LL MÉMOIRES D'AFRIQUE
Le 17 juillet, à 1 heure du matin, le corps d'expédition, précédé par le bataillon Hidalgo, sort de la gorge de Sabderat, en conservant un silence absolu et un ordre admirable ; il s’avance déployé et prêt à l’action’.
A l’aube, le terrain, toujours de plus en plus plat, me décide à faire resserrer les rangs. Il tombe une petite pluie fine : aucun indice de l'ennemi. Un peu après 6 heures, on signale la cavalerie Baggara, arrivée, quelques jours auparavant, du Ghedaref au camp des Derviches. Notre avant-garde et notre gros forment deux carrés qui s’avancent avec calme, compacts et imposants, contre l'objectif.
A 7 heures, l'avant-garde ouvre le feu contre la cavalerie mahdiste; peu après notre escadron sort à son tour du carré et charge, pour jeter les escadrons ennemis sous le feu de nos fusils. Pendant la charge, tombe le capitaine Carchidio. Nous continuons notre marche, en restant compacts eten ordre, comme sur la place d'armes. La direction est la cheminée de l'ancien magasin de Munzinger. Les Derviches se rangent et plantent leurs bannières, devant leur campement, avec l’empressement désordonné de la surprise ; avant de s’être servis de leurs armes, ils sont déjà ébranlés par la vue de nos manœuvres et par le feu de l’avant-garde. Dès que je me crois à bonne portée, je fais renforcer Hidalgo par deux compagnies et je lui donne l'ordre d'attaquer, tandis que j'avance avec le gros, en surveillant la plaine et les ruines de la ville égyptienne.
Les détails de cette brillante affaire peuvent être lus dans le
rapport officiel?.
L'avant-garde renforcée culbute les Derviches et se précipite dans le camp et dans la ville. Vers 9 heures, avec le général Arimondi, nous arrivons, à la tête du gros, sur la place du Mar- “ché, pendant que la lutte continue dans l’intérieur du camp et que les tentes sont en flammes. Une troupe lamentable de pauvres gens, d'âge et de sexe différents, vient au-devant de nous; mous y remarquons même des femmes et des fillettes chargées de chaînes. Ce sont des esclaves; plusieurs d’entre eux sont des blancs qui ont été pris par les Derviches dix ans auparavant, à Cassala et à Kartoum.
1. Voir notre carte spéciale de Cassala, ci-jointe. 2. Rapport du 31 juillet 1894 de Chéren. Livre vert, x1x1, n° 28.
Nos pertes : 1 officier, 27 soldats tués; 2 chefs et 39 ascaris blessés. Nos trophées : 600 fusils, 700 lances, 100 sabres, 52 bannières, 2 canons, etc. — La garnison de Cassala était forte d'environ 2,000 fantassins et 600 cavaliers.
La longue et fatigante marche nocturne en ordre déployé, la manœuvre du matin et l'attaque, avec toutes les péripéties d’une lutte ardente, dans le camp ennemi, avaient rendu indispensable une halte entre 10 et 11 heures, afin de remettre de l’ordre; cette halte était nécessaire pour permettre aux soldats de se reposer et de boire, et aussi pour nous laisser nous orienter sur le chemin pris par l'ennemi et trouver des guides, afin d'éviter les embuscades en suivant ses traces. Le soleil brûlait. À 11 heures, le bataillon Turitto, après avoir rempli ses ghirbas et pris deux jours de vivres, partait sous mes yeux pour poursuivre les Derviches au delà du Gasce, vers le sud-ouest, dans la direction de EI Fascer. Mais il trouvait trop d'obstacles sur son chemin : terrain marécageux à cause des inondations du Gasce et de l’Atbara, buissons d’arbres épineux, traces divergentes ; tout cela le retardait, tandis que l’ardent désir d’atteindre les gués de l'Atbara donnait des ailes aux fuyards, qui avaient pris trois directions différentes.
Nos pertes furent minimes, grâce à la surprise qui avait complètement réussi. Et la surprise put réussir grâce au service d'informations, qui, à chaque étape, nous fournit des renseignements nombreux et contrôlés sur l'ennemi, grâce aussi à l’atta-
chement que les tribus des frontières avaient pour nous. La sur-
prise réussit surtout à cause de la discipline, de la cohésion, de
la résistance à la marche des officiers et des troupes, « qui, en trois jours, se concentrèrent à Agordat, et en quatre Jours arrivèrent à Cassala, après avoir parcouru les 200 kilomètres de cette seconde partie du trajet, dans des conditions particulièrement pénibles, au point de vue des vivres, de l’eau, du climat et du service de sûreté. Cette marche s’exécuta avec un tel ordre et avec
une telle discipline, qu’iln’y eut pas une seule alarme dans un pays* toujours parcouru par des razzias. Après une marche de nuit de, six heures, exécutée dans un terrain inconnu et rempli d’épines,|
au milieu du silence le plus parfait, près du camp ennemi, ces trou:
pes marchèrent à l'attaque avec un tel ensemble, qu’il suffit d’un.
combat d'avant-garde pour mettre en fuite un ennemi brave comme
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les Baggaras et défendant ses foyers. L’ascendant absolu des officiers sur les ascaris, l'entière confiance réciproque, l’ordre et la discipline, la résistance à l'épuisement de notre corps colonial, ont rendu possible un coup de main extrêmement rapide, qui nous a donné la victoire, avec des pertes insignifiantes!, »
Dans mon esprit et dans mon plan, le coup de main sur Cassala devait se limiter à la destruction du camp ennemi. Ce campement pouvait et même devait, d’après les projets faits à Kartoum et au Ghedaref, servir de base d’invasion contre la colonie de l'Érythrée, à la fin de l’automne, après la saison des pluies. Et de fait, on y avait accumulé une quantité considérable de vivres, surtout de dura, dans les profonds silos et dans d'énormes récipients qui furent découverts de tous les côtés.
Aussi permit-on de prendre librement du grain à tous les esclaves libérés, aux familles des tribus restées sur le territoire et qui se rassemblaient autour de Cassala, ainsi qu'aux tribus qui étaient accourues. On détruisit ensuite systématiquement, par le feu, tout ce qui restait. On avait complètement exécuté ce plan : semer la terreur chez l'ennemi, le chasser au delà de l'Atbara et détruire sa base d'opération contre l’ Érythrée.
Mais un télégramme du ministère, en date du 21 juillet, qui ne se trouve pas dans le livre vert, ouvrait un nouvel horizon, c'est-à-dire l'occupation définitive de Cassala, soit avec une bande soldée, soit avec une tribu, soit avec un bataillon de réguliers.
L'invitation, qui pouvait se considérer comme un ordre, surtout adressée à un général au lendemain de la victoire, était réellement séduisante. Cassala, entre nos mains, était une puissante affirmation de force contre le mahdisme et une protection efficace, pour nos tribus inquiétées par les Derviches. Cassala signifiait notre domination sur la fertile province de Taka et sur
- toutes les voies de la rive droite de l’Atbara. Le foyer des expé-
ditions dirigées contre nous était rejeté, à plusieurs journées au delà de notre frontière, à la capitale même du mahdisme, à Kartoum ou tout au moins sur le Ghedaref. C'était une invitation pressante pour les Anglo-Égyptiens de marcher de Souakim et de Dongola contre Berber et Adorama et d’en finir, une bonne