‹ Mémoires d'anthropologie (volume 2)Chapitre 27 sur 69 · MÉMOIRES SUR L HYBRIDITÉ. — INTRODUCTION · texte numérisé non relu

MÉMOIRES SUR L HYBRIDITÉ. — INTRODUCTION

manqué jusqu'alors pour expliquer la divergence des types humains, c'était le temps. Cet élément désormais ne leur faisait plus défaut; mais en même temps ils virent se dresser devant eux le transformisme, qui tirait parti de leurs propres arguments.

La question a donc, complètement changé de face aujourd'hui, mais l'étude do l'hyhridité et particulièrement do l'hybridité eugénêsique, caractérisée par la fécondité illimitée des métis d'espèces, a conservé dans l'histoire naturelle générale toute son. importance, au point de vue de la doctrine si controversée de l'Espèce. C'est ce qui me décide à réimprimer mes Mémoires sur riiybridité. Ces Mémoires ont d'ailleurs un certain intérêt rétrospectif, car ils ont eu l'honneur d'amener la fondation de la Société d'anthropologie, dans des circonstances qu'il n'est peut-être pas inutile de rappeler.

Pendant les v.icances de 1857, voyageant dans le Midi, je m'arrêtai quel- ([ues jours chez mon ami M. Léonce Bergis, propriétaire à Tempe, près Montauban. Il me montra trois animaux qui étaient issus, disait-il, du croisement du lièvre et de la lapine, et qui provenaient des expériences de M. Alfred Roux, d'Angoulème. Ces animaux, que j'ai désignés depuis sous le nom de Uporidts, me parurent effectivement présenter des caractères mixtes, en rapport avec leur origine présumée; mais me méfiant de cette appréciation, et craignant que la bonne foi de M. Bergis eût été surprise, je me rendis à Angoulème ; je visitai l'établissement de M. Roux ; j'étudiai de mon mieux les nombreux métis des divers sangs qu'il me montra, je les comparai attentivement avec leurs parents d'espèce pure, et je demeurai convaincu de la réalité du fait. Plusieurs léporides femelles allaitaient encore leurs petits ; je ne pouvais donc douter de leur fécondité. Mais M. Roux ajoutait que cette fécondité s'était maintenue déjà pendant sept générations, et ici j'étais obligé de m'en rapporter à sa parole.

M. Bergis avait bien voulu me donner un de ses léporides. A mon retour à Paris, vers le milieu d'octobre, je m'empressai de présenter cet animal à la Société de biologie. Ma présentation, je dois l'avouer, n'eut aucun succès. On me rappela que le fait devait paraître invraisemblable, puisqu'il était en contradiction avec la loi de l'espèce, et on en conclut que j'avais dû me tromper dans l'appréciation des caractères mixtes des léporides de M. Roux. Reconnaissant tout le premier que cette détermination difficile exigeait toute la compétence d'un naturaliste expérimenté, je priai mon collègue M. Vulpian, qui était alors aide-naturaliste au Muséum, de soumettre mon léporide à l'examen du professeur Isidore Geoffroy Saintliilaire. L'animal fut, dès le lendemain, installé dans une petite cabane au jardin des Plantes. Quelques jours après, Isidore Geoffroy Saint-Hilairc voulut bien m'assigner un rendez-vous. Le léporide fut mis en présence d'un lièvre et de plusieurs lapins de diverses races, et après un examen approfondi le savant professeur me déclara qu'il le considérait comme un vrai métis d'espèce.

Je ne manquai pas de faire connaître à la Société de biologie le résultat de cet examen. La question de compétence se trouvait ainsi écartée et

l'origine hybride du léporide ne fut plus mise en doute. Mais on fit remarquer que les métis d'espèce étaient toujours stériles ou n'avaient du moins qu'une fécondité très-limitée, — que, puisque les léporides étaient réels, ils ne pouvaient être féconds, que rien, si ce n'est une assertion de M- Roux ne permettait de croire à leur fécondité prétendue, et que ce témoignage, ainsi que je l'avais d'ailleurs reconnu moi-même, n'était pas suffisant.

La question en resta là ; mais, deux mois plus tard, Isidore Geoffroy Saint-Hilaire me fit savoir que le léporide du Muséum, ou plutôt la laporide, car c'était une femelle, avait été fécondée par un lapin et avait mis au monde une portée de petits. Je communiquai naturellement le fait à la Société de biologie, en faisant remarquer que la fécondité d'un croisement de retour ne constituait pas une preuve décisive, mais que c'était du moins un commencement de preuve, et que l'assertion de M. Roux acquérait par là quelque probabilité. Ce jour-là il n'y eut pas de discussion, mais au sortir de la séance un collègue éminent, que je demande la permission de ne pas nomm.er, me dit : La fécondité des léporides paraît maintenant assez probable; si elle se confirme, il faudra en conclure que le lièvre et le lapin sont de la même espèce.

Cette conversation me remplit d'étonnement : jusqu'alors, occupé d'autres travaux, je n'avais étudié que superficiellement la question de l'espèce; je connaissais les principales définitions de l'espèce, et notamment la définition physiologique tirée de l'étude des croisements; et, ayant suivi à la Faculté de médecine les leçons polygénistes du professeur Bérard aîné, je n'ignorais pas que cette dernière définition était chère aux monogénistes ; mais ce que je ne savais pas, c'est qu'elle fût passée à l'état de dogme et que tout dût plier sous elle, jusqu'à l'évidence même, car est-il rien de plus évident que la différence spécifique du lièvre et du lapin ?

Je fus ainsi conduit à accorder à la question de l'espèce plus d'attention que je ne l'avais fait jusque-là, et à étudier particulièrement les faits d'hybridité animale déjà consignés en assez grand nombre dans la science. J'eus bientôt assez de matériaux pour entreprendre la rédaction de mes Mémoires sur Vhybridité, que je présentai naturellement à la Société de biologie, et dont je commençai la lecture au mois de mai 1858. Cette lecture se prolongea pendant trois séances, mais le président de la Société, M. Rayer, homme plein de prudence et de diplomatie, éprouvait un embarras voisin du malaise ; ce qui le préoccupait, ce n'était pas le côté scientifique de la question; il reconnaissait d'ailleurs que le sujet rentrait complètement dans le programme de la biologie, mais il craignait que la discussion d'un sujet aussi dangereux ne suscitât à l'extérieur des embarras à la Société. Le voyant si malheureux, je lui ofl'ris d'en rester là, et de retirer mon manuscrit déjà lu, pour le publier ailleurs. 11 accepta ma proposition avec reconnaissance. Ce fut ainsi que mon travail sur l'hybridité fut publié, à partir du mois de juillet 'J8S8, dans les numéros trimestriels du Journal de physiologie de Brown-Séquard, et, pour dissiper tout à fait les

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inquiétudes du président, je n'annonçai même pas que la première partie de ce travail avait été lue à la Société de biologie.

Cela surprit quelques-uns de mes collègues. Ils trouvaient que j'avais cédé trop facilement à des scrupules exagérés, et regrettaient que le sujet que j'avais abordé ne pût se dérouler devant une société savante. Je partageais ce regret; mais la Société ethnologique, à laquelle j'aurais pu m'adresser dix ans plus tôt, ne tenait plus de séances depuis 1848, et j'avais promis au président de la Société de biologie de ne plus troubler son repos. Il fallait donc renoncer à la discussion de tout ce qui pouvait se rattacher à l'étude du genre humain, ou fonder une nouvelle société où cette étude pourrait se poursuivre librement.

Ce fut ce dernier avis qui prévalut, et il fut convenu qu'à la rentrée (nous étions alors au mois de juillet) nous aviserions aux moyens de constituer une société consacrée à l'étude de Tliomme et des races humaines.

Notre première réunion eut lieu au mois de novembre 1858. Nous étions six seulement, et je me plais à nommer les cinq membres de la Société de biologie qui prirent part avec moi à cette réunion, c'étaient MM. Brown- Séquard, Godard, Follin, Robin et Verneuil. Nous pûmes aisément tracer le programme de la nouvelle société, et même lui donner par anticipation le nom de Société d'anthropoiogie; mais les difficultés commencèrent lorsque nous cherchâmes à obtenir des adhésions, car, à l'âge où nous étions alors, on a peu d'influence ; au bout de six mois le chiffre de vingt membres fondateurs que nous avions d'abord jugé nécessaire n'était pas encore atteint; et nous n'étions que dix-neuf lorsque nous ouvrîmes notre première séance, le 19 mai 1839, dans le local de la Société de biologie.

Quatre ans plus tard, la Société, déjà prospère, décida, à la suite d'un rapport de M. Daily, que je serais invité à réimprimer dans ses Mémoires mes Mémoires sur Vhybridité (1). Quelque flatteuse que fût pour moi cette invitation, je ne crus pas devoir m y rendre. Je pensai que la Société ne devait admettre dans ses Mémoires que les travaux qui avaient pu être soumis dans son sein à une discussion contradictoire, surtout lorsqu'il s'agissait d'un sujet aussi controversé que celui-là. Mais je promis de ne pas perdre de vue la réimpression de ces Mémoires, et ils trouvent naturellement leur place dans le volume que je publie aujourd'hui.

(Mai 1877.)

(1) Mémoires de la Société d'anthropologie, t. II, partie historique, p. lxii. Rapport de MM. Lagneau, Alfred Martin et Daily, lu dans la séance du 2 juillet 1863.

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