AUX MÉMOIRES SUR UHYBRIDITÉ
Dans l'avant-propos placé en tête du premier volume de mes Mémoires d'anthropologie, les éditeurs ont annoncé que ces Mémoires seraient réimprimés sans addition ni chanjiçement, quoique beaucoup d'entre eux datent d'une époque assez ancienne, eu égard à la marche rapide des progrès de l'anthropologie. Ils ont donc prié le lecteur de se reporter avant tout aux dates indiquées sous les titres des divers mémoires, et de vouloir bien tenir compte de l'état de la science au moment où ils ont été publiés pour la première fois.
J'éprouve le besoin de reproduire cet avis en tête de la présente édition de mes Mémoires sur Vhyhridilé. Ils ont été écrits il y a près de vingt ans, avant la fondation de la Société d'anthropologie, à l'époque où la science de l'homme s'appelait encore l'ethnologie, où elle ne comprenait effectivement que l'ethnologie, c'est-à-dire l'étude des races humaines, et où elle ne soulevait qu'une seule question générale, qu'une seule discussion de doctrine, celle du polygénisme ou du raonogénisme. Cette controverse était en quelque sorte l'alpha et l'oméga de l'ethnologie; elle était à la fois le point de départ et le point de mire de presque toutes les recherches; la plu[iart des faits particuliers venaient y aboutir, et les ouvrages que l'on publiait alors n'étaient le plus souvent que des plaidoyers pour ou contre. Au plaidoyer monogéniste de Prichard, en cinq volumes, l'Ecole américaine opposait un plaidoyer polygéniste presque aussi étendu, quoique condensé en deux gros volumes par une typographie serrée. Mes mémoires sur l'hybridité furent aussi un plaidoyer polygéniste.
Parmi les faits sur lesquels roulaient les discussions des deux doctrines adverses, il en était un très-grand nombre qui ne se prêtaient pas à une constatation directe, et qui dès lors laissaient le champ libre à l'interprétation. Tels étaient, par exemple, ceux qui concernaient l'intluence modilicatrice des milieux, influence que la plupart des polygénistes ne niaient pas d'une manière absolue, mais dont les effets, suivant eux, n'avaient pu aller jusqu'à produire les grandes divergences des races humaines. Les monogénistes pensaient, au contraire, que cette influence, quoique trèslente et très-faible dans un temps donné, avait pu, par la suite des siècles, T. m. 21
faire sortir d'une souche unique tous les rameaux actuels. Les premiers invoquaient, à l'appui de la permanence des races, l'identité des types figurés sur les antiques monuments de l'Egypte, et de ceux qui existent encore aujourd'hui; les autres répondaient que ces types avaient pu devenir distincts pendant les siècles qui avaient précédé la civilisation égyptienne, et quoique la chronologie peu élastique qui régnait alors fût assez gênante pour eux, leurs adversaires, qui n'acceptaient pas cette chronologie, ne pouvaient réfuter cette partie de leur argumentation.
Mais, à côté de ces controverses sur des faits qui se perdaient plus ou moins dans le passé et qui échappaient au contrôle de l'observation directe, il y en avait une qui se rapportait à des faits actuels, spontanés ou expérimentaux, et qui pouvait, par conséquent, aboutir à une solution positive. C'était celle qui concernait la fécondité des croisements, considérée comme critérium de l'espèce. La fécondité continue des métis humaine, opposée à la stérilité ou à la fécondité incomplète des métis d'espèces, constituait, ' aux yeux des monogénistes, un argument décisif en faveur de l'unité de l'espèce humaine, car ici ils pouvaient invoquer un principe général admis par un grand nombre de naturalistes. Cet argument faisait donc une grande impression sur les esprits; c'était celui auquel, dans les deux camps, on accordait le plus d'importance, et c'était autour de lui que venaient se grouper tous les autres. Mais il restait à savoir si la définition physiologique de l'espèce était bien l'expression de la réalité, et si le service qu'elle rendait à la cause monogéniste n'avait pas contribué à la faire admettre avec trop de facilité. Ce fut la question (pie j'aburdai dans mes Mémoires sur l'hybridilc.
Ces mémoires se ressentent des préoccupations exclusives du moment où ils ont été écrits. Us reporteront le lecteur à la fin d'une période .où l'ethnologie s'était presque entièrement concentrée dans une seule discussion. Mais pendant qu'ils paraissaient dans les numéros successifs d'un journal trimestriel, la fondation de la Société d'anthropologie (1859) marquait le début d'une nouvelle phase dans l'évolution de la science de l'homme. En prenant le nom d'anthropologie, en ajoutant à l'étude des races humaines, qui constituait tout le programme de l'ethnologie, celle du genre humain considéré dans son ensemble et dans ses rapports avec le reste de la nature , cette science vit aussitôt surgir, dans son domaine agrandi, un grand nombre de questions générales, qui suscitèrent de toutes parts d'innombrables recherciies et des discussions d'un ordre tout nouveau.
Au milieu de ces grandes questions, celle du monogénisme et du polygénisme perdit une grande partie de son importance. Elle cessa d'être l'unique objectif de la science. Une autre doctrine plus générale, où le monogénisme ne figurait plus que comme un cas particulier de l'évolution organique, passionnait maintenant les esprits. D'ailleurs la découverte ou plutôt la démonstration de l'antiquité de l'homme avait sinon supprimé, du moins singulièrement affaibli le principal argument du polygénisme. Les monogénistes tout d'abord se sentirent plus à l'aise ; ce qui leur avait