DEUXIÈME PARTIE
DE L HYBRIDITE ANIMALE.
[Journal de la physiologie de l'homme et des animaux, dirigé par Urowii-Séquard, t. II, n» 2, avril 1859, p. 21S--250, et n» ô, juillet 1859, p. 545-590.;
§ I. Des caractères, des conditions et des degi'és de Vhybridité.
L'hybridité est le croisement des espèces, mais cette définition ne serait régulière que s'il était possible de faire reposer la distinction des espèces sur des caractères anatomiques précis, invariables et inaltérables ; je crois avoir montré, dans les premières pages de mon travail, combien la science est loin d'avoir atteint ce but, vainement poursuivi par les naturalistes, et destiné peut-être à échapper éternellement à leurs efforts. Quant au caractère physiologique adopté depuis Buffon par la plupart des auteurs, et tiré précisément de l'étude de l'hybridité, c'est une de ces conceptions paradoxales qu'enfante la science aux abois lorsqu'elle se trouve aux prises avec les dogmes. Faire de Thybridité la pierre de touche des espèces, et des espèces la pierre de touche de l'hybridité, n'est-ce pas tourner dans un cercle vicieux ?
Je suis loin de vouloir dire par là que l'hybridité, convenablement étudiée, ne puisse jeter aucun jour sur la question des espèces. Son rôle, si je puis ainsi m'exprimer, est plutôt négatif qu'affirmatif. Les résultats qu'elle donne suffisent, lorsqu'ils sont négatifs, pour établir des distinctions radicales, mais lorsqu'ils sont positifs ils ne sulfîsent pas pour légitimer la réunion de deux espèces en une seule.
En effet, si deux êtres ne peuvent pas se croiser, ou si leurs produits ne jouissent que d'une fécondité incomplète, il est per-
mis d'affirmer que ces êtres ne sont pas de la même espèce (1). L'étude de l'hybridité fournit ici un caractère distinctif irrécusable, car une collection d'individus privés de la faculté de se reproduire indéfiniment n'aurait qu'une existence passagère; il est bien clair que de pareilles espèces, s'il y en avait jamais eu, auraient dû nécessairement s'éteindre au bout de quelques générations et qu'elles ne seraient pas parvenues jusqu'à nous.
Mais lorsque les hybrides sont doués d'une fécondité suffisante pour donner naissance à une série de générations ultérieures, à une race mixte intermédiaire entre les deux races mères, est-on autorisé pour cela à affirmer que celles-ci ne sont que des variétés d'une même espèce? A-t-on le droit de dire qu'elles descendent soit d'une souche commune, soit d'une collection d'individus parfaitement semblables entre eux? En aucune façon. La seule conclusion qu'on puisse tirer de ces faits est que les deux races, considérées sous le point de vue des fonctions génitales, ont un caractère commun. Or, un seul caractère commun ne suffît pas pour identifier deux espèces, et, quelque important que puisse être celui-là, il ne saurait avoir la prétention d'annuler tous les autres. Supposons, par exemple, que la semence du chien ait la propriété de féconder parfaitement les ovules de la sarigue; oserait-on, d'après cette analogie fonctionnelle, ranger dans la même espèce deux animaux aussi différents ? Il est évident que les esprits les plus systématiques reculeraient devant une pareille conclusion. Mais, dira quelqu'un, vous choisissez un exemple impossible. C'est précisément parce que je le crois impossible que je l'ai choisi: j'ai pris une supposition extrême comme on le fait dans toutes les réductions à l'absurde. J'ai voulu simplement faire sentir que, s'il se présentait un cas où l'analogie fonctionnelle démontrée par la fécondité des croisements coïncidât avec une différence d'organisation démontrée par l'évidence, il faudrait bien se résigner à abandonner comme trompeur un principe de zootaxie reconnu contraire aux divisions établies par la nature.
Ainsi, d'une part, l'hybridité stérile ou incomplètement fé-
(t) 11 est bien entendu que nous faisons abstraclion ici des conditions accidentelles de stérilité absolue ou relative qui se présentent chez un certain nombre d'Individus dans les espèces les plus pures, et qui sont propres à ces individus.
conde permet d'affirmer que les deux races ne sont pas de la même espèce.
D'une autre part, l'hybridité la plus féconde ne permet de réunir les deux races en une seule espèce qu'autant que l'ensemble de leurs caractères physiques confirme ce rapprochement.
Telle est la signification des phénomènes de l'hybridité et le rôle qu'ils doivent jouer dans la classification des espèces. S'il a plu à la nature de donner à des êtres, divers d'ailleurs par leur organisation et par leur origine, la faculté de se féconder mutuellement, ou s'il lui a plu de la leur refuser, c'est une question qu'il est impossible de résoudre à priori par des considérations théoriques, et à laquelle l'expérience seule est capable de répondre. La constitution anatomique, la composition chimique, la couleur, l'odeur et les autres qualités du liquide fécondant sont souvent tout à fait les mêmes chez des animaux appartenant manifestement à des espèces, à des genres, et même à des ordres différents. Quel est le micrographe qui oserait essayer de classer les animaux d'après la seule inspection de leurs spermatozoaires? C'est à peine si, dans toute la série des mammifères, on pourrait établir cinq ou six groupes basés sur la forme, le volume et l'aspect des animalcules auxquels le sperme doit sa propriété fécondante, et ces groupes factices ne correspondraient nullement aux divisions naturelles. La théorie et le raisonnement n'ont donc rien à faire ici. Celui qui, comparant les semences de deux animaux, et ne trouvant entre elles aucune différence appréciable, en conclurait que ces deux animaux sont de la même espèce, que chacun d'eux peut féconder la femelle de l'autre, et que leurs spermes, semblables quant aux caractères physiques, jouissent des mêmes propriétés, celui-là commettrait sans doute une grave erreur de jugement, parce qu'on ne peut pas conclure avec certitude de l'identité des qualités extérieures appréciables à l'identité des qualités vitales. Mais celui qui, dans les mêmes circonstances, émettrait une opinion inverse, et soutiendrait que deux spermes anatomiquementet chimiquement semblables ne peuvent pas être semblables également par leurs propriétés, raisonnerait bien plus mal encore. S'il fallait comparer, au point de vue de la logique pure, ces deux raisonnements opposés, le
premier paraîtrait à coup sûr moins imprudent que le second ; mais ils ne sont valables ni l'un ni l'autre, et la seule chose qu'on puisse dire à priori, c'est qu'il n'y a aucune raison théorique pour rejeter la possibilité du croisement des espèces, et pour faire de cette négation la base d'un système.
J'ai dû prouver, contrairement à l'assertion de Buffon, trop légèrement acceptée par ses successeurs, que l'idée du mélange, même illimité, des espèces n'est pas en opposition avec les notions acquises sur les phénomènes essentiels de la génération. Si la possibilité de ce mélange venait à être démontrée, il n'y aurait rien à ajouter aux principes généraux de l'embryogénie; il n'y aurait rien à en retrancher. La fécondité des hybrides ne nous étonnerait ni plus ni moins que celle des individus de race pure, et nous ne les comprendrions ni mieux ni plus mal l'une que l'autre. Voilà pour le point de doctrine dont on a fait une question préalable, lorsqu'il aurait fallu le réserver pour la fin.
Au lieu de commencer par la recherche du fait, on a commencé par la construction d'une théorie. On a dit à la nature : « Tu iras jusque-là, tu n'iras pas plus loin ! » — Puis, quand les faits sont venus, il a fallu les torturer et les mutiler pour les faire entrer dans le lit de Procuste. Or, je ne puis me dissimuler que la plupart de ceux qui liront les pages suivantes ont été sans doute, comme moi, élevés dans cette croyance que le croisement durable des espèces est contraire aux lois de la physiologie. J'ai dû, par conséquent, avant toute chose, pour rendre à leur jugement toute sa liberté, leur dévoiler la fausseté d'un préjugé qui s'oppose à la saine appréciation des faits.
Abordons maintenant l'étude de l'hybridilé, et d'abord établissons quelques divisions, et définissons quelques mots dont nous aurons besoin de nous servir.
Sous le rapport des conditions au milieu desquelles elle se produit, l'hybridilé peut être naturelle ou provoquée. La première est le croisement spontané des espèces libres ou sauvages. La seconde est le croisement obtenu par la volonté de l'homme, et à la faveur de la domesticité ou de la captivité, entre des espèces qui, livrées à leurs goûts et à leurs instincts naturels, refuseraient de s'accoupler. Nous apprécierons plus loin l'in-
fluence de ces conditions factices sur la production de l'hybridité. On peut ranger dans une troisième division, sous le titre d'hybriditc artificielle^ celle qu'on obtient en transportant la semence du mâle sur les parties sexuelles de la femelle d'une autre espèce, suivant les procédés connus de la fécondation artificielle. Tous les exemples d'hybridité artificielle connus jusqu'à ce jour sont tirés du règne végétal. On n'a pas encore fait les expériences nécessaires pour savoir si la fécondation artificielle pourrait produire de semblables résultats dans les espèces animales qu'une répulsion invincible empêche de s'accoupler. Je ne serais point étonné que ces expériences fussent quelquefois couronnées de succès; mais je me garde bien de rien affirmer à cet égard. Je laisserai donc de côté, jusqu'à nouvel ordre, l'hybridité animale artificielle. Je ne m'occuperai que de celle qui est la conséquence de l'accouplement.
Cela posé, pour que deux espèces puissent produire des hybrides, il faut qu'elles réunissent deux conditions : il faut d'abord qu'elles consentent à s'accoupler, et ensuite qu'elles soient capables de se féconder. Ces deux conditions, que nous examinerons successivement, sont loin d'être inséparables : la première peut très-bien exister sans la seconde, et on découvrira peut-être plus tard que la seconde existe quelquefois sans la première.
Les animaux qui vivent en pleine liberté et n'obéissent qu'à leurs instincts naturels recherchent ordinairement dans leurs amours les êtres qui leur sont tout à fait semblables, et se marient presque toujours dans leur propre espèce. Toutefois, lorsque le sens génital les presse, ils s'accouplent quelquefois avec des animaux d'une autre espèce, surtout lorsque celle-ci est zoologiquement très-voisine de la leur. Sous ce rapport, les mâles sont en général moins difficiles dans leur choix que les femelles, mais je ne prétends certes pas que cette règle soit sans exception.
Jusqu'à quelle limite, jusqu'à quelle distance zoologique s'étend la possibilité de ces unions hétérogènes? C'est ce qu'il est très-difficile de dire, attendu que la plupart des animaux sauvages fuient les regards de l'homme. Il est permis de croire néanmoins que les animaux d'espèces très-différentes ne s'ac-
couplent pas en état de liberté, ou ne le font du moins que fort exceptionnellement.
Mais il n'en est plus de même chez ceux dont la domination de l'homme a modifié les instincts et le genre de vie. La domesticité, l'alimentation abondante, le repos régulier, la captivité et l'oisiveté, mauvaise conseillère, développent d'une manière extraordinaire la salacité de beaucoup d'animaux (1), les rendent moins scrupuleux dans le choix de leurs amours, et cette lubricité factice va souvent jusqu'à la dépravation la plus excentrique. En voici quelques exemples dont l'authenticité ne peut être mise en doute. Nous donnerons la parole à Buffon : « Rien, dit ce grand écrivain, ne paraît plus éloigné de l'aimable caractère du chien que le gros instinct brut du cochon, et la forme du corps dans ces animaux est aussi différente que leur naturel ; cependant j'ai vu deux exemples d'un amour violent entre le chien et la truie. Cette année même (1774), dans le courant de l'été, un chien épagneul de la plus grande taille, voisin de l'habitation d'une truie en chaleur, parut la prendre en grande passion ; on les enferma ensemble pendant plusieurs jours, et tous les domestiques de la maison furent témoins de l'ardeur mutuelle de ces deux animaux. Le chien fit même des efforts prodigieux et très-réitérés pour s'accoupler avec la truie, mais la disconvenance dans les parties de la génération empêcha leur union. » Après avoir sommairement mentionné un autre fait semblable au précédent, Buffon raconte encore qu'en 1767, dans sa terre de Buffon, un taureau s'enflamma pour la jument du meunier. « Ils prirent tant de passion l'un pour l'autre que, dans tous les temps où la jument était en chaleur, le taureau ne manquait jamais de la couvrir trois ou quatre fois par jour dès qu'il se trouvait en liberté. Ces accouplements, réitérés nombre de fois pendant plusieurs années (oii la fidélité va-t-elle se nicher!), donnaient au meunier de grandes espérances d'en voir le produit. Cependant il n'en est jamais rien résulté (2). » Réaumur
(1) Il y a pourtant, quelques animaux qui, dans l'état de domesticité, refusent de s'accoupler même avec leur femelle. L'éléphant est de ce nombre. On ne cite qu'un très-petit nombre d'exemples de fécondité chez l'élépliant domestique.
(2) Uuft'on, Des mulets (Supplément de la négé,iéralioa des animaux) dans le tome III des Suppléments, p. 55 et 57. Paris, 177G. In 4°, édil. de Tlmpriraerie
DE LHYBRIDITÉ A.MMÂLE. AIT
a décrit dans un style fort pittoresque les amours bien plus étranges encore d'une poule et d'un lapin, et les procédés, aussi ingénieux qu'efficaces, qu'ils imaginèrent pour assouvir leur passion (1). Le même auteur a assisté plus d'une fois aux faits et gestes d'une cane qui se prostituait avec tous les coqs de l'endroit pendant que son canard était à la promenade (2). Cet accouplement du coq et de la cane est loin d'être rare; on l'observe dans beaucoup de basses-cours. M. Fouquier, inspecteur des domaines de l'État, a vu de ses propres yeux à Écoville (Calvados), dans une ferme appartenant à M. Calenge, un chien de moyenne taille prendre pour maîtresse une oie de Guinée à qui cette union excentrique ne déplaisait nullement (3). Une perruche de la volière de M. Delon, bien que mariée à un mâle de son espèce, s'éprit d'une singulière passion pour un serin des Canaries, et commit avec lui de nombreux adultères (4). Disons
royale. C'est celte édition que je citerai toujours quand il n'y aura pas nécessité de recourir aux autres.
(1) Réaumur, A't de faire éclore et d'élever en toute saison des oiseaux domestiques. Paris, 1749. In-12, 4^ mémoire, t. II, p. 511-324. Ce fut l'abbé Fontenu qui découvrit celte union scandaleuse el qui procura à Réaumur le plaisir d'en être témoin, Ua autre abbé, l'abbé Dicquemare, décrivit plus tard dans le journal de l'abbé Rozier les amours d'un lapin et d'une femelle de pigeon. Celle-ci, au dire de l'observateur, pondit un œuf d'oii sortit un oiseau couvert de poils, incapable de voler et mangeant du son avec son père le lapin 11! L'abbé Dicquemare ne manquait pas de crédulité : il parle, dans son article, des métis du chat et du lapin, de ceux du chat el du rat, etc. {Journal de physique et d'histoire naturelle de l'abbé Rozier. Paris, 1774. Jn-4o, p. 212). Les abbés du dernier si'ecle aimaient beaucoup le chapitre de la génération. Nous citerons plus loin les expériences de l'abbé Gaglieri, contrôlées par l'abbé Amoretli.
(2) Réaumur, loc. cit., p. 509.
(.3) Communication orale.
(4) Pendant la durée de ses amours avec le serin, la perruche commença à pondre. Parmi ses œufs, on en vit un différent des autres et présentant quelque ressemblance avec les œufs des serines. De cet œuf sortit un oiseau étrange, ayant le bec cl la tête de la m'ere, le corps couvert de plumes jaunes, la queue jaune el tres-courle comme celle du serin, les trois doigts dirigés en avant, le pouce seul dirigé en arriére, comme chez le serin. L'animal a vécu deux ans et demi, il ne s'est pas accouplé ; ses ailes sont restées si courtes, qu'il n"a jamais pu voler. M. Delon montra ce prodige à beaucoup de personnes dignes de foi, parmi lesquelles je citerai mon coll'egue et ami M. Moissenet, médecin de l'hôpital Lariboisiere. Quoique convaincu d'avance qu'il s'agissait d'un monstre et non d'un métis, 'je demandai à voir cette bête curieuse. Mais pendant que je m'y préparais, une belette s'introduisit dans la volière, elle prétendu métis de la perruche et du serin fut au rombre des victimes. La perruche en question était de l'espèce psitlanis pji'rhrlhis.
enfin, à la honte du genre humain, que rabomination delà bestiahté, rare, mais non sans exemple aujourd'hui, avait pris autrefois de telles proportions dans l'Orient, que les Juifs durent la réprimer par une loi spéciale (1). En voilà bien assez sur ce chapitre scandaleux.
Toutes ces unions contre nature sont stériles, et c'est précisément parce qu'elles sont stériles que nous disons qu'elles sont contre nature. Mais certaines alliances qui répugnent aux animaux libres, et qui ne s'obtiennent que dans l'état de domesticité ou d'esclavage, donnent naissance à des hybrides qui peuvent même être féconds. C'est ainsi que l'homme est parvenu à produire des espèces croisées plus ou moins fixes et plus ou moins durables qui, sans lui, n'auraient jamais vu le jour. C'est ainsi en particulier que M. Roux, d'Angoulême, a pu croiser le sang du lièvre avec celui de la lapine. Chose bien digne de remarque, ce ne sont pas toujours les espèces les plus faciles à marier qui donnent les métis les plus féconds. Ceci nous amène h étudier la seconde condition de l'hybridité.
On vient de voir que toutes les espèces susceptibles de s'accoupler ne sont pas susceptibles de procréer ensemble. Le croisement ne s'effectue, et l'hybridité n'existe que lorsque la constitution réciproque de la semence et des ovules est assez analogue dans les deux espèces pour permettre la fécondation. Si le lecteur veut me pardonner un néologisme que je crois utile, je désignerai cette analogie fonctionnelle sous le nom d'homœogénésie, qui exprime une similitude dans les fonctions de la reproduction. Similitude, ici, ne veut pas dire identité, et on va voir en effet qu'il y a des degrés très-divers d'homœogénésie.
Lorsque le mâle de l'espèce A peut engendrer avec la femelle de l'espèce B, le croisement inverse, entre le mâle B et la femelle A, s'opère ordinairement avec une égale facilité. Dans les cas de ce genre nous dirons que l'hybridité est bilatérale. Mais il arrive quelquefois que, le mâle A pouvant féconder sans diffî-
(I) Lévilique, chap. XVIII, v. 23. « Vous ne vous approcherez d aucune bêle, el vous ne vous souillerei point avec elle. La femme ne se prosliluera point aussi en celte manière avec une bête, parce que c'est un crime... » V. '29 : « Quiconque aura commis quelqu'une de ces abominations périra du milieu du peuple. » [Trad. de Sacy.)
culte la femelle B, le raâle B ne peut féconder la femelle A : c'est ce que nous appellerons l'hybridité unilatérale. Les deux espèces des moutons et des chèvres domestiques qui appartiennent, comme on sait, à des genres différents, nous en offrent un exemple. '( Nous avons reconnu par expérience, dit Buffon, que le bouc (mâle de la chèvre) produit aisément avec la brebis, mais que le bélier (mâle de la brebis) ne produit point avec la chèvre (1). » L'hybridité unilatérale absolue est assez rare, et l'hybridité bilatérale absolue, impliquant une aptitude eya/c aux croisements réciproques, n'est pas beaucoup plus commune. Il arrive très-souvent que les deux croisements sont possibles, mais que Tun est plus facile et plus productif que l'autre. Par exemple, le mulet, fils .de l'âne et de la jument, s'obtient plus sûrement que le bardeau, métis du cheval' et de l'ânesse, et le premier de ces hybrides est un peu moins imparfait que le second. L'homœogénésie paraît donc plus prononcée entre les parents du mulet qu'entre ceux du bardeau. Néanmoins, la différence n'étant pas très-grande, nous rangerons l'hybridité des chevaux et des ânes dans la catégorie de l'hybridité bilatérale. Nous rangerons de même dans la catégorie de l'hybridité unilatérale les cas oii l'un des croisements réussit habituellement, et oii cependant le croisem.ent inverse ne réussit que par exception. Ainsi quand même, en multipliant les expériences, on obtiendrait de loin en loiu un chétif produit de la chèvre et du bélier, nous n'en continuerions pas moins à citer l'exemple des espèces caprine et ovine comme un exemple d'hybriditc unilatérale. On ne doit -pas s'attendre à trouver dans la classification des hvbrides plus de rigueur que dans la classification des espèces proprement dites. Là, comme partout, la nature procède par gradation, et les divisions que nous pouvons établir ont rarement des limites absolument fixes.
Lorsque l'étude de l'hybridité sera plus avancée, lorsque des expériences nombreuses, variées et scientifiques, auront multiplié les faits et substitué des documents précis, des observations com])lètes aux renseignements insuffisants que nous possédons aujourd'hui, la physiologie découvrira peut-être l'explication de
(1) Buffon, Quadrupèdes, art. Monrr.os. Édil. citée, f. XI. p. 563. 1754, in-4o.
cette variété singulière d'iiomœogénésie qui produit l'hybridité unilatérale, et j'entrevois déjà plusieurs questions qui pourront trouver leur solution dans l'analyse de ce cas particulier. Il y aura lieu de chercher si l'hybridité unilatérale résulte d'une homœogénésie partielle limitée soit à la similitude des semences, soit à la similitude des ovules, ou si elle est en rapport avec le degré de fécondité relative des mâles et des femelles de chaque espèce, ou si elle dépend de la position hiérarchique que les deux espèces occupent dans la série animale. Repeindre à ces questions serait faire un pas vers la solution d'un problème plus général relatif à la spécificité du sperme, à celle des ovules et à la part d'influence qui revient à chaque sexe dans la fécondation ordinaire. Mais c'est le secret de Tavenir.
Les chèvres et les moutons appartenant à des espèces plus éloignées que ne le sont ordinairement celles qui peuvent se croiser, on pourrait être tenté de considérer l'hybridité unilatérale comme le degré le plus inférieur de l'hybridité, comme l'expression d'une homœogénésie réduite au minimum et audessous de laquelle il n'y a plus que des accouplements absolument et constamment stériles. Cette appréciation serait pourtant tout à fait erronée. Le croisement du bouc et de la brebis donne des résultats qui dénotent au contraire une homœogénésie très-prononcée. La semence du bouc s'adapte si bien à l'ovule de la brebis, que ces deux animaux, quoique différents d'espèce et de genre, produisent ensemble un agneau couvert de poils et capable de se reproduire. « Ce n'est point un mulet stérile, dit Buffon, c'est un métis qui remonte à l'espèce originaire, et qui paraît indiquer que nos chèvres et nos moutons ont quelque chose de commun dans leur origine (1). » Pour que Buffon en ait été réduit à écrire celte phrase compromettante, et à prouver ensuite, en trois ou quatre pages plus éloquentes que vraies, que toutes les espècees de chèvres et toutes les espèces de moutons ont pu sortir de la même souche, il faut que ses expériences lui aient démontré sans réplique la grande fécondité des métis du bouc et de la brebis. Nous pouvons donc tenir pour certain que l'hybridité unilatérale est quelquefois
{\) Buffon. Edit. cilée, art. Mouflon, t, XF. p, ôr," (I7rj4, in-4«).
plus parfaite que l'hybridité bilatérale, puisque beaucoup d'espèces, capables de se féconder réciproquement, ne donnent que des mulets peu ou point fertiles. ■
L'exemple qui précède prouve en même temps que le degré de perfection des hybrides ne dépend pas du degré de proximité des espèces. L'homœogénésie elle-même, qu'elle soit unilatérale ou bilatérale, est tellement peu en rapport avec les caractères génériques ou spécifiques, que rien ne permet de deviner avec certitude si deux espèces sont ou non capables de se croiser. L'expérience seule en décide, et jusque-là on ne peut faire que des' suppositions plus ou moins probables; à plus forte raison est -il impossible de déterminer à priori si le produit d'un croisement sera stérile ou fécond. Cuvier reconnaît qu'il'y a infiniment plus de ressemblance entre les ânes et les chevaux, qu'entre les barbets et les lévriers; et pourtant ces deux dernières espèces produisent des métis féconds, tandis que les deux premières n'engendrent que des hybrides à peu près stériles. La seule chose qu'on puisse dire, c'est que les chances de l'hybridité diminuent ordinairement à mesure qu'on met en présence deux espèces plus dissemblables, et réciproquement ; on peut ajouter que l'homœogénésie s'étend rarement au-delà des limites qui séparent les genres ; qu'enfin étant données deux espèces très-voisines, il est probable qu'elles pourront se croiser. Voilà tout ce que les faits connus jusqu'à ce jour permettent de formuler. Aucune conclusion plus générale, aucun principe de zootaxie ne peut ressortir de l'étude de l'hybridité, et pour surcroît de preuve je ne puis faire mieux que de citer un passage des Études de M. Flourens sur les travaux de Cùvier.
M. Flourens, renchérissant sur la doctrine de Buffon, cherche à faire reposer sur les caractères de l'homoeogénésie non-seulement la distinction de Vespèce', mais encore la distinction du genre, et s'exprime de la manière suivante :
« Que deux individus mâle et femelle, semblables entre eux, se mêlent, produisent, et que leur produit soit susceptible à son tour de se reproduire, et voilà l'espèce : la succession des individus qui se reproduisent et se perpétuent. A côté de ce premier fait, que deux individus mâle et femelle, moins semblables entre eux que n'étaient les deux précédents, se mêlent,
produisent et que leur produit soit infécond, ou immédiatement ou après quelques générations, et voilà le genre. Le caractère de l'espèce est la fécondité qui se perpétue, le caractère du genre est la fécondité bornée. La génération donne donc ainsi les espèces par la fécondité qui se perpétue^ et les genres par la fécondité bornée.
« Je sais bien que le groupe que je propose et qui résulterait du croisement fécond des espèces, ne correspondrait plus aux genres ordinaires des naturalistes, formés par la seule comparaison des ressemblances ; mais on pourrait donner à ce groupe tel nom qu'on voudrait, le point essentiel est ici de le constater. Je sais bien encore que les expériences nécessaires pour en généraliser l'établissement sont loin d'être faites, et ne le seront peut-être jamais (1). »
Tel est, de l'aveu de M. Flourens, le secours que l'histoire naturelle peut tirer de l'étude des croisements : les groupes naturels remplacés par des groupes factices, tellement factices, qu'il faut attendre, pour les établir, d'avoir fait des expériences « qui ne seront peut-être jamais faites.» L'auteur, croyant concourir à la classification des animaux, n'a travaillé qu'à la classification des hybrides. Il en a formé deux groupes bien réels que nous retrouverons tout à l'heure, et nous n'avons que deux choses à lui objecter : c'est que, d'abord, les individus dont le croisement produit une postérité féconde ne sont pas toujours plus semblables entre eux que ceux dont le croisement produit des hybrides stériles. Le témoignage de Guvier sur les ânes et les chevaux d'une part, les barbets et les lévriers d'autre part, témoignage invoqué plusieurs fois dans le livre de M. Flourens, prouve jusqu'à l'évidence que l'homœogénésie n'est nullement proportionnelle aux analogies anatomiques. Nous remarquerons, en second lieu, que M. Flourens a négligé toute une catégorie d'hybrides, dont l'existence paraît incompatible avec la division qu'il propose : nous voulons parler de «eux qui sont inféconds avec leurs pareils, mais qui sont féconds et indéfiniment féconds avec l'une ou l'autre des espèces mères. Si la fertilité des produits constitue l'espèce, si leur stérilité constitue le
(1) Flourens, Histoire des travaux de Cuvier, Paris, 1845. In-!2, p. 299.
genre, à quelle division devra-t-on rattacher ce troisième cas, cette hybridité intermédiaire, dont la fécondité est à la fois bornée comme dans l'hybridité de genre, et pourtant capable de se perpétuer comme dans l'hybridité d'espèce?
Nous venons de voir qu'il n'y a aucun rapport certain entre l'homœogénésie et les caractères zoologiques. Certaines espèces très-voisines ne peuvent pas se croiser, tandis que certaines espèces beaucoup plus éloignées donnent des hybrides et même des hybrides féconds. 11 y a pourtant une limite au-delà de laquelle les chances de l'hybridité deviennent à peu près nulles, et si le croisement des genres est aujourd'hui incontestable, aucun fait authentique n'établit la réalité du croisement des individus qui appartiennent à des ordres différents. Le professeur Rafînesque, du Kentucky, raconte, il est vrai, qu'une chatte, fécondée par un sarigue [didelphis virginianus, ou opossum)^ mit au jour « cinq petits monstres semblables aux chats par le corps et le poil, mais ayant la tête, les pattes et la queue semblables à celles du didelphe commun des États-Unis. Ces animaux furent montrés comme une curiosité et moururent jeunes sans s'être propagés (l).»Mais personne n'ayant assisté à lin accouplement aussi extraordinaire, et personne n'ayant prouvé que la chatte en question n'eût rencontré aucun mâle de son espèce, rien n'autorise à donner comme un fait une supposition basée uniquement sur la forme des petits monstres. Le croisement du raton, raccoow, plantigrade voisin de l'ours, avec le renard rouge d'Amérique n'est pas moins hypothétique, quoique M. Rafînesque ait décrit avec quelques détails le produit présumé de cette aUiance invraisemblable (2). Je me suis déjà expliqué sur le petit monstre que M. Delon a pu croire issu d'une perruche et d'un serin (3) ; la fécondation d'une femelle de l'ordre des grimpeurs par un mâle de l'ordre des passereaux ne pourrait être admise que s'il était démontré que la femelle n'eût pas connu d'autre mâle, et il est certain que cette perruche
(I) C.-S. Rafinesque, Considérations sur quelques animaux hybridex. Je n"ai pu me procurer le. texte original de ce mémoire qui a été publié en anglais, et ir.aduit en français dans le Journal universel des sciences médicales. Paris 18-21. In 8», t. XXII. p. 112.
ri) Luc. cit., p. 115.
(5) Voyez plus haut, p. il7 en note.
lascive vivait avec un mâle de son espèce, quoiqu'elle accordât surtout ses faveurs au serin. Le seul exemple jusqu'ici qui ait paru établir la possibilité de l'hybridité entre deux espèces d'ordres différents, est celui des jiimarts^ qui proviennent, dit-on, de l'union du taureau et de la jument, ou du cheval et de la vache. Beaucoup d'auteurs anciens et modernes ont parlé de ces métis; on raconte que les jumarts sont très-communs dans les montagnes de l'Atlas et dans les Alpes du Piémont; on décrit le procédé employé par les éleveurs pour tromper la jument et la décider ù recevoir les caresses du taureau ; enfin on assigne au produit de cet accouplement des caractères qu'on croit intermédiaires entre ceux du bœuf et ceux du cheval. Tous ces témoignages, empruntés à des hommes dignes de foi et même à des savants, établissent d'une manière irrécusable l'existence de l'animal qui porte le nom de jumart; mais ce qui est douteux et même plus que douteux, c'est l'origine qu'on lui assigne, car tous les prétendus jumarts qui ont été étudiés attentivement par des zoologistes éclairés n'étaient que des bardeaux, métis du cheval et de l'ânesse (1).
Il serait peut-être imprudent, en pareille matière, d'assigner des bornes au possible ; néanmoins, si l'on n'accepte que les faits rigoureusement constatés, on est autorisé à dire que le domaine de l'hybridité ne s'étend pas au-delà des limites qui circonscrivent les ordres zoologiques.
Dans l'hybridité la plus inférieure, la propriété de se féconder réciproquement est plutôt l'apanage de quelques individus que celui des espèces elles-mêmeg ; le croisement ne réussit que par exception, et le produit est toujours plus ou moins défectueux. Lorsque l'homœogénésie devient plus grande, les chances de la fécondation s'accroissent d'une manière notable; enfin, lorsqu'on approche de l'hybridité supérieure, de celle qui donne les produits les plus parfaits, ces chances paraissent à peu près
(1) Voyez, sur l'existence dos jumarts, un savant article de M. Heckmeyer, traduit du hollandais par M. Demarbaix, pour les Annales demédecine vétérinairebelge, 1855, et reproduit dans le numéro de septembre 1858, de la Revue populaire des sciences de M. Ilussoo, 1. 1, n° 9, p. 285. L'origine de l'article n'est pas indiquée,mais on voit dans le numéro d'octobre, p. 553 du même recueil, que cet article est emprunté à M. Heckmeyer. Voy. aussi Buïfon, Suppléments, t. III, p. 4.
DK l'HYBRIDITÉ animale. 425
égales à celles qui accompagnent l'accouplement de deux individus de même espèce. Il y a donc une certaine relation entre la facilité avec laquelle le croisement s'effectue et l'état de perfection ou d'imperfection de l'hybride qui en résulte. Mais ce n'est point une règle absolue, parce que la fécondité du premier croisement ne dépend pas seulement de l'iioraœogénésie : elle dépend aussi en partie de la fécondité absolue de chacune des deux espèces mères. Buffon a longuement insisté sur cette influence, qu'il a peut-être exagérée, mais qui n'en est pas moins réelle. Il y a vraisemblablement d'autres influences qui agissent dans le même sens ou en sens inverse, de telle sorte que les circonstances du premier croisement ne permettent jamais de prévoir avec certitude si le métis pourra ou non se reproduire. Mais on aurait tort d'en conclure que la comparaison de la fécondité absolue de deux espèces avec la fécondité relative de leur croisement ne puisse fournir aucun renseignement utile. Ainsi, lorsque deux espèces se fécondent difficilement, il est probable que leur produit sera un hybride imparfait. De même lorsque deux groupes d'individus sont beaucoup moins féconds dans leurs alliances croisées que dans leurs alliances directes, il est permis de croire, jusqu'à preuve du contraire, que ces deux groupes d'individus ne sont pas de la même espèce.
Parmi les conditions qui précèdent et favorisent l'hybridité, l'une des plus importantes sans contredit, l'une de celles qui permettent de prévoir avec le plus de probabilité le résultat d'une tentative de croisement, c'est l'analogie ou la dissemblance des deux espèces considérées sous le rapport de la durée de la gestation pour les mammifères, de l'incubation pour les oiseaux. Je ne sais s'il existe un seul exemple d'hybridité entre deux espèces très-différentes sous ce rapport. Il n'est pas nécessaire toutefois que la similitude soit parfaite pour que la fécondation soit possible : ainsi la louve porte soixante-treize jours, la chienne de- soixante à soixante-trois jours seulement (1), c'est une différence d'un sixième; le chien, cependant, féconde
(i) Voyez le tableau donné par Buffon, le lorae III des Suppléments, p. 25 (1776. In-4o). La gestation de la chienne y est fixée à soixante-trois jours, mais on lit dans le chapitre Du chien qu'elle peut descendre jusqu'à soixante jours.
4â6 MÉMOIRES D ANTHROPOLOGIE.
la louve, et leur métis est même un des plus parfaits que l'on connaisse, puisqu'il est fécond et indéfiniment fécond. Le mulet de l'âne et de la jument est stérile, au contraire, quoique la durée de la gestation soit la même chez les femelles des deux espèces.
On \oit, d'après ce qui précède, que les circonstances du premier croisement, celles dont l'ensemble constitue ce que j'appellerais volontiers l'étiologie de l'iiybridité, ne fournissent, soit qu'on les isole, soit qu'on les réunisse, aucun caractère qui soit en rapport constant avec l'iiomœogénésie. Ni le degré de proximité des espèces, ni la nature de leurs instincts, ou de leur genre de vie, ni la comparaison de leur fécondité, ni môme la durée de leur gestation, ne permettent de prévoir avec certitude le résultat de leufs alliances. La méthode à priori doit donc céder le pas à la méthode à posteriori dans l'étude de l'hybridité. L'homœogénésie ne se devine pas ; elle ne se découvre que par l'expérience ; ce n'est que par l'expérience qu'elle se laisse mesurer, et si Ton veut la soumettre à une appréciation régulière, ce n'est pas dans ses causes, c'est dans ses effets qu'il faut en chercher les éléments.
Lorsque le produit réunit tous les caractères, toutes les qualités qui appartiennent à un animal parfait, c'est la preuve que la fécondation a été complète, et c'est par conséquent l'indice d'une homœogénésie très-grande. Lorsque, au contraire, le produit est défectueux, cela veut dire que la fécondation a été insuffisante, et on en conclut que l'homœogénésie est peu prononcée. On peut donc formuler la proposition suivante : V homœorjénésie est directement proportionnelle au derp^é de perfection des Injbrides. Il s'agit maintenant de déterminer les caractères des hybrides plus ou moins parfaits et des hybrides plus ou moins imparfaits, et, afin que certains faits particuliers, qui sont encore en discussion, ne puissent nous arrêter dès le début de cette étude, nous décrirons d'abord deux types abstraits auxquels nous accorderons tous les caractères qu'on peut s'attendre à rencontrer aux deux limites extrêmes de l'hybridité. Nous aurons à voir ensuite si ces types sont réels ou imaginaires.
L'hybride le phis parfait possède une organisation aussi coni-
plète que celle des animaux d'espèces pures ; il est capable» comme eux, de prendre racine dans le présent et dans l'avenir j de subsister sans secours étrangers et de perpétuer sa race. Aucun caractère anatomique ou dynamique ne permet de le considérer comme inférieur aux créations primitives de la nature ; il peut même, à certains égards, être supérieur aux deux individus qui l'ont engendré. Pouvant se reproduire sans limites en se mariant avec ses pareils , il constituerait bientôt une espèce nouvelle aussi durable et aussi fixe que les autres, si la propriété qu'il possède de se mêler en toutes proportions avec les deux espèces d'oii il est issu, ne donnait naissance à une multitude de nuances intermédiaires et n'établissait de l'une à l'autre une transition insensible ; de telle sorte qu'on peut se demander si toutes ces formes graduées résultent de la fusion de deux espèces primitivement distinctes, ou de la division en races et en variétés d'une espèce primitivement unique. Pour qu'un pareil résultat puisse se produire, il faut nécessairement que les deux espèces mères possèdent une organisation sexuelle extrêmement analogue et presque identique : c'est le plus haut degré de l'homœogénésie.
L'hybride le plus imparfait, au contraire, est un être incomplet et en quelque sorte inachevé , toujours inférieur à ses parents, plus faible qu'eux, moins vivace qu'eux; véritable avorton qui traverse diflicilement les diverses périodes de la vie, qui périt souvent avant de naître, plus souvent encore avant d'avoir atteint l'âge adulte. La nature refuse à cet animal défectueux la faculté de se reproduire; les organes génitaux chez lui n'existent que pour la forme ; il ne connaît ni les désirs ni les sensations de l'amour, et il ne peut procréer ni avec ses pareils ni avec les deux espèces mères. Celles-ci, séparées par des différences ineffaçables, resteront à jamais distinctes ; une obscure analogie fonctionnelle leur permet, à la rigueur, de se féconder mutuellement, mais cette fécondité, aussi incertaine qu'insuffisante, ne produit que de chétives ébauches, et cette analogie, si faible qu'elle ne pourrait s'affaiblir encore sans disparaître tout à fait, constitue le degré le plus inféiicur de l'homœogénésie.
Tels sont les deux termes extrêmes de la série des hybrides.
L'esprit ne peut concevoir l'hybridito ni supérieure à celle du premier type, ni inférieure à celle du second. Plus haut, l'iiomœogénésie serait l'homogénéité complète ; plus bas, elle deviendrait l'hétérogénésie , c'est-à-dire la stérilité absolue. Tous les hybrides sont donc compris entre les Hmites que nous venons de tracer; mais comme tout dans la nature se fait par transitions, on doit s'attendre à trouver entre le minimum et le maximum de l'hybridité une suite de gradations formant les termes intermédiaires de la série, et correspondant, de bas en haut, aux degrés croissants de l'homœogénésie.
Il me paraît vraisemblable qu'il y a un degré, le plus inférieur de tous, oij la femelle conçoit, mais ne peut conserver son fruit, soit qu'il périsse avant terme, soit qu'il meure en naissant ou peu de temps après : ce serait la transition entre l'hétérogénésie et riiomœogénésie. J'avoue que je n'en connais pas d'exemple, et on conçoit d'ailleurs combien il serait difficile de constater ce degré d'hybridité, fût-il réel, fût-il même fréquent. On ne pourrait le faire qu'en instituant des expériences spéciales, et il faudrait une attention perpétuelle pour en saisir les résultats, car on sait que beaucoup de femelles mangent les produits de leurs avortements. Si cette vue, conforme au principe de la série, était confirmée par l'expérimentation, on pourrait donner le nom à' hijbridité abortive au croisement des espèces qui ne produisent ensemble que des avortons, c'est-à-dire des êtres peu ou point viables, incapables de parcourir toutes les phases du développement physiologique.
Immédiatement au-dessus de ce degré encore hypothétique, J'horaœogénésie est suffisante pour assurer à l'hybride une existence solide, et pour lui permettre de vivre au moins jusqu'à l'âge adulte. L'animal est donc parfait sous le rapport de la vie individuelle, mais il est entièrement privé delà faculté de se reproduire. Un très-grand nombre de croisements rentrent dans cette catégorie, que je propose de désigner sous le nom à'hybriditè agénésique^ pour constater l'impuissance absolue du produit.
L'homœogérïésie croissant toujours, l'hybride s'améliore un peu. Ses fonctions génitales ne sont plus absolument nuhes. Il éprouve des désirs amoureux, quch^uefois même assez vifs, il
s'accouple volontiers; la sexualité chez lui n'est plus purement anatomique comme chez l'hybride agénésique, elle commence déjà à être physiologique aussi. Un certain degré de fécondité coïncide avec cette apparition du sens génital, fécondité bien obscure qui d'ailleurs n'est pas l'apanage de tous les individus, mais seulement d'un petit nombre 'd'entre eux, et qui n'est jamais suffisante pour permettre à l'hybride de procréer avec ses pareils. Celui-ci ne peut se reproduire qu'en s'alliant à l'une ou à l'autre des deux espèces d'où il est issu, et encore cet accouplement est-il presque toujours stérile. C'est par exception seulement qu'il en résulte un produit animé, qui est souvent abortif, rarement vigoureux et toujours infécond. Les hybrides du groupe que nous étudions ne sont donc pas absolument stériles, mais ils ne possèdent qu'une puissance génératrice très-restreinte, et ne produisent que très-difficilement. Voilà pourquoi je propose de donner à cette hybridité le nom à'hybriditê dys" génésique (1). Les métis des espèces du genre equus^ et en particulier les mulets, rentrent dans cette catégorie (2).
Si nous continuons encore à monter dans la série de l'hybridité, nous trouverons des espèces plus homœogénésiques que les précédentes, et produisant dès lors, par leur croisement, des métis moins imparfaits. La fécondité de l'hybride agénésique est tout à fait nulle, et celle de l'hybride dysgénésique est tellement faible, qu'elle ne se manifeste que par exception. Le nouvel hybride qui nous occupe est mieux doué sous ce rapport; sa fécondité, il est vrai, n'est pas suffisante pour lui permettre de produire avec ses pareils, mais lorsqu'il s'unit à un animal parfaitement fécond, lorsqu'il s'allie à l'une ou à l'autre des deux espèces mères, il donne le jour sans difficulté à des métis de second sang qui possèdent toutes les qualités nécessaires pour engendrer une postérité durable. Cette hybridité se distingue encore de l'hybridité dysgénésique par la facilité avec laquelle s'effectue le second croisement. Le métis de premier sang, en s'accouplant avec un animal d'espèce pure, produit
1^1) Au;--]févcffi?. Génération difficile.
(2) Les faits relatifs à la fécondité des mules ont été plus d'une fois mis en contestation. Le lecteur trouvera un résumé critique de ces faits dans un article spécial, inséré à la suite du présent mémoire.
aussi sûrement, ou presque aussi sûrement que poiirraient le faire deux animaux delà même espèce. Le métis de second sang, à son tour, peut s'allier indistinctement, et avec un égal succès, soit avec les métis de premier sang, soit avec l'espèce pure la plus voisine; il n'est pas moins fécond avec ses pareils, et ses descendants directs, comme ses descendants croisés, sont encore féconds soit entre eux, soit avec les autres.
Pour donner une dénomination convenable à cette catégorie d'hybridité, nous considérerons, comme précédemment, les métis de premier sang. 11 leur manque la faculté de se reproduire en ligne directe, mais leur fécondité est complète en ligne collatérale avec les deux souches paternelle et maternelle. Nous proposerons, par conséquent, de les désigner sous le nom d'hybrides paraçiénésiqucs ( 1 ) .
Nous ferons rentrer également dans l'hybridité paragénésique le cas où les métis de premier sang, un peu plus perfectionnés que dans le cas qui précède, peuvent engendrer inter se avec plus ou moins de difficulté des êtres semblables à eux, mais moins féconds qu'eux, lesquels à leur tour, en s'unissant à leurs pareils, ne produisent rien ou ne donnent qu'une progéniture de moins en moins féconde, de telle sorte que leur race, à moins de croisement nouveau, s'éteint nécessairement au bout d'un petit nombre de générations. L'hybridité paragénésique est donc caractérisée d'une manière générale par ce grand fait que les métis de premier sang, dans leurs alliances en ligne directe, n'ont qu'une fécondité restreinte, tandis que dans
(1) ny.5a--j'c'v£fft;. J'ai choisi après quelques hésilalions la préposition Ttasà, qui eu composition exprime l'idée de latéralité, reudue en français par la locution : à côté de. J'étais arrêté par la crainte de faire une équivoque, le mot ■:Ta,fa-;'£V/ifft; ayant déjà en grec une signification particulière, tirée d'un des sens les moins usités du verbe -jfîpou.at. Mais ce mot s'écrit avecYi et non avec e, comme 7evec'.; (génération). D'ailleurs l'usage permet de former des mots scientifiques avec des racines grecques, sans s'inquiéter des mots que les Grecs avaient tirés des mêmes racines. Le mot hybride nous en offre un exemple. Le verbe Oopiî^w, d'oii il est dérivé, signifie à la fois, comme notre verbe violer, employer la violence en général, et attenter à la pudeur en particulier. Du sens le plus général les Grecs avaient tiré le substantif ûê:(c, ûtsiJ&ç^ qui désignait un oiseau de proie, et qui, traduit en latin (tiybriila), fut appliqué aux animaux demi-sauvages, hybrida seu semiferus (Pline, VIII, 53). Du sens erotique, les modernes ont tiré le mot /lybnrfe qui ne désigne maintenant que les métis.
leurs alliances avec les deux espèces mères, ou au moins avec l'une d'elles, ils possèdent, eux et leurs descendants, une fécondité indéfinie.
Pour passer de cette hybridité à l'hybridité parfaite, il n'y a plus qu'un pas à franchir. Il ne manque au métis du premier croisement qu'un léger degré de fécondité de plus pour devenir apte à perpétuer sa race, et pour posséder dès lors toutes les qualités qui appartiennent aux animaux d'espèce pure. Il suffit pour cela que les deux espèces mères soient un peu plus homœogénésiques que dans le cas précédent. L'hybridité qui correspond à ce nouveau degré d'homœogénésie mérite le nomd'%bridité eugénésique, parce que sous le rapport de la fécondité l'hybride ne laisse rien à désirer. Non-seulement il se croise et se mêle en toutes proportions avec les deux espèces qui l'ont produit, et avec les métis de tout sang qui résultent de ces alliances, mais encore il enfante avec ses pareils des êtres féconds comme lui, dont les descendants directs ou croisés sont féconds eux-mêmes.
Ainsi, en laissant de côté l'hybridité abortive, encore douteuse, quoique probable, nous pourrons répartir tous les hybrides connus dans les quatre catégories suivantes, dont la distinction repose sur les qualités des métis de premier sang.
1° Hybridité agénésique. — Métis de premier sang tout à fait inféconds soit entre eux, soit avec les deux espèces mères, et ne pouvant produire par Q,ow?,(:,(]}.\Qni ni descendants directs, ni métis de second sang,
2" Hybridité dysgénésique. — Métis de premier sang presque entièrement stériles ;
a) Ils sont inféconds entre eux, partant, point de descendants directs.
b) Ils peuvent quelquefois, mgis rarement et difticilement, se croiser
avec l'une ou l'autre des espèces mères. Les métis de deuxième sang, issus de ce second croisement, sont inféconds.
3° Hybridité paragénésique. — Métis de premier sang possédant une fécondité partielle.
a) Ils sont peu ou point féconds entre eux, et lorsqu'ils pKoduisent des descendants directs, ceux-ci n'ont qu'une fécondité décroissante, nécessairement épuisée au bout de quelques générations.
b) Ils se croisent aisément avec l'une au moins des deux espèces mères. Les métis de deuxième sang, issus de ce deuxième croisement, sont féconds, eux et leurs descendants, soit entre eux, soit avec les métis de premier sang, soit avec l'espèce pure la plus voisine, soit avec les métis intermédiaires qui résultent de ces croisements divers.
4° Hybridité eugénésique. — Métis de premier sang tant à fait féconds.
a) Ils sont féconds entre eux, et leur descendants directs le sont éga-
lement.
b) Ils se croisent aisément et indistinctement avec les deux es-
pèces mères; les métis de deuxième sang, à leur tour, sont indéfiniment féconds eux et leurs descendants, soit entre eux, soit avec les métis de tout ordre qui résultent du mélange de deux espèces mères. ^
Tels sont les types autour desquels on peut grouper tous les cas connus d'hybridité. Je ne veux point dire par là que chaque cas particulier doive réunir nécessairement tous les caractères assignés à l'un de ces groupes; il y a beaucoup de faits incertœ sedis qui tiennent le milieu entre le second et le troisième type, entre le troisième et le quatrième ; mais on aura beau multiplier les divisions, on n'échapera jamais à cette incertitude, parce que la série de l'hybridité présente des nuances presque innoml)rables, et le cadre qui précède me paraît suffire aux besoins actuels de la science. Le savant et respectable Morton, qui a couronné ses grands et beaux travaux sur les races humaines par d'importantes recherches sur le croisement des espèces animales (1), a admis également quatre degrés d'hybridité,
(1) George Samuel Morton, liybridily in Animais considered in référence lo the Question of the Unity ofthe Hunian Species. Ce travail, lu en novembre 18i6, à l'Académie des sciences naturelles de Philadelphie, a été publié l'année suivante dans le journal de MM. Silliman et Dana [the American Journal of Science and ^rts,-seconde série, vol. III, n» 7, p. 59-50 ; n° 8, p. 203-212). 11 a été tiré à part sous le titre de Essay on Hybridity, Philadelphie, 1847, in-S». Morton a encore publié sur le même sujet dans le Charleston Médical Journal and Review, vol. V, 1850, deux articles en réponse aux attaques dirigées contre lui, à ce propos, par le révérend John Bachman (Leller to the Révérend John Bachman on the Questions of Hybridily, et Additionai Observations on Hybridily in Animais and un some collatéral Suhjects being a Reply to the Objections ofthe Révérend John Bachman) Ces deux articles ont également été tirés à part sous forme de brochures. Charleston, 1850, in-8«. Enfin le
DE L llYBRIDITÉ ANIMALE. 433
mais ses divisions diffèrent des miennes à plusieurs égards.
Dm]?, le p?'emier degré il range tous les cas oii l'hybride est absolument infécond. C'est ce que j'ai appelé l'hybridité agénésique.
Le second degré comprend tous les cas oij l'hybride, infécond avec ses pareils, est plus ou moins fécond avec les races mères ; on y trouve par conséquent, réunies par un rapprochement inexact, l'hybridité dysgénésique et l'hybridité paragénésique, dont les résultats, comme on l'a vu, sont si différents.
Le troisième et le quatrième degré correspondent à l'hybridité que j'ai appelée eugénésique, et les motifs qui ont décidé M. Morton à diviser en deux ce groupe si naturel me semblent tout à fait insuffisants. Parmi les animaux dont le croisement produit des métis féconds entre eux et capables d'engendrer une postérité durable, il en est qui, comme les chiens et les loups, comme les chèvres et les moutons, appartiennent sans contestation à des espèces différentes. Le croisement de ces espèces constitue, pour M. Morton, le troisième degré de l'hybridité. Mais il y a des animaux qui, bien que très-dissemblables par leurs caractères physiques, bien que se rattachant à des types parfaitem.ent distincts, sont considérés par beaucoup de naturalistes comme issus d'une même origine, et représentant simplement les diverses races d'une seule espèce, tandis que d'autres naturalistes les regardent comme différents à la lois d'espèce et d'origine ; telles sont, par exemple, les principales races de chiens, les principales races de bœufs, de chevaux, de moutons, etc., et enfin les principales races humaines. D'après la première hypothèse, les croisements qui s'effectuent dans chacun de ces groupes ne sont que des mélanges de races, mais ils constituent un cas d'hybridité véritable aux yeux de ceux qui adoptent la seconde opinion, et c'est pour éviter de confondre ces cas où l'hybridité est encore en litige, avec ceux où elle n'est contestée par personne, que Morton a rangé ceux-ci dans le troisième degré de l'hybridité, et ceux-là dans le quatrième. Mais cette distinction n'est évidemment qu'un sacrifice aux exigences du moment, et
journal de Charleston (vol. VI, n» 3, May 1851, p, 575 -385) a publié un dernier travail du même auteur, intitulé : Notes on Uybridity in Animais and on some colla' ter al Subjects.
il est évident encore que le quatrième degré de l'hybridité est entièrement imaginaire. Il ne s'agit pas de savoir ce qu'on peut croire aujourd'hui, ou ce qu'on pourra croire demain. Ce qui n'est pas, n'est pas ; ce qui est, est ; et les oscillations de la science n'y peuvent rien changer. En prenant un à un tous les faits que Morton a groupés dans le quatrième dâgré de l'hybridité, on peut dire successivement de chacun d'eux : de deux choses l'une, ou bien le père et la mère sont de la même espèce, et alors il n'y a pas d'iiybridité, ou bien ils ne sont pas delà même espèce, et alors l'hybridité est du troisième degré et non du quatrième. On se trompe donc infailliblement toutes les fois qu'on classe un fait dans le quatrième degré de l'hybridité. Ce degré, tel que l'a défini Morton, n'existe pas; il ne saurait exister ; et si, comme je le pense, il doit arriver un moment où la connaissance plus complète des faits permettra d'établir une ou plusieurs catégories dans le groupe de l'hybridité eugénésique, ce sera sur d'autres caractères que ces subdivisions devront reposer.
Les quatre groupes d'hybrides que nous avons reconnus, peuvent être répartis en deux classes distinctes sous le titre à'hybridué inférieure comprenant le premier et le second groupe, et à'hybridité supérieure comprenant les deux derniers.
L'hybridité agénésique et l'hybridité dy?génésique ont en effet ceci de commun qu'elles ne peuvent exercer aucune influence sur les espèces mères; ne produisant point de lignée durable, elles ne créent ni races, ni variétés nouvelles. Elles ne sont point sans utilité pratique ; mais dans l'ordre des choses scientifiques elles appartiennent à la physiologie bien plus qu'à l'histoire naturelle. Si i'homœogénésie ne s'élevait jamais audessus de ce niveau, on pourrait dire avec raison que les espèces sont séparées par des barrières infranchissables, et qu'elles sont par conséquent tout à fait permanentes. Mais cette doctrine de la permanence des espèces, compatible avec les faits de l'hybridité inférieure, ne peut subsister à côté des faits de l'hybridité supérieure. Il est clair, en effet, que l'hybridité paragénésique peut modifier les espèces en formant des races nouvelles d'origine mixte, et que l'hybridité eugénésique peut, au gré des circonstances, et suivant la direction des croisements, multiplier le
nombre apparent des espèces, si les types nouveaux se conservent à peu près sans mélange, ou le diminuer, si la fusion des deux espèces mères s'effectue d'une manière à peu près uniforme ; et s'il arrivait -par hasard que trois ou quatre espèces primitives, ou un plus grand nombre, fussent toutes, les unes par rapport aux autres, liomœogénésiques à un degré suffisant pour que tous leurs croisements fussent féconds, et que tous leurs métis fussent féconds sans limite, soit entre eux, soit avec les autres, la conséquence de cet ordre de choses serait qu'au bout d'un grand nombre de générations certains types primitifs pourraient s'effacer, d'autres types en nombre indéterminé se produire, des races plus nombreuses encore se former, se défaire, se fusionner, se modifier, se combiner de cent manières, et au milieu de tous ces types, de toutes ces races, sous-races et variétés, à travers ces croisements inextricables, il deviendrait impossible non-seulement de caractériser les types primitifs, mais encore d'en déterminer le nombre. La doctrine de la permanence des espèces serait donc à jamais renversée, si les deux ordres supérieurs de l'hybridité étaient une fois admis sans contestation ; c'est pourquoi les partisans de cette doctrine se sont trouvés dans la double nécessité : 1" d'arranger à leur façon l'histoire de l'hybridité paragénésique ; 2" de nier purement et simplement l'existence de l'hybridité eugénésiquc.
Pour apprécier la valeur de leur assertion et de leur interprétation, nous serons donc obligé d'étudier séparément les deux groupes de l'hybridité supérieure. Nous nous attacherons à discuter seulement un petit nombre de faits. Il nous serait facile, sans doute, de multiplier les exemples; mais, en disséminant l'attention du lecteur sur des détails trop nombreux, nous courrions le risque de rompre l'enchaînement de notre travail. Nous ne nous proposons pas ici d'examiner tous les cas particuliers de l'hybridité, ni d'en étudier toutes les conditions, ni même d'en faire ressortir toutes les conséquences. Notre but est simplement de l'examiner dans ses rapports avec la question générale de l'Espèce. Pour cela, il nous suffira d'employer comme pierre de touche quelques-uns des faits acquis à la science, et comme les principes que nous voulons combattre, ceux que nous cherchons à établir, tirent leur principale importance de leur connexion
avec le problème de l'origine unique ou multiple du genre Homme, nous nous attacherons à choisir nos exemples parmi les espèces animales des deux classes les plus élevées. Nous ne parlerons donc ni de l'hybridité végétale, ni de celle des animaux inférieurs ; nous laisserons également de côté l'hybridité agénésique et l'hybridité dysgénésique qui, n'ayant rien de commun avec la grande question des origines, n'ont donné lieu à aucune contestation ; et notre attention se concentrera, dans les deux paragraphes suivants, sur la discussion de quelques exemples de l'hybridité paragénésique et de l'hybridité eugénésique, considérées dans les espèces supérieures. Quant à ceux de mes lecteurs qui sont curieux de connaître des faits plus nombreux et plus variés, je ne saurais mieux faire que de les renvoyer aux travaux déjà cités de l'infatigable Morton (1).
§ 11. L'hybridité paragénésique peut-elle modifier les espèces d'une manière durable ?
Les partisans de la permanence des espèces répondent à cette question par la négative.
Suivant eux, l'hybridité paragénésique ne peut exercer aucune influence ni sur les espèces ni sur les types, parce que de deux choses l'une :
Ou bien les métis de second sang et leurs descendants directs n'ont qu'une fécondité restreinte, et alors la race croisée s'éteint au bout de quelques générations, laissant les deux espèces mères aussi pures qu'auparavant ;
Ou bien ces métis ont une fécondité illimitée, et alors la race ne s'éteint pas, mais la nature conservatrice, jalouse de maintenir dans les espèces qu'elle a créées, sinon la pureté du sang, du moins l'inviolabilité des formes, oblige promptement la race hybride à revêtir tous les caractères de l'espèce primitive la plus voisine et à se confondre entièrement avec elle.
Dans le premier cas, la race intermédiaire disparaît intégralement ; dans le second cas, elle ne dure qu'à la condition de renoncer à son individualité et de retourner à l'un des types d'où
[\) Voyez, plus haut, la note de la page 432,
elle est sortie ; dans les deux cas, elle est anéantie comme race, et la permanence des espèces est définitivement assurée.
Examinons la valeur de ce raisonnement.
La première partie du dilemme n'est applicable qu'aux hybrides situés sur la limite qui sépare l'hybridité dysgénésique de l'hybridité paragénésique. Ces hybrides, en se croisant avec l'une des races mères, produisent des métis de second sang dont la fécondité s'épuise au bout de quelques générations. Ainsi, dans une expérience de laboratoire, oh on tiendrait les métis de second sang à l'abri de tout croisement nouveau, quand même on aurait la précaution, rarement observée, de les soustraire à l'influence énervante des mariages consanguins, on n'obtiendrait qu'une race passagère, qui s'éteindrait tôt ou tard sous les yeux de l'observateur. Mais, daiis la nature, les choses se passent tout autrement , soit que les animaux restent abandonnés à leurs instincts, soit que l'homme dirige leurs unions sans vue scientifique et dans le seul but d'améliorer ou de varier leurs produits. Dans la nature donc, ou, si l'on veut, dans la pratique, les métis de second sang ne s'allient pas exclusivement avec leurs pareils, ils s'allient tout aussi bien avec l'espèce pure la plus voisine, et, retrempant leur fécondité au contact d'une fécondité plus grande, ils donnent le jour à des métis de troisième sang, ceux-ci à des métis de quatrième sang, de plus en plus voisins de l'espèce pure, et de plus en plus féconds à mesure qu^ils s'en rapprochent, jusqu'à ce qu'enfin, après un nombre quelconque de croisements superposés et dirigés dans le même sens, les métis aient une fécondité suffisante pour fonder une race durable. Cette race, à la fondation de laquelle les deux espèces mères A et B ont contribué dans des proportions si inégales, sera formée, par exemple, de sept huitièmes de sang A et d'un huitième de sang B, et ceux qui l'observeront, constatant qu'elle ressemble infiniment moins à celle-ci qu'à celle-là, la rangeront sans hésiter dans l'espèce A. Ainsi, le cas prévu dans la première partie du dilemme que nous examinons ne laisse pas nécessairement les deux espèces primitives aussi pures qu'auparavant, puisqu'il peut surgir dans l'une ou dans l'autre des races nouvelles, surtout si l'homme y trouve agrément ou profit. Il est possible, il est même probable que certaines races d'animaux
4 38 MÉMOIRES D AiNTHROPOLOGIE.
domestiques ont été obtenues ainsi par le procédé des croisements successifs ; et s'il est difficile de le prouver rigoureusement, il est plus difficile de le nier d'une manière absolue. Examinons maintenant le second membre du dilemme.
Est-il vrai que, dans l'hybridité paragénésique complète, oii les métis de deuxième sang sont indéfiniment féconds, les descendants en ligne droite de ces métis reviennent nécessairement, naturellement, et sans croisement nouveau, à l'espèce pure la plus voisine, c'est-à-dire à celle des deux espèces mères qui a contribué pour les trois quarts à la formation de la race hybride? Est-il vrai que la nature pousse l'horreur des nouveaux types jusqu'à intervertir les phénomènes ordinaires de l'hérédité, et jusqu'à contraindre tôt ou tard tous les hybrides paragénésiques à revêtir, au lieu des formes de leurs parents et de tous leurs ascendants depuis trois ou quatre générations, les formes d'un ancêtre plus éloigné, sous prétexte que celui-ci était réputé d'espèce pure, et que ceux-là sont certainement de race croisée? Certes, il n'est pas rare que les ressemblances héréditaires franchissent une ou plusieurs générations pour s'imprimer de nouveau sur un ou plusieurs des représentants d'une famille ; ce phénomène est surtout apparent dans les races croisées et dans les espèces croisées ; mais qu'à un moment donné le type d'un bisaïeul ou d'un trisaïeul reparaisse absolument iiialtéré ?,\iv tous ses descendants du troisième ou du quatrième degré, et que ce type, interrompu pendant trois ou quatre générations, devienne ensuite absolument permanent pendant toutes les générations suivantes, sans que les traits des autres ancêtres puissent jamais y reparaître, voilà une chose tout à fait insolite, que toutes les analogies permettent de considérer comme improbable, et qui dès lors ne peut être admise qu'après une démonstration expérimentale rigoureuse. Notez que cette démonstration ne devra pas rouler seulement sur un cas particulier de l'hybridité paragénésique, ni môme sur quelques-uns ou sur plusieurs, mais sur un très-grand nombre, parce que les conditions de l'hybridité varient avec les espèces, et que ce qui est vrai dans un cas peut être tout à fait faux dans un autre. Notez encore que, le fait en question fùt-il reconnu exact dans la majorité des cas, il suffirait d'un petit nombre dexceptions, et même d'une seule, il suffirait
DE L HYBRIDITE A.MMALE. 439
qu'un seul croisement d'espèces donnât lieu à un type nouveau et durable, pour que la permanence des espèces cessât d'être une loi, pour qu'elle ne fût plus qu'une règle, et personne n'a nié que ce ne fût une règle ; on a dit seulement que cette règle n'était pas générale. Mais le moment où ces remarques pourraient trouver leur application est loin d'être venu, et tout permet de croire qu'il ne viendra pas. Le retour complet et spontané de toute une race de métis paragénésiques à l'un des types primitifs est un phénomène jusqu'ici hypothétique, et aucune expérience scientifique n'en a démontré la réalité.
On invoque, il est vrai, comme un argument décisif, les célèbres recherches de M. Flourens sur le croisement des chiens et des chacals ; mais ceux qui les citent n'en ont sans doute point pris connaissance. Elles sont simplement étrangères à la question. Les voici telles que ce professeur les a exposées dans ses leçons de physiologie comparée (1) :
Première génération. — Union d'im chacal mâle et d'une chienne produisant des hybrides ou métis de premier sang (type intermédiaire, moitié chien, moitié chacal).
Deuxième génération. — Un métis mâle de premier sang est à son tour uni à une chienne ; il en naît des métis de deuxième sang (un quart chacal, trois quarts chien).
Troisième génération. — Un métis mâle de deuxième sang féconde une troisième chienne ; il en résulte des métis de troisième sang (un huitième chacal, sept huitièmes chien).
Quatrième génération. — Un métis mâle de troisième sang est enfin marié à une quatrième chienne; cette union, féconde comme les précédentes, donne naissance à des métis de quatrième sang (un seizième chacal, quinze seizièmes chien).
L'expérience s'arrête là. Les métis de quatrième sang ont entièrement perdu les caractères de l'espèce chacal, et peuvent être considérés comme de véritables chiens. Le retour des métis à l'une des espèces primitives est désormais accompli, et, en montrant à la fois, à la fin de la leçon, toute la série de ces hybrides, avec le chacal leur aïeul commun, le professeur fait remarquer
(1) Cours de physiologie comparée lie M. Flourens, recueilli par Charles Uoux e revu par le professeur. Paris, IS'ôi"', iii-8. p. 50-51. (11>' leçiMi.;
à ses élèves qu'à chaque nouvelle génération les caractères empruntés au chacal se sont atténués de plus en plus.
Dans une autre expérience, qui peut servir de contre-partie à la précédente, M. Flourens a ramené les hybrides à l'espèce chacal, en faisant couvrir successivement par le chacal une femelle de premier sang, puis une femelle issue de ce second croisement, puis une femehe issue de ce troisième croisement, et ainsi de suite, a En poursuivant cette expérience, j'ai enfin un individu entièrement chacal (i). » « Il dépend donc de ma volonté, ajoute ce physiologiste, de ramener les métis soit au chacal, soit au chien (2). »
Et maintenant, je le demande, quel rapport peut-on trouver entre ce retour des métis à l'une ou l'autre espèce, sous l'influence des croisements successifs, et la question qui nous occupe? Si je mets un litre d'eau avec un litre de x'in, puis un litre de ce mélange avec un second litre de vin, puis un litre du second mélange avec un troisième litre de vin, et ainsi de suite, il arrivera un moment oîi le résultat de ces opérations pourra passer pour du vin pur, et oij les dégustateurs seront aussi incapables que les chimistes de reconnaître la fraude. Ira-t-on conclure de là que le premier mélange abandonné à lui-même se serait transformé en vin ? Un phénomène de ce genre s'est, dit-on, produit une fois, mais il a passé pour un miracle. Le retour spontané des races hybrides à l'une des espèces mères ne serait sans doute point un miracle. Ce n'est pas une raison toutefois pour l'admettre sans preuve. Que serait-il arrivé si M. Flourens, au Heu de croiser et de recroiser ses hybrides, les avait alliés entre eux, ou s'il avait marié les métis du premier sang avec ceux du second sang, ou s'il avait retrempé alternativement le sang de ces divers métis dans le sang du chacal et dans le sang du chien? Que serait-il arrivé si, après un grand
(\) Loc. cit., p. 52. (12e leçon.)
(2) Celte dernière phrase ne se trouve pas textuellement dans l'édition française du cours de M. Flourens. Je l'e.xlrais du Charkston Médical Journal and Review (janvier 1856, vol. XI, n» 1, p. 102), oii M. Ford a publié en anglais le cours de ce professeur. Le croisement de la femelle du chacal avec les chiens avait déjà été étudié par John Hunier, mais seulement jusqu'à la seconde génération, tandis que M. Flourens a poussé l'expérience jusqu'au bout. {Œuvres complètes de John Uunter, trad. franc, par Richelot. Paris, 1843, in-8, t. IV, p. 420.)
nombre de tâtonnements, ayant obtenu entre les deux espèces mères une race bien vivace, il l'avait cultivée, soignée et conservée pure de toute alliance nouvelle, comme le font souvent les éleveurs de bestiaux? Nul ne le sait, mais si l'on ne tient compte que des probabilités, on est autorisé à penser, jusqu'à preuve du contraire, que la nouvelle race se serait maintenue, ou que, si elle n'avait pu acquérir le même degré de fixité que les races pures, elle serait du moins restée intermédiaire entre les deux espèces mères.
Lorsque les Européens s'établirent dans l'Amérique du Nord, ils y trouvèrent une espèce du genre bœuf entièrement différente des espèces de l'ancien monde. Ces animaux bossus, connus aujourd'hui sous le nom de bisons d'Amérique {bos americanus), étaient tout à fait sauvages, et il fallut, pour les besoins de l'agriculture, importer dans le nouveau continent le bétail d'Europe. Mais depuis le commencement de ce siècle (1), on a réussi, à force de soins et de persévérance, à domestiquer l'espèce américaine, et aujourd'hui, dans le Kentucky, l'Ohio, le Missouri et plusieurs autres États de l'Ouest, les bœufs et les bisons sont employés ^ux mêmes travaux.
« Le bison, » dit M. Rafinesque, professeur d'histoire naturelle à l'Université de Lexington, en Kentucky (2), « le bison est devenu presque aussi traitable que le taureau et la vache ; il aime leur compagnie, et s'unit sans difficulté avec la vache, tandis que le taureau domestique a souvent de la répugnance pour la femelle du bison. Les métis qui en résultent, nommés half-breed buffaloes (buffles demi-sang) (3), participent de ces deux animaux ; ils ont la forme de la vache, mais ils conservent la couleur et la tète du bison ainsi qu'une demi-toison ; ils per-
(1) De la Nux avait déjà réussi au dernier siècle à croiser le bétail d'Europe avec les bisons ou bœufs à bosse des Indes et de l'Afrique, qui d'ailleurs diffèrent enliiîreraent du bison américain. Il résulte, en outre, d'un passage assez ambigu emprunté par Buffon au voyage de Kalm, qu'on avait déjà, à la même époque, obtenu dans la Caroline le croisement des bisons d'Amérique avec les vaches d'Europe; mais ces essais n'avaient pas été poursuivis. {Voyage de Pierre Kalm dans l' Amérique septentrionale. Grettingue, 1757, cité dans Buffon, Quadrupèdes, t. XI, p. 506, en note.)
(2) Cette université est plus connue sous le nom d'Université de Transylvanie.
(5) Ce nom vulgaire est fort inexact ; res|)éce du buflle diffère à la fois de celle du bœuf et de celle du bison.
dent la bosse, mais ils ont encore le dos incliné. Ils s'unissent indifféremment entre eux ou avec leurs père et mère, 'produisent de nouvelles races^ et fournissent de bon lait comme la vache (1). » Si cette relation était. parfaitement exacte, le croisement du bœuf et du bison d'Amérique rentrerait dans l'iiybridité eugénésique ; mais le professeur Raûnesque écrivait en J821, à une époque trop rapprochée du début de ces expériences, et il put croire, d'après les résultats obtenus pendant les premières générations, que les métis du bœuf et du bison étaient également féconds dans toutes leurs alliances. Or, on a reconnu depuis que les hybrides de premier sang ne possèdent entre eux qu'une fécondité restreinte; c'est ce qui résulte des renseignements recueillis par Morton, il y a quelques aonées. Mais les métis de second sang sont indéfiniment féconds, pourvu qu'on ait soin d'en élever ensemble un certain nombre; sans cette précaution les incestes répétés du frère avec la sœur, du fils avec la mère pourraient finir par stériliser la race (2). L'hybridité du bœuf d'Europe et du bison d'Amérique est donc une hybridité paragénésique, et personne jusqu'ici n'a dit que les half-breed huffaloes eussent la moindre tendance à revenir spontanément au type de l'une ou l'autre espèce.
Supposera-t-on, comme l'avait fait Buffon, qui connaissait fort peu les bœufs de l'ancien continent et moins encore le bœuf d'Amérique, supposera-t-on, pour atténuer la valeur de cet exemple, que tous les bœufs de la nature soient de la môme espèce (3), que les bisons ou bœufs à bosse ne diffèrent des bœufs sans bosse que par un caractère artificiel — que la bosse, produite, dans l'origine, chez les bœufs domestiques, par le poids des fardeaux, se soit perpétuée ensuite de père en fils chez ces
(1) Rafinesque, Considérations sur quelques animaux hybrides, dans Journal universel des sciences médicales, Paris, 1821, t. XXII, p. 114,
(2) Morton, Leiier to the révérend John Bachman on the Question of Hybridity in Animais, brochure in-8. Cliarleston, 1850, p. 13.
(ô) Duffon faisait pourtant une exception pour le buflle, parce qu'il n'avait pu réussir à croiser cet animal avec la vache ; il n'avait même pu décider ces animaux à s'accoupler. Plusieurs tentatives semblables ont échoué depuis lors. Mais il paraît que dans la vallée du Mississipi on a pu obtenir des hybrides du buflle et de la vache. (Morton^ On Hybridily in Animais, diins Chariestun lUedical Journal, mai 1851, 110 -,^ vol. VI; p. 579.) Il paraît qu'on en a oblenu aussi à Madagascar.
animaux redevenus sauvages (1), qu'enfin les bisons d'Amérique aient habité autrefois les forets de la Germanie, où leurs ancêtres se seraient réfugiés après avoir secoué le joug de l'homme (2) ? Mais la fécondité limitée des hybrides du bison et du bœuf prouverait déjà que ces aaimaux ne sont pas de même espèce, et un grand nombre de caractères anatomiques déposent dans le même sens. Le bison se distingue du bœuf par son poil laineux, ses cornes courtes et latérales, par sa bosse qui est due principalement à l'excessive longueur des premières apophyses épineuses dorsales, par la brièveté de son os intermaxillaire, qui s'arrête à une distance notable de l'articulation nasomaxillaire; enfin, et surtout, il a trente côtes, tandis que le bœuf n'en a que vingt-six. J'ai lu quelque part que la durée de la gestation est de dix mois chez la femelle du bison ; c'est un mois de plus que chez la vache, mais je ne suis pas suffisamment sûr de ce renseignement; ce qui est certain c'est que la gestation et la parturition de la vache couverte par le bison sont très-pénibles (3). En tout cas, on peut dire que ces deux espèces sont aussi distinctes, aussi différentes que puissent l'être celles d'un même genre, et la grande fécondité de leur croisement contraste avec la stérilité presque constante de l'union du bœuf et du buffle, qui sont pourtant beaucoup plus rapprochés.
Personne, que je sache, n'a jusqu'ici étudié comparativement l'anatomie des half-breed hiiffalocs des divers sangs. Je signale cette lacune à ceux de mes lecteurs qui habitent les États-Unis de l'Ouest. La seule étude du squelette de ces animaux jettera le plus grand jour sur une foule de questions encore douteuses, et permettra surtout d'apprécier l'influence respective qu'exercent le père et la mère sur l'organisation du produit. C'est une occasion précieuse qu'on retrouverait difficilement chez les autres hybrides, parce qu'ici le père et la mère ne diffèrent pas seulement par la forme et les proportions, mais par le nombre des os. Les métis de premier sang ont-ils trente côtes comme l'espèce paternelle (bison), ou vingt-six comme l'espèce maternelle (vache), ou vingt-
(1) Biiffon, Quadru'pédes, arlicle Bison, Adrochs, elc^ t. XI, p. 527.
(2) Loc. cit.
(ôj Journal unicersel des sciences médicales, 182!, l. X.Xll. p llD(ei) noUv
huit comme les espèces pures de l'yack et de l'aurochs? Quel est le nombre des côtes chez les métis de second sang nés du croisement des premiers soit avec les bisons, soit avec les bœufs ou les vaches? Et dans le retour graduel de leurs descendants à l'une ou l'autre espèce par des croisements successifs, quel est le moment oii le squelette de la cage thoracique revient au type originel correspondant? Notez qu'il ne s'agit pas ici de ces modifications relatives qui, portant seulement sur la forme et le volume de certains organes, s'effectuent par des transitions peu sensibles, par des nuances difficiles à saisir; il s'agit d'un fait palpable, la présence ou l'absence de certains os, et le changement doit nécessairement se faire en une seule fois, car il n'y a pas de milieu entre l'existence et le néant. C'est ce qui donnera un degré de certitude tout spécial aux observations anatomiques faites sur les métis du bœuf et du bison, et si j'ai choisi cet exemple de préférence au milieu des faits de l'hybridité paragénésique^ c'est en grande partie dans l'espoir que l'importance des questions qui s'y rattachent pourra frapper l'attention des naturalistes américains et provoquer leurs recherches.
D'après ce qui précède, il me paraît certain que l'hybridité paragénésique peut^ par ses résultats durables, modifier plus ou moins profondément les espèces en y faisant surgir de nouvelles races, ou en y produisant du moins de nombreuses variétés, et il me paraît fort probable que l'homme a profité de cette possibilité pour créer, dans les espèces soumises à son pouvoir, par l'infusion d'un sang étranger, beaucoup de races qu'on considère aujourd'hui comme des dégénérations des types primitifs. L'influence de la domestication, que je ne conteste pas, mais qu'on a singulièrement exagérée, serait ainsi ramenée à des limites plus étroites, et les effets inexplicables qu'on lui attribue dépendraient surtout de l'influence des croisements.
Les résultats de l'hybridité paragénésique peuvent-ils aller jusqu'à établir entre les deux souches mères des races intermédiaires assez nombreuses et assez rapprochées les unes des autres pour aboutir à la fusion apparente des deux espèces en une seule, et pour rendre difficile ou impossible la recherche des types primitifs? Rien ne permet de l'admettre jusqu'ici. Mais, 011 s'arrête la sphère d'action de l'hybridité paragénésique com-
DE L HYBRIDITÉ ANIMALE. 4-'i5
mence celle de l'hybridité eugéncsique, et il est parfaitement certain que, si deux ou plusieurs espèces sont capables de se croiser et se recroiser à tous les degrés, si tous leurs métis sont également et indéfiniment féconds dans toutes les directions, elles pourront se mêler en toute proportion, produire des races très-nombreuses, très-diverses, des sous-races plus nombreuses encore, des variétés presque infinies, et finalement se fusionner, en apparence du moins, d'une manière à peu près complète. En face de ces conséquences subversives, les partisans de la permanence des espèces n'ont plus d'autre ressource que de nier résolument la possibilité de l'hybridité eugénésique. C'est ce qu'ils font tous les jours avec une persévérance digne d'une meilleure cause, et le moment est venu de mettre leur dénégation aux prises avec les faits.
§ III. De thybridilé eugénésique.
La démonstration de l'hybridité eugénésique, eu égard aux idées préconçues que nous y rencontrons à chaque pas, présente une double difficulté.
Si nous prouvons que deux animaux d'espèce différente ont pu produire des métis de premier sang féconds en ligne directe, on nous objecte invariablement que l'expérience n'a pas duré pendant un nombre suffisant de générations, et que, si on l'eût prolongée plus longtemps, il serait arrivé un moment oi!i la fécondité se serait éteinte.
Puis, si nous réussissons à trouver une expérience poussée assez loin pour échapper à cette objection, on change de tactique, et on nous affirme que nous nous sommes trompés, que tous les naturahstes se sont trompés jusqu'ici, que nos deux animaux ne sont pas d'espèce différente, et qu'ils sortent d'une souche commune, dont les divers rameaux ont été modifiés et dénaturés par la domesticité, la nourriture ou les climats. On n'a pas oublié que Buffon a poussé l'intrépidité jusqu'à prétendre que les chèvres et les moutons sont de la même espèce (1) ; il a même ajouté « que ce n'est pas par de petits caractères particuliers
(I; Voy. plus haut, p. 420.
446 Mf'MOIRES DANTHROPOLOGIE.
qu'on peut juger la nature et en différencier les espèces; que les méthodes, loin d'avoir éclairci l'histoire des animaux, n'ont au contraire servi qu'à l'obscurcir...; que nos nomenclateurs se trompent à tous moments et écrivent presque autant d'erreurs que de lignes, et qii il faudrait une préveiitioti bien aveugle pour pouvoir en douter (1). » — Je ne pense pas que les nomenclateurs modernes soient disposés à accepter ce jugement. « La plupart des naturalistes, dit ailleurs Buffon, ne font que des remarques partielles. Il vaut mieux avoir un faux système ; il sert du moins à lier nos découvertes, et c'est toujours une preuve qu'on sait penser (2). » L'illustre écrivain n'avait pas besoin de faire de faux systèmes pour prouver qu'il savait penser ; mais s'il n'avait jamais écrit et pensé que des choses de cette force, il est probable que ses faux systèmes n'eussent obtenu aucun crédit chez les savants.
Il ne se trouve plus personne aujourd'hui pour confondre en une seule espèce les chèvres et les moutons, animaux que tout le monde classe dans deux genres parfaitement distincts. Dès lors on est obligé de soutenir que leurs hybrides ne peuvent pas se reproduire en ligne directe, et le révérend John Bachman, adversaire opiniâtre de Morton, a déclaré formellement que M. le professeur Chevreul avait dit des niaiseries [crudities] sur la fécondité de ces hybrides. Dussé-je m'exposer à de semblables aménités, je ne .puis me dispenser de déclarer à mon tour que les crudities de M. Chevreul sont des vérités parfaitement démontrées.
Tous ceux qui ont répété les expériences de Buffon dans des conditions convenables, ont obtenu comme lui des -métis de bouc et de brebis parfaitement féconds (3). Si les essais qui ont
( I ) Cette phrase couronne la dissertation de l'auteur sur les chèvres et les moutons, et fait partie du dernier alinéa de l'article Mouflon, t. XI, p. ô'iO (1754)..
(■•2) Celle phrase curieuse est lirée des Nouveaux Mélanges, extraits des manuscrits de M"« iSecker, t. Il, p. 9. lîlle a été reproduite par M. Flourens dans son Histoire des travaux de Buffun, Paris, 1850, in-12, p. 272 (2« édit.).
(5) Voy. Buffon, Quadrupèdes, art. Mouflon, t. XI, p. 565, et Suppléments, l. 111, p. 5, 5 et 7. Le croisement du bélier de Finlande avec la biche de Sardaigne Icervus capreolus, L.) a été obtenu par Cari llellenius. Les métis furent féconds, mais la race ne fut pas conservée pure; elle fut constamment recroisée avec les béliers de Finlande, et, au bout de trois générations, elle revint au type de ces derniers. Le travail original d' llellenius a paru en suédois dans les Nouveaux Mémoires de l'Académie de
été faits au Jardin des Plantes ont échoué, c'est probablement parce que les animaux, renfermés dans des espaces trop étroits, n'y jouissaient pas d'une liberté suffisante (1). Mais toutes les fois que dans une bergerie on parque un bouc avec des brebis, il en résulte des alliances et des hybrides féconds.
Pallas, qui a eu l'occasion de constater ce fait dans ses voyages en Russie, pense que les chèvres et les moutons peuvent se croiser à l'état sauvage, et il soupçonne même que la race des chèvres angora du mont Taurus est issue d'un de ces croisements (2). Gela me semble fort douteux; j'ai peine à croire que des espèces aussi différentes consentent à s'unir en pleine liberté. Quoi qu'il en soit, les métis du bouc et de la brebis s'obtiennent aisément en domesticité. Ils sont connus sous le nom de chahins, que je leur conserverai ; il serait peut-être préférable de les désigner sous le nom dCovicapres^ qui serait tout aussi commode, et qui aurait l'avantage d'indiquer leur origine.
Jusqu'ici, nos éleveurs n'ont trouvé aucun avantage à multiplier les chabins, mais dans plusieurs pays on les préfère aux
Stockholm, 1790. Une traduction allematide de celle collection existe au Muséum d'histoire naturelle. C'est là que j'ai consulté le travail d'Helleniiis [Der Konigl. Sckwedischen Ak'idemie (1er Wissenschaflneue Abhandlungen aufdas Jahr 1790. Leipzig, 179^2, in-8, Bd IX, S. 269).
(li Je liens de source certaine que beaucoup d'esp'eces d'animaux, quoique conservées à l'étal de pureté, deviennent stériles au Jardin des Plantes au bout de trois ou quatre générations. La domesticité diminue rarement la fécondilé des animaux et l'augmente même souvent; mais il paraît que le défaut d'exercice, ou la nature de l'aliraenlalion, peuvent, dans beaucoup de cas, nuire à la reproduction.
(2) Cilé dans Dictionnaire classique d'histoire naturelle de liory de Saint-Vincent, t. III, p. 575. Paris, 1825, in-8. Voy. aussi American Journal of Science and Arts, 1847, vol. III, p. 44 Je n'ai pu retrouver jusqu'ici ce passage de Pallas, mais J'ai vu dans son Voyage en liussie méridionale, trad. fr., Paris, 1805, in-4, t. I, p. GOI, en note, qu'il considère nos chèvres domestiques comme des races hybrides provenant du croisement de la chèvre à bézoard et du bouquetin. Au Sjurplus, on sait que lès bergers des montagnes accouplent fréquemment les ch'evres avec des bouquetins apprivoisés. Les métis qui en résultent ont en général les cornes de la mère et la couleur du père. Il arrive même quelquefois que les bouquetins sauvages saillissent et fécondent les chèvres (Gervais, article Chèvre, du Dictionnaire pittoresque d'histoire naturelle, Paris 1855, in-fo!., t. II, p. 155. Desmoulins, article Chèvre, du Diclicnnaire classique d'Iiistoire naturelle, Paris, 18'25, in-8, t. III, p. 5/7). Mon ami le professeur Lebert, de Zurich, m'a écrit il y a quelques jours qu'on s'est assuré à Vienne, dans des expériences méthodiques, de la fécondité de ces hybrides de la ch'evre et du bouquetin; mais je ne sais si ces faits ont été publiés jusqu'ici.
animaux d'espèces pures; il paraît qu'il y en a beaucoup dans certaines îles du grand archipel indien, il y en a davantage encore dans les diverses parties de l'Amérique méridionale. Au Chili cette espèce croisée est devenue l'objet d'une exploitation régulière.
Déjà l'abbé Molina, dans son Histoire naturelle du Chili, publiée en 1782, avait annoncé que les Pehiienches, habitants des Andes chiliennes, croisaient avec succès les chèvres et les moutons. « Les individus de cette race intermédiaire, disait-il, sont deux fois plus gros que les autres brebis, et sont couverts d'un poil très-long et doux comme celui de la chèvre d'Angora. Ce poil est un peu crépu, et ressemble beaucoup à la laine. Il s'en trouve qui ont plus de 2 pieds de long(l). » L'abbé Molina, né, élevé et longtemps établi au Chili, oii sa famille était fixée, comme il nous l'apprend lui-même un peu plus loin, depuis au moins trois générations, était placé de manière à obtenir des renseignements positifs. On émit pourtant des doutes sur l'exactitude de son assertion, et on lui objecta probablement que ses métis devaient être stériles, car il crut devoir ajouter dans sa seconde édition (1810): « Cette race se propage constamment [costantamenté) en dépit de la différence spécifique qu'on suppose exister entre la chèvre et la brebis (2). » Aujourd'hui les chabins ont acquis une grande importance commerciale ; on les élève dans les plaines aussi bien que dans les montagnes, pour se nourrir de leur chair et surtout pour vendre leurs peaux qui, convenablement préparées et revêtues de leur longue toison à demi laineuse, se débitent dans le commerce sous le nom A& pallions (3). On exporte chaque année des milliers de pellions du Chili au Pérou ; mais la plupart de ces peaux restent dans le pays, oii on les emploie aux usages les plus divers. On en fait des descentes de lit, des tapis, des couvertures. Les gens du peuple n'emploient que des matelas formés de trois pellions superposés. Les shabraques, ou grosses
(1) Giov.'Ignaz. Molina, Saggio sulla storia naturale del Chili, Bologna, 1782, in-8, lib. IV, p. 352.
(2) Même ouvrage, 2e édit., Bologna, 1810, grand in-4, p. 271.
(5) Par extension, le nom de pellions a été appliqué aux chabins eux-mêmes, lesquelSj dans tout le Chili, sont connus sous celle dénominalion.
selles des bêtes de somme, se composent d'un plan de bois recouvert sur chaque face de deux ou trois couches de pellions, etc. Ces détails donneront une idée de l'extension qu'a prise au Chili la production des chabins.M. Gay, membre de l'Académie des sciences, qui a publié, aux frais du gouvernement du Chili, un savant et magnifique ouvrage sur l'histoire politique, économique, physique et naturelle de cette contrée, a rapporté à Paris plusieurs pellions qu'il a bien voulu me montrer. Le cuir, plus solide que celui du mouton, supporte une épaisse toison de poils longs de 20 à 23 centimètres (il en est de beaucoup plus longs), légèrement ondulés, mais nullement frisés, et cependant aussi souples que la laine.
Ceux qui élèvent des chabins, ayant principalement en vue d'obtenir de beaux pellions, dirigent vers ce but spécial les croisements du bouc et de la brebis. Les métis de premier sang ont Içs formes de la mère et le pelage du père ; leurs poils sont plus longs, mais presque aussi durs et aussi roides que ceux du bouc : aussi leurs peaux sont-elles peu estimées. On ne s'attache donc pas à multiplier ces métis quj sont d'ailleurs parfaitement féconds entre eux. On n'en élève que le nombre nécessaire pour entretenir et régénérer de temps en temps la race issue du second croisement. Les chabins de second sang, qui fournissent les meilleurs pellions, s'obtiennent en croisant avec les brebis les métis mâles de premier sang. Ces chabins de second sang sont indéfiniment féconds entre eux^ tout permet au moins de le croire ; mais au bout de trois ou quatre générations, leurs descendants directs subissent une modification qui en diminue la valeur commerciale; leur poil devient plus gros et plus dur, et se rapproche par conséquent de celui des chèvres, chose vraiment remarquable, puisque ces métis de second sang, un quart chèvre et trois quarts mouton, sont trois fois plus rapprochés du mouton que de la chèvre. Ce qui est plus remarquable encore, c'est que, pour rendre aux générations suivantes la souplesse et la finesse du poil, il faut croiser les femelles de second sang avec les mâles de premier sang : on obtient ainsi un hybride intermédiaire entre les demis et les trois quarts, contenant trois huitièmes de sang de chèvre et cinq huitièmes de sang de mouton, plus éloigné de la brebis que sa mère., et possédant pourtant T. m. 29
une toison plus souple et plus douce, dont la supériorité se maintient ensuite pendant plusieurs générations. Les chabins des divers sangs se comportent donc comme nos races croisées de chevaux, de bœufs, de chiens, de moutons, c'est-à-dire qu'au bout d'un certain nombre de générations ils perdent quelquesunes de leurs qualités, et que pour les leur rendre il faut retremper la race dans de nouveaux croisements. J'ai insisté auprès de M. Gay pour savoir si le but de ces croisements plus ou moins périodiques n'était pas de ranimer la fécondité décroissante des métis, mais il n'a jamais entendu dire que leur fécondité fût limitée à un degré quelconque, et si on les mitigé de temps en temps, c'est uniquement pour embellir et assouplir leur toison (l).
M. Gay m'a dit également que les métis du bélier et de la chèvre sont inconnus au Chili. Est-ce parce que ce croisement, inverse du précédent, n'a pas été essayé, ou parce qu'il a échoué, ou parce qu'il n'a donné que des produits inutiles? M. Gay n'a pu répondre à ces questions. Mais on a vu plus haut que les tentatives faites par Buffon- ont été sans résultat, et les faits recueillis au Chili tendent à confirmer la distinction que nous avons établie entre l'hybridité unilatérale et l'hybridité bilatérale.
Il ressort évidemment de ce qui précède que les chabins sont doués d'une fécondité indéfinie, car, d'une part, on n'a jamais constaté que cette fécondité fût limitée à un degré quelconque, et, d'une autre part, jes croisements périodiques auxquels on a recours dans un but tout spécial s'effectuent entre des hybrides de premier et de deuxième sang; ce ne sont donc pas des croisements de retour. Mais je pressens une objection que ne manqueront pas de me faire les partisans de la permanence des espèces. Ils me diront que les expériences n'ont pas été dirigées par des hommes de science; qu'on n'a aucune preuve que les chabins
(I) Je me fais un devoir el un plaisir de remercier ici M. Gay de l'accueil 'bienveillant dont il m'a honoré. Les faits qu'il a iiien voulu me communiquer de vive voix n'onl élé publiés qu'en abrégé dans la partie zoologique de son ouvrage : IHstoria flsira y politica de Chile, par Claudio Gay {Zonlogia o Fauna Chilena, t. I, p. IGU. Taris, I8'<7. in-8). L'auteur annonce des détails plus précis qui paraîtront plus lard dans la partie statistique de son grand ouvrage. Au reste, plusieurs détails qui n'ont pas été consignés dans la Fauna Chilena ont élé publiés, il y a treize ans, par M. Chevreul dans le Journal des Savants, année 1846, in-4, p. 557 (en note).
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de premier sang soient indéfiniment féconds entre eux ; qu'il faudrait en prendre un certain nombre, les séparer à jamais des autres métis ainsi que des races mères, et suivre leurs descendants directs pendant plusieurs générations. A cela je n'ai rien à répondre, si ce n'est que les chabins de premier sang sont positivement féconds entre eux, qu'on ne connaît pas de limites à cette fécondité, et que c'est procéder un peu légèrement de déclarer non avenus tous les faits dont l'origine n'est pas exclusivement scientifique. Une fécondité bien constatée, et dont personne n'a reconnu les limites, doit être considérée comme indéfinie jusqu'à preuve du contraire; quant à l'expérience demandée, elle n'a pas été faite sur les chabins, mais elle n'a pas été faite non plus sur les races croisées de chèvres, ni sur les races croisées de chevaux, de bœufs, de moutons. Si je disais que les chiens issus du croisement des épagneuls et les dogues n'ont en ligne directe qu'ime fécondité restreinte, et que, tenue à l'abri de tout croiscmGnt nouveau, cette race croisée s'éteindrait au bout de quelques générations, on serait fort embarrassé pour me citer un seul fait contraire à mon assertion et il faudrait, pour la confirmer ou ia renverser, qu'un physiologiste consacrât des sommes considérables et dix ans d'attention continuelle à l'exécution de cette expérience. Pour ma part, je pense (je suis loin de l'affirmer) que les races croisées de chiens ont en général une fécondité inférieure à celle des races pures, et c'est ainsi que je m'explique la perpétuité de certains types qui, malgré la promiscuité illimitée des races, se sont maintenus sans altération pendant plus de quatre mille ans(i) ; mais ce n'est qu'une hypothèse, et quand même elle serait exacte, cela n'empêcherait pas de dire que les croisements des chiens donnent des métis à la fécondité desquels on ne peut assigner aucune limite précise. Or, je prétends que les chabins sont précisément dans le même cas, et d'une manière générale lorsque je dis que des métis sont féconds sans limites, je veux dire seulement que ces limites sont inconnues, ou plutôt qu'eUes sont indéfinies.
Mais cette expérience décisive, sans laquelle suivant nos adversaires la question de fécondité ne peut être résolue, et qui n'a
(1) Yoy. plus haut, p. 338.9.
été faite ni sur les chabins, ni sur les animaux de sang mêlé dont les parents sont réputés de même espèce, cette expérience, dis-je, a été faite dans les conditions les plus authentiques et les plus scientifiques sur les hybrides du chien et du loup. C'est Buffon lui-môme qui en est l'auteur, c'est lui qui a fourni l'argument le plus fort contre la doctrine de l'immutabilité des espèces, doctrine à laquelle il fut bien près de renoncer dans la dernière période de sa vie (1).
Buffon avait vainement essayé de croiser le chien avec la louve : une louve, prise toute jeune dans les bois, fut élevée avec un mâtin du même âge ; ces deux animaux, enfermés seuls dans une grande cour où aucune autre bête ne pouvait entrer, ne connaissaient, ni l'un ni l'autre, aucun individu de leur espèce. Ils ne connaissaient même d'autre homme que leur gardien. Pendant les deux premières années ils vécurent en assez bonne intelligence ; à la fin de la troisième année, ils commencèrent à éprouver l'ardeur du rut ; mais cet état, loin de les adoucir, les rendit intraitables et féroces ; ils ne s'approchaient que pour se battre, et, finalement, le chien tua la louve. L'expérience avait donc complètement échoué, mais elle avait été mal conduite. On avait élevé les animaux de telle sorte qu'ils étaient devenus sauvages. Le chien lui-même, mis en liberté après la mort de la louve, se montra tellement furieux, qu'il fallut le tuer. Or, on sait bien que les animaux sauvages ont peu de tendance à s'accoupler en dehors de leur espèce ; lorsqu'on veut croiser deux animaux d'espèce différente, il est presque indispensable (au moins pour les animaux féroces comme le loup) de les adoucir par la domesticité. Cette condition fut heureusement remplie dans le cas suivant.
Une petite louve, âgée ;i peine de trois jours, fut prise dans les bois par un paysan et vendue au marquis de Spontin-Beaufort, qui la fit allaiter artificiellement jusqu'à ce qu'elle put manger de la viande, et qui réussit
(1) Voy. sur la varialioii des opinions de Buffon, dans la deuxième partie du lome U de V Histoire naturelle générale des règnes organisés, par M. Isid. Geoffroy Sainl-llilaire, le premier paragraplie du chapitre intitulé : Résumé des vues sur l'espèce organique. Le volume est encore sous presse, mais M. Isid. Geoffroy Saint- Hiiaire a bien voulu me donner un exemplaire de ce chapitre qu'il a fait tirer à part, (Paris, 1859, in-^S.)
à l'apprivoiser. Elle devint d'abord si familière, qu'on pouvait la mener à la chasse dans les bois sans risquer de la perdre ; mais dès qu'elle eut un an, elle commença à montrer des instincts sanguinaires ; elle étranglait la volaille, les chats; elle attaquait les moutons et les chiennes, si bien qu'il fallut l'attacher. Un jour elle mordit le cocher de la maison avec une telle force, que le malheureux dut garder le lit pendant six semaines.
Première génération. — Le 28 mars 1773, la louve fut couverte pour la première fois par un chien braque qu'elle avait pris en grande affection; l'accouplement fut réitéré deux fois par jour pendant deux semaines. Le 6 juin d873, soixante-dix jours après le premier coït, elle mit bas quatre petits métis, trois mâles et une femelle (1).
Deuxième génération. — On ne put conserver qu'un seul mâle, qui fut élevé avec sa sœur. A l'âge de deux ans et demi, le 30 décembre 177o, ils s'accouplèrent pour la première fois, et le 3 mars 1776, après soixante-trois jours de gestation, la femelle mit bas une portée de quatre petits, deux mâles et deux femelles.
Troisième génération. — Un couple de cette portée fut envoyé par le marquis de Spontin à Buffon, qui les garda quelque temps à Paris et les fit conduire ensuite dans sa terre de Buffon. Il les fit élever ensemble et fit exercer sur eux une surveillance assidue pour les empêcher de s'allier avec les chiens de l'endroit. Ils ne s'accouplèrent que le 30 ou le 31 décembre 1778, à l'âge d'environ deux ans et dix mois, et il en résulta une portée de sept petits qui vinrent au monde le i mars 1778. La gestation avait duré soixaute-trois ou soixante-quatre jours. Le gardien de ces animaux ayant eu la curiosité de prendre les petits dans sa main pour les examiner, la mère furieuse se jeta presque aussitôt sur ses nouveau-nés et dévora tous ceux qui avaient été touchés. Il n'en resta qu'un seul, c'était une femelle.
Quatrième génération. — Cette femelle fut élevée avec son père et sa mère, dans un grand caveau où aucun autre animal ne pouvait pénétrer. Au commencement de l'année 1781, étant âgée de près de deux ans, elle fut couverte par son père, et mis bas dans le courant du printemps une
(1) Cette première partie de l'observation a été publiée par Buffon dans son chapitre des Mulets, t. III, des Suppléments, p. 9 à 14 (1776). L'expérience alors n'était pas encore terminée. La suite de l'observation a paru dans le tome VII des Suppléments, p. lGl-209. Lacépéde a complété la narration du fait en publiant à la siiile du texte de Buffon une lettre écrite à ce dernier par le directeur de la ménagerie de Versailles. D'autres faits du même genre, communiqués à Buffon par diverses personnes, ont été également puitliés par Lacépëde. L'édition, défectueuse d'ailleurs à beaucoup d'égards, connue sous le titre de Buffon de Sonnini, est celle oij il est le plus commode d'étudier l'ensemble des recherches de Buffon sur le croisement du chien etdu loup, parce que les faits éparpillés en plusieurs volumes dans les éditions précédentes y ont été réunis en un seul faisceau. Voyez Œuvres de Buffon, édit. de Sonnini, t. XXIII, p. 257 h ZÔ2. Paris, an VIII, in-8. Sept figures des planches 24 à 27 représentent les métis des diverses générations.
portée de quatre petits ; elle en mangea deux, et il n'en resta que deux : l'un mâle, l'autre femelle. Ces jeunes animaux élaient àoux et caressants; cependant ils étaient un peu voraces, et attaquaient la volaille qui était à leur proximité.
Si l'on songe aux frais considérables que coûta cette longue expérience, on ne s'étonnera pas qu'elle n'ait pas été poussée plus loin. D'ailleurs, Buffon était déjà presque octogénaire et ne pouvait guère se flatter de vivre assez longtemps pour observer les générations ultérieures de ses métis. L'expérience fut donc abandonnée, et personne na dit ce qu'étaient devenus les deux animaux de la quatrième génération. On vient de voir qu'ils étaient encore jeunes, lorsque l'observation fut rédigée pour la dernière fois. Comme tous les hybrides des générations précédentes, ils tenaient à la fois du chien et du loup. Buffon a tracé de main de maître la description de ces divers animaux, et ceux qui la liront pourront se convaincre que la race intermédiaire ne tendait à revenir ni à l'espèce du chien ni à l'espèce du loup (1). Cette question du retour à l'un ou à l'autre des deux types primitifs était pour Buflbn l'objet principal de son expérience (2).
(1) Voyez les sept planches publiées par Buffon, et reproduites dans rédltlon de Sonnini, t. XXill, pi. xxiv et suiv. Nous devons ajouter, pour compléter cette importante série d'observations, que les deux métis (mâle et femelle) de la deuxième génération, devenus inutiles après qu'ils eurent fait leur première portée, furent donnés par Buffon à la ménagerie de Versailles, où ils firent au bout de deux ans une seconde portée de trois petits (Sonnini, t. XXIII, p. 278). M. Leroi, lieutenant des chasses et inspecteur du parc de Versailles, fournit les renseignements suivants dans une lettre adressée à Buffon (édit. de Sonnini, t. XXIII, p. 517), Deux des petits métis de la seconde portée furent donnés au prince de Condé On ne sait ce qu'ils sont devenus. Le troisième, qui était un mâle, ressemblait beaucoup au loup; à six mois on lut obligé de l'enchainer ; il aboyait rarement le jour, et la nuit il ne poussait que des hurlements. Lorsqu'il eut un an, on le mena à la chasse ; il se jeta sur un sanglier qui le tua roide. Le père de ce métis était resté à la ménagerie de Versailles, et ou l'avait marié à une jeune louve. 11 en était résulté trois métis quarterons (un quart chien, trois quarts loup). Ceux-ci tenaient beaucoup moins du chien que les métis de premier sang; entre autres choses, leur poil était pareil à celui des louveteaux. M. Leroi faisait élever deux de ces quarterons pour les dresser à la chasse; il gardait le tvoisième pour le faire accoupler avec sa mère la louve, et pour étudier les résultais de ce croisement de retour. Il est probable que ces projets ne furent pis mis à exécution, car la révolution française, qui grondait déjà dans l'air, ne devait pas tarder à bouleverser les chasses royales.
(2) « Mon objet était de voir si au bout d'un certain nombre de générations ces métis ne retourneraient pas à l'espèce du loup ou à celle du chien, et il était essentiel de conserver la race toujours pure, et ne faisant allier ensemble que les individus qui en proviendraient. »
La question de fécondité ne le préoccupait pas, et dans toute sa relation on ne trouve pas un seul mot qui s'y rattache. L'idée que cette race mixte, maintenue pendant quatre générations, pût s'éteindre par stérilité, ne lui était pas même venue. Elle ne vint pas davantage à ceux qui conservèrent les métis de la quatrième génération. C'est seulement dans notre siècle, lorsqu'il n'était plus temps de recourir à la vérification, que cette idée a été émise ; on a prétendu que si les deux derniers représentants de l'espèce croisée eussent été accouplés ensemble, ils se seraient montrés inféconds. Puis, ce qui n'était d'abord qu'une hypothèse fort imprudente s'est transformé peu à peu en affirmation catégorique ; pour ma part, on m'avait toujours enseigné que dans l'expérience de BufTon (la seule oij la race hybride fût restée pure), les métis de la quatrième et dernière génération avaient été tout à fait stériles, et grande a été ma surprise, lorsque je suis remonté à la source, de voir que cette tradition était fausse. Puis, la vérité s'altérant toujours de plus en plus, il est arrivé un moment où l'on a affirmé et imprimé que les métis du chien et du loup devenaient inféconds dès la troisième génération. c(Les métis du loup et du chien, de la chèvre et du bélier, dit un savant physiologiste, cessent d'être féconds dès les deux ou trois premières générations (1). » Et ailleurs : « Le mulet de l'âne et du cheval est stérile dès la première, et au plus tard dès la seconde génération ; le mulet du chien et du loup est stérile dès la deuxième ou troisième génération. » D'où suppose-t-on que soit extrait ce dernier passage? D'un livre, d'ailleurs fort intéressant, intitulé Histoire des travaux de Buffon (2). Mais il était réservé à la physiologie anglaise d'aller plus loin encore dans cette voie. « Le loup et le chien », dit M. Carpenter, auteur d'un article fort monogéniste sur les Variétés du genre humain^ « le loup et le chien produisent ensemble ; leur produit est fécond avec l'une et l'autre race. Mais si ces hybrides sont féconds entre eux, cest ce qui na pas encore été démontré {^) i). Puis,
(i) FlourenSj Hisloire des travaux de Cuvier, 2^ é<iil., Paris, 1845, iii-8, p. '2'J3-
(2) Flourens, Histoire des travaux de Buffon. Paris, ISôO, in-12, p. 98 (en note).
(5) Todd's Cyclopœdia of Pliijuologij, vol. IV. Londres, 185-2, grand in-8, p. Iôti9, art. Varietie? of M*nrind, par Carpenter.
comme cette expression pourrait laisser place au doute, l'auteur se ravise dans son Traité de pJujsiologie^ et, après avoir dit que chez les plantes l'hybridité ne persiste jamais au-delà de la quatrième génération, il ajoute : « Parmi les animaux, les limites de l'hybridité entre les individus d'espèces difTérentes sont plus étroites encore, puisque l'hybride est tout à fait incapable de continuer sa race avec un de ses pareils. On cite un ou deux cas 011 un hybride (1) a produit avec un animal semblable à lui, mais c'est certainement (cer^am/y) l'extrême limite, puisque ;jersoîine na jamais dit que la race pût se continuer au-delà de la seconde génération, sans mélange avec l'une des espèces mères (2). » Après cela, il n'y a plus qu'à tirer l'échelle.
Ainsi, une expérience aussi authentique que possible, exécutée par un des naturalistes les plus célèbres et publiée en toutes langues, dans les innombrables éditions d'un ouvrage que l'on considère partout comme un des chefs-d'œuvre de l'esprit humain, une expérience faite dans les conditions les plus défavorables, puisque le mariage continuel du frère avec la sœur, du père avec la fille, tarit tôt ou tard, dans les races croisées et peutêtre aussi dans les races pures, les sources de la génération, une expérience enfin dont les résultats, contraires à l'attente de celui qui l'a dirigée, ont été cependant constatés et divulgués par lui avec une bonne foi qu'il serait insensé de mettre en doute, cette expérience, dis-je, établit de la manière la plus décisive et la plus éclatante que les métis de la louve et du chien braque jouissent en ligne directe d'une fécondité qui s'est maintenue de femelle en femelle pendant au inoins quatre générations ; et voilà qu'en moins de trois quarts de siècle, pour satisfaire aux exigences toujours croissantes d'une cause de plus en plus mauvaise, on l'altère si profondément par une série non interrompue de mutilations méthodiques, que le nombre des
(1) Il y a dans le texte a mule, mais il ne s'agit nullement du produit de l'àne et de la jument. Le mot mule est pris dans un sens général, comme on le fait souvent en français pour le mot mulet.
(2) W.-B. Carpenter, Principles of Iluman Physiology, etc. Amer. Edit. Philad., 185j, in-8, p. 1059. Le même passage se trouve à peu près textuellement dans les Principles of General and Comparative Physiology, du même auteur, V (h. Edil. Lond., 18ÔÔ, in 8, p. 885.
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générations, indéfini dans l'orig-ine, limite plus tard, puis réduit de quatre à trois, et de trois à deux, promet de descendre bientôt de deux à un, en attendant qu'on le réduise à zéro ! Mais Jupiter lui-même, disait le proverbe antique, ne peut pas changer le passé ; rien, pas même l'entente unanime de tous les grands prêtres de la science, ne pourra détruire la réalité d'un fait parfaitement constaté ; et aussi longtemps qu'il y aura dans une seule bibliothèque un seul exemplaire des œuvres de BufFon, il restera bien et dûment acquis à la science : que le croisement du chien et du loup est fécond, que leurs métis sont féconds, que cette fécondité étudiée pendant quatre générations s'est maintenue jusque-là sans la moindre 'atténuation, et que rien ne permet encore de lui assigner des limites.
L'bybridité du chien et du loup est donc un exemple d'hybridité eugénésique (1); mais ce fait, une fois démontré, ne suffira probablement pas pour dissiper les illusions des défenseurs de Vespèce. On peut s'attendre qu'ils changeront de tactique, et que, ne pouvant plus raisonnablement nier la fécondité des hybrides du chien et du loup, ils en viendront à dire que le chien et le loup ne sont qu'ime seule espèce. BufTon, dans sa jeunesse, n'eût pas manqué de le faire, comme il le fît pour les moutons et les chèvres, pour les chameaux et les dromadaires, pour les aurochs, les bisons et les bœufs. Devenu plus réservé sur ses vieux jours, il publia sans commentaires l'histoire de ses quatre générations de métis ; il comprit qu'il avait fait fausse route, et qu'il ne fallait pas aller plus loin dans cette voie. Mais John Hunter, presque à la même époque, soutenait que le chien, le loup et même le chacal ne forment qu'une seule espèce, et M. Hollard, plus récemment, a avancé que cette question n'était pas encore décidée (2). a Bien
(1) 11 ne s'agit, bien entendu, que de l'hybridité du loup et du chien braque. II n'en résulte nullement que le croisement du loup avec toutes les espèces de chiens doive se faire avec le même succès. Jusqu'ici, l'accouplement des chiens et des loups a toujours été productif, quelle que fût l'esp'ece ou la race des chiens ou des chiennes. Mais les métis n'ont pas été conservés à l'état de pureté, et on ne sait s'ils eussent été féconds en ligne directe. Le lecteur trouvera dans [un article spécial, à la suite de ce mémoire, le résumé des expériences qui ont été faites sur le croisement des chiens avec les loups, les chacals et les renards.
(2y HoUardj Nouveaux Éléments de zoologie. Paris, 1858. in-8, p. .558.
des gens, dit M. Prichard, doutent encore que le chien et le loup soient d'espèces distinctes (1). » Enfin M. Garpenter, précisément dans ce même passage oij il prétend que la fécondité directe des chiens-loups hybrides n'est pas démontrée, s'efforce de prouver que les chiens domestiques peuvent très-bien n'être que des loups apprivoisés (2). On voit que les monogénistes ont pris leurs précautions pour échapper aux conséquences de la grande expérience de Buffon. Je pourrais aisément prouver que les différences qui séparent les espèces de chiens des espèces de loups, n'ont pas pu se produire sous la seule influence de la domestication des chiens ; que ceux-ci, rendus à l'état sauvage depuis plusieurs siècles dans l'Amérique méridionale, sont restés chiens et ne sont pas devenus loups ; que l'aboiement n'est pas un résultat de l'éducation comme on l'a prétendu, mais que c'est un caractère spécifique, attendu que les chiens d'Europe, redevenus sauvages dans l'île longtemps déserte de Juan-Fernandès, continuèrent à aboyer (3) ; que toutes les tentatives faites pour domestiquer le loup ont été infructueuses, et que les petits chiens sauvages, pris au piège dans les bois de l'Amérique méridionale, et élevés dans les maisons, deviennent dès la première génération aussi soumis et aussi fidèles que les chiens domestiques, etc., etc. Mais cela m'entraînerait beaucoup trop loin, et ceux qui admettent sans hésitation qu'une seule espèce primitive a donné naissance à toutes les races de chiens", me répondraient toujours qu'il y a moins de différence extérieure entre le loup et le chien-loup, qu'entre celui-ci et le dogue, qu'entre le dogue et le lévrier. La discussion serait donc ù peu près interminable, et il vaut mieux recourir à d'autres exemples.
Personne n'ignore que le chameau à deux bosses, originaire de la Bactriane [camelus bactrianensis) et le chameau à une
il) Prichard, Hisloire naturelle de l'Iioinwe, Irad. fr. Paris, 184î, in-8. 1. 1, p. 67. Il csl bon de remarquer qu'en 1820 M. Prichard croyait à la fécondilé des vrais hybrides, et professait que le chien n'était pas de la même esp'ece que le loup. Mais il a changé de langage à mesure que les besoins de la doctrine unitaire l'ont exigé. Voyez Researches inlo tlie Physical History of Mankind. Lond. 1S-2G, in-8, -1^ édit., vol. I, p. 96.
(2) Carpenler, art. Yarieties of Mankind, déjà cité, p. 150U.
fô) L'abbé Molina. Essai sur l'histoire naturelle du Chili. Irad. fr. Paris, ITS'J. iii-8, p. '201.
bosse, originaire de l'Arabie [camelus arabicus), réduits l'un et l'autre à la domesticité depuis un temps immémorial, se croisent avec la plus grande facilité. « Les individus qui proviennent de cette race croisée, dit Buffon, sont ceux qui ont le plus de vigueur et que l'on préfère à tous les autres. Ces métis, issus du dromadaire et du chameau, forment un race secondaire qui se multiplie pareillement, et qui se mêle aussi avec les races premières (1). )) Ce témoignage est confirmé par toutes les relations modernes, et personne, que je sache, n'a prétendu que la fécondité des chameaux hybrides fût limitée. Buffon avait eu le courage de soutenir, d'après cela, que les chameaux et les dromadaires n'étaient que 'deux races d'une seule espèce; suivant lui l'espèce primitive sauvage n'existait plus (2), et les deux grandes races actuelles devaient leur diversité à la diversité des influences auxquelles l'homme les a soumises. Le caractère des bosses ne pouvait l'embarrasser : j'ai déjà dit comment il expliquait la formation accidentelle des bosses chez les bisons ; la même théorie mécanique s'appliquait aux chameaux et aux dromadaires. « On doit présumer aussi, disait-il, que la bosse ou les bosses du dos n'ont eu d'autre origine que la compression des fardeaux, qui, portant inégalement sur certains endroits du dos, auront fait élever la chair et boursoufler la graisse et la peau. Ainsi, les caflosités et les bosses seront également regardées comme des difformités produites par la continuité du travail et la contrainte du corps, et ces difformités, qui d'abord n'ont été qu'accidentelles et individuelles, sont devenues générales et permanentes dans l'espèce entière (3). » Je pourrais réfuter de point en point cette théorie. Je me bornerai à dire que le chameau à deux bosses existe encore à l'état sauvage dans les grands déserts situés entre le Tibet et la Chine (4). Les rêveries plus littéraires que scientifiques de Buffon sur les chameaux et les bosses n'ont pu être acceptées par aucun naturaliste moderne, à l'exception peut-être du révérend John Bachman ; on s'accorde univer-
(1) Buffon, Quadrupèdes, t. XI, p. 211 (1754, in-4").
(2) Loc. cit.. p. 229.
(o) Loc. cit., p. 200.
(i) Pallas, Voyage dans la Russie méridionale, Irad. franc. PariS; 1805. In-i", I, 1, p. COI, en note.
selleraent aujourd'hui à ranger le dromadaire et le chameau dans deux espèces parfaitement distinctes, et il est digne de remarque que l'histoire de leurs croisements n'a point trouvé place dans l'argumentation des monogénistes (i). Pensent-ils que ces deux espèces n'en fassent qu'une ? Ou prétendent-ils que leurs hybrides soient inféconds ? Ils n'oseront soutenir sans doute ni l'une ni l'autre de ces propositions, mais il leur restera la ressource de dire que la fécondité directe des métis est probablement limitée, et, comme aucune expérience scientifique n'a été faite dans ce sens, comme le chameau n'est fertile qu'à quatre ans et porte toute une année, qu'il faut par conséquent cinq ans pour observer une génération et vingt ans au moins pour en observer quatre, comme enfin aucun homme de science ne paraît disposé à sacrifier vingt ans de sa vie et quelque chose comme un million pour aller en Afrique ou en Arabie répéter sur les chameaux l'expérience de ButTon, les monogénistes de longtemps n'ont rien à craindre de ce côté.
Le groupe des chameaux de l'Amérique méridionale pourrait leur préparer des embarras plus prochains. Ce groupe renferme, entre autres, trois espèces capables d'hybrider aussi aisément que les chameaux de l'ancien monde : ce sont les Hamas, les alpacas et les vigognes [camelus liama, camelus nlpaca^ camehis viconnia). Je ne suis pas tout à fait sûr que la vigogne et le Hama puissent donner des métis fertiles ; mais il est démontré que ces deux espèces se croisent très-bien avec l'alpaca (2). Les métis de vigogne et d'alpaca, connus sous le nom à'alpa-vigognes, sont féconds ; on dit même, et tout permet de le croire, qu'ils sont indéfiniment féconds (3). Mais ici encore on manque d'expériences scientifiques faites sur des hybrides alliés exclusivement entre eux, et surveillés pendant cinq ou six générations, pour les soustraire à tout croisement nouveau avec les espèces mères. Les propriétaires du haut Pérou, de la Bolivie, du Paraguay et des
(t) Voyez Morlon, Letter to the revei'end John Bachman on the Question of Hybridity in Animais. Gliarleslon, 1850, in-8, p. 5.
(2) Dictionnaire classique d'histoire naturelle. Paris, 1823, in-8, l, 111, p. 4Ô4, art. Chamkau.
(3) Hombron, Zoologie du voyage au pôle sud de Dumont d'Urville. Paris, 184G, in-8, t. I, p. 85-86. Aux trois animaux indiques par les autres auteurs, M. Hombron ajoute le guanaque.
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autres régions où on élève des alpa-vigognes, considèrent ces métis comme aussi féconds que les animaux d'espèce pure, et l'un d'eux que j'ai eu l'occasion d'interroger a paru surpris des questions que je lui faisais à cet égard. Il n'avait jamais entendu élever le moindre doute sur la fertilité des alpa-vigognes et de leurs descendants.
La classe des oiseaux fournit plusieurs exemples d'hybridité eugénésique ; je ne parle pas, bien entendu, des races domestiques réputées de même espèce, quoique provenant de contrées très-diverses, et présentant des différences anatomiques qui n'ont aucun rapport avec le climat, l'alimentation ou le genre de vie. Toutes les races de canards qui se croisent librement et donnent des métis féconds ; toutes les races de poules qui sont dans le même cas, passent pour des variétés d'une espèce primitive, au même titre que toutes les races de chiens, de chevaux, de bœufs, etc. On suppose que toutes ces variétés de volailles se sont produites sous l'influence des climats, de la nourriture et de la domesticité. N'est-on pas allé jusqu'à dire que le coq sans queue [gallus ecaudatus)^ animal à qui la nature n'a donné ni queue ni croupion, n'était qu'un diminutif du coq ordinaire? On citait même cet exemple comme une preuve des modifications presque sans limites que les circonstances artiiicielles peuvent faire subir aux animaux, et on le citerait peut-être encore, si 'on n'avait découvert que le \gallns ecaudatus est originaire de Geylan, oii il est sauvage et oii il porte le nom de wallikikiti. Il me paraît certain que pour les coqs, comme pour les canards, comme pour les chiens et les autres animaux domestiques, le croisement plus ou moins méthodique de plusieurs espèces eugénésiques a enfanté de nombreuses variétés de races qu'on rattache arbitrairement à une espèce primitive unique. Mais je ne me propose pas d'entrer pour chacun de ces groupes d'espèces dans une discussion qui deviendrait interminable. Il faudrait recommencer chaque fois une analyse aussi compHquée que celle dont l'étude des principales races de chiens, et des principales races d'hommes, nous a fourni l'inépuisable sujet. Laissons donc de côté les croisements eugénésiques des oiseaux réputés de môme espèce, pour ne parler que de ceux oîi la différence des espèces mères est admise par les naturalistes classiques.
On a essayé d'acclimater en Europe trois espèces du genre crax , provenant des forêts de l'Amérique méridionale [cmx alector, crax rubra, crax globicera). Je ne sais si l'on y a réussi, mais on a du moins élevé dans les ménageries de Hollande beaucoup de ces gallinacés, qui portent en langue vulgaire le nom générique de lioccos. On a pu croiser les trois espèces ; leurs métis sont féconds, forment des races croisées [bastard races)^ et ont le plumage plus beau que les espèces pures (1). Mais je ne puis dire si l'on a fait les expériences dans le but de s'assurer que la fécondité des lij brides de premier sang se perpétue indéfiniment en ligne directe.
Le même doute existe pour les hybrides féconds du cycnus olor et du cycnus immutabilis, de Vanser cycnoïdes et de Vanser cinereus, de Vanas boscas et de Yanas acuta. Tous ces hybrides sont féconds et M. de Selys-Longchamps paraît même disposé à en conclure que le cycnus olor ou le cycnus hmnutabilis ne sont pas deux espèces différentes, mais ne sont que « deux races locales (2) «. La famille des anatidées fournit encore l'exemple de l'oie de Guinée [anser cycnoïdes) et de l'oie à cravate [anser canadensis). M. Lafresnais, en croisant le mâle de la première espèce avec la femelle de la seconde, a obtenu des métis « qui s'étaient déjà reproduits jusqu'à sept fois, » à l'époque où le fait fut publié par M. Ghevreul(3). Les auteurs qui ont parlé de ces divers hybrides ont dit qu'ils étaient féconds et n'ont point assigné de limites à leur fécondité, mais ils n'ont pas distingué les alliances croisées avec les espèces mères, des alliances directes entre métis de môme sang. On voudra bien remarquer toutefois que ce silence tend à faire croire que les métis sont féconds entre eux, car s'ils ne l'étaient pas, au moins à la première génération, on ne saurfiit ni l'ignorer ni le taire : je suis donc disposé à con-
(I) Grilfilh's Ciivicr, vol. VUI, p. 113. Lond., 1829, in-4». Voyez à la page suivante (p. ]I4J un passage important où M. Griffilh annonce que l'hybridité féconde existe dans d'autres genres de l'ordre des gallinacés, et qu'en particulier les nombreuses races de coqs domestiques doivent leur origine à de semblables croisements bien plulôt qu'à la prétendue influence des climats et des autres causes accidentelles.
('2)Selys-Longcliamps, Récapitulation des hybrides observés dans la famdledes Anatidées dans le Bulletin de l'Académie royale des sciences et belles-lettres de Bruxelles, t. XII, ne partie, p. 355. Bruxelles, 1845, in-8.
(3) Journal des savants, '}\xin\8iG. p. 557 en note. Paris, 1846, ia-4".
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sidérer ces faits comme des exemples d'hybridité eugénésique. Mais peut-être ne faut-il voir qu'un cas d'hybridité paragénésique dans l'exemple suivant cité par M. RaQnesque : 'c L'oie à cravate ou du Canada [amer canadensis), dit ce naturaliste, a été complètement apprivoisée dans les Etats-Unis, où elle existe en parfaite domesticité. Elle s'est unie presque aussitôt avec l'oie domestique [anser cinereus), et a produit des individus féconds, lesquels ont produit de nouveaux métis féconds pa?' le croisement des races, et qui participent plus ou moins de la nature des espèces dont ils proviennent, à mesure qu'ils s'éloignent des types originels. Cependant l'oie à cravate a été regardée comme une espèce bien distincte par tous les naturalistes et même par Buffon^ quoiqu'il fût si porté à restreindre le nombre des espèces par esprit de système (1). » Cette rédaction manque de clarté et prête à deux interprétations. La remarque finale, et l'ensemble de l'article d'oîi ce passage est extrait, indiquent d'une part que l'auteur admet la fécondité absolue des métis de l'oie du Canada et de l'oie domestique; mais, d'autre part, si l'on s'en tient à la lettre de la rédaction, on peut douter que les métis soient féconds entre eux (2).
La nombreuse famille des fringilliens, ou passereaux conirostres, fournit des exemples presque innombrables d'hybridité plus ou moins féconde. Le moineau, le pinson, le serin, le tarin, le venturon, le chardonneret, le siserin, la linotte, le verdier, le bouvreuil, s'accouplent et se fécondent. Beaucoup de ces métis sont stériles, d'autres produisent avec les espèces mères, d'autres enfin produisent entre eux. Presque tous les degrés d'hybridité se trouvent donc réunis dans cette famille. Suivant Bory de Saint-Vincent, les métis du pinson et du moineau cf sont ca-
(1) Journal universel des sciences médicales. Paris, 1821, in-8. l. XXII, p. Iliî.
(2) N'ayant pu me procurer le texte anglais de M. Rafinesque, j'ai dû m'en tenir à la traduction publiée par un journal français. Il serait possible que l'obscurité fût due à la négligence du traducteur. Les mots par le croisement des races que j"ai soulignés et qui peuvent à la rigueur s'appliquer aux métis dans le texte français, me paraissent se rapporter plulùt, dans la pensée de lau'.eur, aux parents de ces métis. 11 faudrait donc lire, si je ne me trompe : « Elle s'est unie avec l'oie domestique et a produit, par le croisement des races, des individus féconds, lesquels ont produit de nouveaux métis féconds, etc. r Et dans celte hypothèse, l'hybridité serait eugénésique.
pables de se reproduire à jamais (1) ; » mais l'auteur ne dit pas expressément que cette fécondité indéfinie se manifeste dans les alliances en ligne directe. Plusieurs expériences tendraient à faire admettre que les serins et les chardonnerets peuvent engendrer des hybrides eugénésiques. « M. Sprengel, » dit Haller, dans une lettre adressée à Charles Bonnet, « M. Sprengel a étudié la multiplication des bâtards qui naissent de l'accouplement des serins et des chardonnerets. Le bec plus épais de ceux-ci s'est conservé pendant plusieurs générations, car, dans des oiseaux aussi semblables, les bâtards ont multiplié entre eux et avec les espèces paternelles et maternelles (2). » — « Non-seulement le canari, le venturon et le serin peuvent produire ensemble, dit Bufibn, mais les petits qui en résultent, et qu'on met au rang des mulets stériles, sont des métis féconds dont les races se propagent (3). » Aussi M. Hollard a-t-il dit, en parlant des serins et des chardonnerets : « Ces oiseaux sont séparés par des nuances si peu importantes, qu'on obtient de leur croisement des métis féconds (4). » D'après cela, l'auteur paraît disposé à fusionner les deux espèces en une seule ; mais, quoique l'expérience précédente ait été plusieurs fois répétée avec le même résultat, on peut dire que les métis du chardonneret et de la serine sont ordinairement inféconds entre eux, de telle sorte que cet exemple rentre dans l'hybridité paragénésique. Le croisement des venturons et des ?,&Ym<s{fringiUa citrhiella e,i fringilla canaria) paraît beaucoup plus fécond que le précédent, et il est permis de croire qu'il donne des hybrides eugénésiques, puisque M. Vieillot, à la suite des expériences du comte de Riocourt et des siennes propres, en est venu à penser que ces deux espèces n'en font qu'une,
(1) Dictionnaire classique d'histoire naturelle, t. VIII, p, 278. Paris, 1825. In-8, article Homme.
(2) Cil. Bonnel, Considérations sur les corps organisés, t. II, p. 251. Amsterdam, 1762. In-S. J'ai lieu de croire que le Sprengel dont parle Bonnet, n'est autre que Sprenger, défiguré par une faute d'impression qui s'est ensuite perpétuée dans tous les livres français. Tous les auteurs allemands, Treviranus, Rudolphi, Meckel, etc., en parlant de l'hybridité féconde des oiseaux, renvoient à une dissertation publiée par Sprenger. dans ses Opuscula physico-rnathematica, Hann., 1755, p. 27. Je n'ai pu rae procurer cet ouvrage. Le rapprochement des noms et des dates permet presque d'affirmer que ce Sprenger est le Sprengel de Bonnet.
(3) Buffon, Histoire des oiseaux, t. IV, p. 11 (1778, in-4o). Voy. aussi, p. 19 et 20.
(4) Hollard, y.ouveaux Élémenis de chimie. Paiis, ISôS, p. ^53.
que ce sont deux races sorties d'une seule souche, et diversement •modifiées par leurs climats respectifs.
On voit que nous nous trouvons toujours en présence du même raisonnement. Dès que l'hybridité eugénésique est établie, on se hâte de fusionner les espèces, procédé d'autant plus commode que, dans la plupart de ces croisements, l'une des espèces au moins étant domestique, et l'une ou l'autre ayant le plus souvent subi, par la volonté de l'homme, un changement de patrie, on peut attribuer les différences qui existent entre elles soit à la domesticité, soit aux climats ou à toute autre condition artificielle. S'agit-il du chameau et du dromadaire, on objecte que ces deux espèces sont depuis longtemps complètement soumises à l'homme, qu'elles n'existent plus à l'état sauvage, et qu'il est possible de les considérer comme deux races détournées l'une et l'autre de leur type primitif, qui, dit-on, a disparu (1). S'agit-il du chien et du loup, on fait remarquer qu'il n'y a pas de chiens sauvages, qu'il n'y a pas de loups domestiques; que le chien, avant d'être civilisé, manié et en quelque sorte modelé par l'homme, était semblable au loup (2), et que, si ces animaux diffèrent aujourd'hui, c'est parce que l'un
(1) Fallas affirme pourtant que le chameau à deux bosses subsiste encore à l'état sauvage dans les grands déserts entre le Tibet et la Chine (Pallas, Voyages dans la Russie méridionale en 1793 et 1794, trad. franc. Paris, 1805, in-4o, t. I, p. 601, en noie.)
(2) La conséquence de ce système est que le chien rendu à l'étal sauvage devrait redevenir loup, ce qui n'est pas. Le dingo ou chien de l'Australie, animal à peu près sauvage, diffère autant du loup que beaucoup de nos races d'Europe. Les « chiens d'Europe, redevenus sauvages en Amérique depuis cent cinquante ou deux cents ans, ressemblent à nos lévriers, dit Buffon. » (Mammifères, art. Cuien). h Le chien a été rendu à l'état sauvage, dit M. Flourens, et il n'est point passé à une autre espèce ; il est resté chien. » (Flourens, Histoire des travaux de Cuvier. Paris, 18ÔU, in-1'2, p. 88). Ce qui n'empêche pas certains auteurs de dire encore que le chien sauvage passe peu à peu à l'état de loup. Dans un article déjà cité ( Varieties of ilankind, dans Cyclop. of Physiology, Lond., 1852, in-8, vol. IV, p. 1509), M. Carpenter décrit la transformation successive des caractères anatoraiques, et même (p. 1510) des caractères psychologiques (sîc), qui doit ramener peu à peu au type loup les chiens, soustraits à la domesticité. Jl. HoUard a commis le lapsus de dire que k-s chiiins a rendus à la vie indépendante, reprennent, quels qu'ils fussent auparavant, des formes trèsanalogues à celles du loup et du chacal. » (lloUard, Races humaines. Paris, 1853, in-12, p. 228). S'il en est ainsi, si le chien sauvage revient à son ancien type, et si cet ancien type est à la fois celui du loup et celui du chacal, le loup et le chacal sont donc de la même esp'ece ! Peut-être l'auteur a-t-il voulu dire du loup ou du chacal ?
T. ni. «iO
d'eux n'est plus dans l'état de nature. S'agit-il du venturon et du serin, on note que depuis des milliers d'années celui-ci réside aux îles Canaries, celui-là dans les montagnes de l'Europe méridionale, et que cela suffit pour expliquer la différence de leurs caractères.
Le lecteur trouvera peut-être que ces arguments protéiques, qui changent de forme à chaque cas particulier, dénotent un parti pris systématique, une intention arrêtée d'avance de récuser ou de torturer les faits d'hybridité, pour les rendre compatibles, à force d'interprétations et d'hypothèses, avec une idée préconçue ; et quand on songe à toutes les conditions que devrait réunir une expérience, pour échapper à toutes les objections plus ou moins spécieuses que nous avons rencontrées sur notre chemin, on est tenté de croire que cette expérience ne pourra jamais être faite. Il faudrait découvrir deux animaux également sauvages, vivant l'un et l'autre dans le même pays, appartenant à des espèces inconteslablement distinctes, et capables cependant de produire ensemble des hybrides eugénésiques. Il faudrait que ces animaux fussent sauvages, pour qu'on ne pût pas attribuer leur diversité à l'influence de l'homme ; il faudrait qu'ils fussent compatriotes, pour qu'on ne pût pas l'attribuer à l'influence des climats ; il faudrait encore qu'ils fussent aptes à se reproduire en état de captivité, pour que leurs croisements se fissent dans une direction déterminée, et qu'il fût possible de dresser la généalogie de leurs métis. Enfin, il faudrait que ces animaux fussent pris parmi les espèces supérieures, car sans cela il ne manquerait pas de gens pour dire que les phénomènes de la génération varient beaucoup dans les classes éloignées, et que la nature, en accordant l'hybriditéeugénésique aux animaux inférieurs, a pu la refuser aux animaux plus élevés dans l'échelle.
Telles sont les conditions qu'il faudrait trouver réunies, et certes je ne prétends pas que cela mît fin à la controverse ; je sais d'avance que les systèmes ont la vie dure, et qu'ils s'agitent encore quelque temps alors même qu'ils sont frappés à mort.
Mais alors les chiens domestiques descendraient donc de deux espiîces différentes? Celle idée me répugne d'autant moins que je crois à la mulliplicité des origines des chiens, mais elle n'était certainement pas dans la pensée de M. UoUard.
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comme ces oiseaux décapités qui continuaient à courir dans le cirque. Je sais encore que cette expérience idéale, déclarée décisive aujourd'hui parce qu'on la croit impossible, cesserait d'être décisive le jour oii elle serait faite ; qu'on songerait alors à e:<iger quelque autre condition de plus en plus difficile à réaliser, et qu'après celle-là on en exigerait d'autres encore. 11 semble donc inutile de chercher à faire de nouvelles expériences. Elles ne convaincront pas ceux qui abordent l'étude de l'hybridité avec des idées préconçues, et les autres n'en ont vraiment pas besoin, car les faits qui existent déjà dans la science ont démontré d'une manière suffisante la réalité de l'hybridité eugénésique. Voyons toutefois s'il ne serait pas possible de répondre jusqu'à un certain point aux exigences actuelles des partisans de l'Espèce.
La plus grande difficulté est de trouver deux espèces eugénésiques résidant sous le môme ciel depuis une longue suite de siècles, libres l'une et l'autre dans les mômes forôts ou dans les mômes prairies, et restées distinctes malgré la fécondité illimitée de leurs hybrides. N'est-il pas probable, en effet, que, s'il y avait eu autrefois des espèces placées dans de semblables conditions, elles seraient depuis longtemps fusionnées, soit que l'espèce la moins nombreuse et la moins prolifique eût été absorbée par l'autre, soit que, également fécondes toutes deux, elles eussent g raduellement convergé vers un type moyen intermédiaire entre les deux types primitifs? Et en admettant que ceux-ci se fussent maintenus à peu près purs à côté des races mélangées, comment éviterait-on de les confondre en une seule espèce, lorsqu'on trouverait de l'un à l'autre une série non interrompue de nuances progressives? Que de pareilles fusions aient eu lieu dans chaque faune avant même que l'homme existât sur la terre, qu'elles se soient renouvelées plus tard à la suite de l'expatriation de certaines espèces, chassées de leur premier séjour par les défrichements ou par toute autre cause, c'est ce qui me paraît possible et même probable. Je suis porté à croire que, lorsqu'une espèce libre présente, sous le même climat et dans la même contrée, de notables variétés, la dissemblance des individus qui la composent dépend de la multiplicité de leurs origines ; et c'est cette hypothèse que j'ai déjà exprimée en disant, dans le premier chapitre de ce travail, que les espèces
aujourd'hui ne se fusionnent plus, parce qu'elles ont déjà subi, par leurs croisements antérieurs, tous les changements qu'elles pouvaient naturellement subir.
L'expérience décisive que nous cherchons à instituer serait donc tout à fait impossible, si la nature n'avait élevé entre certaines espèces très-homœogénésiques une barrière qu'elles ne franchissent pas volontairement, en leur inspirant une haine profonde, ou du moins une répulsion instinctive qui s'oppose à leur croisement, de telle sorte que ces espèces ne se sont jamais mêlées, quoiqu'elles possèdent, suivant l'expression de Morton, « un pouvoir latent d'hybridité. » Restées pures depuis le commencement, elles resteraient donc pures jusqu'à la fin, si l'homme, par sa volonté persévérante, ne réussissait à vaincre leur répugnance réciproque (1). Cela permet de ne pas renoncer à l'espoir de réaliser l'expérience en question. Si mes yeux et mes oreilles ne m'ont pas trompé, les deux espèces du lièvre et du lapin remplissent parfaitement toutes les conditions exigées. Le moment est donc venu d'exposer les résultats fournis par le croisement de ces deux espèces, et d'étudier leurs métis, que ]e propose de désigner sous le nom de léporides.
§IV. Des léporides ou métis du lièvre et du lapin.
11 semble superflu de prouver que le lièvre [lepus timidus) et le lapin [lepus cuniculus) forment deux espèces distinctes. Ils diffèrent certainement moins par leurs caractères anatomiques que beaucoup d'animaux réputés de même espèce, mais il y a une telle opposition dans leurs instincts, leurs goûts et leur genre de vie, qu'il est vraiment impossible de les confondre.
Le lièvre est un animal solitaire, le lapin vit en société.
Le lièvre vit à la surface du sol et gîte dans les broussailles ;
(1) Il est fort probable que cerlaines espèces domestiques, dont le type actuel n'existe pas à l'état sauvage, ont été obtenues par le croisement de deux ou plusieurs espèces qui ne s'accouplent pas eu état de liberté. Mais cette probabilité, quelque grande qu'elle soit, ne peut se changer en certilude, le fait en question s'étant passé dans des temps antérieurs aux observalions scientifiques et même aux souvenirs historiques.
le lapin creuse des terriers, sortes de villes souterraines, oîi chaque famille a son nid et oii les jeunes restent abrités jusqu'à la fin de l'allaitement.
Dans les deux espèces, la gestation dure trente jours, mais la hase, femelle du lièvre, ne fait à chaque portée que deux à quatre petits, et ne porte que deux ou trois fois par an. La lapine porte jusqu'à huit fois dans une année, et produit chaque fois au moins quatre petits, ordinairement six ou huit, souvent davantage.
Le lapin a été domestiqué de bonne heure et sans aucune difficulté. Tous les jours on prend dans les terriers de petits lapins qui s'apprivoisent aisément, qui se reproduisent en état de captivité et qui deviennent domestiques dès la seconde génération. Toutes les tentatives faites pour domestiquer les lièvres ont complètement échoué. On en a apprivoisé quelques-uns, mais ils n'ont pu se reproduire que par exception, et leurs descendants ont été à peu près stériles. Cette stérilité paraît devoir être attribuée exclusivement à la femelle. Enfin, on a pris au panneau des hases pleines et près de mettre bas, et sachant que ces femelles, comme beaucoup d'autres, ont l'habitude de tuer leur progéniture lorsqu'elles accouchent en captivité, on leur a enlevé leurs nouveau-nés, qu'on a allaités artificiellement ; mais ces petits animaux, qui n'avaient pourtant jamais connu la liberté, n'ont pu perpétuer leur race.
Enfin, personne n'ignore que les lièvres et les lapins sont des espèces ennemies. Le lièvre fuit devant le lapin, et lorsqu'il ose l'affronter, quoique plus fort, il est ordinairement vaincu. Les chasseurs savent bien que là oii il y a beaucoup de lapins les lièvres sont rares, et que pour multiplier ceux-ci dans un parc, il faut détruire ceux-là.
On peut ajouter à ces caractères, que le lièvre a la chair rouge, et le lapin la chair blanche (1); que ces deux chairs exhalent une odeur très-différente; que les oreiUes du lièvre sont plus grandes, ses membres postérieurs plus forts et plus longs, son volume total plus considérable, son petit intestin plus court, son
(1) La chair du lapin sauvage est un peu moins blanche que celle du lapin domestique, mais elle est infiniment moins colorée que celle du lièvre.
cœciim beaucoup plus long, son gros intestin beaucoup plus court, son cuir plus épais, son poil plus ferme ; la couleur du lièvre est d'un roux fauve, celle du lapin sauvage et de la plupart des lapins domestiques est grise.
Le lièvre et le lapin sauvage habitent ensemble depuis un temps immémorial la zone tempérée de l'Europe occidentale (i). Vivant dans les mêmes lieux, soumis au même climat, mangeant les mêmes végétaux, libres enfin l'un et l'autre, il ne se sont pas croisés. La différence de leurs formes, de leur pelage, de leur chair, de leur odeur, de leur fécondité, de leur intelligence, de leurs mœurs, ne peut donc être attribuée à des influences accidentelles : elle est l'œuvre de la nature, et jamais personne n'a seulement songé que deux espèces aussi distinctes eussent pu sortir d'une commune origine.
Malgré l'antipathie qui existe entre ces deux espèces, on peut les faire croiser, mais le croisement ne s'obtient qu'avec la plus grande difficulté ; Buffon n'y put jamais réussir. « J'ai fait élever, dit-il, des lapins avec des hases, et des lièvres avec des lapines, mais ces essais n'ont rien produit. Un levraut et une jeune lapine, à peu près du même âge, n'ont pas vécu trois mois ensemble ; dès qu'ils furent un peu forts ils devinrent ennemis.
(I) Il paraît certain que le lapin n'existait pas en Grèce du temps d'Aristote. Polybe, pour désigner le lapin, a été obligé de gréciser le mot latin cuniculus (ô/cc'jvwXo; y-yj.o6[/.£vc;,ffis/oire, liv. Xll). Slrabon désigne le lapin par une périphrase. Apres avoir parlé du lièvre, Éiien décrit le lapin sous le nom de xo'vt^o;. Ces emprunts faits par les Grecs à la langue latine prouvent qu'il n'y avait pas de mot dans leur langue pour désigner le lapin. Voy. Camus, Noies sur l'histoire des animaux d'Aristote. Paris, 1783. ln-4», l, II, p. 278.11 semble résulter d'un texte de Pline {Histoire naturelle, lib. IX, cap. lv) que les lapins étaient originaires d'Espagne. Ces animaux pullulaient tellement aux îles Baléares, excepté à Iviça (in Ebuso), où il n'y en avait point (Pline, lib. IX, cap. lvhi), qu'ils adam'erent plus d'une fois les habitants, et que ceux-ci furent obligés de demander au divin Auguste, divo Auguste, un secours militaire (cap. lv) ! Le divin Auguste, sans doute, leur envoya une compagnie de furets. Il est possible que les Romains aient pour la première fois connu les lapins en Espagne; mais il n'en résulterait nullement que cet animal n'existât pas déjà depuis longtemps dans les Gaules. En tous cas, les lapins existent dans notre pays au moins depuis la période romaine, ce qui représente certainement plus de 5000 générations, car la lapine porte à l'âge de cinq ou six mois. Un aussi long séjour, qui, toutes proportions gaidécs, représenterait pour une race liumaine une période de cinquante mille ans, ne permet même pas de supposer que les différences qui existent entre nos lièvres et nos lapins puissent dépendre d'influences climalériques antérieures à la rencontre de ces deux espèces sur le soi de la France.
et la guerre continuelle qu'ils se faisaient finit par la mort du levraut. De deux lièvres plus âgés, que je mis chacun avec une lapine, l'un eut le même sort, et l'autre, qui était très-ardent et très-fort, qui ne cessait de tourmenter la lapine en cherchant à la couvrir, la fit mourir à force de blessures et de caresses trop dures. Trois ou quatre lapins de différents âges, que je fis de même appareiller avec des hases, les firent mourir en plus ou moins de temps ; ni les uns ni les autres n'ont produit ; je crois cependant pouvoir assurer qu'ils se sont quelquefois réellement accouplés ; au moins y a-t-il eu souvent certitude que malgré la résistance de la femehe, le mâle s'était satisfait (1). »
On notera que, dans ces expériences, il n'y a point eu d'accouplement entre les lièvres et les lapines. Il paraîtrait, au contraire, que les hases auraient été saiUies par les lapins. L'insuccès de Buffon n'est donc pas en contradiction avec les faits qui vont suivre. Nous savons aujourd'hui que la hase en captivité devient presque toujours stérile avec son propre mâle ; il est donc assez naturel qu'elle ne produise pas facilement avec le lapin. Nous savons encore que le lièvre captif féconde toujours la lapine lorsqu'il consent à l'épouser ; mais, dans les essais de Buffon, les animaux, au lieu de s'accoupler, se battirent jusqu'à la mort. On avait négligé sans doute de prendre certaines précautions que nous indiquerons tout h l'heure.
Les faits négatifs ont si peu de valeur dans les questions d'hybridité, que les deux croisements déclarés impossibles par Buffon, celui du lièvre avec la lapine et celui de la hase avec le lapin, ont été obtenus l'un et l'autre dans des expériences ultérieures, et le premier qui ait réussi est précisément celui qui présente le plus de difficulté.
Le 26 juillet 1773, un maçon prit par hasard au milieu des champs, près du bourg de Maro, dans l'Italie septentrionale (2), une hase toute jeune (una leprottina) et la porta à l'abbé Domenico Gagliari, qui l'éleva avec âoin et la plaça, avec un petit lapereau du même âge, dans une chambre bien close. Les deux animaux grandirent ensemble et devinrent très-familiers. Sept mois après (février 1774) la hase parut pleine, et ne tarda pas h
(1) Buffon. Quadrupèdes, art. Lapin.
(2) Priacipaulé d'Oneglia, entre Nice el Gènes.
mettre au monde deux petits métis dont l'un était d'un gris brun comme sa mère, et l'autre roussâtre comme son père. Quatre mois plus tard, elle fît une seconde portée de quatre petits, qui vécurent tous comme les premiers. Deux des mâles devenus grands commencèrent à se battre ; pour rétablir la paix, l'abbé Dominique en fît tuer un et le mangea. La chair de cet animal était rouge comme celle du lièvre, elle avait le même goût, et était même, au dire de l'abbé, qui était connaisseur, un peu plus délicate. Affriandé par ce résultat gastronomique, l'abbé résolut de conserver et de propager la race qui lui donnait de si bons produits. Quelque temps après le père lapin mourut; mais la hase continua à procréer avec ses fîls déjà grands, puis avec ses petits-fîls, et fit une nombreuse lignée. En même temps tous ces métis s'accouplaient et produisaient entre eux ^ « chose qui, dit Amoretti, n'a encore été, à ma connaissance, ni vue ni écrite. »
En apprenant cette merveille, l'abbé Garlo xAmoretti, naturaliste bien connu, se rendit à Maro le 17 juillet 1780. L'abbé Dominique le reçut fraternellement, lui montra ses animaux, lui en fît manger un, et lui en donna la peau. La mère hase, déjà âgée de sept ans, ne portait plus, mais elle était robuste et vigoureuse, plus grande et plus forte que tous ses descendants ; elle était aussi plus familière qu'eux. Ceux-ci avaient les formes moins allongées et présentaient de grandes variations de couleur. Il y en avait de blancs, de noirs, de tachetés. Les femelles blanches creusaient des terriers pour leurs petits, les autres déposaient leurs portées comme les hases, à la surface du sol. Enfin, tous ces métis avaient la chair rouge, et pouvaient sous ce rapport passer pour des lièvres (1).
Il ne faut pas exagérer la portée de cette expérience, d'ailleurs très-authentique. Les métis, en effet, ne furent pas accouplés seulement entre eux, ils recroisèrent plusieurs fois leur sang avec celui de leur mère, et la race hybride, par conséquent, était bien plus voisine de l'espèce du lièvre que de celle du lapin. S'il n'y avait pas d'autre fait que celui-là, on ne serait pas en droit de dire que les léporides sont des hybrides eugénésiques ; il faudrait se borner à les ranger dans la catégorie des métis paragé-
(1) Carlo Araorelli, Osservazione suW accopiamento féconda d'un Coniglio e d'une Lèpre, dans Opuscoli scellisulle scienze et sullc arti, t. III, p. 258. Milan, t780, in-4<'.
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nésiques. Mais d'autres faits recueillis dans notre siècle se prêtent à des conclusions plus positives : j'en citerai d'abord trois qui sont presque sans importance.
Le baron de Gleichen, dans sa dissertation sur la géiiéraiioii, rapporte, d'après un témoin oculaire, que « la génération des métis provenant de Taccoupleraent des hases et des lapins sauvages est un fait généralement connu à Hoching, canton de la Prusse polonaise; mais, ajoute Desmoulins, à qui j'emprunte cette histoire, ce n'est pas assez du témoinage d'un seul homme, dont M. Gleichen tait même le nom, pour faire croire à l'existence de ces métis (I). » Les doutes de Desmoulins étaient d'autant plus légitimes qu'il ne paraissait pas connaître le fait publié par Amoretti.
Il y a une trentaine d'années on reçut, dans une ferme appartenant à la Société zoologique de Londres, un animal qui paraissait provenir du croisement du lièvre et de la lapine. Ce croisement, obtenu d'une manière en quelque sorte fortuite, mal dirigé d'ailleurs et mal observé, fut annoncé à la Société par une lettre de Richard Thursfield : « Un gentleman, qui élevait un couple de lapins domestiques, plaça avec eux, lorsqu'ils' avaient environ deux mois, un petit lièvre qui paraissait à peu près du même âge. Celui-ci devint bientôt aussi familier que ses compagnons. Quand la lapine eut atteint la puberté, elle fut saillie par le lièvre et par le lapin, et mit bas une portée de six petits, dont trois ressemblaient entièrement au lapin, tandis que les trois autres était des mulets. Deux de ces derniers moururent promptement ; le troisième .était une femelle ; elle fut élevée avec des lapins de son âge, et lorsqu'elle eut six mois elle fit un seul petit. Depuis lors, elle a eu huit portées, tant avec des lapins domestiques qu'avec un lapin sauvage ; mais on n'a pas trouvé l'occasion de l'accoupler avec un lièvre. Avec un lapin blanc elle a donné deux petits parfaitement gris, et deux autres qui sont tachetés. Ces derniers vivent encore et produisent régulièrement par portées de cinq à huit. Le poids moyen de ces métis à la fin de leur croissance est d'environ cinq livres, l'un d'eux cependant a atteint le poids de six livres et demie. »
(1) Nouveau Diclionnaire d'histoire naturelle appliqué aux arts. Paris, 1817, in-4o, t. XVII, p. 589, art. Lièvre.
La femelle, réputée de premier sang, qu'on croyait fille du lièvre et de la lapine, fut envoyée après sa mort h M. Richard Owen, qui la disséqua. « Sa taille et sa couleur étaient celles du lièvre, mais ses membres postérieurs n'étaient pas plus longs que ceux du lapin; la longueur de son intestin grêle était comme chez le lièvre, tandis que le coecum avait sept pouces de moins que dans cette espèce, et le gros intestin un pied de plus(l). »
Cette observation, dont nous pouvons tenir compte aujourd'hui, et qui tire son principal intérêt du fait très-probable de la superfétation, ne pouvait être considérée comme décisive. L'expérience s'était faite sans direction et sans surveillance. La lapine, comme la perruche de M. Delon, avait reçu, outre les caresses du mâle étranger, celles d'un mâle de son espèce ; elle avait fait à la fois trois hybrides et trois lapins pur sang, et le croisement du lièvre et du lapin, phénomène alors contesté, ne pouvait être admis qu'en admettant aussi le phénomène, également contesté, de la superfétation (2).
Une observation encore moins concluante fut communiquée par le révérend John Bachman à Samuel Morton, et publiée par ce dernier en 1850. M. Bachman annonçait qu'il possédait la dépouille de deux animaux sauvages appartant au genre lepiis, semblables entre eux, mais différant de toutes les espèces connues. Après avoir pensé d'abord qu'il s'agissait d'une espèce nouvelle, il s'arrêta à l'idée que ces deux individus étaient des hybrides résultant du croisement du lapin gris d'Amérique {kpiis sylva^ tiens) et du lièvre des marais [lepus palustris). Mais ce n'était qu'une hypothèse, et Morton fut fort indulgent d'accepter le fait comme un exemple « pleinement authentique » d'hybridité entre espèces sauvages (3). D'ailleurs les lièvres et les lapins d'Amérique ne sont pas de la même espèce que les nôtres, et
(1) Proceedings of Ihe Commitlee of Science and Correspondance ofthe Zoologkal Sociely of London. Part. I (1830-1831), p. GG, in-8 (Séance du 10 mai 1831).
(2) La superfétation est rendue facile chez la hase et chez la lapine par la disposition de la matrice, dont le corps est tout à fait rudimentaire, et dont les deux cornes viennent s'ouvrir isolément dans le vagin. Aristole connaissait déjà le fait delà superfétation des hases et Pline le connaissait aussi pour les lapines.
(o) G. Sam. Morton, Lelter lo the lieverend John Bachman on Ihe Question of Hybridity. Charleslon, 1850, in-8, p. 9.
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leurs croisements ne jetteraient aucun jour sur ceux des lièvres et des lapins d'Europe.
Ainsi, tandis que le fait cité par Amoretti, et déjà oublié, établissait la réalité du croisement du lapin et de la hase, rien ne prouvait encore que l'alliance du lièvre et de la lapine fût productive. C'est M. Alfred Roux, président de la Société d'agriculture de la Charente, qui a eu le mérité de combler cette lacune.
Les premiers essais de M. Roux remontent à 1847, mais c'est seulement depuis 1830 qu'il est sorti de la période des tâtonnements, et qu'il a donné à ses expériences les proportions d'une exploitation régulière. Les résultats qu'il a obtenus peuvent être considérés comme définitifs. Ces résultats sont connus de tous les habitants d'Angoulême, ils sont aussi importants au point de vue de l'économie domestique qu'au point de vue de la science, et pourtant, chose remarquable, ils n'ont point encore été publiés. Le hasard seul me les a fait connaître. Au mois d'octobre 18S7, dans un voyage que je fis à Montauban, mon ami M. Léonce Bergis, agronome distingué, me conduisit à sa maison de campagne et me montra trois animaux métis qu'il avait rapportés d'Angoulême quelque? mois auparavant, et qu'il tenait de M. Roux. 11 y avait deux femelles hybrides de premier sang (moitié lièvre, moitié lapin) et un métis mâle de second sang (trois quarts lièvre, un quart lapin). Chaque femelle avait déjà fait une portée de cinq petits, lesquels, issus du mélange du premier et du second sang, c'esl-à-dire demi-lièvres par leur mère, trois quarts lièvres par leur père, pouvaient être considérés comme lièvres pour cinq huitièmes, et lapins pour trois huitièmes seulement. M. Bergis voulut bien me donner un de ces jeunes métis que je présentai à la Société de biologie, quelques jours après mon retour. Par les soins de mon collègue M. Vulpian, cet animal a été élevé au Jardin des Plantes; quoique enfermé dans une cage étroite, il s'est fort bien développé, et j'ai pu m'assurer encore, il y a quelques jours, qu'il est de plus belle venue que les lapins ordinaires.
L'existence des léporidcs étant une fois bien établie, il s'agissait de prendre des informations plus complètes sur la fécondité de ces hybrides. Je me rendis donc à Angoulêrae, et mon con-
frère et ami Macquet, mon ancien collègue d'internat, m'introduisit chez M. Roux, qui me montra son établissement avec l'empressement le plus gracieux. C'était au mois d'octobre 1857 ; déjà les léporides avaient fourni six ou sept générations, et constituaient une exploitation agricole assez lucrative. Dans le courant de l'année, M. Roux en avait vendu plus d'un millier sur le marché d'Angoulême. Il en avait encore un grand nombre de tout sang et de tout âge. Au bout de quelques instants, je fus en état de reconnaître, dès le premier coup d'œil, les métis des divers degrés. En voyant ces animaux jouer ensemble dans leur préau, en trouvant parmi eux trois ou quatre types principaux échelonnés graduellement entre l'espèce du lièvre et celle du lapin, je ne pus m'empêcher de songer au spectacle que présentent, les jours de fête, les places publiques de la Havane, où se mêlent et se heurtent des hommes de toute couleur, depuis le blanc jusqu'au noir.
Aujourd'hui (mars 1859), l'établissement de M. Roux est toujours en pleine prospérité. Je viens de faire, pour m'en assurer, un second voyage à Angoulême; les léporides en sont à la dixième génération. La race hybride ne s'est nullement étiolée, et les produits sont encore plus beaux que dans le commencement. Ils sont "Supérieurs en beauté, en force et en volume aux deux espèces d'oii ils tirent leur origine. Abstraction faite de toute considération scientifique, M. Roux a donc obtenu un résultat pratique des plus importants. Il a créé une race nouvelle qui paraît appelée à rendre de véritables services, et qui probablement ne tardera pas à se répandre.
Mais si l'expérience pratique est terminée, l'expérience scientifique laisse encore quelque chose à désirer. M. Roux est un agronome intelligent, un observateur sagace, dont la persévérance égale la modestie, et j'attache autant d'importance à ses remarques qu'à celles de beaucoup de savants de profession. Toutefois, le programme qu'il s'est tracé n'est pas celui qu'exige la physiologie. Préoccupé avant tout de la question économique, fort indifférent à la question de la permanence des espèces, il s'est attaché à créer la race la plus utile et la plus productive, et, ayant atteint son but après divers tâtonnements, il a cultivé cette race sans beaucoup s'inquiéter des autres. Il me paraît
donc nécessaire de reprendre ces expériences et de leur donner une direction exclusivement physiologique, si l'on veut pouvoir en tirer des conclusions rigoureuses sur la question de l'Espèce. Je me suis mis à l'œuvre dans ce but, mais il s'écoulera encore cinq ou six ans avant que je puisse obtenir des résultats décisifs. Il ne s'agit pas de démontrer, en effet, si les lièvres et les lapins peuvent se croiser, ni si les léporides de premier sang sont féconds avec les deux espèces mères, ni s'ils sont féconds entre eux et avec les hybrides de second et troisième sang; — tout cela est déjà parfaitement démontré. Il s'agit de savoir si la fécondité des métis de premier sang se perpétue en ligne directe, et sans croisement nouveau, pendant un nombre considérable de générations, et je ne pourrai me prononcer définitivement sur ce point qu'après plusieurs années d'expérimentation. En attendant, je vais faire connaître les résultats que j'ai constatés de mes propres yeux dans mes deux visites à l'établissement de M. Roux, j'y joindrai quelques documents que je tiens de sa propre bouche, et dont rien ne me permet démettre l'exactitude en doute.
Lorsqu'on met en présence un lièvre et une lapine arrivés à l'âge de la puberté, ces deux animaux se battent ordinairement jusqu'à la mort, et lorsqu'ils se décident à vivre ensemble, ils ne s'accouplent jamais. Il ne suffît même pas, pour obtenir l'accouplement, de prendre des animaux plus jeunes, âgés seulement de trois ou quatre mois et de les élever ensemble. L'expérience alors échoue souvent, comme l'ont prouvé les essais de Buffon. Les animaux vivent en bonne intelligence jusqu'à l'âge des amours; le mâle alors fait des avances à la femelle; mais celle-ci s'y refuse, et il en résulte des batailles continuelles. Il y a une autre cause d'insuccès qui a interrompu mes expériences de l'année dernière. Malgré toutes mes demandes, je n'avais pu me procurer de lièvres assez jeunes ; le moins âgé avait environ trois mois. Tous ces animaux avaient déjà goûté la liberté des champs, et ne purent en perdre le souvenir. Je les élevai au jardin botanique de la Faculté, dans un local que M. Moquin- Tandon avait bien voulu mettre à ma disposition. Ils furent placés avec de jeunes lapines auxquelles ils firent bon accueil. D'abord très-sauvages, ils s'adoucirent peu à peu à tel point
que leur gardien pouvait entrer dans leur parc sans les effaroucher, mais ils devinrent tristes, maigrirent, et finalement moururent au bout de trois mois sans avoir atteint l'âge de la puberté.
Il faut donc prendre des levrauts mâles à l'âge de trois ou quatre semaines, dès qu'ils peuvent se passer de mère, les élever avec des lapines domestiques de même âge, et les séparer complètement de tout autre animal de leur espèce. Les lapines, ne connaissant et n'ayant jamais connu de lapin, se persuadent que les lièvres sont leurs mâles naturels, et réciproquement. D'un autre côté, les jeunes levrauts s'habituent à la réclusion et, sans devenir jamais aussi familiers que les lapines, perdent, sous l'influence de l'exemple, une partie de leurs instincts sauvages. Lorsqu'ils arrivent à la puberté, on doit, pour éviter les guerres civiles, séparer les mâles les uns des autres en donnant à chacun d'eux une ou plusieurs des lapines avec lesquelles on les a élevés. Le croisement du lièvre et de la lapine réussit ainsi sans difficulté. Quant au croisement inverse entre la hase et le lapin, M. Roux ne l'a pas essayé.
Les lapines domestiques que M. Roux a choisies pour ses expériences donnent ordinairement avec les lapins des portées de huit à douze petits. Couvertes parles lièvres, elles font rarement plus de huit petits, quelquefois seulement cinq ou six. Enfin les portées des hases sauvages ne sont que de quatre petits, rarement plus et souvent moins. La lapine paraît donc un peu moins prolifique avec-le lièvre qu'avec son propre mâle, et le lièvre l'est plus avec la lapine qu'avec sa propre femelle.
Pour diriger les croisements à son gré, et pour conserver ses lièvres étalons en évitant de les épuiser par des accouplements trop fréquents, M. Roux isole ces animaux dès qu'ils ont une fois fait leurs preuves. Il isole également, dans autant de cages distinctes, les femelles qu'il leur destine. Lorsqu'il veut obtenir un croisement, il place le lièvre à la nuit tombante dans la cage d'une femelle en chaleur, et le retire le lendemain matin. Gela suffit constamment. Cet accouplement réussit aussi sûrement que celui du lapin et de la lapine. Mais il y a ceci de particulier que le lièvre, plus chaste et plus craintif que le lapin, ne fonctionne jamais en plein jour, ni même la nuit lorsqu'il aperçoit
quelqu'un dans la cour à travers les barreaux de la cage. Pour assister autant que possible à la copulation, M. Roux a été obligé de se placer derrière la cage et d'attendre patiemment et en silence le moment décisif. Il a pu s'assurer ainsi que le lièvre, au lieu de s'élancer aussitôt sur la femelle comme le ferait le lapin, s'approche d'elle doucement, et joue longtemps avec elle avant de la couvrir. Cette modération contraste avec les procédés audacieux du lièvre sauvage à la poursuite des hases.
Les léporides de premier sang qui résultent de ce premier croisement ressemblent beaucoup plus au lapin qu'au lièvre. 11 y a à peine dans leur pelage une légère teinte de roux, et le gris prédomine toujours. Les oreilles sont un peu plus longues que chez le lapin ; les membres postérieurs sont aussi un peu plus allongés : la physionomie est moins sauvage, moins effarée que celle du lièvre. Le volume est à peu près le même que celui des deux parents. Somme toute, ces animaux pourraient être aisément confondus avec les lapins : pour les en distinguer il faut les considérer avec attention. M. Roux n'a trouvé aucun avantage à propager cette race.
Les léporides de premier sang accouplés entre eux produisent des animaux semblables à eux, et féconds comme eux. Accouplés avec les lapines, ils donnent des métis de second sang presque entièrement semblables aux lapins. M. Roux a jugé également que ces croisements de retour vers l'espèce du lapin étaient sans utilité pratique.
Mais il n'en est pas de même du croisement de retour vers l'espèce du lièvre. Les léporides du second sang, issus du père lièvre et d'une femelle de premier sang, sont plus beaux, plus forts et plus grands que les animaux d'espèce pure. Ces nouveaux hybrides, qui sont lièvres pour les trois quarts, et lapins pour un quart seulement, et que pour ce motif je, désignerai sous le nom de quarterons, sont loin de présenter les caractères du lièvre à un degré aussi élevé qu'on pourrait s'y attendre. Dans le genre humain, les mulâtres quarterons ressemblent beaucoup pkis à leurs deux grands-pères blancs et à leur grand'mère blanche qu'à leur grand'mère négresse. Les léporides quarterons au contraire tiennent autant de leur aïeule lapine que de leurs trois aïeuls lièvres. Par leur forme comme par leur couleur, ils
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semblent placés à égale distance du type lièvre et du type lapin, de telle sorte que si l'on ignorait leur généalogie, on serait tenté de les prendre pour des métis de premier sang. On peut dire par conséquent que l'espèce lapin, toutes choses égales d'ailleurs, imprime plus fortement ses caractères sur les léporides que ne le fait l'espèce lièvre. Il est permis de se demander si cela dépend d'une prédominance des facultés génératrices de la lapine^ ou si cela ne dépendrait pas plutôt de l'influence prépondérante de la femelle. Cette dernière interprétation me paraît plus vraisemblable que l'autre, car on n'a pas oublié que, dans l'expérience d'Amoretti, les métis de premier sang nés de la hase et du lapin avaient comme leur mère la chair rouge du lièvre, et tenaient par conséquent du lièvre plus que du lapin.
Les léporides quarterons sont féconds entre eux et constituent une bonne race, mais ils sont peu prolifiques, et sous ce rapport ils 'se rapprochent beaucoup des lièvres. Leurs portées ordinaires sont seulement de deux à cinq petits, et, pour obtenir une race plus productive, M. Roux a eu l'idée de les recroiser avec les métis de premier sang.
L'union d'un léporide quarteron, trois quarts lièvre et un quart lapin, ou, si l'on veut, six huitièmes lièvre et deux huitièmes lapin, avec une femelle de premier sang, demi-lièvre demi-lapin, ou si l'on veut, quatre huitièmes lièvre et quatre huitièmes lapin, donne de nouveaux hybrides qui, comparés au lièvre, tiennent le milieu entre six huitièmes et quatre huitièmes, soit cinq huitièmes, et qui, comparés au lapin, tiennent le milieu entre deux huitièmes et quatre huitièmes, soit trois huitièmes. On peut dire par conséquent qu'ils sont lièvres pour cinq huitièmes et lapins pour trois huitièmes. Pour adopter une nomenclature uniforme, je les désignerai sous le nom de léporides trois huitièmes^ ou plus simplement de trois hiiit^ qui exprime leur degré de parenté avec l'espèce du lapin. Le léporide que j'ai donné au Muséum (après l'avoir montré à la Société de biologie) est un trois huit.
Les trois huit sont au moins aussi beaux que les quarterons, et beaucoup plus prolifiques. Leurs portées sont de cinq à huit petits : ceux-ci s'élèvent sans aucune difficulté, ils ont même la "vie plus résistante que les lapins d'espèce pure. Ils prennent
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rapidement leur croissance, et sont déjà capables de se reproduire à l'âge de quatre mois. La femelle porte trente jours, comme la hase et comme la lapine ; elle allaite environ trois semaines, et reçoit de nouveau le mâle dix-sept jours après avoir mis bas. Elle peut donc donner sans difficulté six portées par an. C'est cette race de trois huit que M. Roux cultive de préférence; c'est celle qui coûte le moins à élever et qui produit le plus de chair pour une quantité donnée d'aliments ; c'est elle par conséquent qui donne les plus beaux revenus.
Le poids moyen des lapins domestiques âgés d'un an est d'environ 6 livres, celui des lièvres sauvages dépasse trèsrarement 8 livres, celui des lièvres élevés en captivité ne va guère au-delà de 6. Les léporides trois huit à l'âge d'un an, et même plus tôt, pèsent déjà 8 à 10 livres; plusieurs atteignent 12 à 14 livres; l'un d'eux s'est même élevé jusqu'à 16 livres : il avait 70 centimètres de long, et sa peau, conservée par M. de Rochebrune, porte une fourrure magnifique. Lorsque les lapins domestiques se vendent 1 franc au maximum sur le marché d'Angoulême, le prix ordinaire des léporides âgés de quatre mois est de 2 francs. Les animaux plus âgés acquièrent une valeur plus considérable à cause de leur fourrure, qui est souvent beaucoup plus belle que celle du lièvre, et qui peut, à elle seule, valoir jusqu'à i franc. On voit tout de suite quels services l'économie domestique pourra retirer des expériences de M. Roux, car les léporides ne consomment pas plus* de nourriture que les lapins.
Le pelage des trois huit est d'un gris roux, intermédiaire entre la couleur du lièvre et celle du lapin, mais la consistance du poil est tout à fait comme chez le lièvre. Leurs oreilles sont aussi longues que celles du lièvre, et il y a ceci de remarquable que, chez tous les jeunes et chez beaucoup d'adultes, elles ne sont pas parallèles, comme chez les animaux d'espèce pure ; l'une d'elles est dressée, l'autre pendante, et cela suffit pour donner à l'animal une physionomie toute particulière. Ce caractère est beaucoup plus prononcé chez les trois quarts et les trois huit que chez les léporides de premier sang ; il semble donc qu'il se prononce davantage à mesure qu'on approche de l'espèce du lièvre. Chez les adultes, la seconde oreille se redresse plus
OU moins, et quelquefois tout à fait, mais cela n'est pas constant, et le trois huit du Jardin des Plantes, âgé aujourd'hui de près de deux ans, a l'oreille du côté droit aussi pendante que lorsqu'il était tout petit.
Les léporides ont la tête plus grosse que les lapins, la physionomie plus éveillée, plus craintive, l'œil plus grand, c'est-à-dire plus ouvert, et, si je ne me trompe, un peu plus rapproché des narines, les membres postérieurs plus longs, presque aussi longs que chez le lièvre, les membres antérieurs plus longs d'une manière absolue, et par rapport à la longueur des membres postérieurs. La queue est plus courte que chez le lièvre, plus longue que chez le lapin. J'ai cité plus haut, relativement à la disposition du tube digestif, les résultats de la dissection faite par Richard Owen sur une femelle hybride de premier sang. Cette observation isolée n'a pas une valeur suffisante, et je ne puis la contrôler, n'ayant pas eu l'occasion de disséquer ces métis.
Les crottins des léporides sont notablement plus gros que ceux des lièvres et des lapins.
On voit souvent paraître parmi les léporides, comme parmi les lapins d'espèce pure, une variété albinos, et une autre variété aux longs poils, dont l'aspect rappelle celui des lapins angoras. J'avais été frappé, à ma première visite, du grand nombre des animaux de ces deux variétés ; ils m'avaient paru plus communs chez M. Roux que dans les clapiers ordinaires. Mais h ma seconde visite, je n'en ai trouvé qu'un très-petit nombre, et M. Roux m'a assuré que, somme toute, les variétés albinos et angoras sont plus rares chez les léporides que chez les animaux pur sang. On sait que l'albinisme sporadique, trèsfréquent dans certaines races de lapins domestiques, ne se rencontre que très-exceptionnellement chez les lièvres sauvages. Les léporides albinos n'ont pas été accouplés; M. Roux, les considérant comme inférieurs, a évité de les propager. On ne peut donc savoir si, comme cela s'observe dans quelques espèces, et notamment chez les hommes noirs', ces individus albinos sont moins féconds que les autres. Mais les angoras ont été accouplés entre eux, et ont donné lieu à plusieurs remarques. Ils produisent difficilement ; ils font des portées peu nombreuses ; leurs petits ne sont pas toujours angoras.
Tous les léporides, quels qu'ils soient, ont la chair semblable à celle du lapin sauvage, c'est-à-dire à peine plus foncée que celle du lapin domestique, et les quarterons eux-mêmes sous ce rapport sont beaucoup plus rapprochés du lapin que du lièvre, J'ai cru d'abord que c'était le résultat de la domesticité, mais je sais maintenant que les lièvres domestiques ont la chair presque aussi rouge que les lièvres sauvages. La couleur des muscles n'est donc pas le résultat du genre de vie, c'est un caractère spécifique, originel, que l'alimentation et l'exercice peuvent modifier dans une certaine limite, mais qui établit toujours une différence évidente entre le lapin le plus sauvage et le lièvre le plus sédentaire. Il est digne de remarque que l'influence du lapin soit ici prédominante, même chez les métis quarterons deux fois croisés de lièvre. La chair des léporides n'a pourtant pas le goût de la chair des lapins soit domestiques, soit sauvages; elle a un goût particulier qui n'est pas sans analogie, au dire de M. Macquet, avec celui de l'aile de dinde, et qu'on préfère généralement à celui des parties les plus estimées du lapin de ga-^ renne. Il serait intéressant de pousser les croisements de retour vers l'espèce lièvre, plus loin que ne l'a fait M. Roux. Il s'est arrêté au second croisement (i) ; il est probable qu'au troisième ou au quatrième, les métis, n'étant plus lapins que pour un huitième ou un seizième, auraient définitivement la chair du lièvre. Le problème de la domestication du lièvre serait ainsi résolu. Je me propose de diriger dans ce sens quelques-unes de mes expériences.
En résumé, quoique M. Roux n'ait pas satisfait à toutes les exigences de la physiologie, quoiqu'il n'ait pas inscrit sur un registre la généalogie particulière de chacun do ses léporides, quoiqu'il ne se soit pas attaché à propager principalement la race des métis de premier sang, et qu'il ait préféré, dans un but exclusivement pratique, la croiser avec celle des métis de second sang, pour créer la race plus productive et plus lucrative des
(1) M. Pioax a une fois croisé une femelle quarteronne avec un lièvre. Cel accouplement a été productif: mais la portée n'étant que de deux petits, on n'a trouvé aucune utilité à poursuivre ces croisements de retour. Les deux métis oclnvons 'un huitième la[iin et sept huitièmes lièvre) ont été vendus, et M. Roux ignore quelle était la couleur de leur chair.
trois huit, — tout permet de dire que le croisement du lièvre et de la lapine constitue un exemple d'hybridité eugénésique. Jamais, en mariant les métis des divers sangs soit entre eux, soit avec les autres, M. Roux n'a trouvé d'exemple de stérilité. J'avais attiré son attention, en 1857, sur le cas particulier des métis de premier sang alliés en ligne directe avec leurs pareils, il m'avait répondu alors que ces alliances étaient fécondes ; il me l'a assuré de nouveau il y a quelques mois par l'intermédiaire de M. Macquet, et il me l'a rappelé encore dans ma dernière visite. On ne connaît donc pas les limites de la fécondité des métis de premier sang, mais on sait que celle des trois huit s'est maintenue pendant dix générations. Admettons si l'on veut que ce chiffre soit un peu exagéré, réduisons à cinq ou six le nombre des générations, il n'en sera pas moins certain que la fécondité de ces métis ne s'est pas encore démentie, et qu'elle s'étend bien au-delà du terme indiqué jusqu'ici par les partisans de la permanence des espèces. Que s'ils acceptaient le fait de la fécondité indéfinie des trois huit, pour objecter que celle des hybrides de premier sang n'a pas été suffisamment étudiée, je leur accorderais volontiers, contrairement à la réalité, que les hybrides de premier sang sont inféconds entre eux, et même, s'ils y tenaient, dès la première génération. Qu'auront-ils gagné à cette concession? Ne restera-t-il pas toujours, entre les deux types primitifs du lièvre et du lapin, la race intermédiaire et durable des trois huit ; race nouvelle, qui ne retourne ni à l'une ni à l'autre des espèces mères, et qui, féconde avec toutes deux, féconde aussi par elle-même, obligera désormais les zoologistes, — ou bien à fusionner en une seule espèce les lièvres, les lapins et les léporides, chose parfaitement absurde, ou bien à confesser que des types nouveaux peuvent se produire par le croisement d'animaux entièrement différents d'origine, que les espèces par conséquent ne sont pas inviolables, que la nature n'a pas élevé entre elles de barrières infranchissables, et qu'enfin la doctrine classique de la permanence des espèces est tout à fait erronée? Dans les premiers chapitres de ce travail, après avoir jeté un coup d'œil d'ensemble sur la théorie que nous combattons, et prouvé à priori qu'elle repose sur une hypothèse pure et sur un raisonnement faux, nous avons montré à posteriori qu'il était
impossible d'attribuer aux causes climatériques et aux influences accidentelles la formation des races si nombreuses et si diverses qui composent la famille des chiens domestiques, et celle des races tout aussi diverses et tout aussi nombreuses qui constituent le genre humain. Nous aurions pu aisément accumuler les exemples, car les races de chevaux, de bœufs, de chèvres, de moutons, de porcs, de coqs, de canards et de la plupart des espèces domestiques que Thomme a modifiées et multipliées par des croisements méthodiques, au gré de ses besoins ou de ses caprices, ne sont pas plus homogènes que les races canines et que les races humaines. On a vu tomber un à un tous les arguments spécieux, toutes les explications illusoires, toutes les hypothèses partielles que nos adversaires ont dû tirer de leur féconde imagination, pour plier tant bien que mal les faits à leur système. On a vu encore que, repoussés pied à pied de toutes leurs positions, et. vaincus pour ainsi dire en détail, ils étaient toujours obligés de revenir à leur point de départ, et de se réfugier derrière cet argument suprême, ou plutôt derrière cette assertion toute gratuite que, « toutes les races qui peuvent par leurs croisements engendrer des métis parfaitement féconds, sont de la même espèce, que par conséquent il n'y a qu'une seule espèce de chiens et une seule espèce d'hommes. »
Le lecteur sait maintenant ce que vaut cette assertion, et oh conduit ce raisonnement. Si l'hybridité eugénésique était la pierre de touche de l'espèce, il faudrait admettre que les loups, les chiens et les chacals descendent d'une souche commune; que les chèvres et les moutons, les chameaux et les dromadaires, les alpacas et les vigognes, les trois espèces de hoccos, le venturon et le serin, l'oie de Guinée, l'oie du Canada et l'oie cendrée, sont exactement dans le même cas, et qu'enfin les lièvres et les lapins ne forment qu'une seule espèce. Toutes les divisions établies par la méthode naturelle seraient bouleversées et remplacées par une nomenclature systématique, dont un caractère physiologique unique, et le plus 'souvent impossible à constater, formerait la base arbitraire. La zoologie tout entière serait sacrifiée, elle n'existerait plus par elle-même, elle ne serait plus que l'humble esclave d'un vieux dogme; elle aurait cessé d'être une science, non-seulement dans le présent, mais
encore dans l'avenir, car il faudrait attendre, avant de classer les animaux, d'avoir fait sur leurs croisements des expériences innombrables et pour la plupart impossibles. « Ces expériences, dit M. Flourens, ne seront peut-être jamais faites. » S'il m'était permis de changer quelque chose à cette phrase, j'effacerais le mot 2^Gut-être, et je ne craindrais pas d'être démenti, même dans la postérité la plus reculée.
Ceux qui ne se sentiront pas assez de patience pour attendre jusque-là continueront, comme par le passé, à grouper et à classer les animaux suivant la méthode naturelle, c'est-à-dire d'après l'ensemble des caractères zoologiques propres à chaque type; nous ferons comme eux, et toutes les fois que deux races seront bien distinctes, toutes les fois que leurs caractères différentiels sortiront de la limite des variations individuelles, et ne pourront être attribués à l'influence d'aucune cause accidentelle bien déterminée, nous nous croirons le droit de dire que ces deux races n'ont pas la même origine, soit que, pures l'une et l'autre, elles descendent en droite ligne de deux souches primitives, de deux espèces primordiales, soit que l'une d'elles, ou toutes deux aient été produites ultérieurement par le croisement de deux ou plusieurs espèces homœogénésiques. Nous procéderions ainsi quand même nous saurions par expérience que les deux races en question sont capables de se féconder réciproquement et de donner des métis indéfiniment féconds, parce que des exemples probants nous ont démontré la réalité de l'hybiidité eugénésique; et nous y serions autorisé à plus forte raison s'il arrivait que les expériences nécessaires pour prouver que les métis sont indéfiniment féconds n'eussent jamais été faites, s'il arrivait que cette fécondité n'eût jamais été mise à l'épreuve d'une manière suivie et méthodique, et que par conséquent elle fût encore hypothétique. Or je puis avancer sans aucune hésitation, que, si les expériences rigoureuses sur l'hybridité des animaux appartenant à des espèces incontestablement différentes sont rares jusqu'ici dans la science, les expériences faites sur l'hybridité des races réputées de même espèce sont bien plus rares encore. On dit que tous les chiens de la nature peuvent se croiser : on le croit, je lecrois, mais qui l'a démontré? Personne. C'est une probabilité, ce n'est pas une certitude, et nul ne peut
affirmer, par exemple, que l'union du chien des Esquimaux avec le dingo de la Nouvelle-Hollande serait productive (1). Voilà pour la première génération. Pourla génération suivante, l'obscurité et l'incertitude deviennent plus grandes encore. Les chiens métis sont féconds ; on le sait du moins pour la plupart d'entre eux, mais cela n'est que probable pour les autres. Sont-ils féconds indéfiniment en ligne directe, c'est-à-dire sans croisement nouveau ? Nouvelle incertitude. On a bien obtenu des races croisées qui sont devenues aussi permanentes, aussi durables que les races réputées pures ; et parmi les cinquante-cinq races que l'on compte aujourd'hui, il en est beaucoup sans aucun doute qui reconnaissent une semblable origine. Personne n'ignore toutefois combien il est difficile de créer une race nouvelle, et surtout, suivant l'expression de M. Flourens, « de l'empêcher de se défaire. » D'oii vient cette difficulté? N'est-il pas fort probable que le succès de l'entreprise dépend en grande partie de la nature des races que l'on se propose de croiser; que toutes les races 'de chiens ne sont pas également homœogénésiques les unes par rapport aux autres ; que certaines le sont beaucoup et donnent des hybrides indéfiniment féconds; que d'autres le sont moins, et donnent seulement des hybrides paragénésiques? Mais aucune de ces questions n'a encore été mise à l'étude. Les expériences scientifiques, faites dans les conditions rigoureuses qu'on exige lorsqu'il s'agit du chien et du loup, du chien et du chacal, du lièvre et du lapin, des chèvres et des moutons, ces expériences font ici complètement défaut. Je n'en connais qu'une seule, et je ne sais même pas jusqu'à quel point elle est concluante. Sam. Morton rapporte que l'expérience de Buffon sur le croisement du chien et du loup a été répétée sur le croisement du chien ordinaire (sic) et du dingo de la Nouvelle-Hollande. Les métis sont devenus stériles à la quatrième génération {2). Mais cette stérilité a pu être fortuite, ou due à l'influence des mariages
(1) M. Quoy fit accoupler un dingo de l'Australie occidentale (baie des Chiens marins) avec une chienne française dont la race n'est pas indiquée. Celte union fut stérile [D'tclionnaire classique d'histoire naturelle, dirigé par Bory de Saint-Vincent, Paris, 1825, in-8^ t. IV, p. 15, art. Chien). Celte expérience isolée ne prouve rien; il est cerlajn que le dingo peut se croiser sinon avec toutes les races de chien, du moinsavec quelquesTunes, comme on le verra plus loin.
(2) American Journal of ^^cifnce and Arts, ser. H, v. 5, p. 4G. Janvier 1847.
consanguins, et dans ce genre de recherches les faits négatifs n'acquièrent une valeur décisive que lorsqu'ils sont en très-grand nombre. Quoi qu'il en soit, les faits connus jusqu'ici sur le croisement du dingo et des chiens d'Europe permettent de mettre en doute la fécondité ihimitée de leurs métis, et si nous nous bornons à dire que personne n'a prouvé que ce croisement fût eugénésique, nous ferons preuve de beaucoup de modération. A-t-on seulement prouvé que tous les métis de premier sang obtenus par le croisement de nos races européennes fussent indéfiniment féconds ? A-t-on démontré que les races croisées dont l'origine est connue fussent issues en ligne droite et sans croisement nouveau, d'une famille hybride de premier sang? Et ces chiens sans race et sans type, engendrés au coin des rues par le premier chien qui passe, ces bâtards que les Anglais désignent sous le nom méprisant de curs^ sait-on s'il faut les ranger parmi les hybrides eugénésiques ou parmi les hybrides paragénésiques? Je suis persuadé pour ma part que la plupart d'entre eux ne sont que des hybrides paragénésiques, car sans cela ou créerait des races à volonté et à l'infini, et si les ours sont méprisés, c'est précisément parce qu'ils ne peuvent pas former de race. Ils ne sont d'aiUeurs ni plus laids, ni plus inutiles que beaucoup de chiens de race qu'un goût ridicule a mis à la mode. Je crois donc que beaucoup de curs ne sont que des hybrides paragénésiques. Je le crois, mais je ne le sais pas, et personne ne le sait mieux que moi, parce qu'aucun physiologiste n'en a fait méthodiquement l'expérience.
Il serait bon pourtant de ne pas avoir deux poids et deux mesures; et puisqu'on se montre si difficile sur les preuves de l'hybridité eugénésique entre le chien et le loup, pourquoi admet-on avec tant de légèreté que toutes les races de chiens donnent des hybrides eugénésiques? Dans le premier cas on exige une démonstration rigoureuse ; on trouve que ce n'est pas assez d'avoir suivi les métis pendant quatre générations; qui sait? la cinquième ou la sixième eussent été infécondes peut-être. Dans le second cas, on s'en rapporte à la voix publique; on ne compte pas les générations ; on ne prend pas la peine de vérifier ; on accepte la chose comme un article de foi. Pourquoi cette* contradiction ? Parce qu'on a un système sur l'Espèce; parce qu'on
sait que le chien et le loup sont d'espèces différentes, et qu'on croit que tous les chiens sont de la même espèce. Puis, la question des chiens n'est qu'accessoire ; la question de l'Espèce elle-même, malgré sa généralité, n'est qu'accessoire. L'une et l'autre ont été placées sous la dépendance de la croyance à l'unité de l'espèce humaine. La première a été arrangée de manière à fournir un fait, la seconde de manière à fournir une théorie en harmonie avec le dogme unitaire. C'est parce qu'on avait besoin d'un exemple pour faire admettre la possibilité de la transformation des types humiains qu'on a fait descendre tous les chiens d'une origine commune, et c'est parce qu'on croyait à la fécondité illimitée de tous les métis humains, qu'on a fait de la fécondité illimitée des métis la pierre de touche de l'Espèce. Tout cet édifice a été construit dans un but déterminé, et l'on eût procédé autrement sans aucun doute, si l'on eût pu supposer qu'il y eût une limite à la fécondité des hommes de race croisée.
c( Un grand défaut, ou, pour mieux dire, un vice très-fréquent dans l'ordre des connaissances humaines, ditBuffon, c'est qu'une petite erreur particulière et souvent nominale, qui ne devrait occuper que sa petite place en attendant qu'on la détruise, se répand sur toute la chaîne des choses qui peuvent y avoir rapport, devient par là une erreur de fait, une très-grande erreur, et forme un préjugé général plus difficile à déraciner que l'opinion particulière qui lui sert de base (1).» En exprimant avec une si grande clarté, dans cette phrase remarquable, une vérité malheureusement trop générale, Buffon était loin de s'apercevoir qu'il prononçait la condamnation de son propre système, qu'il dévoilait la filiation vicieuse de ses propres idées. Parti de l'idée que tous les hommes descendent d'une origine commune, il ne se dissimulait pas que cette opinion était difficile à concilier avec l'extrême diversité des races humaines, que les trois influences invoquées par lui pour expliquer la transformation des types, savoir : le climat, l'alimentation et le genre de vie, étaient trèshypothétiques, très-douteuses, — et il sentait que son système ne pouvait se passer d'une preuve plus concluante. Or, il pensait,
(I) Buffon, Suppléments, t. III, p, 19 (1776, in-4o).
comme tous ses contemporains, et presque tous ceux qui l'ont suivi, que tous les métis humains étaient indéfiniment féconds, et il crut que ce caractère de l'hybridité eugénésique était une preuve suffisante de l'unité de l'espèce humaine ; à vrai dire, c'était la seule preuve, ou plutôt le seul argument sérieux, car tout le reste était d'une faiblesse à peine déguisée sous une forme httéraire des plus séduisantes.
Tel fut le point de départ de BulTon ; mais il en découlait logiquement une inévitable conséquence ; cette « petite erreur particuhère se répandit sur toute la chaîne des choses qui pouvaient y avoir rapport. » 11 fallut généraliser le principe admis pour l'espèce humaine, il fallut l'appliquer à toutes les espèces ; il fallut dire que les espèces ne peuvent jamais se croiser d'une manière durable.
Puis la doctrine une fois établie, il fallut en subir toutes les exigences, remanier la zootaxie, fusionner toutes les espèces capables de se croiser, la chèvre et le mouton, le dromadaire et le chameau, le bœuf, le bison et le zébu, et à plus forte raison réduire à une seule toutes les espèces de chiens, toutes les espèces de bœufs, toutes les espèces de chevaux, de porcs, de brebis, etc., etc. Et comme plusieurs de ses assertions étaient en contradiction avec la zoologie, il devint nécessaire d'attaquer les nomenclateurs , hommes à courte vue, préoccupés « de petits faits particuliers» et écrivant « autant d'erreurs que de lignes (1).» Alors, revenant à l'espèce humaine, Buffon put sans hésitation écrire le passage suivant, que M. Flourens a récemment reproduit et approuvé (2) :
« Si le nègre et le blanc ne pouvaient produire ensemble, si même leur production demeurait inféconde, si le mulâtre était un vrai mulet, il y aurait alors deux espèces bien distinctes ; le nègre serait à l'homme ce que l'âne est au cheval ; ou plutôt, si le blanc était homme, le nègre ne serait plus un homme ; ce serait un animal à part comme le singe, et nous serions en droit de penser que le blanc et le nègre n'auraient pas une origine commune. Mais cette supposition même est démentie par le fait,
(I) Voy. plus haut, p. o46.
('2) Flourens, Histoire des travaux de Buffon. l'aris, 1850^ in-12, p. ICLt, en noie.
DE L HYBRIDITE ANIMALE. 491
et puisque tous les hommes peuvent communiquer et produire ensemble, tous les hommes viennent de la même souche et sont de la même famille. »
Lorsque Buffon écrivait ces lignes, il ignorait encore que les métis de la louve et du chien braque sont indéfiniment féconds. Plus tard, après avoir exécuté sa célèbre expérience, il se fût probablement exprimé avec moins de hardiesse. Il est probable surtout qu'il eût modifié son langage, s'il eût connu autrement que par la voix publique la question du croisement des races humaines. Il y a en effet entre les divers groupes qui composent le genre Homme des différences fort remarquables sous le rapport des fonctions génitales ; les résultats fournis par le croisement de certaines races paraissent notablement inférieurs à ceux de l'hybridité eugénésique, de telle sorte que l'homœogénésie semble moins prononcée entre elles quelle ne l'est entre le chien et le loup, entre le lièvre et le lapin. On voit tout de suite quel coup fatal l'existence de ces phénomènes d'hybridité, si elle était bien constatée, porterait à la doctrine de l'unité de l'espèce humaine. En l'absence de toute autre considération, elle suffirait à elle seule pour démontrer sans réplique la pluralité des origines de l'humanité. Aussi n'aborderons-nous cette question qu'avec beaucoup de réserve, car on est en droit d'exiger ici une surabondance de preuves que nous ne pourrons pas toujours fournir. On comprendra toutes les difficultés d'un pareil sujet lorsqu'on songera à l'impossibilité physique et morale des expériences scientifiques. Si la physiologie est autorisée à expérimenter librement in anima vili, elle n'a ni le droit ni le pouvoir de porter atteinte à l'inviolabilité des êtres qui composent l'humanité. Il faut donc se borner à observer les résultats des alliances spontanées qui s'effectuent presque partout où deux ou plusieurs races d'hommes se rencontrent sur le même sol. Mais ces observations, quelque importantes qu'elles soient au point de vue politique et social, plus encore qu'au point vue physiologique, ont été jusqu'ici fort négligées. 11 y a d'ailleurs à tenir compte d'un élément qui complique singulièrement la question : je veux parler de l'acclimatement. Pour que deux races bien distinctes se trouvent en contact, il faut que l'une d'elles au moins ait quitté son pays natal, et l'on sait que ce changement est capable à lui seul.
dans beaucoup de cas, d'altérer profondément toutes les fonctions de la \ie, sans en excepter les fonctions génératrices. Après ces réserves faites, nous allons aborder l'étude des phénomènes d'hybridité dans le genre humain, nous proposant moins de résoudre le problème que de le signaler à l'attention des observateurs. Si les faits qui vont suivre sont insuffisants pour constituer une démonstration rigoureuse, ils prouveront du moins que les monogénistes ont agi avec une certaine légèreté, en admettant sans preuve que tous les métis humains sont indéfiniment féconds.