camp d'Umbeito, le 5 avril 1896.
A Monsieur l'avocat fiscal militaire, à Massaoua.
Je m'empresse de vous faire connaître les renseignements que. vou m'avez demandés et que j'ai recueillis auprès des survivants de la ba taille du 4er mars. à
Je commandais la garnison d'Asmara, depuis le 29 février, quand, le 2 mars au matin, à 7 heures, je reçus de Mai Maret, du colonel de Boccard, un premier avis m’annonçant que le corps d’ opération bat tait en retraite à la suite d’une attaque défavorable exécutée dans 1 matinée du 1e. Dans le courant de la journée, d’autres télégramme d'Adi Ugri, Mai Haini, Saganeiti, Adi Caïé, me révélèrent la complèt défaite. Le 5, les survivants commencèrent à arriver à Asmara : leur nombre augmenta rapidement le 4 et le 5. J'en interrogeai le plu grand nombre pos mais je ne pourrais maintenant répéter. avec: précision ce que j'ai appris de chacun. Je n'avais pas l'intention de: faire une enquête dans un but quelconque, mais je m ’intéressais natu rellement au grave malheur qui venait de nous frapper. J'exposerai seulement ici ce qui, dans les conversations que j'ai eues, se rapporte au fonctionnement du commandement supérieur et je distinguerai :
A. — Ce que je me rappelle avec certitude en me souvenant de celu qui me l’a dit;
B. — Ce qui m'a été dit par des personnes dont je ne me souvie plus, et qui peut être, dans mon esprit, le résultat complexe des re seignements recueillis. |
A. — 1° Aucun des nombreux télégrammes recus le 2 ne fait mention du commandant en chef; par suite, le 2 au soir, je demandai de ses nouvelles aux différents points où étaient arrivés les survivants, et J'eus une réponse négative.
Dans la nuit du 2 au 3, le commandant de la garnison d’Adi Caié, - le major Bandini, me télégraphia ceci :
….… «Sur le sort du gouverneur, de graves bruits circulent. » Ce sont les premières nouvelles que j'eus du général Baratieri.
Le 3, à 11 heures du matin, on annonca son arrivée à Adi Caïé; le - 5, il arriva à l’Asmara.
20 Le lieutenant Ribotti — un des premiers que j'interrogeai — me - dit qu'il était adjudant-major du 8e bataillon d'infanterie d'Afrique et que son bataillon faisait partie du régiment Romero, brigade Ellena, laquelle était en réserve. Après le départ du point de rassemblement de l’autre régiment {le 5e, régiment Nava), qui fut vite dispersé et battu, le 4e régiment fut, à son tour, entraîné dans la lutte. Ce fut son batail-
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lon, le 8e, commandé par le lieutenant-colonel Violante, qui résista le dernier, à Rebbi Arienni, soit en s’opposant à la fuite des Italiens, soit
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en combattant les ennemis qui les poursuivaient.
« Le commandant en chef, général Baratieri, de retour du mont Raiïo, resta, jusqu’au dernier-moment, présent au combat du 8e bataillon, il
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— tenta personnellement, d'arrêter les fuyards en leur parlant, il en per- …. suada le plus qu'il put. Mais le torrent était tel que son œuvre fut Die, ainsi que celle de beaucoup d'hommes en armes. Comme il
fallait traverser une partie marécageuse, plusieurs fuyards, pour se * rendre plus légers, jetèrent leurs fusils; cet exemple fut follement imité par un grand nombre. Une partie des ennemis poursuivit les fuyards, une autre combattit avec le 8e bataillon.
—. « Le lieutenant-colonel Violante fut blessé; le bataillon continua à — combattre, tout morcelé qu'il était. La distance était réduite à 50, à 30, à 10 pas. .
y « Je vis le général Baratieri, toujours présent, décharger son revol- …. ver contre les ennemis. Les derniers débris du 8e bataillon, mélangés “avec beaucoup d'officiers, se retirèrent en grand désordre, tout en continuant à tirer: avec eux marchait le commandant en chef, ayant - toujours son revolver à la main. »
… 3° Le capitaine Redini, adjudant-major en premier du 4° régiment — d'infanterie, me dit qu'après avoir été envoyé par son colonel (Romero) « porter un ordre, il retourna immédiatement à son point de départ, sans . pouvoir y retrouver son colonel, quelques recherches qu'il ait faites. -Tse rendit alors au point où se trouvait le lieutenant-colonel Violante, il sut que lui aussi était tombé blessé, et il resta avec le 8° bataillon;
et il répéta sur ce bataillon et sur le général Baratieri à pe pres | cel
qu'avait dit le lieutenant Ribotti.
40 Le 3 au soir, le major Salsa arriva à l'Asmara. J’eus, de lui, deux récits détaillés, un, le matin du 4, dans le bureau du général Barbieri, en sa présence et en présence d’autres officiers. Le second fut fait le k au soir, en présence des généraux Lamberti et Barbieri et de beaucoup d'officiers, dans une chambre d'auberge. Pour ce qui concerne le commandant en chef, il dit que l’ordre prescrivant les dispositions était clair et précis. Dans la marche jusqu’au col Rebbi Arienni, la brigade Albertone formait l'avant-garde, les brigades Dabormida et Arimondi le gros, la brigade Ellena l’arrière-garde.
Du col Rebbi Arienni on devait se déployer sur le mont Raio, l’avantgarde à gauche, la brigade Dabormida à droite, la brigade Arimondi au centre, la brigade Ellena en réserve, au col.
Vers 5 heures trois quarts ou 6 heures, le gros, étant arrivé au col Rebbi Arienni, se trouva avoir perdu le contact avec l'avant-garde. Celle-ci, composée d’indigènes, avait tellement accéléré sa marche, qu’on n’en avait plus aucune nouvelle. Par suite, comme conséquence nécessaire, il y eut une grande incertitude dans le commandement. Celui-ci, tout en maintenant arrêtées les brigades pour leur donner un peu de repos, envoya une reconnaissance sur le mont Raio, et en même temps le chef de la brigade de tête, Dabormida, en exécutait une, en personne, un peu plus vers la droite. Vers 7 heures, on entendit, du col Rebbi Arienni, un feu d'infanterie très éloigné, vers la gauche; en même temps la reconnaissance du mont Raiïo vit la brigade Albertone qui combattait sur la montagne placée en avant du mont Raio, vers Adoua, à une distance d'environ 6 kilomètres en ligne droite, à une distance d’au moins deux heures et demie de marche, en raison des sinuosités des sentiers et des aspérités du sol.
Le général Dabormida étant revenu au col Rebbi Arienni, le commandement supérieur accepta ses propositions et lui ordonna de se porter en avant et de rechercher autant que possible le contact quiavait été perdu avec la brigade Albertone; la brigade Arimondi recut l'ordre de monter sur le mont Raio. j
Quand cette brigade arriva sur la position, la brigade Albertone combattait encore sur le mont situé en avant, mais peu après cette brigade se mit à fuir dans la vallée qui sépare deux montagnes : elle était poursuivie par les Choans, qui s'étaient mélés à elle. Les Choans, au nombre de peut-être 30,000 hommes, grimpèrent tout à coup sur le mont Raio et enveloppèrent d'abord la droite, puis le front et la M gauche de la brigade Arimondi, en la pressant hardiment de près, malgré les pertes très graves qu’ils eurent à supporter. L'enveloppement de
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la droite de la brigade Arimondi eut pour conséquence la séparation définitive de cette brigade d'avec la brigade du général Dabormida.
Le commandant en chef, dans ces tristes circonstances, ordonna à la réserve d'envoyer des renforts à la brigade Arimondi, espérant encore qu'en tenant cette position centrale, on y pourrait rétablir l’action avec les autres troupes. Les renforts que l'on fit venir furent : le 3e bataillon indigène, commandé par le lieutenant-colonel Galliano, et le 5e régiment (Nava).
Le 3° bataillon indigène fut inférieur à la renommée qu'il s’était acquise à Macallé. Quelques minutes après avoir été en ligne, il s’enfuit devant l'attaque des Choans, laissant entre les mains de l’ennemi son chef et d’autres officiers. Quand le régiment Nava était sur le point d'atteindre la position, celle-ci était déjà occupée par un ennemi très supérieur en nombre. Il fut brisé, comme était déjà brisée toute la ligne qui se retirait en désordre, et avec elle se retirait le commandant en chef. Celui-ci se dirigea vers Rebbi Arienni, où devait se trouver le 4e régiment (Romero), dernière ressource de la réserve. Mais cette dernière réserve était déjà attaquée par un ennemi très supérieur en nombre.
Avec la brigade Dabormida, toute relation était impossible.
Le major Salsa raconta encore, avec des couleurs bien plus vives que ne le firent Ribotti et Redini, la douloureuse scène de la foule de nos soldats en proie à une panique extraordinaire. Il raconta s'être opposé à cette fuite folle en tirant des coups de revolver eten donnant des coups de sabre à beaucoup de ceux qui étaient devenus sourds à
… la voix de l'honneur et à celle de leur sécurité. Dans la confusion, 1l se sépara du commandant en chef. Il prit la voie de Mai Haini. Le
:major Salsa raconta toutes ces choses dans des conversations, en les … mélangeant à d’autres faits, à d’autres idées et à d’autres sujets, mais “non pas dans l’ordre dans lequel je viens de les exposer. Mais au 5 fond cela fut dit par lui comme je viens de l'écrire — 5oLe5,le colonel Brusati arriva à l'Asmara; il me fit un récit détaillé du combat de la brigade Arimondi. En ce qui concerne le com- …mandant en chef, il me raconta, à son tour, la marche jusqu'à Rebbi
“Arienni ; l'arrêt, en ce point, des trois brigades, qui prirent une posi- “tion d'attente; la surprise douloureuse du contact perdu avec l’avantgarde. Il me dit que l’ordre du commandement prescrivant les dis- “positions à prendre contenait le germe d'une équivoque, parce qu'il - indiquait, pour le déploiement de la brigade Albertone, le col de Chi- “ dane Meret sur la gauche du mont Raio, c'est-à-dire sur sa partie la plus méridionale, alors qu’en réalité le col de Chidane Meret traverse le mont situé plus en avant, vers Adoua, et c'est sur ce col que s’est
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réellement rendue la brigade Albertone. Il me décrivit ensuite la retraite de la brigade Albertone, se dirigeant vers la gauche de la position occupée par la brigade Arimondi.
Cette fuite, selon le colonel Brusati, arriva vers 8 heures et demie Comme je lui fis observer que, d’après ce que j'avais entendu dire par les autres, il me semblait qu’elle était arrivée plus tard, il me répondit” après avoir réfléchi : « Je puis me tromper un peu, mais certainement ; cette brigade était déjà en fuite à 9 heures un quart ou à 9 heures € demie au plus tard. »
Il me parla, avec un réel accent de vérité, de la bravoure des sol dats italiens sur la position, tant qu'ils furent encadrés. Il n’en dit pas autant du 3e bataillon indigène, qui s’enfuit au bout de quelques mi= 1 nutes, laissant ses officiers seuls. Le commandant en chef, étant monté sur le mont Raio à la suite de la brigade Arimondi, présida au combat, faisant venir et plaçant les renforts. La mêlée personnelle contre un nombre d’ennemis très supérieur les enveloppant explique la fuite . des Italiens; et la panique fait comprendre la conduite absurde des troupes au col de Rebbi Arienni. 4 6° Sur la brigade Dabormida, j'eus du capitaine Bellavita, aide des camp du général, les renseignements les plus précis et les plus sûrs 4 La brigade arriva, ainsi que l’ordre le prescrivait, au col de Rebbi” Arienni, où elle s'arrêta en tête des autres brigades, sans trouver lé 1 contact avec la brigade Albertone, qui était d'avant-garde. Celle-ci, conformément à l’ordre donné la soirée précédente par le commandant en chef, aurait dû former la gauche. Le général Dabormida ft 1 connaître au général Baratieri son arrivée au col et sa situation. 114 À exécuta ensuite une courte reconnaissance en avant. Revenu au col” sans avoir eu des nouvelles d’Albertone, il trouva le général Bara ; tieri, auquel il rendit compte de la situation. Le résultat de l'entre= tien fut que la brigade Dabormida marcha tout entière vers la droite de la route d'Adoua et suivit une petite vallée bordée, de chaque côté,” par de hautes cimes. à Il était 7 heures quand elle partit. On entendit peu pres sur da 4 gauche, une fusillade nourrie. 4° Après une heure et demie de chemin, on signala au loin des cam pements ennemis étendus; on remarqua aussi une forte colonne enne= mie qui marchait, de droite à gauche, dans la direction des coups de : fusil. Le général Dabormida en avisa le commandant en chef et envoya le bataillon indigène De Vito, vers la gauche, pour prendre le contact avec la brigade Albertone. Ce bataillon, peu d’instants après, était, détruit sans que le gros s’en aperçût et sans qu'il se préoceupât d manque de nouvelles de ce bataillon. |
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Tandis que le commandant de la brigade étudiait le terrain et les positions pour l’artillerie, à 10 heures et demie, l’ennemi commencait son feu, et, presque en même temps, des hauteurs qui étaient devant elle, sur son flanc droit et par derrière, des groupes de cavaliers gallas, venant de la direction de Rebbi Arienni, se mirent à battre l'estrade derrière nos troupes. Aussi, dès 10 heures et demie, toute communication de la brigade Dabormida avec le commandant en chef
fut-elle définitivement interrompue et pour toujours. Dans ce cercle
de fer, la brigade Dabormida fit des prodiges de valeur. L’artillerie épuisa toutes ses munitions, l'infanterie fit d’habiles et de savantes manœuvres. On employa le feu sous toutes ses formes : tirs individuel, feux de salves, feu de masse; le 6e régiment (Aïraghi) chargea six fois à la baïonnette. Mais la supériorité numérique de l’ennemi était écrasante, et vers # heures du soir il fallut chercher le moyen de battre en retraite par une route qui n’était pas celle par laquelle la brigade était venue : elle se dirigea vers le nord, au milieu du feu et des assauts de l’ennemi.
B. — Je parlai avec beaucoup d’autres officiers et je me souviens de leurs noms; mais je ne pourrais distinguer les renseignements qui me furent fournis par chacun d’eux. Je puis dire cependant que je ne conserve aucune impression contredisant quoi que ce soit des six récits personnels que je viens de rapporter. En ce qui concerne le fonctionnement du commandement pendant la bataille, il résulte des six récits A qu'il fut paralysé par les événements, qui se succédèrent avec une grande rapidité, en dehors du fonctionnement de ce commandement, sans qu’il pût faire intervenir son action pour les coordonner.
Le nom du col Chidane Meret, attribué à un point plutôt qu'à un autre, ne constitue pas une erreur du commandement, parce que celui-ci avait joint à l’ordre de mouvement un graphique (esquisse) sur lequel était indiqué, au sud du mont Raïo, le lieu qui était désigné sous ce nom!. En tout cas, le manque de liaison entre l'avant-garde et le gros causa la désastreuse séparation; l'erreur de nom (en supposant sans l’admettre qu’il y ait eu erreur) n'aurait eu aucune conséquence si les troupes avaient été reliées comme le prescrit le règlement (voir les règles sur le service de guerre, numéro 35, spécialement les alinéas 1, 7,8, 9); l'exécution des prescriptions réglementaires est toujours sous-entendue, et le commandement supérieur ne peut pas supposer que ses inférieurs oublieront les prescriptions du règlement,
La distance de la brigade Albertone, le manque de ses nouvelles et
1. Voir, chapitre XXXIII, l’esquisse donnée aux chefs de brigade avant la bataille.
l'incertitude en résultant sur le point où elle se trouvait ne permirent … pas d'ordonner promptement de marcher directement à son secours.
La reconnaissance nécessaire du mont Raio fit perdre un temps pré cieux, pendant lequel l’ennemi attaqua la brigade Albertone, qui était isolée. La brigade Dabormida fut envoyée pour rechercher le contact avec la brigade Albertone; le général Dabormida reconnut que cette brigade était si éloignée qu’il ne pouvait pas la rejoindre. Ceci fut bientôt démontré par ce fait que, au moment où la brigade Arimondi achevait de se déployer sur le mont Raio, les Choans allaient battre la brigade Albertone, qui était à deux heures et demie de chemin.
Et quand on aurait voulu coordonner l’action de la brigade Arimondi avec celle de la brigade Dabormida, il n’était plus temps, parce « que toutes les deux étaient enveloppées par des forces ennemies très supérieures.
En somme, ce n’est pas que le commandement supérieur n'ait pas « fonctionné; mais, par une série de déplorables erreurs et à cause de la supériorité numérique écrasante de l’ennemi, le commandement supérieur n’a pas pu fonctionner intégralement, pendant les trois héroïques combats qui ont eu lieu séparément,
En ce qui concerne l’action du commandement pendant la retraite, M il est nécessaire de réfléchir que la retraite ne se fait en ordre, comme à une manœuvre, que quand elle est volontaire et prescrite par le com mandement supérieur, comme il en serait advenu si le général Baratieri l'avait ordonnée du mont Sauria. Quand, au contraire, la retraite à lieu à la suite d'un combat, elle peut encore se faire avec ordre, si la rupture des liens organiques, qui détermine la défaite et la retraite’ est causée par les pertes occasionnées par le feu de l'ennemi. Alors les fractions des corps détruits tentent encore de se reformer, et le commandement peut reprendre son empire. Mais quand la retraite a lieu à la suite d’une mêlée et d’une lutte à l’arme blanche, alors la «
désagrégation de la vie organique est exercée sur l'élément premier, sur l’homme individu, et elle détruit toute tendance à la cohésion. Dans ce cas, le commandement lui-même devient un élément différentiel impuissant. Il en fut ainsi parce qu’il ne pouvait pas en être autrement, après le combat du 1e mars 1896. :
Le colonel,
Signé : G. PiTTALUGA.