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Dans le nord-est de l’Afrique, presque en face de l'Arabie, l’épine dorsale du continent noir, que les anciens appelaient Spina mundi (l'aréte du monde), s’élargit et s'étale, en formant une immense Suisse africaine. C’est là le territoire des Habesch, — l'Éthiopie ou l’Abyssinie, — qui s'étend depuis la mer Rouge méridionale jusqu’à la région des lacs équatoriaux, et sépare les eaux qui coulent vers la vallée supérieure du Nil, des eaux qui se dirigent sur la mer Rouge et l’océan Indien.
Le pays s'élève par des terrasses successives, qui partent du niveau de la mer et vont jusqu'aux montagnes du Semien, au cœur même de l’Abyssinie. Quelques-unes de ces montaones dépassent 4,600 mètres d'altitude, et leurs cimes blanchissent souvent, même pendant l'été, sous le grésil ou sous la neige. On accède à ces terrasses successives par de longues ettortueuses vallées, dont les fonds sont rendus presque inextricables par une puissante végétation tropicale. Les parois des montagnes sont à pie, et les lits des torrents, encombrés de rochers, ont rarement de l’eau ; des éperons escarpés, des gorges et des précipices barrent souvent le chemin. Tel est l'aspect des voies qui conduisent à l’Abys-
sinie, pour le voyageur venant de l’orient, c’est-à-dire du côté de la mer, ou bien encore du désert des Dancalis.
Tout autre est l’aspect des voies qui conduisent à l Abyssinie par l'occident, c’est-à-dire par le Soudan et par lat vallée supérieure du Nil. De vastes coupures donnent passage aux torrents qui descendent peu à peu, en portant au Nil, à la suite de la saison des pluies estivales, leur tribut d’eaux riches d’humus; et ces eaux, après avoir formé la terre d’ Égypte, font sa richesse par leurs inondations. Les vallées sont larges, les montagnes couvertes de forêts, et les sentiers moinsrapides; mais toujours le terrain présente des ressauts, et 1l a tous les signes caractéristiques des hautes montagnes.
Les terrasses successives, qui forment les bases, élevées de plus en plus, du massif central des montagnes, s’étalent à diverses altitudes ; les plus larges et peut-être les moins désertes sont à peu près à 900, 1,200 et 2,000 mètres d’altitude. De 1,800 à 2,600 sont la plupart des hauts plateaux les plus étendus, les plus fertiles et les plus cultivés, avec. leurs combes montagneuses bien pourvues d’eau; le climat y est relativement doux, et le sol est apte aux cultures de l'Italie, de la Grèce, de l'Espagne et de la France méridionale. La végétation est rare, brülée et épineuse sur les bords de la mer et dans le désert; elle est touffue dans les quollas” et se développe avec l'altitude; aux bois d’oliviers, aux sycomores, aux tamarisques et aux baobabs succèdent les euphorbes, plante caractéristique de la nature éthiopienne.
Cet ensemble de montagnes, dont la superficie est peutêtre égale à la superficie de la France et de l’Italie réunies, renferme un grand bassin lacustre, — le lac de Tsana, — à 1,858 mègres au-dessus du niveau de la mer. Du lac de Tsana
1. On appelle qguollas les vallées sitées au-dessous de 1,700 à 1,800 mètres ; Voina dega, la région comprise entre 1,800 et 2,400 mètres; Dega, la région supérieure à 2,400 mètres.
sort l'Abai ou Nil Bleu, qui fut, pendant des siècles, pris pour le Nil lui-même. D’autres fleuves, comme l’Atbara et le Mareb, enrichissent le bassin supérieur du Nil. Au sud et au sud-est descendent les torrents qui, après avoir traversé, comme des fleuves, le vaste territoire des Gallas et des Somalis, vont vers l’océan Indien. A l’est les torrents de l’arête éthiopienne se déversent dans la mer Rouge et dans le désert des Dancalis; mais leurs eaux sont rares et peu abondantes, leur lit est incertain et de courte durée ; ces torrents ne coulent qu'après les violentes pluies de l’été, lorsque les eaux se précipitent le long des pentes escarpées du versant oriental.
En résumé, l’Abyssinie se dresse comme une immense forteresse naturelle, dominant une zone qui présente un grand intérêt géographique — c’est-à-dire les sources du Nil — et un grand intérèt dans la politique coloniale moderne, — c'est-à-dire le Soudan et les provinces équatoriales de l’Afrique, vers lesquelles se dirigent les Français, les Belges et les Italiens, mais qui viennent d’être occupées par les Anglais. Aussi cette demande se pose-t-elle d'elle-même : la question soudanaise peut-elle se résoudre d’une façon durable, sans que la question abyssinienne soit résolue ? Et, dans ce cas, comment et par qui pourra-t-elle être le mieux résolue, dans l'intérêt des puissances civilisées et dans l’in-
térêt des peuples indigènes eux-mêmes ?
Di
Du côté de la mer, on arrive à l’Abyssinie soit par le
littoral de Massaoua, soit par le littoral d’Assab, soïît par la
baie de Tadjourah-Djibouti, soit par la rade de Zeiïla. Mas-
saoua et Assab sont au pouvoir des Italiens ; Tadjourah et
Djibouti appartiennent aux Français; enfin Zeila est aux
Anglais. De Massaoua et des ports immédiatement au sud de Massaoua (comme Zula et Houachil), on monte immédiatement sur la crête qui domine le nord de l’Abyssinie. En effet, Asmara et Halai, qui — horizontalement — sont si proches de la mer, se trouvent — verticalement — l’une à 2,423 et l’autre à 2,563 mètres d'altitude. Pour arriver aux pieds de la chaine éthiopienne, en partant du littoral d’Assab ou de la baie de Tadjourah, il est nécessaire de franchir le vaste désert des Dancalis, qui ne contient que de rares oasis. Pour parvenir, de Zeila, au cœur de PAbyssimie, il faut faire le tour du Harar, qui se trouve à l'extrémité des pentes orientales du massif éthiopien.
En faisant abstraction de la division politique actuelle et en restreignant l’Abyssinie dans les limites ethnographiques les plus étroites, — c’est-à-dire, en la regardant du col du Maldi (nord), entre Chéren et Asmara, jusqu’au fleuve Omo (sud), sur la frontière des Gallas, — l’Abyssinie actuelle peut se diviser en six parties distinctes au point de vue orographique. Ces six parties ou régions sont! :
L’Abyssinie érythréenne, qui comprend les pays au nord du Mareb : le Seraé, l’Oculé Cusai et l’Hamasen; c’est le bastion nord de l’immense forteresse naturelle, d’où descendent les cours d’eau qui se dirigent vers le Mareb et le Barca, ou vont directement vers la mer Rouge ;
Le Tigré, auquel on peut orographiquement annexer le bassin supérieur du Tacazzé jusqu’à la difficile barrière des montagnes du Semien ;
L’Amahra, au centre, avec le lac de Tsana, au sud de cette barrière avec le Begameder et le Lasta et avec le pays des Gallas, jusqu'à la crête occidentale de l’arête éthiopienne ; |
1. Voir notre carte de l’Afrique nord-est, à l'échelle de 1/16.000.000, annexée ‘4 à ce volume.
Le Goggiam, au sud-ouest, dans la vaste courbe formée par l’Aba, avant que ce fleuve, en sortant des montagnes abyssiniennes, ne prenne le nom de Nil Bleu;
… Le Choa, qui s'étend au loin, vers le sud, sans limites déterminées, jusqu'aux sources des fleuves qui parcourent la Somalie. On peut considérer le Kaffa comme un prolongement méridional du Choa ;
Le Harar, c’est-à-dire la protubérance orientale de la chaine éthiopienne qui se dirige vers le golfe d’Aden.
Ce sont partout les mêmes montagnes qui dressent, dans le ciel, leurs cimes aux formes les plus diverses ; mais bien souvent elles finissent par une surface plate, en forme de table, dont les parois sont à pic ou formées par des précipices, et ces montagnes caractéristiques sont appelées ambas. Ce sont partout les mêmes crevasses profondes, souvent très étroites, qui rendent si dures et si difficiles les voies de communication, tout le long de l’arète éthiopienne. Ce sont partout les mêmes combes dans les hauts plateaux oués et
cultivés avec soin, dans les rares endroits où les bras suf-
qu'égaye une luxuriante végétation et qui sont 1irri
fisent au travail. Ce sont partout les mêmes contreforts, souvent couverts de bois d’oliviers et d’euphorbes, qui descendent en pentes raides et souvent tombent en précipices dans la vallée. Par suite, on rencontre fréquemment des localités qui se prètent à une défense opiniâtre de quelques hommes contre un grand nombre d’agresseurs. Par suite, on voit beaucoup de citadelles ou de forteresses naturelles, qui fournissent un abri sûr et un repaire, pour les produits de leurs razzias, aux chefs des rebelles et aux hordes des brigands. Et là, comme ailleurs, surtout pour un peuple qui vit plus près des lois de la nature, on trouve, dans la
nature, l'explication de son caractère et de son histoire.
Le long des plages méridionales de la mer Rouge occi-
dentale et du golfe d’Aden, on a le maximum annuel moyen
de la chaleur sur le globe habité. Une ligne isotherme, ayant la moyenne annuelle de 30°,2, enveloppe les plages de Massaoua, d’Assab, de Tadjourah, d’Aden et de Hodeïda. Mais, en montant, la chaleur diminue, tandis que la végétation augmente ; à 1,000 mètres, la température devient favorable à la colonisation européenne; à 2,000 mètres, nous avons la moyenne annuelle de la température de Naples. Partout le climat est salubre, excepté dans les quollas inférieures, profondes et désertes; même au bord de la mer, les maladies infectieuses sont rares.
Malgré la salubrité du climat, la richesse des produits et la simplicité de la vie, conforme à la nature ; malgré la santé et la force physique de l’Abyssinien, le nombre des habitants est très faible. De vastes étendues de terrain fertile, même sur les plus beaux hauts plateaux, demeurent incultes. Notre territoire du Seraé, qui, peut-être, 1l y a un siècle, nourrissait 200,000 habitants, n’en a plus que 12,000, d’a-
près le recensement que Ja ordonné en 1893.
Les causes principales de cette dépopulation sont les éter-
nelles guerres civiles, les fréquentes insurrections des chefs, les razzias continuelles dans les régions moins bien armées et moins fortes, la nécessité pour tous d’être plus prêts au combat qu’au travail, le discrédit de l’agriculture, qui, trop souvent, prépare les moissons pour l’ennemi et l’amène à razzier, enfin l'esprit belliqueux, augmenté par tant de siècles d’atavisme, nourri par la lutte continuelle pour l’exis-
tence, et excité par l’orgueil de race et l’ambition indiwm-
duelle.
L’Abyssinien a généralement les traits sémitiques : sa couleur est bronzée, sa figure est noble, son œil est vif
comme celui du sauvage, ses formes sont belles, maigres et
élancées. La guerre, la chasse, la vie errante dans les mon-
tagnes, ont développé ces qualités naturelles et lui ont donné une souplesse et une agilité merveilleuses, ainsi qu’une étrange résistance à la douleur physique; mais le relâchement des liens de la famille et les vices de la civilisation ont, en partie, rongé la robustesse du corps. L’âpre climat des hauts plateaux et des montagnes, les rayons cuisants
d’un soleil de feu, la vie inquiète, incertaine et batailleuse,
ont contribué à lui former, peu à peu, un tempérament ner-
veux, une imagination ardente et une humeur étonnamment changeante qui expliquent, à leur tour, le kaléidoscope de l'histoire abyssinienne.
L’Abvyssinien a un aspect courtois et sympathique; sa figure est mobile comme son imagination ; sa langue facile l’amène à faire de longs raisonnements; ses façons sont polies. Les troubles continuels et les bouleversements politiques l’ont rendu soupconneux, fin et rusé; mais souvent il s'arrête à la surface des choses, et il se laisse plus guider par l'instinct que par le raisonnement. Les éternelles luttes politiques et les rapides changements de parti, toujours exécutés les armes à la main, ont façonné la vie du pays et y ont créé, depuis des siècles, les compagnies d'aventure, qui passent d’un ras à un autre, selon que le vent souffle favorable ou contraire.
Les luttes continuelles amènent la misère générale, les nombreuses disettes si funestes, la vie nomade à laquelle se sont adonnées plusieurs tribus, l’oisiveté et l’insouciance du fatalisme. Ces luttes ont produit également la bravoure, la présence d'esprit, l’heureux instinct de l’utilisation du ter-
rain pour le combat, l’habileté des mouvements, etc.; en
8 INTRODUCTION somme, les qualités militaires qu’ont des hommes passionnés, dès leur enfance, pour le métier des armes, auquel ils
ont été exercés, très agiles, excellents marcheurs et habi-
tués à parcourir les montagnes en s’élevant rapidement aux
plus grandes altitudes.
Les guerres, les insurrections, les razzias, ont fait dis- S ) ; , paraître, en Abyssinie, l’antique civilisation chrétienne, laquelle a laissé derrière elle les petits seigneurs féodaux, les couvents avec leurs vastes domaines, l’orgueil du blason ) et une quantité de superstitions idolâtres, qui sont connues Î p »°4 sous le nom de religion cophte. Du reste, l'ignorance la plus absolue règne partout, et l’on n’a aucune idée de la vie eurochones : ) péenne.
À une époque antérieure à l’ère chrétienne, entre la vallée supérieure du Nil et l'Arabie, à cheval sur la mer Rouge et P ’ 5 sur les montagnes septentrionales d’'Ethiopie, existait l'em- 5 P ) pire des Axumites. Son histoire, que personne n’a écrite, est enveloppée dans les ténèbres; mais les monolithes d'Axum (la cité sainte actuelle, l’ancienne capitale de empire) en disent plus que les chroniques des monastères ; les monnaies P I Ï ; des rois axumites parlent, ainsi que les quelques inscriptions et les monuments qui rappellent un art barbaro-ésyptien ; des renseignements sont encore fournis par les colonnes et se) P les obélisques, jalonnant la route du port d’Adulis, — près de Massaoua, — jusqu’à Axum, par les ruines d'Adulis, de U ? ?
Cohaito, près d’Adi Caié, et d’Yeha, près d'Adoua. Cet empire avait sa flotte sur la mer Rouge, dans le golfe d’Adulis; et, pendant plusieurs siècles, il maintint sa domination jusqu’au cœur même de l'Arabie. Environ trois
siècles après Jésus-Christ, l'empire des Axumites servit à
introduire et à propager le christianisme dans les montagnes de lPAbyssinie. Plus tard, dans l'Arabie qui fui fait face, les idées, les habitudes et les besoins des peuples nomades firent naître l’islam, qui surgit tout armé et prèt aux invasions. L'empire des Axumites disparut au milieu des luttes politiques et religieuses. La nuit enveloppe complètement l'histoire abyssinienne. Un peu après l’an 1000, sur les rochers de Debra Damo, apparait la figure de la juive Judith, qui fit égorger toute la famille royale chrétienne et régna pendant quarante ans avec les lois judaïques.
Viennent ensuite des dynasties de rois juifs et des dynas-
tes de rois chrétiens. Prêtres et guerriers se disputent le
pouvoir, en dévastant Le pays eten massacrant les habitants, tandis que les musulmans de l'Arabie viennent occuper Leila, le golfe de Tadjourah et la baie d’Assab. De Zeila et de Djibouti, Mahomet Grange, un peu après 1500, arrive à planter le croissant sur les crêtes éthiopiennes. Cinq cents Portugais, qui venaient de débarquer à Massaoua, arrivent, sur le haut plateau, conduits par Christophe de Gama, et, d'accord avec les natifs, ils délivrent le pays des envahisseurs. Mais aux héros lusitaniens succèdent les jésuites; alors surgissent de nouvelles discordes et de nouvelles guerres pour l'Église romaine et pour l'Église abyssinienne, pendant que les Gallas, venus du centre de l’Afrique, dressent leur campement permanent dans une des provinces les plus intéressantes, au point de vue militaire, de l’'Abyssinie centrale.
Dans ces deux derniers siècles, l’histoire de l'Europe, au moyen âge, revit en Abyssinie avec les institutions féodales, avec les compagnies d’aventure et avec les maires du palais. Les chefs gallas deviennent les protecteurs de l’empire; ils nomment et détrônent, selon leurs caprices, les prétendus descendants de Salomon, les oints du Seigneur.
Les parents des empereurs sont relégués sur les ambas ;
puis ils sont appelés au trône, selon que le ras protecteur à besoin d’une apparente royauté, ou bien que des ras plus puissants, plus habiles ou plus heureux supplantent les protecteurs. |
Au milieu de ce siècle, quatre chefs principaux se disputaient le pouvoir en Abyssinie.
Celui qui l’emporta sur les autres, par les armes, par la férocité et par la trahison, fut ras Cassa ; il supprima le dernier empereur et posa sur sa propre tête la couronne du negus neghesti.
En 1867 et en 1868, les Anglais firent la guerre au roi
au
Théodoros. Après les célèbres préparatifs faits à Zula, sud de Massaoua, — les Anglais montèrent sur le haut plateau et, par Sénafé, Adigrat et Antalo, arrivèrent, sans coup férir, à la forteresse montagneuse de Magdala, où s'était retiré Théodoros, dont les forces se trouvaient réduites à moins de 5,000 hommes par les désertions.et la trahison. C’est ainsi que les Anglais purent attaquer et prendre Magdala, en perdant environ vingt hommes, tant morts que blessés. Toutefois, malgré leur victoire, les Anglais ne crurent pas opportun d'occuper l’Abyssinie. Quelques semaines après l'expédition anglaise, les seules traces qui en restaient étaient dans les ruines de Magdala et dans le cimetière de Zula.
Celui qui, plus que tous les autres, avait aidé les Anglais était ras Jean, prince du Tigré; il reçut d’eux de l'argent et des armes qui lui permirent de triompher de ses rivaux, surtout à la bataille d’Adoua (14 juillet 1871), et d'assurer sa domination sur l’Abyssinie, jusqu’à la frontière du Choa. Plus tard, ras Jean, negus (roi) du Tigré, eut à lutter contre les Égyptiens. Le fhédive avait occupé le Soudan, en enserrant dans ses possessions, à l’ouest, tout le haut plateau
éthiopien. Il espérait alors fonder un vaste empire, compre-
nant toute l'Afrique nord-est jusqu’à l’océan Indien et jusqu'aux sources du Nil. Il comptait avoir pour alliés, en Abyssinie, tous les ras mécontents et révoltés, qui lui avaient promis de se mettre avec lui. Mais, dès les débuts, un petit corps de 3,900 Égyptiens fut détruit à la fin de 1875, sur le Mareb ; puis un autre corps de 17,000 Égyptiens fut détruit, au commencement de 1876, à Gura, par le negus Jean, qui, à Axum, s'était proclamé negus neghesti (roi des rois).
De son côté aussi, Ménélick, regus du Choa, avait pris le même titre de negus neghesti, — titre qui lui fut reconnu officiellement, par le gouvernement italien, le 25 septembre 1877. Alors, éclata de nouveau l’éternelle guerre entre le sud et le nord de lAbyssinie. Mais les deux partis se faisaient équilibre ; aussi les hostilités se réduisaient-elles à des incursions et à des pillages, jusqu’à ce que, à la fin de 1877, le roi Jean put rassembler 80,000 hommes, avec lesquels il marcha contre le Choa. Ménélick vint aussi à la frontière, avec son armée ; mais, sentant son infériorité, il se présenta à son rival, lui demanda pardon et reconnut son pouvoir suprême.
Peu de temps après, dans le Soudan, l'insurrection mahdiste se formait, terrible, contre l'Égypte. Enflammé par le fanatisme religieux et par la haine de races, aidé par les conditions sociales et par la misère des populations, le mouvement des Derviches prenait l’apparence d’une des grandes convulsions sanglantes que présente l’islam dans son évolution à travers l’histoire de l'humanité. En peu de temps, l'insurrection, bouleversant tout, du Kordofan et du Nil Blanc portait ses étendards exterminateurs jusqu’au Nil Bleu et jusqu'aux frontières d’Abyssinie, en se fixant comme but les bords de la mer Rouge.
Le gouvernement anglais chercha alors des alliés, contre le mahdisme, chez les Abyssiniens, et, par le traité conclu (le 3 juin 1884) entre le roi Jean et l'amiral Hewett, à
Adoua, il céda à l’Abyssinie le pays des Bogos (qui fut plus tard la zone italienne de Chéren), sur la route de Cassala, et par suite, d’une certaine manière, Cassala même, quand cette localité fut évacuée par les Égyptiens. Mais, alors comme maintenant, il ne fallait pas trop compter sur les Abyssiniens pour lutter contre les Derviches ; aussi PAngleterre accepta-t-elle volontiers le concours indirect de lIta-
lie, à Massaoua.
L'Italie, selon les idées politiques d’un parti alors puissant, avait manqué l’occasion de s’unir aux Anglais pour occuper l'Égypte. L'Italie possédait déjà, sur la mer Rouge, la station d’Assab; — et, en Italie, les uns espéraient trouver, dans les montagnes de l’Éthiopie septentrionale, un pays favorable pour une colonie italienne; les autres comp-
taient gagner quelque chose dans le partage des terres
sl égyptiennes; d’autres voulaient, pour la jeune Italie, nouvelle puissance navale, une expansion de vie, d'activité et de négoce; d’autres, enfin, désiraient s'unir aux puissances civilisées pour partager le continent noir.
En février 1885, un petit corps expéditionnaire italien débarquait à Massaoua, tandis que Kartoum, enveloppé par les féroces hordes mahdistes, tombait avant que n’y arrivât l'expédition anglaise. Peu de temps après, Cassala tombait à son tour ; cette localité était transformée, par les Derviches, en un camp permanent, devant servir à la garde de leur frontière orientale et en faciliter aussi l'extension. Pendant ce temps, les Abyssiniens, conduits par ras Alula, — un fils de paysan du Tigré qui avait suivi le negus Jean dans toutes ses aventures, — descendaient de l’Asmara pour razzier
le pays des Bogos et celui des Hababs, parce que, à leurs
yeux, le droit d'établir leur domination représentait le droit
de razzier. Ensuite, de l’Asmara, au lieu de descendre con-
tre les Derviches, ils marchèrent contre nous, jusque dans la ) ? J q
combe de Massaoua; après avoir enveloppé, par surprise,
un de nos détachements à Dogali {26 juin 1887), ils le mas-
sacrèrent.
Pour venger Dogali, on prépara, en 1887, et on entreprit, pendant l’automne de cette mème année, une expédition italienne contre l’Abyssinie, sous le commandement du
général di San Marzano. Le corps italien, après avoir débar-
qué à Massaoua, s’avança lentement jusqu’à Saati, et il s’y
fortifia, en février 1888, attendant que les Abyssiniens descendissent vers la mer. Les Abyssiniens, sous les ordres du grand nombre, jusqu'en vue des hauteurs que nous avions fortifiées; mais ils
negus Jean, s’avancèrent bien, en très
se retirèrent ensuite sur leurs hauts plateaux, et le corps expéditionnaire italien, après une campagne de plus de six mois, revint en Europe.
Le negus Jean tourna alors ses armes, une nouvelle fois, contre Ménélick, negus du Choa, que lui rendait suspect la protection que lui accordait l'Italie. Tigrins et Choans se firent face de nouveau, sans s'attaquer à fond. Pendant ce temps, les Derviches devenaient menaçants, du côté du Galabat ; aussi le negus Jean se dirigea-t-il avec son armée vers l'occident : et, le 10 mars 1889, à Métemma, il fut tué, et ses troupes furent dispersées. Les Derviches s’arrêtèrent : et Ménélick, soutenu par les Italiens, fut de nouveau élevé sur les boucliers, même par les ras qui peu auparavant lui avaient fait la guerre. L'Italie chercha alors à être récompensée des grands services qu’elle avait rendus à Ménélick, et elle signa, dans ce but, le traité d’Uccialli, 2 mai 1889.
1. Voir ma publication En face des Abyssiniens, dans plusieurs numéros de la Nuova Antologia de 1888.
L'article 17 de ce traité assurait à l'Italie le droit de traiter des affaires de l’'Éthiopie avec les autres puissances et les autres gouvernements ; par suite, il assurait le protectorat de l’Italie sur l’Abyssinie et sur toutes les terres dépendant de l’Abyssinie.
Il importait au gouvernement italien d’arriver à temps dans le partage que les puissances civilisées s’empressaient de faire de l’Afrique. On conclut alors des traités avec les petits seigneurs, pompeusement appelés sultans des terres qui bordent l’océan Indien, au nord de l’équateur; ces terres, étant situées à l'extrémité des territoires traversés par des fleuves provenant des Alpes éthiopiennes, peuvent être considérées comme des dépendances géographiques de l'Éthiopie. De cette façon, un accord avec l'Angleterre, en date du 24 mars 1891, détermina la zone de l'influence italienne, en Afrique, en traçant théoriquement les limites entre notre zone et la zone anglaise. C’est ainsi que la zone italienne s’étendit aux peuples et aux terres situés sur une longueur de plus de quinze parallèles et sur une largeur d'autant de méridiens, depuis le cap Casar, dans la mer Rouge, jusqu'à l'embouchure du Giuba (Juba); depuis les terrains aurifères du Nil Bleu jusqu’au cap Guardafui (lAromata promontorium), c’est-à-dire sur une longueur de plus de 2,000 kilomètres (distance existant entre Calais et Brindisi) et sur une largeur de 1,800 kilomètres environ, avec deux longues bandes de terrain sur la mer, l’une sur la mer Rouge, l’autre sur l'océan Indien.
La zone d'influence italienne comprend l'angle formé, dans le continent africain, par la mer Rouge et le golfe d'Aden jusqu’à l'océan Indien; mais elle est interrompue par les possessions anglaises et françaises du golfe d’Aden ; elle est, à son tour, enveloppée par la zone d’influence anglaise dans
l'Afrique septentrionale et orientale; cette dernière zone
remonte la vallée du Nil, arrive aux lacs équatoriaux et des-
cend, de là, à la côte de l’océan Indien.
Mais bornons-nous à l’'Érythrée. Cette colonie, d’après les « intentions du gouvernement italien, devait servir de base au développement progressif de notre puissance en Afrique et au développement de la vie coloniale italienne.
Le negus Jean étant mort, Ménélick ayant été proclamé negus neghesti (empereur), et le traité d'amitié avec le Choa étant signé, nous sortimes enfin de la fournaise de Massaoua, pour respirer l'air des montagnes. Le général Baldissera, le 2 juin 1889, occupait Chéren et, le 3 août, l'Asmara. La crête du haut plateau était à nous : et, de là, nous avançâmes peu à peu vers l’ouest et vers le sud. L’Hamasen et l’Oculé Cusai firent partie de la colonie. On nomma chef de l'Oculé Cusai degiac Batha Agos, dont j'aurai à parler dans mes Mémoires.
Le général Orero, le 26 janvier 1890, occupait Adoua. Pendant ce temps, Ménélick, en dévastant le pays, s’avan- . çait du Choa jusqu'au Tigré, où commandait ras Mangas- * cia, fils naturel du negus Jean et prétendant à la couronne
d'Éthiopie. Mangascia se soumit à la raison du plus fort; mais, devant l’attitude des chefs tigrins, Ménélick, arrivé à Ausien, ne put franchir la barrière montagneuse qui couvre Adigrat et Adoua, et, en mars, il fut obligé de reprendre le ‘chemin du Choa.
Les Italiens se retirèrent d’Adoua en maintenant, au sud, la ligne frontière sur le Mareb Belesa, tandis qu'à l’ouest ils occupaient la vallée du Barca et poussaient leurs avantpostes jusque dans les montagnes des Barias, à deux jour-
. nées de Cassala.
La colonie prenait alors (mai 1890) son extension nor-
male, qu’elle conserve encore actuellement; et, au point de vue régional, elle se divisait ainsi :
Territoire de Massaoua, le long des bords de la mer, du cap Casar (au nord) jusqu’à la baie de Houachil (au sud), et, dans l’intérieur, jusqu’au premier gradin des terrasses montagneuses”;
Zone de Chéren, la partie septentrionale, comprenant les tribus semi-nomades des Hababs, des Marias, des Mensas, des Bogos, des Beni Amer et des Barias, jusqu'aux territoires désolés du mahdisme ;
Zone d’'Asmara, essentiellement abyssinienne, constituée par le bastion septentrional du haut plateau éthiopien et comprenant l’Hamasen, le Seraé, l'Oculé Cusai et d’autres régions d'importance moindre ;
Zone maritime des Dancalis et possessions d’Assab, le long de la côte, jusqu’à l’extrémité sud de la mer Rouge.
Pendant les convulsions de l’Éthiopie, à différentes époques, plusieurs fractions de tribus, chassées et poussées par des invasions ou par des guerres civiles, émigrèrent vers le nord, dans les montagnes moins élevées, dans les plaines moins fertiles, dans les combes les plus arides de la région si accidentée qui sépare la mer Rouge et le Soudan. De même, d’autres tribus, venant des déserts de Libye ou du Soudan voisin, remontèrent le pays pour chercher à la fois la sécurité et des pâturages, tandis que des Arabes traversaient la mer, pour changer leurs plages asiatiques contre des plages africaines.
Toutes ces tribus étaient ou devinrent nomades, soit pour pouvoir, avec leurs troupeaux mobiles, mieux éviter les razzias; soit parce que le sol, trop aride en bien des endroits, limite la culture; soit pour profiter, en changeant de rési-
dence, de la double saison des pluies qui tombent, l'été sur
1. Voir la carte générale de la colonie de l'Érythrée, à la fin de ce volume.
le haut plateau, et l’hiver sur les territoires voisins de la mer. Voilà pourquoi, en aucun point de la terre, on ne peut observer, sur un aussi petit nombre d'hommes, autant de variétés de types, de coutumes, de langues, de races et de religions, comme dans ce prolongement du haut plateau éthiopien, par lequel passent les communications entre l'Arabie et le Soudan. Ce prolongement a reçu le nom de colonie de l'Érythrée, qui lui a été donné — de nos jours — par les Italiens, en souvenir d'événements historiques nébuleux. Ces variétés correspondent aux variétés des climats
et des productions aux différentes altitudes.
En juin 1890, le général Gandolfi était envoyé, comme gouverneur, dans la colonie de l'Érythrée ; et moi, alors colonel de bersagliers, j'étais nommé au commandement de la zone de Chéren, alors que le colonel Piano commandait la zone d’Asmara. Il semblait que tout était fini du côté de
V’Abyssinie ; l'Erythrée n’était préoccupée que du Soudan,
car les Derviches venaient de faire, tout dernièrement, une
razzia chez les Beni Amer et étaient arrivés dans le cam-
pement principal de cette tribu nomade, en decà d’Agordat
et tout près de Chéren.
Mais le negus Ménélick, après avoir profité du concours
des Italiens, n’était satisfait ni du traité d’'Uccialli ni de l’ex-
tension que nous avions prise sur le haut plateau. Le comte Antonelli fut envoyé de nouveau au Choa, mais en vain. \; )
Antonelli dut revenir en rompant les relations avec le roi
des rois. Plus tard, le cabinet di Rudini, ayant succédé au
cabinet Crispi, inaugurait en Afrique une nouvelle politique, fondée sur l'amitié avec les chefs tigrins, dans le but de former un rempart entre nous et le Choa et d'établir une division permanente entre le nord et le sud de l’Abyssinie, division qui est dans l’ordre historique des choses en
Éthiopie et que beaucoup considéraient comme nécessaire à la sécurité de l'Érythrée.
Les négociations avec ras Mangascia, avec ras Alula, avec ras Agos du Sciré et avec les autres chefs tigres entamées. par le général Gandolfi et continuées par moi, comme vicegouverneur, de juillet à octobre 1891, eurent une sanction solennelle par l’entrevue du Mareb (6-8 décembre 1891), dans laquelle le général Gandolfi, revenu momentan@ment de Rome, échangeait avec r'as Mangascia le serment d’amitié, et s’entendait avec lui pour l’annexion à la colonie 1talienne des provinces en discussion, c'est-à-dire du Seraé
et de l'Oculé Cusai.
Depuis le mois de février 1877, l'Italie avait persisté dans sa politique favorable au regus Ménélick et aux Choans, bien que cette alliance avec le Sud lui créât beaucoup d’ennemis, chez les Abyssiniens du nord, qui étaient en contact immédiat avec les Italiens ; bien que son amitié avec Ménélick contribuât à lui jeter sur les bras presque toutes les forces du negus Jean ; bien que Ménélick fût au loin, indécis, faible et combattu. L'amitié de l'Italie contribua puissamment à faire reconnaitre le negus Ménélick rot des rois d'Éthiopie et le rendit fort, craint et confiant en lui-même, à un tel point qu’il nous obligea à changer de politique, quoique ce changement mit en discussion et en danger Île protectorat de l'Italie sur l'Abyssinie et sur lesterres dépendant de l’Abyssinie. Mais, en Abyssinie, il ny a pas de gouvernement régulier et défini, dans le sens civilisé du mot. Le gouvernement consiste en un régime, changeant à chaque bourrasque politique, à chaque guerre et à chaque révolte. Les traités sont inscrits sur le sable, car ils dispa-
raissent avec les chefs qui les ont signés, ou bien ils sont
violés par ceux-ci quand diminue pour eux l'intérêt ou la crainte. L'état de l’Abyssinie — où fait défaut la stabilité des institutions politiques, civiles et militaires — explique, d’une facon évidente, un état de choses qui semble si étrange.
Le pouvoir suprème n’est ni héréditaire ni électif; il n appartient ni à une famille ni à un territoire ; il dépend du hasard et de la force qui prédomine au moment voulu. Le chef suprême de toute l’Abyssinie est actuellement le negus du Choa, lequel est généralement reconnu comme le neous neghesti. Son pouvoir pourra durer quelque temps, s’il a l'appui des Européens, ou s’il n’éclate pas quelque grosse bourrasque dans le nord. Mais qui lui succédera parmi les prétendants déjà connus?
De même, l’autorité des chefs varie avec les diverses provinces; elle varie avec l’autorité des chefs eux-mêmes, selon la faveur dont ils jouissent au camp du negus, selon l'énergie qu'ils déploient, selon la crainte qu’ils inspirent, selon la force de leurs adversaires. Mais, en général, l’autorité est très étendue et absolue, et elle s'exerce de la façon la plus arbitraire.
Le roi des rois, consacré par le clergé dans l’une ou l’autre des cités saintes, est le chef des ras guerriers. Il vit souvent dans les camps, car c’est là seulement qu'il peut exercer son autorité tout entière, laquelle ne vaut qu’autant qu'elle est soutenue par les armes. De mème que son pouvoir et l'étendue de ses domaines varient, de même varie sa résidence ou capitale. La capitale de l'Abyssinie se trouve dans la région à laquelle appartient le regus neghesti et dans l'endroit lui permettant le mieux de se défendre contre les ennemis intérieurs et extérieurs du moment. C’est ainsi que, dans les trente dernières années, l’Abyssinie à
1. Tout ceci a été écrit avant le mouvement de ras Mangascia et du Tigré contre le negus neghesti Ménélick et le Choa.
eu plusieurs capitales : Gondar, qui occupe une position splendide sur le versant du lac de Tsana, mais dans la suite trop exposée aux attaques des Derviches ; Debra Tabor dans les montagnes de Begameder, un des points les plus centraux de l’Abyssinie tout entière : elle fut abandonnée plus tard parce qu’elle était trop voisine de la frontière choanne ; Adoua, bien à l'abri des attaques choannes et assez bien défendue aussi contre les Derviches : elle fut quittée pour Macallé, parce qu'Adoua était trop exposée aux attaques des Italiens, établis dans le Seraé; Macallé était plus en arrière et mieux à l'abri, quand on nous craignait; Entotto et Adis Abeba, quand l’hégémonie éthiopienne passa au Choa. Ce seul fait suffirait pour expliquer la décentralisation du gouvernement, l'instabilité du pouvoir souverain et l'erreur que l’on commettrait en Jugeant les choses abyssiniennes avec des idées européennes. Y :
Le negus neghesti a bien, théoriquement, un pouvoir absolu et sans limites ; il fait et défait, à son gré, les commandants des provinces; il dépouille à sa guise les populations, malgré le code civil et religieux, appelé Fatha neghesti; 1l commande toutes les forces; il prescrit les razzias, surtout dans les riches pays du sud et du sud-est, razzias rapportant souvent à la couronne un riche butin en troupeaux et en esclaves ; il fait la paix et la guerre, il contracte les alliances comme bon lui plait et il exerce le suprème pouvoir judiciaire. Mais son pouvoir est basé sur le consentement des chefs de province, qui souvent sont rebelles; 1l émane de Dieu, par l'intermédiaire du clergé, dont il doit s'assurer la fidélité par des concessions de toute sorte. Mais la nomination faite par le clergé n’a de valeur qu’autant que le chef proclamé est le plus puissant, par ses partisans et ses soldats. Mais les chefs conduisent leurs soldats à la guerre, quand
ils espèrent en tirer profit, ou quand ils ne redoutent pas
être punis de leur désobéissance. Mais il est difficile au negus neghesti de frapper un chef qui lève l’étendard de la révolte ou qui passe à l’ennemi. Mais le regus neghesti partage l'administration de la justice avec tous les chefs de province, et, dans bien des cas, avec le clergé, qui est très puissant en Abyssinie, bien qu'il soit ignorant et vicieux, et bien que les Abyssiniens soient assez indifférents en matière de religion.
Les chefs etles sous-chefs ont autour d’eux un noyau permanent de soldats; ils gouvernent à leur gré les malheureuses provinces, soit par eux-mêmes, soit par d’autres souschefs; — souvent ils conspirent contre les ras voisins ou contre le ras suprême, ou bien ils organisent, pour leur propre compte, des razzias sur le territoire même de l’Abyssinie.
Et les populations misérables et clairsemées?
Elles vivent soumises à quiconque a en mains le pouvoir, parce que, dans leur esprit, le succès est la manifestation de la volonté divine. Elles cultivent les champs; elles défendent les troupeaux et les moissons; elles nourrissent les chefs, les soldats permanents, les moines et les prêtres; elles sont prêtes à la guerre avec un fatalisme oriental et avec une mobilité d'esprit et une bravoure tout abyssiniennes. La faim et les maladies succèdent à la guerre, les domaines des couvents et des ras s'étendent avec la dépopulation, la misère est générale. Mais l’Abyssinien se contente d’une poignée de dura, il ne se préoccupe point de l'incertitude du lendemain : son imagination s’exalte, il vit en chantant et en bavardant, sans même se douter que l’on puisse vivre
autrement.
Mais les conditions du peuple abyssinien vont se modi=
fier sensiblement.
L'Italie, depuis deux ans, cherche en vain à conclure un arrangement pour la frontière méridionale de l'Érythrée ; et même si un traité était conclu avec le negus neghesu, personne ne pourrait garantir qu'il serait respecté par les ras tigrins.
La France — établie dans le golfe de Tadjourah, qui pénètre dans l’intérieur des terres vers le Choa — regarde, en haut, des ports d’'Obock et de Djibouti, vers les montagnes de l’intérieur, sans avoir encore pu déterminer les frontières de sa colonie. Naturellement, elle se dirige, des côtes torrides, d’un côté, vers la fertile vallée de l’Auasce et, de l’autre, vers le fertile haut plateau du Harar, afin de vivre dans une atmosphère plus respirable. La France s’est obligée, 1l est vrai, à ne pas occuper le Harar…. L’Angleterre s'y est engagée, elle aussi; mais la France et l'Angleterre se trouveront obligées, un jour ou l’autre, à résoudre cette question, pour la tranquillité des pays qui leur sont soumis. D'autre part, la France, dans son expansion africaine, peut revendiquer des droits sur le pays du Nil Blane, vers le Sobat et Fachoda!.
Actuellement (septembre 1898), on dit que la Russie, qui ‘depuis longtemps cherche à s'installer dans l’intérieur de l’Abyssinie, surtout en se servant du clergé, veut, elle aussi, un morceau de territoire au fond de la mer Rouge. Il ne me semble pas douteux que cette puissance ne cherche à se placer entre la colonie italienne d’Assab et la colonie française d'Obock, dans le but d'assister aux événements qui se préparent, entre la vallée du Nil et l'océan Indien.
De son côté, l'Angleterre possède une longue et large côte sur le golfe d’Aden, en face d’Aden et de l'Arabie. Ses
1. J'ai écrit cette introduction dans la première moitié de septembre, done avant qu'on eût connaissance en Europe de l'occupation de Fachoda par les braves explorateurs francais sous les ordres du commandant Marchand.
possessions, franchissant les montagnes dela côte, pénètrent jusqu'au pays de l'Ogaden et, au delà, dans le territoire des Somalis et des Gallas, pays qui, jusqu’à présent, est un champ ouvert aux razzias et aux samneccia’ des Choans et des Amahras. |
De l’autre côté de l'Éthiopie, l'Angleterre remonte actuellement avec ses troupes la vallée supérieure du Nil. L’empire du #ahdi, qui s’est détruit lui-mème par ses tueries, va bientôt n'être plus qu’un triste souvenir. Un nouvel empire, ayant des formes civilisées, va s'étendre sur ce pays désolé, qui a en lui-même une si grande puissance de vie et de forces. Dans peu de temps, les armes anglo-égyptiennes seront aux portes de l’Abyssinie, dans le Ghedaref et dans le Galabat.
Il est difficile que les habitudes séculaires des Abyssiniens changent du jour au lendemain et que maintenant, après une longue guerre, 1ls acceptent de vivre tranquilles et qu'ils puissent satisfaire aux demandes et aux besoins de leurs propres chefs, en devenant de pacifiques agriculteurs. Et peut-on croire que l'Angleterre, après avoir conquis tout le Soudan, veuille laisser sur le flanc dominant ce vaste empire, le pays agité des negus et des ras abyssiniens, champ ouvert à toutes les guerres intérieures ou extérieures, foyer de toutes les invasions? Convient-il aux puissances civilisées de laisser l’Angleterre agir librement dans son expansion vers l'Éthiopie ?
Les intérêts des puissances coloniales qui entourent l’Abyssinie se combinent avec les intérêts de la civilisation, pour résoudre la question abyssinienne. Mais l’ingérence européenne doit se produire avec une grande prudence,
pour ne pas amener la réunion des forces éthiopiennes,
1. Grandes excursions organisées militairement pour faire du butin et conduites par des ras ou des negus.
comme en 1895 et en 1896; elle doit procéder d’après un accord préétabli, pour triompher de ces résistances, pour vaincre, en les divisant, les forces éthiopiennes et supprimer les causes de tous les troubles et de tous les malheurs, en soustrayant l’Abyssinie au fléau de la servitude féodale. D'un autre côté, 1l ne convient certes pas aux puissances civilisées, intéressées à la colonisation de l'Afrique ; il ne convient pas non plus aux peuples de cette partie du continent noir de laisser se constituer, au profit de la seule Angleterre, un empire colonial d’une étendue immense, une Afrique indienne, allant de la Méditerranée à la mer des Indes et détruisant, pour l'avenir, un équilibre quelconque dans les possessions africaines.
Dans ces contingences et en face des événements qui se préparent, j'ose espérer que le livre de mes Mémoires, écrit avec la plus scrupuleuse sincérité, pourra offrir quelque intérêt. Aussi j'autorise sa traduction dans la langue universelle des peuples à l’esprit cultivé. Je permets qu'il soit publié dans le pays des études universelles, où la civilisation brille d’un tel éclat, dans le pays dont les intérêts, en Afrique, sont d'accord avec les nôtres pour la solution de la question abyssinienne, d’une façon conforme à l’avansénéral et permanent de l’Europe, conforme aussi à l’in-
térêt des populations opprimées et torturées de l'Ethiopie”.
tage
4. La traduction des Mémoires est absolument conforme au texte italien; mais j'ai mis en tête de l'ouvrage cette présente introduction historique et géographique et j'ai ajouté un chapitre, avec la conclusion que je crois pouvoir déduire des faits racontés. J’ai ajouté encore quelques notes au bas des pages et j'ai introduit certaines modifications au texte, dans le but, soit de rectifier quelques erreurs heureusement insignifiantes, soit de mettre mieux en lumière, pour les lecteurs non italiens, quelque point d'histoire, de géographie ou de nomenclature abyssinienne, soit enfin pour répondre aux demandes et aux observations qui m'ont été adressées, dans le courant de l’année, depuis l'apparition de la première édition italienne.
Arco, septembre 1898.
Frappé par le plus grand des malheurs, je me suis retiré dans la solitude des montagnes où je suis né, et là, dans le silence, j'ai médité sur les événements qui nous ont conduits à la catastrophe d’Adoua, en m'absorbant dans une unique pensée : l'examen de ma conscience.
Que d’espérances trompées, que de désillusions, que de déchirements ont marqué pour moi cette période néfaste de notre vie coloniale, période qui s’est terminée par le deuil de la Patrie!
Les plus tristes journées de mon existence sont repassées
“devant mes yeux, les unes après les autres. J’ai revu l’image
d’une foule de personnes, et des quantités de souvenirs se sont présentés à mon esprit, pendant que je voyais crouler tout l'édifice à la construction duquel j'avais sacrifié toutes mes facultés, toutes mes pensées et toutes mes affections, dans l’espoir de rendre service à ma patrie.
Et, luttant contre l’atroce souffrance et contre le découragement, avec un cœur trempé par la douleur suprême qui étouffe toute autre passion, face à face avec moi-même, je me mis à analyser les faits dans ma mémoire, bien décidé à
rechercher les causes et à étudier les conséquences, en les
groupant dans un ordre chronologique, avec la plus grande clarté possible.
J'évoquai l’histoire de la colonie dans ses alternances de paix et de guerre, d’études et d’expériences, d'espérances et d’angoisses, de foi et de crainte, de gloires et de malheurs.
Après les premières épreuves inévitables, la colonie de l'Érythrée croissait et se consolidait de facon à promettre un nouveau champ d'activité à l'expansion de la vitalité italienne et de la civilisation; elle promettait aussi de compenser, dans l'avenir, les sacrifices d’or et d'argent que la Mère Patrie avait faits pour elle. L'organisation civile et militaire semblait répondre aux nécessités de son développement pacifique et de sa sûreté; et l’on voyait grandir le nom et l’ascendant de l'Italie, dans les tribus de lPintérieur et chez les peuples voisins.
La guerre ayant éclaté, d’abord contre les Derviches et ensuite contre les Abyssiniens, la colonie, grâce surtout aux vertus des officiers et à la valeur des troupes, non seulement sortit indemne de la révolte et des invasions qui la menaçaient, tant du Soudan que de l'Éthiopie, mais encore elle puisa une nouvelle vigueur dans cette épreuve du feu qu’elle avait subie avec bravoure et succès; et elle eut pour elle l’auréole de la victoire, qui encouragea ses amis et confondit ses ennemis.
Cependant, un orage se formait au loin, sur les montagnes du Sud. Les circonstances les plus funestes et les plus étranges s’accordèrent pour nous couper les bras et nous empêcher de prévenir, de conjurer et de diviser l'invasion. Les négociations, les préparatifs politiques et militaires, les alliances, ... tout, en un mot, alla se briser contre l’écueil d’'Amba Alaoï. Et puis, au bout de trois mois, pendant
lesquels toute l'Ethiopie en armes était arrétée sur la fron-
\@ ill
AUX LECTEURS + 27 tière de l'Érythrée, pendant que la Patrie, disposée à tous les sacrifices, se consumait de désir en soupirant après une victoire imminente, la défaite frappait la patrie et la colonie, excitant les colères du peuple. Pourtant, malgré les incroyables fatalités qui rendirent plus atroce la défaite, l'ennemi, si puissant par le nombre, si orgueilleux par nature, nous tourna le dos et rentra dans ses terres, tout disposé à conclure la paix.
Mon cœur saignait; mais les faits historiques se présentient toujours plus évidents à mon esprit; dans l’angoisse, mon âme s'élevait et se purifiait, et tout sentiment individuel disparaissait dans la douleur qui embrasse toutes les douleurs que la Patrie a souffertes.
Et alors j'ai écrit, en songeant à la Patrie, j'ai écrit là, où, dans mon adolescence, j’appris à l'aimer avant sa résurrection ; là, où je soupirai pour son unité, pour sa grandeur et pour sa gloire ; là, d’où j'ai émigré pour lui consacrer tout moi-même et pour toute la vie; là, où je suis allé, à mon retour de l'exil, avec une âme toujours plus ardente pour Elle, et ayant conservé les plus riantes espérances pour son avenir; la, où je vis maintenant, en l’aimant avec d'autant plus d’ardeur que j'ai plus souffert pour Elle et que je sens plus vivement dans mon cœur le souvenir des journées de 1359 et de 1860.
- Et quand on songe à la Patrie, dans ce milieu et avec “tous ces souvenirs, les individus se fondent avec les événements, les misères disparaissent, les colères s’apaisent, et Pon voit s'élever, grand et impérieux, le devoir, le besoin de la vérité.
«J'ai écrit pour moi et pour l'historien de l'avenir, mais non pas dans le but spécial de défendre ma personne. En écrivant, j'ai effacé impitoyablement tout mot qui ne me
semblait pas nécessaire à la simple exposition des faits ou
28 AUX LECTEURS qui aurait pu faire suspecter mon calme et mon impartialité.
J'ai écrit de moi comme s’il se fût agi d’une tierce per-. sonne, et, me plaçant au point de vue objectif, j'ai non seulement voulu être sincère dans le fond, mais encore paraître tel dans la forme. J'ai écarté de l'ouvrage toute récrimination, toute expression amère, tout échange inutile de responsabilité, toute accusation qui ne s'imposât pas d'elle-même, par l'exposé des faits et des documents.
Naturellement, en écrivant un livre d'histoire contemporaine, j'ai eu affaire à des hommes vivant encore et à des faits réels, et j'ai dù parler des uns et des autres. Toutefois je n’en ai parlé qu’en n’appuyant sur les documents, afin que le lecteur le plus sceptique fût convaincu que, dans mes jugements, il n’y avait aucune critique subjective,
aucune prévention personnelle. D'ailleurs, je n'ai formulé
de jugements que dans les cas d’absolue nécessité et lors-
qu'ils faisaient partie intégrante du récit. Aussi, tout en
cherchant à n’oublier aucun des faits essentiels qui constituent l’histoire de la colonie, pendant la période indiquée, et qui lui donnent son empreinte caractéristique et lexpliquent, je me suis imposé la plus grande réserve d'expressions. En négligeant tout commentaire, j'ai voulu mieux faire ressortir les relations existant entre les causes et les effets ; j'ai voulu aussi conduire, le plus rapidement possible, le récit à son dénouement, afin de réduire à des proportions convenables l'importance de l’ouvrage. Toutefois aucun égard, aucun lien, aucune sympathie ni aucune antipathie personnelle ou politique ne m'ont amené n1 empêché de dire, au point de vue objectif, ce que je croyais nécessaire pour rétablir la vérité historique.
Pour des raisons faciles à comprendre, je ne publie pas
actuellement, dans leur intégralité, des documents concer-
nant ma gestion comme gouverneur ; mais, sur ces documents inédits, je donne des indications précises pour qu'ils puissent être consultés ou vérifiés, soit dans les archives de Massaoua, soit dans celles de Rome.
Je souhaite ensuite que le ministere, dans l'intérêt de la vérité et pour faire disparaître bien des voiles qui recouvrent encore une période critique et intéressante de l’histoire coloniale, les publie intégralement, certain que je suis qu'ils ne contiennent aucun secret dont la divulgation puisse nous nuire ou blesser les convenances internationales.
Mais, bien qu’un long et sévère examen de conscience m'ait convaincu que la lumière de la vérité est l’unica salus de ma mémoire et de mon nom; bien que j'aie cherché à l’exposer tout naturellement et avec la plus grande franchise possible, après avoir étouffé dans mon cœur tout sentiment de dédain ou de révolte; bien que je sois certain que la vérité a toujours inspiré mon esprit et guidé ma plume ; bien qu’elle soit l’unique consolation dans l’écroulement de mon existence, Je ne pouvais et je ne puis me flatter de connaître la vérité tout entière n1 de l’exposer dans tous ses détails.
Bien des faits et bien des événements politiques et militaires se sont enchevêtrés, mêlés et confondus, dans un court espace de temps, sur deux échiquiers aussi vastes, aussi lointains et aussi divers que l'Italie et l'Afrique. Ils se sont combinés avec d’autres faits extérieurs ; 1ls ont eu pour acteurs des centaines d'hommes appartenant à divers ‘échelons de la hiérarchie politique et militaire, ayant des responsabilités différentes où même complètement irresponsables. Il est impossible qu'un seul homme ait pu tout voir, tout peser, tout se rappeler dans le silence de sa retraite, ni tout raconter en restant dans la juste mesure. Je
n'ai eu absolument aucun collaborateur, et j'ai dû écrire
Re
bien des choses de mémoire. La réserve même que je me.
suis imposée de ne parler que des événements indiscutables,
laisse nécessairement bien des lacunes. C’est pourquoi jai
cru devoir donner à cet ouvrage le titre de Mémotres.
L'homme, surtout l’auteur des événements, quelle que soit.
sa sincérité, quelque sûr de lui-même qu’il puisse être, est sujet à des oublis, à des erreurs, à des hallucinations. Et la vérité entière, la vérité toute nue, ne peut sortir de la tête d’un seul homme. | C’est pourquoi, au lieu d’attendre encore, pendant quelques années, que les passions se soient entièrement apaisées (comme c'était ma première intention et ainsi que me le conseillaient plusieurs de mes amis), je publie mon livre aujourd’hui, pendant que les acteurs et les témoins sont encore vivants. [ls peuvent combler les lacunes que j’ai lais-
sées, soit volontairement, parce que je ne pouvais pas prou-
ver, par des documents, la vérité du récit, soit par oubli ou
par ignorance des faits. Ils peuvent les présenter sous un jour différent à la réflexion des lecteurs et au jugement de l'historien. Ils peuvent trouver de nouvelles relations entre les causes et les effets. Ils peuvent fournir des éléments plus clairs et plus probants, appuyer ou contredire mon récit. Ils peuvent, en somme, faire naître la discussion d’où sortira, limpide, la vérité : et cela dans l'intérêt de la nation.
Nous autres, quoique agents responsables, nous ne sommes, comme individus, que poussière et qu’ombre par rapport à la vie de la nation. Quant à moi, j'exprime seulement le vœu de pouvoir, dans les dernières années de ma vie, contribuer à faire connaître le passé à la Patrie, dans l’es-
poir que cela pourra lui être utile dans l’avenir.
O. BarariErt.
Arco, novembre 1897.