‹ Mémoires d'Afrique, 1892-1896Chapitre 70 sur 156 · Livre vert, xxu bis, n° 69. Voir chapitre X de ce volume · texte numérisé non relu

Livre vert, xxu bis, n° 69. Voir chapitre X de ce volume

De toute façon j'eus tort, parce qu'aucune considération per= sonnelle, aucun inconvénient du moment, aucun à-coup ne pou= vait contre-balancer les dangers d’un accord quine fût pas parfait, dans le fond comme dans la forme.

Mais les événements se précipitèrent.

A peine arrivé de Rome dans la colonie, je dus me dépêcher de briser la jactance de ras Mangascia. Et je dus me rendre au camp d'Adigrat (3 octobre), tant pour les motifs politiques que j'ai déjà exposés que pour être prêt à arrêter l’action et même à faire la paix. Au camp et dans les opérations contre Antalo et Debra Aïla, je ne pouvais certes pas laisser à un autre le commandement des troupes ni la direction des mouvements. C'était une question de hiérarchie, en dehors et au-dessus de toute personnalité; c'était une question d’unité de direction et d'action. Au lendemain de Debra Aila, le général Arimondi eut [comme il convenait et ainsi que je l'ai dit dans les deux chapitres précédents) le commandement d’un mouvement en avant. Immédiatement après (16 octobre), il eut le commandement et le gouvernement du Tigré et de l'Agamé, c’est-à-dire du vaste territoire situé au sud du Mareb-" Bélésa-Mai Muna, avec environ la moitié des combattants de la colonie; il avait l'honneur de faire face à un ennemi dispersé; c'est vrai, mais non écrasé, et de triompher du brigandage, mal endémique en Abyssinie, surtout dans les provinces récemment dévastées par la guerre. (Voir le chapitre XVI.)

Mais, naturellement, je devais exercer la surveillance et la dis rection supérieure pour tout ce qui concernait les nouvelles pros vinces et la garde de la frontière méridionale, toujours menacée: Par suite, — indépendamment des directives générales ordon=” nant que l’on devait se replier sur Adigrat si des forces prépondérantes du Choa se portaient en avant et nous serratent de près, = je recommandais, dans les directives partielles, la plus grande prudence, parce qu’il me semblait que les idées du général Anis mondi étaient toujours empreintes d’une trop grande hardiesse:

C’est ainsi que je dus suspendre l'expédition déjà ordonnée, le 26 octobre, par le général Arimondi, au major Ameglio, danse Lasta!; je disais ceci: « Je me refuse formellement à avancer au delà

1. Le Lasta, région de l’Amahra, entre le haut Tacazzé (rive droite orientale) et la crête occidentale de la chaine éthiopienne. La frontière entre le Tigré et le Lasta passe justement au sud d'Amba Alagi.

des anciens États de Mangascia. Le Lasta est éloigné de plusieurs journées de marche; les informations sont vagues, et l’objectif incertain. Une action commune est impossible. » (Télégramme du 25 octobre.) — Dans mon télégramme du 29, je disais : « D'après le texte du télégramme adressé au major Ameglio, J'ai remarqué qu'il devait partir pour le Lasta afin d'y poursuivre Mangascia, tandis que, le 30, deux compagnies devaient se diriger, d’Afagol, dans le territoire d’Antalo, vers le Lasta. D’Adoua au Lasta, :l faut environ sept ou huit jours de marche. D'Afagol au Lasta, il en faut environ la moitié, et le Lasta est en dehors des anciennes possessions de ras Mangascia; les nouvelles, en ce moment, sont incertaines sur les forces et sur la direction prise par ce dernier. J'ai donc suspendu l'opération. Je crois toutefois que les troupes doivent battre le terrain dans le rayon des opérations déjà faites, surtout dans le Tembien, dans le Seloa, dans le territoire d’Antalo, pour prendre les ambas qui sont faciles à attaquer, pour disperser les brigands, pour établir notre domination, pour assurer nos communications et pour montrer nos forces. Mais il est nécessaire d'éviter tout risque d'un échec partiel qui compromettrait nos succès. Par suite, faites mouvoir les troupes comme vous le jJugerez à propos, mais en restant dans les limites indiquées, et rendez-moi compte, pour ma propre gouverne, des principaux mouvements !. »

D'Adoua à Socota (chef-lieu du Lasta, à proximité de la frontère du Tigré), il y a environ 250 kilomètres, par des sentiers difficiles qui traversent les montagnes et les lits des torrents allant au Tacazzé?. D'Adoua à Afagol, il y a environ 140 kilomètres, et peut-être 120 d'Afagol à Socota. Ce vaste échiquier m'avait point de communications télégraphiques et l'expédition Waurait pas pu s'arrêter à Socota. Il n’était pas prudent de sortir des anciens États de ras Mangascia, avec des forces insignifiantes, Sans un objectif déterminé, alors que les garnisons laissées en arière devaient veiller à la sécurité des pays conquis, alors que le brigandage levait la tête, alors que le centre de notre défense

1: Télégramme du gouverneur au commandant des troupes, livre vert Amba Alagi, Macallé, xxr11 guater, pages 13 et 14. Annexes n°° 3 et 4 à mon ‘apport. :

| 2: Voir notre carte générale de la colonie de l’Erythrée à la fin de ce vo- ‘Ume,

devait être Adigrat, à 260 kilomètres plus en arrière, c’est-à-dire à une distance bien supérieure à celle qui sépare Adigrat de Mas: saoua. |

Le commandant du Tigré semble s’être senti gêné par ces res= trictions; en même temps, il croyait que son autorité sur les troupes était diminuée, puisqu'il lui était impossible d'assurer différents services, surtout ceux du génie, de l’intendance et des transports. Or, dans une de mes lettres, Je lui avais fait observer cette impossibilité, en le priant de me proposer un système en rapport avec les circonstances.

Le général Arimondi envoya alors, pour la seconde fois (10 no vembre), sa demande de rapatriement. Le moment était critique, et les événements pressaient. Certes, bien qu'il eût entre les mains tout le service d’information de l'Éthiopie, remarquablement organisé par le major Toselli, il ne croyait pas à une prochaine attaque des Tigrins, combinée avec les Amahras, — autrement il n'aurait pas proposé la pointe hardie dans le Lasta, il n'aurait point demandé à abandonner son commandement, il n'aurait pas: enfin autorisé le major Toselli, environ quatre semaines plus tard,

à se rendre au sud d’Amba Alagi, c’est-à-dire au delà du ceros |

déterminé par moi.

Bien que la chose fût désagréable et compromettante, bioll l qu’elle fût intempestive, je crus devoir tailler dans le vif et je télés, graphiai en conséquence (13 novembre 1895) au ministère en disant que de graves raisons conseillaient d'accepter immédiate: | ment la demande de rapatriement qu’adressait le commandant des’,

troupes.

ie

1. Voici le texte du télégramme du 13 novembre 1895, publié dans le livre | | vert, xx11x bis, n° 137 : « Dès le mois de novembre 1894, le général Arimondi |

était décidé à doadon son rapatriement. Il attendit, sur une demande du .

ministre de la guerre. Au mois d'avril, il adressa une demande officielle, à |

d'accord avec lui, je suspendis, d’abord à cause de la situation et de l'offre

que j ‘avais faite de ma démission, puis en raison de mon absence de la Fe ? 1 nie. Actuellement, le général Arimondi renouvelle sa demande. De graves | motifs conseillent de une immédiatement. L'expérience a démontré

qu’en temps de guerre il y aincompatibilité absolue entre le maintien simuls

tané, dans la colonie, du commandant des troupes et du gouverneur ayant | pleins pouvoirs militaires. Comme je ne puis renoncer à de semblables | pouvoirs, je propose que le commandant des troupes (dans le texte on dit |. commandement) soit remplacé par un colonel ou un lieutenant-colonel chef | d'état-major, auquel, en temps ordinaire, on pourrait accorder de larges |

attributions... »

Le même jour, le président du conseil répondait en faisant appel à notre patriotisme à tous les deux et nous demandait de patienter. Je lui répondais le lendemain : « J’obéis à l'appel de Votre Excellence; je continuerai avec la séparation de pouvoirs jusqu'à ce que la situation au sud se soit éclaircie. Maïs il est impossible de maintenir à l'avenir la responsabilité de gouverneur pour les opérations militaires sérieuses, s’il ne peut préparer à l'avance, avec son énergie personnelle, les services et le commandement des troupes, si tout ne concourt pas au but et s’il n'y a pas une unité absolue pour l’action civile, politique et militaire. » Le pré- Sident du conseil me télégraphiait, le 16 novembre, que tous les pouvoirs civils et militaires étaient concentrés dans les mains du gouverneur de l’Érythrée!,

Le germe du désaccord était donc d’abord dans la division des pouvoirs; cette séparation devait avoir nécessairement deux tendances différentes, l’une appuyée sur le ministère des affaires étrangères, et l’autre sur le ministère de la guerre. Mes intentions conciliantes ne suffirent pas, pas plus que les témoignages de respect militaire donnés par le général Arimondi, pas plus que son attitude correcte de subordonné, pas plus que la longue période de temps pendant laquelle nous avions vécu dans un

“change continuel d'idées, rivalisant tous deux pour mieux accomplir le devoir auquel nous avions consacré toutes nos facultés. “Le germe du mal était dans le dualisme : et les efforts de concilia- “tion ne faisaient que le développer, parce que les deux autorités croyaient toujours, au fond du cœur, s'être montrées trop cou- Jantes.

… L'introduction du budget unique, dans les mains du gouverneur responsable, sous la direction du ministère des affaires étrangères (1° juillet 1894), ne fit qu'aggraver la situation au lieu de Vaméliorer, parce qu’elle apportait nécessairement, pour le commandant des troupes, une déminutio capitis. Gelui-ci, en effet, — | Da juste titre de la victoire d’Agordat et de sa nomination au grade supérieur, — aspirait à une autorité plus grande, et, jusqu'à un certain point, cette autorité lui était accordée par

. le décret fondamental qui avait créé le gouvernement civil dans la colonie de l'Érythrée. C’est précisément à ce moment-là que

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