CHAPITRE PREMIER TIGRINS ET CHOANS EN
Traité du Mareb. — Ma nomination comme gouverneur. — Politique choanne
et politique tigrine. — Difficultés à Entotto; de Martino à Adoua. — Le protectorat italien et les razzias choannes. — Mangascia et Alula, — Entrevue avec Mangascia. — Je suis appelé en Italie. — Changement de ministère. — J’offre ma démission. — Attaque des Derviches ?.
Dans les premiers mois de 1892, les frontières de la colonie de l’Erythrée s’étendaient, au sud, jusqu’au Mareb, et à l’ouest
1. Ilest bon, pour rendre le récit plus clair, de rappeler les dates suivantes); Traité d'Uccialli, 2 mai 1889.
Gandolfi gouverneur, juin 1890.
Rupture des négociations avec Ménélick, 11 février 1891. …. Baratieri gouverneur par intérim, 1° juillet 1891. —. Retour de Gandolfi, 20 octobre 1891.
—…. Entrevue sur le Mareb, avec les ras tigrins, 6-8 décembre 1891. Baratieri gouverneur civil et Arimondi commandant des troupes, mars 1892. j Mission Traversi près de Ménélick, juillet 1892. — Ras Alula se révolte contre Mangascia. De Martino fait prisonnier, décem- Br 1892.
? Mangascia demande une entrevue, mai 1893, — Je suis appelé en Italie, septembre 1893.
—…. Retour à Massaoua, 1° janvier 189%.
jusqu'aux monts des Alghedens, sur le chemin de Cassala; elles renfermaient un territoire presque aussi vaste que la haute Italie. Les sentinelles avancées de cette occupation étaient : vers les
sud, la garnison de Godofelassi; vers l’ouest, la garnison d’Agordat, renforcées, à leur tour, par les postes d'Asmara et de Chéren!.
Nos relations, vers le sud, avaient été récemment déterminées par le traité du Mareb, que le général Gandolf avait conclu avec.
ras Mangascia, dans le but d’avoir la paix sur la frontière et de
diviser les forces de l'Ethiopie, en nous assurant les Tiorins afin’ Ple,
de les opposer, le cas échéant, soit à l’empereur Ménélick, soit à une coalition des princes éthiopiens. Mais déjà, en avril 1892, certains chefs tigrins se montraient hostiles au pacte qui venait d’être juré; et pendant que, d’un côté, ras Mangascia affirmait sa fidélité, de l’autre côté, Tesfai Antalo, un des auteurs de la convention du Mareb, ourdissait une conjuration avec les Choans, tandis que ras Alula et ses partisans ne cachaïent ni leurs aspirations ni leurs prétentions sur les terres du Seraé et de l'Hamasen. Pendant ce temps-là, on voyait croître et s’accentuer la méfiance, les soupçons et l'hostilité de l’empereur Ménélick et de sa cour contre le gouvernement de l'Érythrée; des lettres, adressées au gouvernement italien, indiquaient clairement cet état d'esprit. ,
Mangascia témoignait son amitié pour les Italiens, soit dans ses rapports quotidiens avec le chevalier de Martino, notre représentant à Adoua, soit en envoyant plusieurs fois à Massaoua fitaurari Johw, que des liens d'amitié et d'intérêts unissaient au gouvernement de l'Érythrée. Mais le prince tigrin exagérait ses
embarras et sa détresse, pour demander sans cesse de nouvelles
faveurs, par exemple la remise entre ses mains de chefs rebelles qui s'étaient réfugiés sur notre territoire, ou bien encore des
armes, des munitions, des vivres en quantité considérable. Et.
tous, amis et ennemis, tirant prétexte de la défection de quelques bandes (/ic Abarah et lic Bajané) qui, dans le courant de
février 1892, avaient déserté le service de l'Érythrée, tenaient
un langage peu mesuré et émettaient de nouvelles prétentions.
En mars 1892, M. di Rudini étant président du conseil et
1. Voir la carte générale de la colonie, à la fin de ce volume.
ministre des affaires étrangères, le général Pelloux étant ministre de la guerre, je fus nommé gouverneur civil de l'Érythrée. Arrivé à mon poste, à la fin du mois, j eus raison des rebelles. Mangascia, soutenu par le clergé et par la majorité du peuple tigrin, se ralliait de plus en plus à la politique italienne. D'’ailleurs, en Italie comme en Érythrée, on considérait généralement comme bonne la politique tendant à diviser les Éthiopiens et à créer près de nous, dans le Tigré, un État ami, ayant des intentions aussi pacifiques que possible, et n'étant ni trop puissant ni trop inféodé aux chefs belliqueux. C'était la conduite que je me proposais de suivre, conformément aux instructions que j'avais reçues, à Rome, des ministres di Rudini et Pelloux. Cette politique était d’ailleurs d'accord avec la politique suivie précédemment, et elle était voulue par les nécessités du moment, comme le prouvent amplement mes rapports aux ministres des affaires étrangères, di Rudini, Brin et Blanc, ainsi que les instructions très détaillées données au chevalier de Martino et au chevalier Mulazzani, notre résident à Adoua avant et après de Martino. Cette politique devait être aidée par nos relations avec les musulmans qui habitent le long de la frontière orientale de l’Abyssinie et qui ne demandaient pas mieux que d’être protégés par l'Italie contre les razzias des Choans. Le centre de ce petit monde musulman était, et est encore, le pays de Aussa, qui, depuis un temps immémorial, est l'ennemi des Abyssiniens par sa religion, par sa race, par de traditionnelles et de sanglantes vendettas. On ne devait pas oublier Teclaimanot {ras Adal), roi du Goggiam, lié à nous par des luttes communes contre les Derviches, par la jalousie, par la crainte, par son aversion pour Ménélick, à ce moment-là successeur discuté de l’empereur Jean. Mais, depuis longtemps, on avait vu naître en Italie des tendances sympathiques au Choa. C’est ce qui donna lieu aux éternelles discussions sur la politique choanne et la politique tigrine qui ont alors troublé bien des esprits, comme s’il s'agissait des intérêts de l’un ou l’autre prince éthiopien, et non de la sécurité de notre colonie, qui se trouvait en contact, en tout cas et en tout temps, avec les deux peuples les plus importants, les plus
1. Le 15 mai 1892, le ministère di Rudini était remplacé par le ministère Giolitti, avec M. Brin aux affaires étrangères et le même général Pelloux à la guerre.
aguerris, les mieux armés et les mieux organisés de tout le continent africain.
Dans un rapport détaillé, envoyé quelques semaines après ma nomination de gouverneur, J ai complètement décrit notre situation de cette époque par rapport à l'Abyssinie, avec les orages qui pouvaient se former dans le Choa, avec les doutes sur la fidélité des chefs tigrins, avec les dangers d'une politique non conforme à la ligne de conduite que traçait désormais le traité du Mareb.
Dans ce rapport, j'avertis qu’« il ne faut pas se bercer d'illusions pour l’avenir, puisque les courants contraires se succèdent fréquemment dans les campements abyssiniens, et que la fidélité des chefs est et a toujours été aussi mobile que leur imagination.
« Si nous ne nous trouvons pas en état de profiter de l’ambition des ras et des sous-ras, si nous ne sommes pas considérés comme forts, un jour ou l’autre, les Tigrins, malgré n'importe quel traité, qui n'engage d’ailleurs personne au delà du Mareb, se tourneront du côté du Seraé, et même du côté de l’Hamasen.
« Il est donc nécessaire de procéder avec toute sorte de précautions ; il nous faut être toujours sur nos gardes et prompts à la parade. Quelques concessions que l’on fasse à Ménélick (et il nous semble qu'il ne serait pas prudent de lui accorder les millions de cartouches), i/ sera toujours notre ennemi. Il n’est pas sage non plus de compter sur les chefs tigrins.
« Les relations entre le gouvernement de l’Érythrée et ras Mangascia sont toujours amicales et courtoises, maïs il y a toujours une défiance manifeste, et c’est naturel, car les Abyssiniens nous attribuent leurs défauts et leurs habitudes. Il n'y a donc pas lieu d’insister sur la fidélité qu’ils doivent à l’empereur d’Éthiopie, non seulement parce que cette insistance ferait naître des soupçons sur nos relations avec le Choa, mais surtout parce qu’ils seront amenés à chercher un champ d’action sur notre territoire ou sur les territoires que nous protégeons, le jour où Ménélick, encouragé par leur soumission, les aura enfermés dans des frontières trop étroites. »