LE SERVICE D'INFORMATION ET LES NÉGOCIATIONS AVEC MACONNEN
Persico à Amba Alagi (16 novembre). — Forces éthiopiennes. — Offres de Mangascia (1° décembre). — Lettres de Maconnen (25 octobre). — Nerazzini m'en télégraphie le résumé, le 25 novembre. — Felter et Nerazzini. — J'accepte une entrevue avec Maconnen (26 novembre). — Instructions à Arimondi et Toselli. — Possibilité de s'entendre. — Maconnen de bonne foi.
Tandis qu’en octobre et novembre je signalais au ministère la gravité de la situation et que j'augmentais — sans y être autorisé — les forces de la colonie, le général Arimondi, conformément aux instructions reçues, après avoir passé plusieurs jours à Antalo, à Afagol et à Macallé, pour tenir le pays en respect, s'installait à Adigrat, d’où il ordonnait des colonnes mobiles et des détachements chargés de réprimer le brigandage et de faire valoir notre autorité. Pendant ce temps, on annonçait avec plus d'insistance la nouvelle de la concentration des Amahras et des Choans, le long de la ligne d'opération la plus généralement suivie, du sud au nord de l’Éthiopie. Ces mouvements avaient été signalés, à Rome, par moi, dans plusieurs télégrammes, à partir du 20 novembre jusqu’au 7 décembre !.
Indépendamment des instructions générales sur le service d'information, je télégraphiais — dès le 9 novembre — au général Arimondi : « Maintenant que plusieurs chefs d'au delà de la
1. Aux ministres de la guerre et des affaires étrangères, livre vert, xxr11 bts, pages 125-135, n°° 141, 145, 149, 151, 152, 154, 156, 157
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frontière sont et se déclarent unis à nous contre un ennemi commun, il faut en profiter, pour leur donner une direction et les unir dans un but commun. Pour arriver à ce résultat, il est bon. d'entretenir des relations assidues et suivies, et même il peut être utile d'envoyer un détachement volant à Amba Alagi, avec un officier adroit et intelligent. Cette mesure pourra déterminer d’autres chefs à prendre parti pour nous; elle servira à prévenir des discordes entre nos partisans ; enfin elle tiendra en respect et surveillera les indécis'. »
Le commandant du Tigré y envoyait alors, le 16 novembre, d’Adigrat, le capitaine Persico, avec sa compagnie d’indigènes réguliers. Le capitaine Persico, autrefois notre agent dans l’Aussa, ainsi qu'il est dit dans le chapitre XIIT, était, sans aucun doute, l’homme le plus indiqué pour cette mission, aussi bien pour sa connaissance des hommes et ses relations avec cheik Thala, auquel il avait inspiré une confiance entière, que pour ses qualités morales de prudence et d’énergie et pour sa familiarité avec la langue arabe et les coutumes du pays.
Amba Alagi (3,013 mètres) a, comme position, une notables importance géographique ; par suite, elle a une importance analogue au point de vue politique et militaire. C’est une localité qui s'élève comme une tour, semblable à une roche, presque à la fronüère de nos possessions méridionales.
Amba Alagi domine à peu près, en son point milieu, le paral= lèle Assab-Metemma (13° nord). Elle indique, dans le sens du méridien, la ligne de partage des eaux entre les torrents qui des=« cendent, à l’ouest, vers le Tacazzé, et ceux qui se précipitent à l’est, dans le désert des Dancalis, en face de la mer Rouge?.
Cette importance d'Amba Alagi s’imposait d'autant plus à nous qu’à ce moment-là degiac Ali, chef d'Enda Mœni, s'était" placé sous nos ordres, et aussi parce que d’Amba Alagi on peut avoir des communications relativement faciles avec les Gallas et avec les musulmans de cheik Thala. Ces derniers s'étaient ouver= tement déclarés pour nous et contre les Abyssiniens, grâce pré cisément à l’œuvre intelligente et assidue du capitaine Persico:
1. Annexes 6, 7 et 8 à mon rapport n° 2 sur Amba Alagi, pages 14 et 15, ivre vert, XXIII gualer.
2. Voir notre carte générale de la colonie à la fin du volume, ainsi que la” carte spéciale d'Amba Alagi à 1/200,000 jointe au chapitre XX.
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Aussi une colonne légère pouvait être très utile au service d’information et de communication, et elle pouvait toujours se retirer à temps sur Macallé et sur Adigrat, où, comme le prescrivaient les directives les plus explicites, devait se grouper la défense.
Le service des renseignements avait été organisé depuis plusieurs mois, c'est-à-dire dès la première occupation d’Adigrat, par le major Toselli. Il avait des ramifications, d’une part vers Pasta et d'autre part chez les Volo Gallas et vers les Dancalis, grâce aux relations directes et indirectes avec Uacscium Buru, autrefois seigneur du Lasta, avec ras Micael et quelques autres chefs moins importants. On cherchait à l’étendre et à Le contrôler, d'abord par les nouvelles qu'envoyaient de l’Aussa le lieutenant Giannini, successeur du capitaine Persico, et de Zeila MM. Felter et Nerazzini; puis par les nouvelles que nous fournissaient l'eccighié Théofilos et nos autres partisans dans le Tigré et dans V'Agamé. Le général Arimondi — avec juste raison — avait laissé ‘out le service d’information, rayonnant autour de Macallé, à habileté et à l'expérience éprouvée du major Toselli. Mais les nouvelles devenaient plus compliquées, plus obscures, plus entortillées et souvent contradictoires, au fur et à mesure qu’augmentaient les forces choannes, sur la ligne d'opération contre nous, entre Borumieda et le lac d’Ascianghi.
Parmi les informateurs, les uns, en général, dépeignaient les Waits non seulement comme leur vive imagination les leur représentait, mais encore de la façon qui répondait le mieux à leur attente, à leurs désirs, au plaisir qu'ils croyaient nous faire en nous les présentant sous une certaine forme. Les autres cher-
chaient à dissimuler les difficultés, soit pour nous amener à |aVancer contre le Sud, soit afin de témoigner leur mépris pour Pennemi. D’autres, espérant pêcher en eau trouble, voulaient | brouiller les cartes. Tous se donnaient l’air d’être bien informés, de dépenser beaucoup d'argent et de courir beaucoup de | dangers à notre service. Il est certain que des informateurs enne-
| mis étaient mêlés aux nôtres; ils disaient la vérité alternativement
à Pennemi et à nous : ou bien, comme c’est naturel, ils nous men-
talent à tous deux.
Il fallait surtout être en garde contre les exagérations; et, malheureusement, tous nous n'avons été que trop sur nos gardes à ce sujet!
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Dès le 8 novembre, je télégraphiais ceci au commandant du, Tigré : « Il importe d’avoir le plus de renseignements possible sur les forces de Ménélick, sur les ressources en vivres que les. divers pays, au delà de la frontière, peuvent offrir à l’ennemi ét. à nous. Les informateurs peuvent recueillir des indices positifs. ces indices nous intéressent plus que d’avoir sur l'esprit publie. des opinions génériques qui peuvent être individuelles. Ce qui. importe, ce sont les faits; car, s'ils sont classés et comparés avec | soin et avec intelligence, s'ils sont confrontés avec des données bien déterminées, ils peuvent faire la lumière. Il faut, autant que. possible, connaître exactement les moyens d'existence des hordes. tigrines, sur le territoire voisin, pendant le mois de novembre écoulé. | |
« Les éventuelles négociations civiles et politiques au sujet de. la présentation ! de Mangascia et les relations avec Ménélik doi=. vent être traitées en langage chiffré et avec le plus grand secret 2.»
En Europe on connaît, par les états-majors, d’une façon très détaillée, les effectifs, l’organisation, les armes, le service des. vivres, les voies ferrées, les communications, les transports, en un mot tout ce qui concerne l’armée ennemie, sa rapidité et sa puissance de concentration, sur un théâtre dont on possède les cartes les plus exactes.
Rien de tout cela pour l’Éthiopie. L'empereur lui-même ignore le chiffre de ses soldats et de ses fusils ; il ignore encore davan= tage, au milieu des vicissitudes et des discordes féodales, quels. sont les ras ou les généraux en qui il peut avoir confiance. Plu= sieurs fois je chargeai nos envoyés et nos représentants de four* nir un tableau approximatif des forces éthiopiennes. Personne;
quelque expert qu’il fût des choses abyssiniennes, quelque dil= gent et avisé qu'il füt, ne put donner des chiffres conformes à la réalité. Les meilleures indications sont encore fournies par le
1. Mangascia venait de me faire savoir qu’il aurait été disposé à se pré senter à moi, à condition de ne pas avoir à obéir à ras Sebath. C'était une, conséquence probable de la tentative que j'avais faite, en avril, par l'inter: médiaire de M. Mercatelli, — tentative dont on parle à la fin du chapitre 1 — et de l’aversion des Tigrins contre les Choans, qui, même amis, auraient affamé le pays.
2. Livre vert, xxirr quater, Amba Alagi-Macallé, annexe 5 à mon rapport | n° 2, page 14. |
mémoire du colonel Piano et du docteur Traversi, qu’ils ont rédigé au retour de leur mission en Abyssinie, le lendemain de leur arrivée en Îtalie.
Certes, ces indications ne pouvaient pas provenir d’une source plus compétente, à cause de leur long séjour en Abyssinie, à cause de leur connaissance des hommes et des choses, à cause de la facilité qu'ils avaient de recueillir des renseignements, à cause de leur coup d'œil et de leur habileté technique. Or, le mémoire Piano-Traversi, de novembre 1894, dans le chapitre relatif à la puissance militaire de l'Éthiopie, avant la guerre (donc avant que le Tigré et l’'Agamé ne fussent dans nos mains), attribue à toute l'Éthiopie un maximum de 82,000 fusils, dont 54,000 à Ménélick et aux chefs sous ses ordres, 10,000 à ras Maconnen, 7,000 à Teclaimanot, regus du Goggiam, 9,000 à ras Mangascia. Il n’y avait pas plus de 5 millions et demi de cartouches, 10,000 ou 12,000 lances destinées à disparaître; la cavalerie galla n'avait que peu de chevaux, qui étaient en mauvais état depuis l’épizootie ; les armes étaient de différents modèles, et ainsi de suite.
1. « En accordant au Goggiam, au Tigré, aux particuliers et aux petits chefs oubliés, un demi-million de cartouches pour eux tous, avec les 5 millions que nous avons libéralement donnés à Ménélick, il y aurait en tout 5,500,000 cartouches en Abyssinie, c’est-à-dire environ 70 cartouches par fusil. L’'Abyssinie se trouve dans cette condition que les fusils font négliger l'emploi de la lance, l’arme indigène par excellence; or les fusils et leurs munitions viennent tous de nos pays. Il est facile d'imaginer ce qui arriverait le jour où l’on empêécherait l'introduction des armes en Éthiopie.
« À une autre époque, on parla beaucoup, en Italie, de la cavalerie galla, mais avec une faible connaissance du sujet. Autrefois, quand les chevaux
abondaient et quand il n’y avait pas beaucoup de fusils, il y avait une espèce
de chevalerie; mais ce mot n'avait pas le même sens que chez nous, où chaque cheyalier combattait pour son compte, à ce que disent les anciennes histoires. Aujourd’hui les armes à feu ont fait presque complètement tomber en désuétude cette facon de combattre; les chevaux sont devenus rares et mauvais depuis l’épizootie.
« D’après tout ce que nous avons dit, on voit donc que la puissance militaire de l’Éthiopie ne peut pas nous épouvanter.
« Si l’on tient compte de l'humeur des chefs, du manque de cartouches, de la facilité avec laquelle les armes se détérjorent en Abyssinie, de la confusion apportée par la variété des modèles, et surtout de ce fait que Ménélick et ses chefs dépendent absolument des Européens pour les armes et pour les munitions, on peut arriver à de consolantes conclusions.
« Pour peu que nous isolions Ménélick, et nous pourrons le faire facilement, comme nous le verrons plus loin, nous provoquerons la ruine de son empire. »
La facon de produire cet isolement est résumée dans le mémoire Piano-
Le capitaine russe Zviaghin, de la mission Léontieff, écrivait en 1895, après son retour à Saint-Pétersbourg : « En temps de
œuerre, l’armée est formée par tous les habitants mâles; il est”
impossible d’en déterminer le nombre, qui est inconnu même aux Abyssiniens. D’après nos informations et celles d’écrivains-étran: gers, ce nombre atteint 200,000 hommes. L'organisation mili-= taire de l’Éthiopie est l’image de son fractionnement et rappelle les armées féodales du moyen âge. » Après avoir parlé de la
mobilisation et du ravitaillement, fait par des razzias, il ajoute
« Le manque de l’idée même du service de l’intendance ne permet à l’armée abyssinienne que d'opérer dans des pays riches et fertiles ; dans les pays inhabités et privés d’eau, les guerriers abyssiniens ne peuvent se maintenir que tant que durent leurs provisions. Ces circonstances rendent difficile la concentration de grandes masses de troupes. »
La dernière campagne a donné tort aux assertions des officiers russes et italiens qui avaient étudié l’armée éthiopienne un peu avant que cette campagne ne commençât. Plus tard, comme c’est naturel, on exagéra les chiffres et la puissance. Mais, même
maintenant, bien que nous ayons affronté, pendant plus de trois. mois, la plus grande partie des troupes d’Ethiopie; bien que les
gouvernement de l’Erythrée ait certainement fait tout le possible pour avoir des chiffres exacts; bien que nos prisonniers et nos envoyés aient tant de fois visité les camps et aient eu des rela-
tions avec les peuplades abyssiniennes les plus diverses, .… nous" croyons que personne ne peut dire avec exactitude combiell l'Éthiopie a armé de soldats contre nous, ni combien elle pour-
rait en mettre en campagne dans une prochaine guerre.
L'on sait {et l'on savait en principe, mais d’une façon géné=|
rale) que l’Éthiopie avait et a 225,000 hommes capables de porter les armes’. Quant à ceux qui ont été amenés dans le Tigré, les recherches les plus récentes et les plus consciencieuses confir-
Traversi par cette phrase : Divide et impera. Du reste, elle a été la devise du gouvernement de l’Érythrée depuis 1890.
Bien avant ma nomination de gouverneur, j'avais cherché à me rendre compte des forces abyssiniennes, comme on peut le lire dans mon livre D4 fronte agli Abissini (En face des Abyssiniens), Rome, 1888.
1. Le “éémte Antonelli calculait, en 1888, que les troupes abyssiniennes s’élevaient à 196,000 hommes, y compris les milices mobiles, les partisans et les volontaires ; 50,000 de ces hommes auraient eu des fusils.
ment les chiffres que j'ai télégraphiés dans le cours de la campagne (1895-1896) : 80,000 fusils, 10,000 lances ou chevaux, — sans compter le contingent de ras Sebath et d’'Agos Tafari, qui sont passés de notre camp au camp ennemi.
Mais la plus grande incertitude, dans le calcul préventif, provient du régime féodal, qui, il y a peu de temps encore, était à son apogée. Maintenant l'autorité se concentre dans les mains de Ménélick, à cause de la haine contre les étrangers qui s’est formée dans les esprits les plus ouverts et a pris, en quelque sorte, la forme d’un sentiment national. Dans la guerre qui allait s’ouvrir, peut-être dans le mois de novembre, peut-être en décembre, qui serait avec nous? qui conserverait la neutralité? qui se mettrait contre nous? Presque tout devait dépendre du premier hasard. Il suffirait que le roi du Goggiam fit une démonstration hostile vers l’Abai oriental; il suffirait d’un commencement d’hostilité entre les chefs d’aventuriers, même d’un ordre inférieur, ou bien encore du succès de Uacscium Buru, dans le Lasta; il suffirait que ras Micael se déclarât franchement neutre et qu’on le soupçonnât de pouvoir se mettre en ligne avec ses anciens coreligionnaires, les musulmans, pour arrêter, dans ces circonstances, le mouvement en avant des Choans.
- À propos de chiffres, dans une lettre du 23 novembre 1895, en m'efforçant de donner au ministère les plus menus détails, j’écrivais ceci : « ILest très difficile, pour ne pas dire impossible, même avec un service d’information diligent, contrôlé, quotidien, triple et quadruple, d’avoir des chiffres approximativement conformes à la vérité, sur les forces choannes et amahras. Elles augmentent ou diminuent, dans les diverses localités, non seulement selon les mouvements, souvent incohérents et imprévus, mais selon les besoins de se procurer des vivres, selon les congés que, d'habitude, on accorde largement aux soldats, selon les permissions qu'ils S'offrent souvent d'eux-mêmes, surtout lorsque, comme dans le cas présent, l'envie de combattre n’est pas grande. Généralement le paysan obéit au chitet du seigneur féodal et du negus, et, après avoir pris son fusil, il court au camp. Mais si les choses traînent en longueur, il abandonne le camp, surtout quand les moissons jaunissent et quand on craint pour les troupeaux et pour la famillet. »