Livre vert, x111, n
fois, comme nous, avec ces deux nids de brigands et avec leur chef Osman Digma.
Dans ce cas, l'occupation de Cassala, même avec peu de forces, aurait été assurée, et, selon toute probabilité, le mahdisme aurait été définitivement détruit. Alors on aurait vu disparaître un des deux grands périls qui ont toujours menacé la colonie de l'Érythrée, depuis sa naissance; c’eût été un grand avantage pour la sécuriié et l’organisation définitive de nos possessions et des possessions anglo-égyptiennes. Il y avait aussi lieu d'espérer qu'une partie du commerce avec le Soudan, tout au moins le commerce avec le Soudan oriental et méridional, aurait pris la route de Massaoua:.
Certes, l'occupation permanente de Cassala étendait beaucoup trop notre territoire colonial, étant donnés notre puissance d'expansion et l'effectif de nos garnisons. Certes, au point de vue militaire, il fallait garder la longue ligne d'opération qui va d’Agordat à Cassala, par le pays des Alghedens et des Sabderats ; il fallait construire un fort à Cassala même et y laisser, comme garnison, au moins un bataillon. Il n’y avait même pas à discuter pour prouver que l’on ne pourrait pas en confier la garde à une bande de nos tribus, des Sabderats, des Alghedens ou des Beni Amer, car celle-ci, très éloignée de sa base, aurait été attaquée non seulement par les Derviches, mais même par les tribus nomades des Hallangas, des Sucrias et des Hadendoas, poussées plutôt par le désir du pillage ou la jalousie de voir ce territoire occupé, que par l’idée de faire la guerre. Et alors il aurait fallu envoyer, de Chéren, une nouvelle expédition, et qui sait dans quelles conditions politiques et avec quelles forces?
Dans cet ordre d'idées, je répondis au ministre des affaires étrangères que l’on pouvait occuper Cassala, mais à la condition d'augmenter le budget et les troupes coloniales, et aussi à la condition que les Anglais, aussitôt après la saison des pluies, se missent en mouvement vers l'Atbara et le Nil.
Telle est l’idée contenue dans mon télégramme du 22 juillet, … de Cassala, non inséré dans le livre vert. |
Du moment que le ministère m'invitait à l'occupation de Cas- 4 sala et qu’il ne répondait pas au télégramme dans lequel j'indiquais les conditions auxquelles on pouvait garder cette place,
1. Je ne l’ai pas dans mes papiers, mais j'en parle dans ma lettre au ministère du 19 octobre 1894.
cela voulait dire que ces conditions étaient acceptées et que les complications politiques auxquelles je faisais allusion, deux mois et demi auparavant, dans ma lettre du 11 mai, n'étaient pas à craindre. Cela voulait dire aussi qu’à la Consulta on avait toutes les raisons pour compter sur l’aide des Anglo-Égyptiens.
Actuellement, après les faits que l'on ne pouvait prévoir alors, en éxaminant avec impartialité les événements, je dois reconnaître que je me suis trompé, en ne persévérant pas dans l’idée que j'avais mûrie : destruction du camp ennemi et retraite sur Agordat. La prudence conseillait de douter de l'intervention anglaise et aurait dû me mettre en garde contre le mirage d'une belle conquête et contre les suggestions d’un milieu qu'excitait la victoire.
Au télégramme du ministère J'aurais dû répondre carrément: « Impossible, » excepté si l’on m'avait affirmé, d’une façon absolue, que les conditions demandées étaient non seulement accordées, mais assurées.
Cassala fut conservée, et, à un certain point de vue, cela aida beaucoup à tenir le mahdisme en respect, vis-à vis de la colonie de l’Érythrée, et cela contribua puissamment à la chute définitive de l'empire des Derviches, au profit des Anglais. Mais l’occupation de cette place absorba une partie des forces de la colonie ‘et encouragea nos ennemis de l'Érythrée et du Tigré à la révolte, à l’intérieur, et à la trahison, sur la frontière, car, cinq mois après, ils nous virent presque aux prises avec les Derviches.
Comme je l'avais déjà fait remarquer au ministère, dans ma lettre du 11 mai, deux mois avant de décider l'opération, le défaut capital de la ligne de communication avec Cassala était sa longueur, — 200 kilomètres au delà d'Agordat, — dans un pays ‘déjà sillonné de razzias, relativement faciles à exécuter pour “ceux qui sont pourvus d’un certain nombre de chevaux. Il fallait surtout protéger cette voie de communication.
Voici le programme suivi, dans ce but, par le gouvernement de VÉrythrée! : ramener dans leurs anciennes demeures les Aloghe- “dens et les Sabderats, déjà chassés par les Derviches; mieux fortifier Agordat, y construire un dépôt de vivres, de munitions, d'objets de pansement, etc.; ce dépôt devait contenir au moins la
1. Lettre du 21 août, n° 1589. — Le livre vert, xur1, la publie incomplètement,
moitié de ce qui était laissé à Cassala, pour une période de trois mois, et pour permettre une résistance prolongée à une garnison d’au moins mille hommes; fortifier Biscia, la gorge d’Algheden et la gorge de Sabderat.
Les bandes de Mohammed Nur et d'Ali Nurin devaient garder et défendre la position le long de la montagne, surtout sur le flanc droit, vers la plaine d’Auasciait, tandis que les Barias et les Bazas (Cunama), mieux soumis à notre domination, par le fait même de la prise de Cassala, devaient garder notre flanc gauche‘.
Ma lettre du 27 septembre? contient d’autres détails, sur le développement des travaux et sur les mesures adoptées par moi pour protéger la ligne d'opération. Dès ce moment, les communications avec Cassala « furent surveillées et gardées, sur les flancs, de façon à pouvoir, dans les trois postes de Biscia, Ela Dal (Alghedën) et Sabderat, tenir tête aux incursions, avec un petit nombre d’indigènes. Ces postes devaient servir de gîtes d'étape à un corps d'opération allant au secours de Cassala; ils permettaient aussi de prendre de flanc ou par derrière une invasion ennemie voulant envelopper Cassala. Or cette idée a été émise par le khalife, qui n’a peut-être eu ni l’intention ni la possibilité de la mettre à exécution. » Les mesures prises à cette époque {été et automne 1894) préservèrent les tribus de la frontière occidentale du danger d’une invasion, en un moment périlleux pour la colonie (janvier 1895), et permirent de résister à deux gros orages mahdistes qui s'étaient formés, au commencement de 1896, contre Cassala, et en janvier 1897, contre Agordat.
Toutefois, pour être entièrement en sûreté à Cassala et sur” l’Atbara et pour s’y maintenir avec des forces peu nombreuses, « tout en en imposant aux Derviches et aux Abyssiniens, il fallait
avoir, sur le bas Gasce comme sur le bas Atbara, le concours des Anglo-Égyptiens.
Mais les Anglais se sont contentés de tirer profit de notre opération, ainsi qu’il résulte du rapport de lord Cromer : « Le
Soudan oriental et les environs de Souakim ont été tranquilles\ pendant l’année qui vient de s’écouler. J’attribue ce fait surtout
à l'occupation de Cassala par les Italiens. Depuis ce moment,
1. Voir la carte générale de la colonie, à la fin du volume. 2. Livre vert, x111, n° 87.
l'attention des Derviches a été tout naturellement attirée de ce côté. Ils se sont concentrés, avec des forces considérables, sur l’Athbara. Mais on ne voit pas encore clairement s'ils l’ont fait dans un but offensif ou défensiff. »
Donc l’entreprise sur Cassala a été conçue, préparée et annoncée à Rome plus de deux mois avant son exécution. Et à Rome, on n'y fit aucune objection politique ou militaire. Elle fut commencée seulement alors que toutes les conditions prévues la conseillaient, et j'étais pleinement d’accord avec le général Arimondi, ainsi qu'en peuvent témoigner le major Salsa et les capitaines Artale, Giardino, Spreafico, etc. Cette opération fut conduite d’après un plan établi à l’avance dans tous ses détails et laissant le moins de marge possible à l’imprévu. Elle réussit brillamment, dans son but, qui était de chasser les Derviches de leur base d'opérations contre la colonie; ce fut en quelque sorte le couronnement de la victoire d'Agordat; ce fut le coup de massue qui a arrêté l'expansion du mahdisme et en a préparé la ruine. Et pourtant on a voulu, en Italie, en diminuer l’importance, proclamée par tout le monde civilisé; et même, au mépris de notre dignité, malgré les preuves évidentes qui démontrèrent qu’on préparait à Cassala des magasins destinés à une armée devant opérer contre nous; malgré le péril permanent et toujours imminent du mahdisme?, on a voulu en attribuer le mobile à un sentiment de basse jalousie. Néanmoins, malgré l'erreur commise en se fiant à la coopération des Anglais sur l'Atbara, le fait historique subsiste dans sa limpide intégrité, et 1l apparaîtra de nouveau tel que le jugèrent alors les personnes sensées, avant que la passion ait tout enveloppé de ses nuages. Les Derviches n’osèrent bouger que longtemps après, à la suite de notre guerre contre l'Ethiopie tout entière. Ils n'auraient pas bougé si les Anglais s'étaient portés en avant; et probablement ils n'auraient même pas bougé si, comme nous le devions, nous avions détruit Cassala et concentré la défense à Agordat.
1. Report an the finances, administralion and condition of Egypte, ete., 1er avril 1895.
2. Pour juger l’ opération sur Cassala, en dehors des publications du livre vert, il faudrait examiner le Journal- -Infor mations du gouvernement de l’Érybise, ainsi que les lettres inédites que je cite au bas des pages. Ces documents sont dans les archives de la Consulta et de Massaoua. |