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TROISIÈME PARTIE

DES PHÉNOMÈNES d'hYBRIDITÉ DANS LE GENRE HUMAIN \

[Journal de la physiologie de l'homme et des animaux, dirigé par Brown-Séquard, t. II, no 4, octobre 1859, p. G01--625, et t. III, n« 2, avril 1860, p. 592-459.)

§ I. Remarques générales sur le croisement des races humaines.

Un écrivain fort ingénieux, qui s'est efforcé de répandre les lumières de l'etlinologie moderne sur l'histoire politique et sociale des peuples, mais qui, dans cette étude difficile et presque entièrement neuve, s'est plus d'une fois livré à des généralisations paradoxales, M. A. de Gobineau a cru pouvoir affirmer, dans son Essai sur l'inégalité des races humaines (1855), que le croisement des races produit constamment des effets désastreux, et qu'une dégradation physique et morale en est tôt ou tard l'inévitable résultat. C'est à cette cause, entre autres, qu'il attribue la décadence de la république romaine, et la chute de la liberté, bientôt suivie de la chute de la civilisation. Je suis loin, pour ma part, de partager son opinion, et, si c'était ici la place, je pourrais rapporter à d'autres causes bien autrement efficaces la corruption sociale et l'abaissement intellectuel qui préparèrent la ruine de la puissance romaine. La proposition émise par M. de Gobineau me semble donc beaucoup trop générale, et je repousse à plus forte raison l'opinion de ceux qui prétendent que toute race croisée, séparée des deux races mères, est incapable de se perpétuer (2). N'est-on pas allé jusqu'à dire que les États-

(1) M. Carter Blake a publié, au nom de la Société d'anthropologie de Londres, une traduction anglaise de cette troisième partie sous le titre : On the Phenomena ofHybridy inthe genus Homo. Londres, 1864, un vol. in-S».

(2) « La seule action des lois de l'hybridité, dit M. Nott, pourrait exterminer tout le genre humain si tous les divers types d'hommes qui existent actuellement sur la terre venaient à s'amalgamer d'une mani'ere complète. > (Types of JtJankind. Eiglh

Unis d'Amérique, où la race anglo-saxonne est encore dominante, mais 011 plusieurs autres races envoient chaque jour de nombreux émigrants, sont menacés par cela même d'une décadence prochaine, et que l'immigration continuelle aura pour résultat d'y produire une race hybride portant en elle-même, en vertu de son hybridité, le germe d'une stérilité prochaine ? Ne sait-on pas que sur la foi de cette prophétie, il s'est formé, dans la patrie de Washington, un parti dont le patriotisme inintelligent réclame des lois restrictives contre l'arrivée des étrangers? En Angleterre, où. Torgueil national, après trois quarts de siècle, gémit encore de l'affranchissement de l'Amérique, il s'est trouvé des hommes sérieux qui ont prédit, au nom de l'ethnologie, la ruine des États-Unis, comme Ezéchiel prédisait la ruine d'Alexandrie (1).

Ce n'est pas lorsque la population, la prospérité et la puissance de cette nouvelle Europe s'accroissent incessamment avec une rapidité sans exemple dans l'histoire, qu'on peut ajouter foi à un pareil pronostic. Mais pour qu'on ait été conduit à le formuler, pour qu'on ait osé nier la viabilité de toutes les races croisées, pour que cette assertion ait été acceptée même par des monogénistes, il faut bien qu'un certain nombre de faits ou de données particulières aient servi de base à la généralisation. Il faut qu'on ait en vain cherché, parmi les nations de la terre, une race manifestement hybride, nettement caractérisée, intermédiaire entre deux races connues, et se perpétuant sans leur concours. « Quand les faits rapportés plus haut», dit M. Georges Pouchet, « ne suffiraient pas à prouver qu'une race de métis ne peut prendre naissance, en voyons-nous quelque part? Trouvons-nous un peuple conservant un type moyen entre deux autres? Nulle part nous ne voyons cela, pas plus qu'il n'existe de race de mulets. C'est qu'en effet, une telle race, un tel type, ne peut

Edilion, Philadelphia, 1857, gr. in-8, p. 407.) M. Robert Knox n'est pas moinsexplicite : « Je ne pense pas, dit-il, qu'aucune race de métis puisse être maintenue par les métis seuls au-delà de la troisième ou quatrième génération; il faut que ceux-ci s'allient avec les races pures ou qu'ils périssent. » (Rob. Knox, The Races of Men. Lond., 1850, in- 12, p. 156.)

(1) Lzéchiel, XXX, v. 14, 15, 16. j'avais cru jusqu'ici qu'Alexandrie d'Egypte avait été fondée et nommée par Alexandre le Grand ; mais il parait, d'apr'es ce passage, qu'elle existait déjà au temps d'Ézéchiel, de Nabuchodonosor et du pharaon Kéchao.

avoir qu'une existence subjective, éphémère (i). » D'autres, avant M. G. Pouchet avaientposé cette question : où troiive-t-on des races hybrides subsistant par elles-mêmes ? Et M. Prichard, pour y répondre, n'avait trouvé que trois exemples : 1° celui des Griquas issus des Hottentots et des Hollandais ; 2° celui des Cafusos des forêts de Tarama (Brésil), race décrite par MM. Spix et Martius et produite, suivant eux, par le mélange des Américains indigènes et des nègres transportés d'Afrique ; 3° celui des Papouas à tête de vadrouille, qui habitent l'île Waigiou, plusieurs îles voisines, et la côte septentrionale de la Nouvelle- Guinée, et qui, au dire de MM.Quoy et Gaimard, sont une race hybride, née de l'union des Malais et des Papouas proprement dits (2).

Ces trois exemples ont été contestés (3) et sont en effet contestables. On ne connaît presque rien sur les Cafusos, et nul ne peut savoir s'ils sont restés à l'abri de tout mélange avec la race indigène; mais on sait très-positivement que la nation des Griquas s'est formée, depuis le commencement de ce siècle, autour d'une mission protestante, par la fusion de quelques familles de Dastaards ou métis HoUandais-Hottentots avec un très-grand nombre de familles appartenant à la race hottentote, à la race boschimane et à la race cafre. Cet exemple ne prouve donc pas qu'une race de métis puisse se maintenir par elle-même (4) .

(1) Georges Pouchet, Delà pluralité des races humaines. Paris, 1858, in-8, p. 140.

(2) Prichard, Histoire naturelle de V homme. Trad. fr. Paris, 1843, in-8, t. I, p. %-24.

(5) Davis, Crania Britannica. Loiid., 1856, in-fol. Inlrod., p. 7, noie.

(4) Voyez les Voyages de Truter et Somerville (1801), de Lichtenstein (1805), de Campbell (1813). de John Philips (1825), de Thompson (1824), etc., dans la Collection des voyages en Afrique, par Wallienaer. Paris, 1842, in-8, t. XV à XXI. En 1801, Truter et Somerville trouvèrent, près du fleuve Orange ouGariep, dans la contrée oii e.xiste aujourd hui Griqua-Town, une horde de bastaards et de Boschimans commandée par un Bastaard du nom de Kok (t. XVII, p. 564). A leur retour, ils traversèrent de nouveau le même pays. Us y trouvèrent un village considérable, composé de Cafres, de Hottentots et de métis de plusieurs variétés sous le commandement d'un chef nommé Kok (p. 395). Ils en repartirent au bout d'un mois, après avoir récompensé la horde entière, composée de Koras, de Bastaards et de Boschimans (p. 599). La même année, le missionnaire Kircherer rassembla celte horde en un village. Il y vint aussi di-s Hottentots purs et des Namaquas (t. XVIII, p. 126). En 1802, le missionnaire Anderson, en organisant cette nation naissante, donna l'autorité au.\ Bastaards (p. 127). Le village de I.aawater ou Klaarwater, devenu depuis Griqua-Town, se composait, en 1805, à l'époque de la visite de Lichtenstein, d'une trentaine de fa-

Quant aux Papouas à tête de vadrouille, dont nous avons décrit plus haut la chevelure excentrique, ils vivent dans une des régions

milles, dont la moilié élait de race bâtarde : le reste était Naraaquas ou Iloltenlots (p. 127). Bientôt le village s'accrut '< par l'arrivée de nouveaux réfugiés el par des mariages avec des femmes des tribus de Boschimans et des Korannas, qui vivaient dans le voisinage. » (T. XIX, p. o55-û56.) Ils pratiquaient la polygamie; « ils composaient une horde de sauvages errants et nus, qui vivaient de pillage et de chasse; leurs corps étaient barbouillés de peinture rouge, leur chevelure enduile de graisse et luisante; ils vivaient dans l'ignorance, sans morale, ni aucune trace de civilisation » (p. 556). Au bout de cinq ou six ans, les missionnaires commencèrent à les civiliser, à leur donner le goût de l'agriculture. Cependant le nom de Basiaards, qui indiquait leur origine européenne, ne convenait plus à cette nation, en qui prédominait de beaucoup le sang africain. Ils prirent donc le nom de Griquas. Campbell prétend qu'ils choisirent ce nom parce que c'était celui de la principale famille ((. XVIII, p. 395); mais ce renseignement me semble fort douteux. Ten Rliyne, qui explora l'Afrique australe en 1675, vingt ans après le premier débarquement des Européens, mentionne déjà l'existence d'un peuple hottentot qui portait le nom de Gregoriquas (t. XV, p. 2rJ). Trente ans après (1705), Kolbe désigna ce même peuple sous le nom de Gauriquas (t. XV, p. 255). 11 y avait alors un autre peuple nommé Cnirigriquas (p. 241). En 1775, Thunberg parla encore des Gauriquas {l. XVI, p. 201) et des Chirigriquas (p. 200). Tous ces noms ont évidemment la même racine, et pour quiconque a une idée de la singularité de la prononciation dans les dialectes hottentots, il sera facile de comprendre pourquoi les divers voyageurs ont adopié des orthographes différentes. Il est donc probable qu'en choisissant le nom de Griquas, les HoUentots de Klaarwater ne firent que prendre le nom de l'ancienne nation des Gauriquas. Il y a encore aujourd'hui un peuple de Koraquas, mot qui signiGe, dit-on, 0 hommes qui portent des souliers. » (Burchell, t. XX, p. 60.) Us sont voisins de Klaarwater. Quoi qu'il en soit, le peuple nouveau des Griquas donna à Klaarwater, sous l'inspiration des missionnaires anglais, le nom de Griqua-Toivn. CMe ville, désignée par Malte-Brun sous le nom de Kriqua, s'accrut rapidement par l'adjonction des Korannas. En 1815, sur une population de 2 607 habitants, il n'y avait pas moins de 1 541 Korannas récemment établis (t. XVIII, p. 595). En 1814, le gouverneur du Cap voulut obliger les Griquas à fournir des hommes pour l'armée indigène. La proposilicn fut mal reçue, et la nation faillit se dissoudre pour toujours. Une partie des habitants de Griqua-Town s'échappa dans les montagnes environnantes et forma des bandes de pillards qui, sous le nom de Bergemaars, désolèrent le pays, s'associèrent à des bandes de Korannas, pillèrent et massacrèrent les Betchouanas et les Boschimans de la contrée, et s'emparèrent de leurs femmes et de leurs enfants. En 1825, grâce à l'intervention de John Philips, les Bergemaars rentrèrent dans l'ordre et revinrent à Griqua-Town. Ils étaient recroisés de Korannas, de Betchouanas et de Boschimans (t. XVIII, p. 557-569). Quelque temps auparavant, une grave dissension s'était élevée parmi les Griquas sédentaires. Le gouverneur du Cap avait envoyé un agent, John Melvill, qui avait donné une charge importante à un certain Walerboer, Boschisraan d origine. La suprématie avait appartenu jusqu'alors à la famille des Kok, qui. Hère des quelques gouttes de sang européen qui coulaient dans ses veines, ne voulut pas reconnaître l'autorité de Waterboer et émigra avec sa suite (t. XX, p. 541-512). Toutefois Thompson, en 1825, raccommoda la famille des Kok avec Melvill (t. XX, p. 542); mais Waterboer ne fut pas destilUL', et en 1825 John Philips trouva les Griquas de la banlieue divisés en trois kraals, sous les chefs Kok,

dont l'ethnologie est le plus inconnue (1). MM. Quoy et Gaimardontérais la pensée qu'ils sont issus du mélange des Malais et des nègres indigènes (sic), mais ils n'ont donné cette opinion que comme une hypothèse. « Ils nous ont paru, disent-ils, tenir le milieu entre ces peuples (malais) et les nègres sous le rapport du caractère, de la physionomie et de la nature des cheveux (2). » Ces auteurs n'ont ajouté rien de plus, mais M. Lesson, au lieu de dire qu'ils avaient fait une hypothèse, a prétendu qu'ils avaient donné une démonstration. « Ces hommes, dit-il, ont été parfaitements décrits par MM. Quoy et Gaimard, qui, les premiers, ont démontré qu'ils constituaient une espèce hybride, provenant sans aucun doute des Papouas (proprement dits) et des Malais qui se sont établis dans ces terres, et qui y forment à peu près la masse de la population (3). » M. de Rienzi à son tour a décrit deux variétés de Papouas hybrides : les uns issus du croisement des Papouas et des Malais, ce sont les Papou-

Berend et Walerboer (t. XIX, p. 570). Si M. Prichard avait pris la peine de consulter ces documents, il aurait reconnu que les Griquas sont redevenus, par lant de croisements conséculifs, une race africaine presque pure. Malgré la ténacité des aristocraties, de celles surtout qui reposent sur la couleur de la peau, le peuple griqua a obtenu, moins de vingt ans après son origine, un chef de race indigène, et cela seul prouverait, au besoin, que les hommes d'origine européenne y sont en grande minorité. Aussi lus géographes modernes rangent-ils les Griquas au nombre des peuples hollenlots. Les voyageurs les désignent sous le nom de Hottenlots Griquas. On notera d'ailleurs que M. l'richard, en citant les Griquas comme un exemple de race croisée, s'est bien gardé de les décrire. Pour que l'exemple eût quelque valeur il faudrait que les Griquas présentassent un type intermédiaire entré le type des Européens et celui des indigènes. M. Prichard ne le dit pas; les voyageurs ne le disent pas davantage. Voici malmenant une autre considération. L'origine de la nation griqua remonte à l'an 1800 environ. M. Prichard a parlé de ce peuple, pour la dernière fois, en 1845. Il ne s'était pas écoulé encore deux générations! Autre chose : en 1800, la tribu de Kok était une horde peu nornbreuse ; en 1824, c'était un peuple d'environ 5 000 habitants, comptant 700 guerriers armés de fusils. (Thompson, loc. cit.,l. XXI, p. 22.) 11 est clair que tout ce peuple ne descendait pas de la tribu primitive, et que celle-ci s'était accrue far des adjonctions très-nombreuses. Le père Petau lui-même, s'il vivait encore, serait obligé d'en convenir. En voilà bien long sur les Griquas; mais je ne me flatte pas que cela suffise à débarrasser la science de l'assertion de M. Prichard, assertion bien légère que tous les raonogénistes modernes ont accueillie avec empressement.

(1) Voyez plus haut, p. 485.

(2) Quoy et Gaimard, Observation sur la constitution physique des Papous, reproduit lextutllement dans Lesson, Complément des Œuvres de Buffon, t. III. Paris, 1829, in-8, p. 55.

(5) Lesson, loc. cit.. t. II, p, 115.

Malais, les autres nés du mélange des Papouas et des Alfourous- Endamènes, ce sont les Pou-Endamèties {[) . C'est déjà une complication. Voici maintenant M. Mauryqui soutient, au contraire, que la race issue du croisement des Malais et des Papous est celle des Alfourous (2). Que conclure de cette contradiction? Que MM. Quoy et Gaimard ont éprouvé une impression ; que M. Rienzi a éprouvé une impression un peu différente ; que les autorités de M. Maury ont éprouvé une impression tout à fait opposée ; que tous ont fait des hypothèses, et que la question est parfaitement douteuse. Au milieu de ces incertitudes, il y a lieu de se demander si les Malais, les Alfourous, les Papouas à tête de vadrouille et les Papouas proprement dits, ne seraient pas autant de races pures. Ce n'est pas seulement dans les régions occupées par les Papouas à tête de vadrouille que les trois autres races se sont rencontrées ; les Malais, peuple envahisseur par excellence, s'établissent comme les Anglais sur toutes les côtes accessibles à leurs vaisseaux, et si la race à tête de vadrouille n'occupe qu'un territoire très-restreint, si elle est parfaitement inconnue partout ailleurs, oîi les mêmes éléments sont pourtant en présence, il est permis d'en augurer qu'elle n'est pas le résultat d'un croisement. D'ailleurs, M. Lathara, le plus zélé des élèves de Prichard, nous apprend que M. Earle a vu et décrit les vrais et indubitables hybrides [the real and undoubted hybrids) des Papouas et des Malais, et que ces métis sont tout à fait différents des Papouas à tête de vadrouille (3).

On voit que l'exemple des Papouas est encore plus mal choisi que celui des Griquas, puisqu'il est probable que ces hommes à tête de vadrouille, dont le type, parfaitement décrit par Dampier, il y a près de deux cents ans, s'est maintenu depuis lors sans aucune altération, sont des hommes de race pure; mais quand même il serait démontré qu'ils appartiennent à une race hybride, on ne peut les citer comme un exemple de race croisée persistant par elle-même, puisque loin de vivre séparés des deux

(1) Domeny de Rienzi, l'Océanie, t. III, p. 503. Taris, 1837, in-8.

(2) Maury, la Terre et l'Homme. Paris, 185", in-12, p. 5(15.

(5) Lalham, the Natural Hislory of Ihe Varieties of Man. Lond., t850, in"-8, p. 215. M. Lalham désigne les Malais sous le nom quelque peu fantaisiste de protonésiens. 11 y a une foule de néologismes de celte sorte dans son livre.

races d'où l'on prétend qu'ils sont issus, ils se trouvent confondus avec elles dans les mêmes parages. MM. Quoy et Gaimard, après avoir décrit ces prétendus métis, ajoutent qu'il y avait parmi eux des nègres (c'est sous ce nom qu'ils désignent les Papouas proprement dits). « Ces nègres, disent-ils, faisaient librement partie de la tribu qui nous visitait chaque jour(l). » Il y avait même avec eux deux individus de couleur plus claire qu'on prit, à tort ou à raison, pour des métis d'Européens ou de Chinois. C'était donc une peuplade fort mêlée. M. Lesson, parlant de la population de \di petite île de Waigiou (2), dit qu'on y rencontre deux races, les ^lalais et les Alfourous, plus la race hybride des Papouas. « Ceux-ci sont des hommes sans vigueur, sans énergie morale, docilement soumis à l'autorité des radjahs malais, et le plus souvent réduits en esclavage par les insulaires des terres voisines (3). » Or, on sait quelle est la conséquence de l'esclavage, sous un climat équatorial, et chez des peuples qui ne se piquent pas de continence. Il est donc impossible que la race des hommes à tête de vadrouille de l'île Waigiou reste pure de croisement soit avec les Alfourous, soit avec les Malais, et si cette race était réellement hybride, on ne voit pas ce qui pourrait autoriser Prichard et ses adhérents à dire qu'elle se maintient par elle-même.

Les trois exemples invoqués par Prichard n'ayant absolument aucune signification, une opinion diamétralement opposée à la sienne n'a pas tardé à se montrer dans la science. On a dit que puisque cet auteur avait été obligé d'aller chercher si loin des exemples si mauvais, c'était bien la preuve qu'il n'en avait pas trouvé d'autres (4), et on en a conclu qu'il n'y avait nulle part de race croisée et permanente, et qu'il ne pouvait pas y en avoir.

(1) Lesson, loc. cit., t. III, p. 36.

(2) Plusieurs géographes disent que Waigiou est une île considérable ; mais ils n'en indiquent pas les dimensions. Or cette ile considérable est à peine aussi grande que l'île Majorque. Elle est irrégulière, étroite et longue; elle a un peu plus de 8(J lieues de circonférence (Dûment d'Urville, dans Hiemi, VOcéanie, i. 111, p. 529); mais elle n'a que 25 lieues de long sur 10 de large (llenricy, Histoire de l'Océanie. Paris, 18'jj, in-12, p. 281). L'île de Majorque, beaucoup plus arrondie, n'a que 22 lieues de long, mais elle a 16 lieues de large. Trois races réunies sur un aussi petit territoire ne peuvent pas rester étrangères l'une à l'autre.

(3) Lesson, loc. cit., t. II, p. 119.

(4) Davis, Crania Britannica, introd., p. 8, note.

Cette nouvelle assertion est tout à fait erronée, et si elle a pu trouver des adhérents, c'est parce que la question a été mal posée, parce qu'on n'a pas commencé par préciser la signification du mot mce, parce qu'on a donné à ce mot une acception trop générale.

Parmi les caractères qui établissent des distinctions entre les nombreuses variétés du genre Homme, il en est de plus ou moins graves et de plus ou moins évidents. Pour différencier deux races il suffit d'un seul caractère, quelque léger qu'il soit, pourvu qu'il soit héréditaire et suffisamment fixe. Par exemple, si deux peuples ne différaient l'un de l'autre que par la couleur de la barbe et des cheveux, et que sous tous les autres rapports ils fussent parfaitement semblables, par cela seul que l'un aurait les cheveux blonds, l'autre les cheveux noirs, on dirait qu'ils ne sont pas de la même race; c'est le sens vulgaire et vrai du mot race, qui n'implique d'ailleurs aucune idée d'identité ou de diversité d'origine. Ainsi, tous les ethnologistes, tous les historiens, tous les écrivains monogénistes ou polygénistes, disent que les Irlandais proprement dits ne sont pas de la même race que les Anglais ; les Germains, les Celtes, les Basques, les Slaves, les Juifs, les Arabes, les Kabyles, etc., etc., sont autant de races plus ou moins semblables ou disparates, plus ou moins faciles à caractériser, plus ou moins distinctes par leurs mœurs, leurs langues, leur histoire et leur origine. Il y a donc un très-grand nombre de races humaines ; mais si, au lieu de considérer à la fois tous les caractères, on considère seulement ceux qui ont le plus d'importance, ou si, après avoir étudié séparément les diverses races par un travail d'analyse, on les compare par un travail de synthèse, on ne tarde pas à reconnaître qu'il existe entre elles des affinités nombreuses, et qu'il est possible de les répartir en un certain nombre de groupes naturels. L'ensemble des caractères communs à chaque groupe constitue le type de ce groupe. Ainsi, toutes les races que nous venons d'énumérer et plusieurs autres encore, ont la peau blanche, les traits réguliers, les cheveux lisses, le visage ovale, les mâchoires verticales, le crâne elliptique, etc. : ces points de ressemblance leur donnent en quelque sorte un air de famille qui se reconnaît au premier coup d'oeil, et qui leur a valu d'être désignées sous le nom collectif de races caucasi-

DES PHENOMENES I) HYBRIDITE DANS LE GENRÇ HUMAIN. bOl

ques. Les races hyperboréennes et celles de l'Asie orientale constituent la famille des races mongoliques ; le groupe des races éthiopiques comprend de même un grand nombre de races à peau noire, à chevelure laineuse et à tête prognathe. Les races améi'icaines et les races inalayo-polynésiennes forment les deux derniers groupes.

Certes, il ne faut pas croire que toutes les races humaines viennent se ranger avec une égale facilité dans l'une ou l'autre de ces divisions, qu'on jugera peut-être utile de multiplier plus tard. Il ne faut pas croire non plus que les traits caractéristiques d'un groupe soient également prononcés chez toutes les races qui en dépendent, ni même qu'ils soient tous réunis sans exception dans chacune de ces races, ni enfin qu'il y ait nécessairement, au centre de chaque groupe, une race type en qui tous les caractères de ce groupe soient développés au maximum. Il en serait ainsi sans aucun doute si toutes les races connues descendaient de cinq souches primitives comme l'admettent plusieurs polygénistes, ou si, comme le pensent plusieurs monogénistes, l'humanité, une dans l'origine, s'était divisée presque aussitôt en cinq tiges principales, d'oii seraient sorties plus tard, comme autant de rameaux accessoires, les nombreuses subdivisions qui constituent les races secondaires. Mais aucune race ne peut avoir la prétention de personnifier en elle le type auquel elle appartient. Ce type est fictif; la description qu'on en donne est idéale, comme les formes de l'Apollon du Belvédère. Les types humains, comme tous les types, ne sont que des abstractions, et ce qui le prouve c'est que, suivant qu'on attache plus d'importance à tel ou tel caractère, on admet un nombre plus ou moins considérable de types ; il y en avait cinq pour Blumenbach, trois seulement pour Cuvier^ et P. Bérard en a décrit une quinzaine. Ce qui le prouve encore c'est que, si beaucoup de races se rattachent directement et évidemment à un type déterminé, il en est d'autres qui tiennent à la fois de deux types très-dissemblables. Ainsi, les Abyssins, caucasiques par la forme, sont éthiopiens par la couleur. La description des principaux types n'est donc qu'un procédé méthodique, mais non rigoureux, destiné à faciliter, par la formation d'un certain nombre de groupes, la comparaison des races humaines, et à simplifier, à abréger la description

partielle de chacune d'elles. Cette division a, en outre, l'avantage de constater, pour la plupart des races, leur degré d'affinité ou de divergence relatives. Elle s'accorde même jusqu'à un certain point avec leur répartition primitive à la surface du globe, ce qui a permis, sans trop forcer les faits, de distinguer les types par des dénominations empruntées à la géographie (1).

Mais il y a dans l'esprit humain une tendance qui le porte sans cesse à personnifier les abstractions. Ces types idéaux (n'en déplaise à l'Académie) qui n'auraient pas dû sortir de la région de l'esprit, ont bien vite usurpé une place dans le domaine des faits. On leur a accordé une existence réelle. Les monogénistes pouvaient le faire, à la rigueur, sans manquer à leur principe, mais les polygénistes qui ont suivi cet exemple ont péché contre la logique. Les premiers attribuent toutes les variétés du genre humain aux nombreuses modifications des cinq races principales, issues elles-mêmes d'une souche commune, et les mêmes influences, qui, suivant eux, ont dans l'origine produit les races fondamentales, ont pu ensuite et par des mécanismes analogues, fair surgir les races secondaires. Tout cela s'enchaîne assez bien. Tel était l'état de la question lorsque les polygénistes sont entrés dans l'arène. Leur premier soin a été d'attaquer la doctrine

(1) Ces dénominations géographiques ne sont certes pas irréprochables; elles ont même l'inconvénient de faire naître dans l'esprit du lecteur celte idée entièrement fausse, que toutes les races de même type sont originaires de la même région; que tous les blancs viennent du Caucase, que tous les Mongols viennent de la Mongolie, et tous les noirs de la Nigritie, même ceux de l'île de Van-Diémen. J'ai cru devoir néanmoins choisir ces dénominations, parce qu'elles sont généralement usitées, qu'elles n'ont aucune signification zoologique, et que, si elles exposent quelques personnes à commettre une erreur théorique, elles ne consacrent du moins aucune erreur de fait. Il n'en est pas de même des dénominations adoptées par quelques auteurs et tirées de la couleur de la peau. On a désigné les races du type caucasique sous le nom de races blanches; celles du type mongolique, sous le nom de races jaunes ; celles du type éthiopien, sous le nom de races nôtres ; celles du type malayopotynésien, sous le nom de races brunes; celles du type américain, sous le nom de races rouges. Or, on a vu plus haut (p. jGO et suiv.) que !e seul type américain ren ferme des races rouges, des races brunes, des races noires, des races blanches et des races jaunes. 11 y a des races brunes dans le type mongolique, et même dans le type caucasique ; toutes les races noires ne rentrent pas dans le type éthiopique ; enfin le type malayo-polynésien comprend des races dont la couleur varie presque autant que celles des races américaines. La classification basée sur le seul caractère de la couleur de la peau exposerait donc à des erreurs de fait innombrables et très-graves.

opposée dans sa base la plus essentielle, et de démontrer qu'aucune cause naturelle n'a pu transformer les blancs en nègres ou les nègres en mongols ; ils ont donc proclamé la multiplicité des origines du genre humain, c'est-à-dire la pluralité des espèces d'hommes. Puis, soit qu'ils aient reculé devant l'idée de faire subir à la science une révolution trop radicale, soit que, pour rendre plus facile et plus prompt le triomphe de leur doctrine, ils aient consenti à faire coïncider leurs divisions avec les divisions déjà acceptées, soit enfin, qu'après avoir établi les principes, ils aient jugé superflu de discuter sur les détails, ils ont cherché à restreindre autant que possible le nombre des espèces, et se sont bornés à admettre une souche primitive pour chacune des cinq grandes races décrites par les unitaires. Je ne prétends point que tous les polygénistes aient suivi cette voie ; plusieurs ont procédé avec plus d'indépendance ; Bory de Saint-Vincent, Desmoulins, P. Bérard, Morton, ont eu le courage de rompre entièrement avec le passé, et de remanier les divisions classiques, mais ils ont trouvé peu d'imitateurs, et beaucoup de polygénistes, aujourd'hui encore, se contentent d'assigner une origine distincte à chacun des cinq troncs principaux qui constituent pour les raonogénistes les cinq races fondamentales, et qui ne sont pour nous que les groupes naturels formés par la réunion des races ou des espèces de même type. Ils continuent même le plus souvent à se servir du mot race pour désigner l'ensemble de tous les individus de chaque groupe, adoptant ainsi, par une sorte de transaction, le langage de ceux dont ils rejettent le système ; c'est ainsi qu'ils disent la race blanche ou caucasique., la race jaime ou mongoliqiie, la race noire ou éthiopienne, etc., comme si tous les individus du type caucasique étaient assez semblables entre eux pour constituer une seule race, comme si, par exemple, les Celtes bruns et les Germains blonds pouvaient, dans leur doctrine, descendre d'une souche commune. Cette contradiction a donné beau jeu aux monogénistes, car, si le climat et le genre de vie peuvent faire du Germain un Celte, il n'y a pas de raison pour refuser aux mêmes influences la propriété de faire du Celte un Berbère, du Berbère un Foulah, du Foulah un Nègre, du Nègre un Australien. Je comprends combien on doit hésiter, en anthropologie, avant d'employer le mot espèce ; on

ne pourrait le faire avec quelque sécurité que si la science avait nettement circonscrit les limites de chaque espèce d'hommes ; ce moment n'est pas venu et ne viendra probablement jamais ; car au milieu des changements nombreux introduits par les croisements, par les migrations et les conquêtes, et lorsqu'il est certain que plusieurs races, ou même un grand nombre, ont entièrement disparu avant et depuis les temps historiques (1), il paraît impossible d'apprécier le degré de pureté de certaines races, d'en découvrir l'origine, de savoir si elles sont autochthones ou exotiques, si elles appartenaient primitivement à telle ou telle faune, et de rétablir l'ethnologie de la planète telle qu'elle devait être aux époques initiales. Fixer le nombre primitif des espèces d'hommes, ou seulement le nombre des espèces actuelles, est un problème insoluble pour nous et peut-être aussi pour nos successeurs. Les tentatives de Desmoulins et de Bory de Saint-Vincent n'ont produit que des ébauches fort imparfaites et ont abouti à des classifications contradictoires, oii le nombre des divisions arbitraires est presque égal à celui des divisions vraiment naturelles. Le mot espèce a, dans le langage classique, un sens absolu qui implique à la fois l'idée d'une conformation spéciale et celle d'une origine spéciale, et si quelques races, comme la race australienne par exemple, réunissent ces deux

(1) Il esl incontestable que plusieurs races américaines ont été anéanties depuis trois siècles; plusieurs autres, réduites aujourd'hui à quelques l'aniilles, disparaîtront prochainement. Les Charmas ont été exterminés en 1851 par les Espagnols de l'Amérique méridionale. Ils ont été détruits, suivant l'expression de M. Latliam, « rameaux et racines ». root and brandi. (Lalham, Varielies of Man. Lond.,1850, in-8, p. 421.) Quatre ans plus tard, en 1855, les Anglais de l'île Vaii-Diémen, après un massacre horrible, laissèrent la vie à 210 Tasmaniens, et les transportèrent tous, hommes, femmes et enfants, dans une petite île du détroit de Bass (île Flinder). En 1842, après sept ans d'exil, le nombre de ces mallieureux n'était plus que de "i4I C'était tout ce qui restait d'une race qui, quarante ans auparavant, occupait seule et sans contestation toute l'île de Van-Diémen, aussi étendue que l'Irlande. Le capitaine Geoffroy, qui a navigué dans ces parages il y a une dizaine d'années, m'a dit tout récemment qu'à cette époque il n'y avait plus que 40 Tasmaniens, et nous apprendrons bientôt, sans doute, qu'il n'en reste plus un seul. Les Malais ont entièrement détruit les races noires qui les avaient précédés dans certaines îles du grand archipel indien. La race noire et prognathe, qui occupait les îles du Japon avant l'arrivée des peuples niongoliques, n'a laissé d'autres traces de son existence que les crânes enfouis dans le sol, et il est permis de prévoir que, dans un ou deux siècles, toutes les races noires de la Malalsie et de la Mélanésie auront disparu et cédé la place aux Malais et aux Européens.

DKS PHÉNOMÈNES D'hyBRIDITÉ DANS LE GENRE HUMAIN. 505

conditions à un degré suffisant pour constituer des espèces nettement circonscrites, beaucoup d'autres races pures ou mélangées échappent sous ce rapport à une appréciation rigoureuse.

C'est pourquoi la plupart des polygénistes, après avoir proclamé la multiplicité des origines de l'humanité et reconnu l'impossibilité de déterminer le nombre et les caractères des souches primitives, ont évité avec juste raison de diviser méthodiquement le genre humain en espèces. Puis, beaucoup d'entre eux, se croyant néanmoins obligés d'établir des divisions, ont eu le tort d'accepter les bases de la classification des unitaires, d'établir comme eux cinq grandes familles humaines et d'admettre comme eux que tous les individus de chaque famille sont issus d'un tronc commun, — avec cette seule différence que, pour les monogénistes, les cinq troncs primaires viennent de la même souche et ont les mêmes racines, tandis que, pour les pentagénistes (s'il m'est permis de leur donner ce nom), il y a cinq souches distinctes et indépendantes. La logique aurait voulu dès lors que les cinq races fondamentales des unitaires fussent érigées en espèces. Mais on vient de voir que de puissantes raisons ne permettent pas d'employer ici le mot espèce dans un sens absolu. Les pentagénistes l'ont senti et se sont résignés, faute de mieux, à employer le mot race, qu'ils ont ainsi détourné de son acception véritable.

Le mot race a donc maintenant dans le langage des auteurs deux significations bien différentes : l'une particulière et exacte, l'autre générale et trompeuse. Pris dans le premier sens, il désigne l'ensemble des individus assez semblables entre eux pour que, sans rien préjuger de leur origine, sans décider s'ils sont issus d'un ou de plusieurs couples primitifs, on puisse admettre au besoin, comme une chose théoriquement possible, qu'ils descendent de parents communs. Telles sont, par exemple, parmi les races blanches, celle des Arabes, puis celle des Basques, des Celtes, des Kimris, des Germains, des Berbères, etc. ; parmi les races noires, celle des nègres éthiopiens proprement dits, celles des Cafres, des Tasmaniens, des Austrahens, des Papouas, etc. Pris dans le second sens, dans le sens général, le mot i^ace désigne l'ensemble de tous les individus qui ont un certain nombre de caractères communs et qui, bien que différents par les autres

caractères, bien que divisés en un nombre indéterminé de groupes naturels ou de races proprement dites, ont entre eux plus d'affinité morphologique qu'ils n'en ont avec le reste du genre humain.

Toute confusion de mots expose à commettre des erreurs dans l'interprétation des faits, et cette digression, trop longue peutêtre, sur l'origine d'une dénomination empruntée par certains polygénistes au langage des monogénistes, va nous permettre de comprendre comment on a pu avoir la pensée de nier l'existence des races croisées, et comment M. Prichard n'a pu opposer à cette négation que les exemples douteux ou controuvés des Cafusos, des Griquas ou des Papouas à tête de vadrouille.

S'il était vrai en effet qu'il n'y eût que cinq races d'hommes sur la terre et qu'on fût mis en demeure de démontrer que l'une quelconque d'entre elles en se mariant avec les autres, donne des métis eugénésiques capables de constituer une race mixte, vivace et durable par elle-même, sans le concours ultérieur des deux races mères, on serait vraiment fort embarrassé. Eût-on réussi à établir cette démonstraison pour deux de ces grandes races, il n'en résulterait nullement que les croisements correspondants aux neuf autres combinaisons des cinq races fussent eugénésiques comme le premier. Il faudrait donc, chose évidemment impraticable, prouver par dix exemples successifs que les dix croisements possibles entre ces cinq races réputées fondamentales sont tous également et complètement féconds. La difficulté est telle, que M. Prichard, après avoir beaucoup cherché, n'a pu trouver que les trois exemples déjà cités et déjà réfutés. Ces faits n'ayant pas paru concluants, et d'autres faits que nous rapporterons plus loin ayant permis de croire que certains croisements sont imparfaitement féconds, les pentagénistes furent conduits à dire que rien n'établissait la possibilité du croisement définitif des races, et que tout permettait au contraire de nier cette possibilité.

Il ne s'agissait d'abord, dans leur pensée, que du mélange des cinq grandes races principales, et même en se plaçant à leur point de vue, même en prenant comme eux le mot race dans le sens le plus général, leur négation, il faut le dire, était loin d'être justifiée; elle reposait toutefois sur des bases plus solides et était

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moins éloignée de la vérité que l'affirmation opposée. Elle fut donc reçue comme valable jusqu'à nouvel ordre. Mais le principe du non-croisement des races une fois promulgué, la confusion de langage que nous venons de signaler porta ses fruits. On appliqua aux races proprement dites, aux races naturelles, une négation qui ne s'appliquait dans l'origine qu'aux groupes artificiels formés par la réunion des races du même type, et ainsi vint au monde cette proposition effrayante qu aucune race croisée ne peut subsister dans r humanité.

On remarquera combien cette dernière opinion, si exclusive et si excessive, diffère de l'opinion première qu'elle a remplacée. Entre le point de départ et le point d'arrivée il y a un tel intervalle, qu'on ne l'eût probablement jamais franchi si le sens ambigu du mot race n'eût dissimulé la distance. Il est bien clair, en effet, que les affinités d'organisation peuvent exercer quelque influence sur les résultats du croisement. En étudiant l'hybridité chez les quadrupèdes et chez les oiseaux, nous avons dit que l'homœogénésie, sans être ^o?/;o2/rs proportionnelle au degré de proximité des espèces, décroissait ordinairement à mesure qu'on mettait en présence des animaux d'espèces plus éloignées, et les probabilités indiquent qu'on peut s'attendre à voir quelque chose de pareil dans le croisement des races humaines. Or, sur quoi se sont basés les unitaires d'abord, puis, à leur exemple, les pentagénistes, pour former les cinq groupes ethnologiques, qui constituent, suivant eux, les cinq races fondamentales? Pourquoi toutes les races caucasiques ont-elles été réunies par eux en une seule famille, qui s'appelle dans leur langage la race blanche ou la race caucasique? Je l'ai déjà dit, c'est parce que les races à peau plus ou moins blanche ont plus d'affinité entre elles qu'avec les autres races. En d'autres termes, il y a moins de distance zoologique entre les Celtes, les Germains, les Ivimris, etc., comparés les uns aux autres, qu'entre ces mêmes hommes et les Nègres, les Cafres, les Lapons, les Australiens, les Malais, etc. Supposons maintenant qu'on ait démontré — et on ne l'a point démontré — que les races d'un groupe quelconque ne puissent yrtwirt/^ engendrer une lignée durable et permanente en se croisant avec celles des quatre autres, en pourrait-on conclure que les races d'un même groupe fussent également in-

capables de donner par leurs croisements des métis indéfiniment féconds? Pas plus que la stérilité de l'union des chiens et des renards ne permettrait de conclure à la stérilité de l'union des chiens et des loups : ces deux conclusions seraient aussi peu physiologiques l'une que l'autre. Ceux qui niaient la fécondité des métis issus des croisements réciproques des cinq grandes races primaires pouvaient se tromper sur quelques points tout en ayant raison sur d'autres points. Mais ceux qui, renchérissant sur cette négation déjà beaucoup trop générale, l'ont généralisée davantage encore en l'étendant aux croisements des races secondaires d'un même groupe, ont commis une erreur bien autrement grave. Ils ont raisonné comme les monogénistes qui, sachant par expérience que certaines races humaines peuvent se croiser et se mélanger sans limites, se sont hâtés d'affirmer que toutes les races, quelles qu'elles soient et dans quelque ordre qu'on les suppose combinées, deux à deux ou même trois à trois, doivent être exactement dans le même cas; de telle sorte que nous assistons à cette contradiction étrange de deux écoles, dont l'une soutient résolument que toutes les races quelles qu'elles soient peuvent se mêler et se croiser indéfiniment en tous sens et que tous leurs métis sont aussi féconds, eux et leurs descendants, que s'ils étaient de race pure, — tandis que l'autre école soutient tout aussi résolument qu'une race croisée, quelle qu'elle soit, ne peut avoir qu'une existence éphémère.

Entre ces deux assertions diamétralement opposées, oîi se trouve la vérité? Ce sont des faits qui se chargeront de répondre. Nous allons en examiner quelques-uns ; les uns déposeront en faveur des monogénistes, les autres donneront raison à leurs adversaires, et il nous sera permis d'en conclure que dans le genre Homme, comme dans les autres genres de mammifères, il y a, suivant les races ou les espèces, des degrés très- divers d'homœogénésie; que les métis de certaines races sont parfaitement eugénésiques, que d'autres occupent une situation moins élevée dans la série de l'hybridité, qu'enfin, il y a dans le genre humain des races dont l'homœogénésie paraît tellement obscure, que les résultats même du premier croisement sont encore à l'état de doute.

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§ II. De l'hybridité eugénésique dans le genre humain.

Si l'opinion que je vais combattre n'était soutenue par des auteurs d'un talent reconnu, il paraîtrait superflu sans doute de démontrer qu'il existe dans le genre humain des hybrides eugénésiques. La plupart de ceux qui liront ces pages doivent se résigner à recevoir cette qualification, car les hommes de race pure sont bien rares assurément dans les pays qu'ils habitent. Il est clair, en effet, que beaucoup de peuples modernes, à commencer par le peuple français, se sont formés par le mélange de deux ou plusieurs races. Mon excellent maître Gerdy a consacré à l'étude de ces mélanges un long chapitre de sa physiologie, et il a cru pouvoir conclure de ses immenses recherches que toutes ou presque toutes les races actuelles ont été croisées une ou plusieurs fois, et que les types primitifs du genre humain, altérés ou modifiés par tant de croisements, ne sont peut-être plus représentés sur la terre (1). C'est une grande exagération ; car, d'une part, il y a plusieurs races qu'une situation géographique particulière ou des préjugés de caste ou de religion ont maintenues à l'état de pureté, et, d'une autre part, ainsi que l'a fait remarquer P. Bérard (2), il ne suffit pas, pour produire une race croisée, que deux groupes d'individus de races différentes s'allient et se fusionnent. Lorsqu'il existe entre ces deux groupes une grande inégahté numérique, les métis, au bout de quelques générations, reprennent presque tous les traits de la race la plus nombreuse, et se confondent avec elle. Voilà pourquoi, malgré des croisements sans nombre, beaucoup de races ont pu se maintenir et conserver tous leurs caractères depuis l'antiquité la plus reculée. J'ai déjà eu l'occasion de dire que les fellahs de l'Egypte actuehe sont exactement semblables aux figures représentées sur les monuments de l'époque dite pharaonique (3). Aucun pays pourtant n'a été conquis plus souvent que l'Egypte, qui depuis Gambyse jusqu'à Méhémel-Ali, pendant plus de vingt-trois siècles, a été gouvernée et opprimée par des peuples de race

(1) Gerdy, Physiologie médicale, t. I, p. 290-550. Taris, 1852, in-8.

(2) Dérard, Cours de physiologie, t. I, p. 465. Paris, 1848, in-8.

(3) Voyez plus haut, p. 400,

étrangère, Perses, Grecs, Romains, Arabes, Turcs et Mamelucks. Les colonies macédoniennes fondées par Alexandre et ses successeurs perdirent promptement leurs caractères ethnologiques (1). L'Italie méridionale n'a pas conservé l'empreinte de la race normande. On chercherait en vain dans l'Asie Mineure les descendants de ces Gaulois aux cheveux blonds (2) qui s'établirent autrefois dans la Galatie, et quoique les Wisigoths aient possédé l'Espagne pendant plus de deux siècles, quoiqu'ils n'en aient jamais été chassés, quoiqu'on puisse, sans exagération, porter à plusieurs centaines de mille le nombre des conquérants, quoique enfin sans aucun doute leur sang, mitigé par le croisement, coule aujourd'hui dans les veines d'un nombre immense d'Espagnols, ceux-ci n'ont gardé pour la plupart aucune trace de leur origine germanique.

Mais lorsque le mélange des races s'effectue en proportions à peu près égales, ou lorsqu'il est le résultat, non d'une invasion faite une fois pour toutes, mais d'une immigration abondante et continuelle, la question change de face, et la fusion des éléments ethnologiques donne lieu à une population hybride, oii le nombre des individus de race pure va toujours en diminuant, et oii, au bout de quelques siècles, les représentants des deux types primitifs deviennent des exceptions. Dans un long mémoire sur l'Ethnologie de la France, que j'ai lu dernièrement à la Société d'anthropologie de Paris, j'ai montré jusqu'à quel point les croisements peuvent modifier la physionomie d'un peuple (3). Etudiant d'abord, l'histoire à la main, l'origine des populations de nos divers départements, appréciant autant que possible les proportions des éléments qui s'y sont combinés, déterminant enfin, pour chaque région, la souche principale elles souches accessoires, i'ai pu retrouver dans la nation française actuelle, au milieu des variations sans nombre de la taille, du teint, des cheveux, des

(1 ) Macedones qui Alexandriam in ^gypto, qui Seleuciam ac Babylotiiam,quique alias sparscis per orbem colonias habenl, in Syros, Parlhos, JEgyptos dvgenerarunt. Tive-Live, lib. XXXVIIl, § 17.

(2) Tous les Gaulois n'élaient pas blonds; mais ceux qui, trois siècles avant notre ère. firent irruption sur la Grèce et l'Asie Mineure, étaient blonds, d'après tous les témoignages; ils appartenaient par conséquent à la race kimrique.

(.") Mém. de la Société d'anthropologie, t. I, p. 1. Réimprimé dans mes Mémoires d'anthropologie, p. 277-552.

yeux, des formes céphaliques, etc., qu'on doit s'attendre à rencontrer partout où plusieurs races se sont mêlées, j'ai pu retrouver, dis-je, les caractères de ces diverses races, et reconnaître l'empreinte plus ou moins dominante des Celtes et des Kiraris, des Romains et des Germains. J'ai même pu, en me basant sur les tables de recrutement, donner à mes appréciations, pour ce qui concerne le caractère de la taille, une précision rigoureuse. Je ne puis entrer ici dans plus de détails; je suis contraint de renvoyer le lecteur à mon mémoire, que la Société d'anthropologie doit prochainement publier ; et, à vrai dire, il n'a fallu rien moins que l'autorité des hommes érainents qui ont mis en doute, depuis plusieurs années, l'existence de l'hybridité eugénésique dans le genre humain, pour rendre nécessaire la démonstration de cette proposition presque évidente : que la population de la France, dans les dix-neuf vingtièmes au moins de notre territoire, présente, à des degrés inégaux, les caractères des races croisées.

Ce seul exemple pourrait suffire ; mais je ne doute pas qu'en étudiant de la même manière l'origine historique et l'état actuel des peuples de l'Italie septentrionale, de l'Allemagne méridionale, de la Grande-Bretagne, — je ne parle pas des Etats-Unis oij la confusion des sangs est peut-être inextricable, — on ne puisse démontrer, avec tout autant de certitude, que les diverses races qui s'y sont superposées ont donné naissance, par leur fusion, à des modifications ethnologiques parfaitement reconnaissables. Dans tous ces pays l'instabilité des caractères anthropologiques contraste avec la fixité qui est l'apanage des races pures, et l'on peut dire, sans craindre de se tromper, que la plus grande partie de l'Europe occidentale est habitée par des peuples de race croisée.

Au surplus, les auteurs qui ont nié l'existence des races croisées n'ont pas nié qu'il y eût en Europe et ailleurs des populations nombreuses et vivaces formées par le, mélange de deux ou plusieurs races distinctes. Ils ont dit seulement que les métis, quelle qu'en fût l'origine, étaient nécessairement inférieurs sous le rapport de la fécondité aux individus de pur sang, et que leurs descendants directs s'éteindraient au bout de quelques générations, s'ils ne contractaient de nouvelles alliances avec les deux races mères, ou au moins avec une d'elles. Lorsqu'on objecte à ces

auteurs que les populations issues du mélange de plusieurs races possèdent souvent, comme celles de la France et de la Grande- Bretagne, une vitalité et une fécondité qui ne laissent rien à désirer, ils répondent que cela ne prouve rien, si ce n'est que les métis sont féconds en ligne collatérale, comme on l'observe dans les cas d'hybridité paragénésique, et ils ajoutent que deux cas peuvent se présenter :

« 1" S'il y a entre les deux races primitives une très-grande inégalité numérique, celle qui est prédominante finit tôt ou tard par absorber l'autre. Au bout de deux ou trois générations la race la moins nombreuse ne compte plus un seul représentant, et les métis viennent ensuite peu à peu, par les croisements de retour, se fondre dans la race la plus nombreuse. Celle-ci revient donc à l'état de pureté. La race croisée n'a eu qu'une durée passagère, et n'a laissé après elle aucune trace de son existence.

cf 2° Si au contraire les deux races, quoique pouvant être encore numériquement inégales, sont assez nombreuses l'une et l'autre pour qu'aucune d'elles ne puisse absorber la voisine, toutes deux persistent indéfiniment côte à côte sur le même sol. La race hybride qu'elles enfantent paraît aussi persister indéfiniment; mais ce n'est qu'une apparence. Les métis se marient sans cesse avec les deux races pures, pendant que celles-ci continuent à se marier entre elles. La race croisée regagne ainsi à chaque nouvelle génération un contingent à peu près égal à celui qu'elle perd par les croisements de retour ; ceux qui la représentent aujourd'hui ne descendent pas de ceux qui la représentaient il y a cinq ou six générations. Elle ne se maintient donc pas par elle-même ; elle n'existe qu'à la condition d'être entretenue par les races d'oiî elle est sortie, et s'il arrivait qu'à un moment donné elle fût entièrement isolée de ces deux races, qu'elle restât livrée à ses propres forces, elle s'éteindrait nécessairement par stérilité au bout de quelques générations. »

J'aurais bien, à la rigueur, quelques réserves à faire sur le premier point, car il ne me semble pas démontré que, dans un mélange en proportions très-inégales, la race la moins nombreuse ne puisse jamais exercer aucune influence sur l'autre race. Toutefois je m'empresse de reconnaître que cette influence, si

elle existe quelquefois, est assez légère pour pouvoir être négligée sans inconvénient sérieux.

Le second membre du dilemme est bien autrement grave, car s'il était accepté sans restriction, il faudrait admettre que l'hybridité eugénésique n'existe pas dans le genre humain, et que tous les métis, quelle qu'en soit l'origine, qu'ils proviennent de races très-voisines ou de races très-éloignées, non-seulement les descendants des blancs et des nègres, mais encore ceux des Celtes et des Kimris, sont incapables d'engendrer une postérité durable. Je pense, pour ma part, que certains métis sont effectivement dans ce cas ; je pense qu'il y a dans le genre Homme des degrés trèsinégaux d'hybridité ; mais, après avoir reconnu que l'hybridité eugénésique existe entre les chiens et les loups, les lièvres et les lapins, les chèvres et les moutons, les chameaux et les dromadaires, il me sera bien permis de dire qu'elle existe aussi entre certaines races d'hommes.

Parmi les faits qu'on a invoqués pour prouver la stérilité des métis humains, les uns ont une valeur très-sérieuse, et nous les exposerons plus loin, d'autres sont mal interprétés, d'autres sont tout à fait inexacts. J'ai déjà signalé une cause d'erreur dont on n'a pas assez tenu compte, et qui est cepend-ant bien fréquente : c'est le changement de climat, qui est capable à lui seul de stériliser une race transplantée au milieu d'une autre race. Avant d'attribuer à l'influence de l'hybridité le défaut de fécondité des descendants croisés de la race immigrante, il faut voir si dans le môme pays les individus de cette race sont plus féconds dans leurs alliances directes. On sait par exemple que les Mameluks, originaires de la région du Caucase, n'ont jamais pu prendre racine en Egypte, oij pourtant, depuis 12o0, époque de l'avénement de leur dynastie, jusqu'à 1811, époque de leur extermination définitive, leur caste prépondérante a toujours formé une notable partie de la population. Ils n'ont pu s'y maintenir que grâce aux renforts considérables qu'ils recevaient chaque année de leur pays natal, et, quoique moins d'un demi-siècle se soit écoulé depuis le grand massacre du Caire, il ne reste aujourd'hui sur les bords du Nil aucun vestige de leur race. Tel est le fait, et l'on a cru pouvoir en conclure que les métis de Mameluks et d'Égyptiens étaient des hybrides peu ou point féconds. Gliddon T. ui. 33

a insisté sur cette interprétation, que M. Georges Pouchet a récemment acceptée (1). Mais ce n'est point la véritable cause de la stérilité des Mameluks en Egypte, et Volney, qui, vers la fin du dernier siècle, a étudié et observé avec soin les hommes de cette race, s'exprime ainsi sur leur compte : a En les voyant subsister en Egypte depuis plusieurs siècles, on croirait qu'ils s'y sont reproduits par la v'oie ordinaire de la génération, mais si leur premier établissement est un fait singulier, leur perpétuation en est un autre qui n'est pas moins bizarre. Depuis cinq cent cinquante ans qu'il y a des Mameloucs en Egypte, pas un seul n'a donné une lignée subsistante ; il n'en existe pas une famille à la seconde génération ; tous leurs enfants périssent dans le premier ou dans le second âge. Les Ottomans sont presque dans le même cas, et l'on observe qu'ils ne s'en garantissent qu'en épousant des femmes indigènes, ce que les Mameloucs ont toujours dédaig?ié [les femmes des Mameluks sont comme eux des esclaves transportées de Géorgie, de Mingrélie, etc.). Qu'on explique pourquoi des hommes bien constitués, mariés à des femmes saines, ne peuvent naturaliser, sur les bords du Nil, un sang formé au pied du Caucase! et qu'on se rappelle que les plantes d'Europe refusent également d'y maintenir leur espèce (2) I » Malgré la précision de ce texte, beaucoup de Mameluks ont pu prendre leurs épouses, et surtout leurs nombreuses concubines, parmi les femmes indigènes. Il est difficile qu'il en ait été aiftrement, et Gliddon avait raison de dire que si les métis des deux races eussent été féconds il se serait inévitablement produit en Egypte une race croisée. Mais le fait révélé par Volney, fait d'ailleurs parfaitement authentique, n'en persiste pas moins dans toute sa force, savoir : que les Mameluks, par le seul fait du changement de patrie, ont perdu la propriété d'engendrer, avec les femmes de leur propre race, une postérité féconde ; et dès lors rien ne prouve que la stérilité de leurs métis dépende de l'influence de l'hybridité, plutôt que de l'influence du climat. Nous ne nous proposons pas de passer en revue, de discuter

(1) Gliddon, The Mo7iogenists and the Polygenisls ùaxis Indigenous Races of the Earlh. Philadelphia, 1857, gr. in-8, p. 442. — Georges Pouchet, De la pluralité des races humaines, Paris, 1858, in -8, p. 156.

(2) Volaey, Voyage en Syrie et en Egypte. Paria, 1787, in-8, t. I, p. 98.

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successivement tous les croisements particuliers qui se sont produits entre les races humaines, et d'apprécier le degré de fécondité des hybrides qui en résultent. Pour démontrer que l'hybridité eugénésique existe réellement, il nous suffira d'un seul exemple, pourvu qu'il soit concluant ; et pour trouver cet exemple nous n'aurons pas besoin de sortir de notre pays. La population de la France, comme nous l'avons amplement établi ailleurs, descend de plusieurs races bien distinctes, et présente presque partout le caractère des races croisées. Les purs représentant des races primitives y sont en très-petite minorité, et pourtant ce peuple hybride, loin de tomber en décadence, suivant la théorie de M. de Gobineau, loin de présenter une fécondité décroissante, suivant la théorie de quelques autres auteurs, grandit chaque jour en intelligence, en prospérité et en force numérique. Depuis que la révolution a brisé les dernières entraves qui s'opposaient encore au mélange des races, et malgré les guerres gigantesques qui pendant vingt-cinq ans moissonnèrent sans interruption l'élite de sa population virile, la France a vu le nombre de ses habitants s'accroître de plus d'un tiers ; ce n'est pas un symptôme de décadence. M.Knox, qui, dans son curieux essai sut les Races Jiumaines (1), a jugé à propos de décocher sur notre nation quelques vérités assez dures, — et aussi quelques calomnies que nous mettrons sur le compte de son patriotisme, — M. Knox, dis-je, a bien voulu accorder au peuple français une prospérité physique toujours croissante, et comme ce côté de la question est le seul qui nous occupe ici, nous pourrions au besoin nous passer de tout autre témoignage. L'honorable écrivain a cru que ce qu'il disait des Français s'adressait exclusivement à la race celtique ; il a supposé qu'il n'y avait sur notre sol que des Celles à peu près purs, et que les autres éléments ethnologiques n'avaient pu modifier en rien les caractères de cette vieille race gauloise. J'ai longuement réfuté cette assertion dans mon mémoire sur lElhnologie de la France^ et M. Knox, en louant à sa manière la race celtique, ne s'est pas aperçu qu'il faisait à son insu, et contrairement à son système, l'apologie d'une race fortement croisée. Mais les partisans de ce système diront sans doute qu'à tout

(1) Rob, Knox, the Races ofMen. Lond,, 1850, in.l2.

prendre la race croisée kimro-celtique qui habite aujourd'hui la France ne subsiste pas par elle-même ; que les deux races mères des Kimris et des Celtes, dont l'une prédomine dans le nord-est, l'autre dans le nord-ouest, le sud et le centre, persistent à peu près pures dans leurs régions respectives, et que la race mixte ne se maintient qu'en se retrempant sans cesse dans ces deux foyers vivaces. — A cela je répondrai que les individus qui représentent parfaitement le type celte ou le type kimri sont partout infiniment plus rares que les autres, même dans les départements 011 l'histoire et l'observation démontrent que l'influence d'une de ces deux races est tout à fait prépondérante. Ils sont rares, surtout, dans les départements de la zone intermédiaire que j'ai appelée kimro-celtique, et oij les deux races principales se sont mélangées dans l'origine en proportions à peu près égales. Enfin, dans ces derniers départements, qui sont certainement ceux oîi le croisement a été le plus fort, la population n'est ni moins belle, ni moins robuste, ni moins féconde que dans les autres. Pour ce qui concerne la vigueur de la constitution, j'ai consulté sur les registres de recrutement la liste spéciale des exemptions pour infirmités, c'est-à-dire pour causes physiques autres que le défaut détaille : j'ai ainsi reconnu que, toutes choses égales d'ailleurs, il y a autant d'infirmes sur mille conscrits dans les départements les plus purs que dans les départements les plus croisés. Je ne puis insister plus longuement ici sur cette proposition, dont j'ai donné la démonstration rigoureuse dans mon mémoire sur l'Ethnologie de la France.

Reste la question de fécondité. Les causes qui déterminent l'accroissement ou le déchet d'une population sont tellement multiples, et pour la plupart tellement étrangères à l'influence ethnologique, qu'on ne pourrait, sans s'exposer à des erreurs graves, évaluer le degré de fécondité des diverses races en comparant, pour chacune d'elles, le chiffre des naissances au chiffre des décès. Il paraît très-probable néanmoins que toutes les races ne sont pas également fécondes, et en tous cas l'esprit conçoit sans peine qu'il puisse y avoir entre elles à cet égard de notables différences. Il n'est donc pas nécessaire, pour qu'un croisement soit eugénésique, que la fécondité des métis soit absolument égale à celle des individus de pur sang. Eût-on démontré, par

DES PHÉNOMÈNES D'hYBRIDITÉ DANS LE GENRE HUMAIN. 517

des chiffres rigoureux, que la race croisée, par cela seul qu'elle est croisée, pullule moins rapidement que les deux races mères, eût-on démontré qu'elle présente un plus grand nombre de cas de stérilité sporadique, il n'en résulterait nullement que cette race croisée fût incapable de se maintenir et même de s'accroître par elle-même. Le croisement ne cesserait d'être eugénésique que si le fait de stérilité devenait assez général pour rendre le chifTredes naissances de plus en plus faible à chaque nouvelle génération, de telle sorte que la race croisée, ne comblant qu'incomplètement les vides creusés par la mort, fût inévitablement destinée à s'éteindre tôt ou tard. Ainsi, quand même il serait avéré que les métis des Celtes et des Kimris sont un peu moins prolifiques que leurs ancêtres de race pure, et que les populations les plus croisées s'accroissent un peu moins rapidement que les autres, l'hybridité kimro-celtique n'en serait pas moins eugénésique, pourvu, bien entendu, que la stérilité relative des métis ne descendît pas au-dessous du degré oii commence, pour une race, la stérilité absolue, c'est-à-dire la fécondité insuffisante. Or, les départements oii l'histoire et l'ethnologie démontrent que les mélanges de races ont été poussées à l'extrême, sont, toute proportion gardée, aussi peuplés que les autres. La population, loin d'y diminuer, s'y est accrue depuis la Révolution, c'est-àdire depuis l'établissement des nouvelles divisions territoriales, tout aussi rapidement que dans le reste de la France, et il me paraît certain que les croisements des Kimris et des Celtes, soit entre eux, soit avec les Romains et les Germains, constituent des exemples d'hybridité eugénésique.

Mais gardons-nous d'imiter le raisonnement paradoxal de nos adversaires, et, de ce que les croisements de certaines races humaines sont eugénésiques, n'allons pas conclure à priori que tous les autres croisements doivent être nécessairement dans le même cas. L'étude de l'hybridité chez les oiseaux et les quadrupèdes nous a appris qu'il n'est jamais possible de connaître avec certitude, avant l'expérience, les résultats d'une alliance croisée. N'oublions pas d'ailleurs que les faits ethnologiques qui nous ont servi d'exemples sont relatifs au mélange de certaines races, bien distinctes sans doute, mais néanmoins très-rapprochées. Le mélange des races plus éloignées est-il toujours aussi fécond, et les

S18 MÉMOIRES d'ANTHROPOLOGIE.

métis qui en naissent sont-ils toujours eugénésiques ? C'est ce que nous allons maintenant examiner.

§ III. Exemples tendant à prouver que les croisements de certaines races humaines ne sont pas eugénésiques.

Nous avons cherché à établir, dans le paragraphe précédent, que certains métis humains possèdent une fécondité illimitée, soit dans leurs alliances directes, soit dans leurs croisements de retour vers l'une ou l'autre des races mères, et nous en avons conclu que l'hybridité eugénésique existe réellement dans le genre humain.

Nous allons maintenant examiner les résultats de certains croisements plus disparates, et passer en revue un groupe de faits, d'oii il semble permis de conclure que tous les métis humains ne sont pas eugénésiques.

Disons d'abord en quoi le phénomène de l'hybridité eugénésique ou non eugénésique peut concourir à la solution do la grande question qui s'agite entre les monogénistes et les polygénistes.

Ce qui, chez les animaux en général, caractérise l'hybridité eugénésique, c'est la fécondité inimitée des métis de premier sang entre eux. Il n'est d'ailleurs pas nécessaire que les espèces mères soient aussi fécondes dans leurs unions croisées que dans leurs unions directes, ni que les métis soient aussi productifs que leurs parents, ni qu'ils leur soient égaux en taille, en force, en longévité, etc. Supposons, par exemple, que la louve conçoive plus difficilement avec le mâtin qu'avec son propre mâle ; supposons même que ce croisement ne soit efficace que par exception ; qu'il réussisse seulement une fois sur dix, au lieu de réussir à peu près constamment, comme cela a lieu dans l'accouplement des animaux de même espèce ; il suffira que, dans ce dixième cas, les métis soient bien féconds pour que le croisement soit déclaré eugénésique. Supposons encore que les chiens-loups hybrides de premier sang ne fassent entre eux que des portées de deux à trois petits, c'est-à-dire deux fois moins nombreuses que les portées ordinaires des chiens ou des loups ; il en résultera que cette race intermédiaire pullulera deux fois moins rapi-

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dément que les espèces pures ; mais, pourvu que la fécondité des métis ne descende pas au-dessous du degré nécessaire à la conservation de la race, pourvu que celle-ci puisse réparer ses pertes à chaque génération, le croisement sera encore eugénésique, et il ne cesserait pas de l'être, quand même les métis seraient deux fois plus faibles que leurs parents et auraient la vie deux fois plus courte.

Ainsi, lorsqu'un physiologiste veut démontrer l'existence de ce degré d'hybridité que nous avons appelé l'hybridité eugénésique, il choisit dans les cadres zoologiques deux espèces dont la distinction soit incontestée, il les croise, étudie leurs métis, et, s'ils sont indéfiniment féconds, cela lui suffît pour affirmerque l'hybridité est eugénésique, c'est-à-dire que la définition physiologique de l'espèce est inacceptable. Mais lorsqu'un zoologiste, examinant deux races d'animaux dont la détermination spécifique est encore en litige, cherche à établir que ces deux races ne sont que des variétés d'une même espèce, et lorsque, pour atténuer la gravité des caractères anatomiques différentiels que signalent ses adversaires, il invoque l'analogie physiologique révélée par l'étude des croisements, on a le droit d'attendre de lui autre chose que la démonstration partielle exigée dans le cas précédent. Il faut d'abord qu'il prouve que le croisement des deux races constitue un cas d'hybridité eugénésique ; car si les métis n'étaient pas indéfiniment féconds entre eux, il serait certain que ces deux races ne seraient pas de la même espèce. Ce premier point établi, il ne pourra rien conclure encore, puisque des animaux d'espèces différentes peuvent engendrer des métis eugénésiques. Il doit donc analyser d'une manière complète tous les phénomènes de la reproduction et prouver qu'ils sont exactement les mêmes dans les deux races mères et dans la race hybride. Ce n'est plus seulement l'analogie sexuelle, c'est l'identité sexuelle qu'il doit mettre en évidence, car au point de vue oij il se place, il ne suffit pas que les deux races en question soient homœogénésiques à un degré quelconque, il faut qu'elles soient tout à fait homogènes, et la moindre différence génitale deviendrait un argument contre la thèse qu'il soutient. Si les métis, quoique bien féconds, l'étaient moins que leurs parents, ou si ceux-ci l'étaient à des degrés inégaux, ou s'ils l'étaient moins

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dans leurs croisements que dans leurs alliances directes, ou si enfin l'étude de ces croisements dévoilait toute autre inégalité fonctionnelle, il serait fort probable que les deux races n'appartiennent pas à la même espèce. Il en serait de même si les métis étaient moins forts ou moins vivaces que les individus de race pure, ou si l'un des croisements était plus productif que le croisement inverse, comme cela s'observe dans certains cas d'hybridité qui se rapprochent plus ou moins de l'hybridité unilatérale. L'existence d'un seul de ces phénomènes prouverait que les deux races ne sont pas homogènes, et permettrait par conséquent de penser qu'elles ne sont pas de même espèce.

Les monogénistes qui ont fait reposer la démonstration de l'unité de l'espèce humaine sur le caractère physiologique de la fécondité des croisements n'ont pas tenu compte de ces éléments. Ils se sont bornés à dire que toutes les races pouvaient produire des métis ; que tous ces métis étaient féconds ; et, quand même ces deux assertions seraient parfaitement exactes, la conclusion qu'ils en ont tirée serait sujette à contestation, jusqu'à ce qu'ils eussent démontré que l'étude des métis ne révèle absolument aucune inégalité génitale entre les races mères.

Mais que deviendrait leur argumentation s'il était prouvé que tous les croisements ne sont pas eugénésiques, c'est-à-dire que certains métis ne sont pas indéfiniment féconds entre'eux, que d'autres métis paraissent déjà à peu près stériles entre eux dès la première génération, qu'enfin certaines races sont tellement peu homœogénésiques, que la naissance même des métis de premier sang est plus ou moins exceptionnelle? Si une seule de ces propositions venait à être établie sans réplique, les monogénistes n'auraient pas à se féliciter d'avoir fait appel à la physiologie. Ils auraient fourni une arme terrible à leurs adversaires, et leur doctrine serait frappée à mort sur le terrain qu'ils ont eux-mêmes choisi.

Les faits que je vais exposer tendent à prouver qu'on s'est grandement trompé en considérant tous les croisements humains comme eugénésiques. Obligé de m'en rapporter à des témoignages qui n'ont peut-être pas toujours toute la précision désirable, je devrai plus d'une fois laisser planer des doutes sur mes conclusions, mais il résultera du moins de cette esquisse,

jusqu'à plus ample informé, que l'étude de l'hybridité est loin d'être favorable à la doctrine des monogénistes.

Nous examinerons à la fois les métis sous le rapport de la fécondité et sous le rapport de la validité physique ou morale, car, au point de vue qui nous occupe, il suffirait que certains métis fussent inférieurs aux deux races mères sous le rapport de la longévité, de la vigueur, de la santé ou de l'intelligence, pour rendre fort probable que ces deux races ne sont pas de rnême espèce.

Lorsqu'un monogéniste est invité à démontrer que tous les croisements des races humaines sont eugénésiques, le premier exemple qu'il cite ordinairement est celui des mulâtres d'Amérique, issus de l'union des colons d'Europe et des nègres africains. Cet exemple, qu'on a longtemps considéré comme décisif, ne serait pas sans réplique, puisqu'il existe des races bien plus différentes des nôtres que ne sont les races de la côte occidentale d'Afrique ; mais il s'agit avant tout de savoir s'il est bien vrai que tous les mulâtres américains soient des métis eugénésiques.

Il y a d'abord ce premier fait, que l'union du nègre et de la blanche est très-souvent stérile, tandis que l'union du blanc et de la négresse est parfaitement féconde. Gela tiendrait à établir entre ces deux races une espèce d'hybridité analogue à celle qui existe entre les chèvres et les moutons, et que nous avons désignée sous le nom d'hybridité unilatérale (l). M. le professeur Serres, à qui la gravité d'un pareil fait ne pouvait échapper, en a donné l'explication suivante :

« Un des caractères de la race éthiopique (2) réside dans la longueur du membre génital comparé à celui de la race caucasique. Cette dimension coïncide avec la longueur du canal utérin chez la femme éthiopienne, et l'une et l'autre ont leur cause dans la conformation du bassin chez le nègre.

<< Or, il résulte de cette disposition physique que l'union de l'homme caucasique avec la femme éthiopienne est facile et sans

(1) Voy. plus haut, p. 419.

(2) Serres, Rapport sur les résultats scientifiques du voyage de circumnavigation de l'Astrolabe et de la Zélée, lu à l'Académie des sciences le 27 septembre 1841 (Comptes rendus, t. XIII, p. 648).

nul inconvénient pour cette dernière. Il n'en est pas de même de celle de l'Ethiopien avec la femme caucasique ; la femme souffre dans cet acte, le col de l'utérus est pressé contre le sacrum, de sorte que l'acte de la reproduction n'est pas seulement douloureux, il est le plus souvent infécond. »

Cette explication, quoique basée sur un caractère anatomique parfaitement exact, est loin d'être satisfaisante, mais nous l'avons repro'duite pour montrer que l'un des monogénistes les plus éminents de notre époque, et aussi l'un des mieux renseignés, a admis comme un fait parfaitement authentique que l'union des nègres avec les femmes de race caucasique est très-souvent stérile.

M. Theodor Waitz, auteur d'un savant traité d'anthropologie, dont le premier volume est tout entier consacré à l'élude des doctrines générales, a examiné avec soin la question des croisements de races, en s'efforçant de concilier les résultats de ces croisements avec le système des monogénistes. Il a néanmoins été obligé d'admettre, d'après les documents nombreux qu'il a rassemblés, que dans beaucoup de cas les métis sont faibles et mal constitués. Ainsi, au Sénégal, les métis de Foulahs et de Nègres sont plus beaux et plus intelligents que ces derniers, mais il y a parmi eux beaucoup de bègues, d'aveugles-nés, de bossus et d'idiots. Les enfants nés des Arabes et des femmes du Darfour sont débiles et pour la plupart peu vivaces, et l'auteur ajoute que les enfants nés d'une Européenne et dun Nègre sont rarement robustes [{).

Il paraît donc résulter de ces divers renseignements que l'union du nègre et de la blanche est peu féconde, et que les produits qui en naissent de loin en loin sont peu vigoureux et peu vivaces. Toutefois, nous n'admettrons cette conclusion qu'avec réserve, parce que les unions avouées des nègres avec les femmes blanches sont assez rares, et que les auteurs qui en ont parlé n'ont pu se baser que sur un petit nombre de faits.

Le croisement inverse, entre le blanc et la négresse^ est au

(1) Theodor Wailz (de Marburg), Anthropologie der Naturvollcer. Leipzig, 1859, in-8. Bd. I, s. 203. — McllieHj Voyage dans l'intérieur de l'Afrique; Raffenel, Voyage dans l'Afrique occidentale, 184G, p. 51; Mohamed-el-Tounsy, Voyage mi Darfour, trad. Joraard. Paris, 1845, ia-8, p. '277,

contraire extrêmement fréquent, et l'on sait qu'il est tout aussi fécond, à la première génération, que les alliances directes entre individus de même race.

On sait également que les mulâtres et les mulâtresses sont bien féconds dans leurs croisements de retour avec les deux races mères. Le grand nombre des individus de toute nuance qu'on désigne sous les noms de quaHerons^ quinterons^ tercerons^ griffes, marabons, câpres, etc., et sous le nom collectif de sangmêlé, est là pour en témoigner. L'hybridité des blancs et des nègres est donc au moins égale à celle que nous avons décrite chez les animaux sous le nom àliybridilé paragénésique. Mais il y a lieu de se demander si elle est eugénésique, c'est-à-dire si les mulâtres et les mulâtresses de premier sang sont indéfiniments féconds entre eux.

On conçoit qu'ici il serait imprudent de s'en rapporter à des observations superficielles, et l'on conçoit en outre que les observations positives doivent être bien difficiles à recueillir. Les mulâtres de premier sang ne sont pas une caste définie et circonscrite comme les blancs et les nègres de race pure. Leurs alliances directes ne sont pas très-communes. Les mulâtresses s'unissent de préférence soit avec les blancs, soit avec les métis plus blancs qu'elles. Les mulâtres sont donc obligés pour la plupart de s'allier soit avec les négresses, soit avec les. femmes issues des croisements de retour vers la race nègre. Il y a néanmoins un assez bon nombre d'unions entre les métis de premier sang, mais les individus nés de ces unions, c'est-à-dire les premier sang de la seconde génération, n'ont pas plus de chances de s'allier entre eux que n'en avaient ceux de la première. Le nombre des individus de premier sang doit donc décroître rapidement de génération en génération, et il en résulte que, quand même ces métis seraient indéfiniment féconds entre eux, on ne pourrait trouver que par exception des mulâtres issus en droite ligne à la 3'' ou 4^ génération de l'union directe et exclusive des métis de premier sang.

Pour donner à la question qui nous occupe une solution rigoureuse, il faudrait pouvoir étudier pendant plusieurs générations une population uniquement composée de mulâtres de premier sang. Cette expérience ne pourra jamais être faite. On

trouve bien dans l'île d'Haïti un état dont la population est presque entièrement composée d'hommes de couleur. C'est la jeune république dominicaine. Mais ces hommes de couleur sont des métis de toute nuance, et quand même cette nation hybride se maintiendrait en pleine prospérité pendant plusieurs générations, dans l'avenir inconnu, la fécondité illimitée des métis de premier sang entre eux ne serait pas démontrée.

On est donc réduit, à défaut d'une expérimentation physiologique analogue à celle que les monogénisles exigent lorsqu'il s'agit de prouver que le croisement de deux espèces animales est ou n'est pas eugénésique, on est réduit, disons-nous, à recueillir les impressions ou plutôt les appréciations des observateurs. La plupart de ces appréciations ne peuvent être qu'approximatives, car elles manquent de base fixe. On ignore absolument quelle est la proportion relative des mulâtres de premier sang qui s'allient entre eux, et de ceux qui se croisent soit avec les autres métis, so4t avec les individus de race pure, et on ne peut savoir quelle devrait être, dans une population donnée, la proportion normale de ces mulâtres, s'ils étaient parfaitement féconds entre eux. Dès lors il devient très-difficile dédire si le nombre des mulâtres issus en droite ligne des métis de premier sang est égal à la proportion normale, ou s'il lui est inférieur ; de telle sorte que, s'ils étaient seulement un peu inférieurs à leurs parents sous le rapport de la fécondité, si même ils leur étaient inférieurs de moitié, le fait pourrait passer tout à fait inaperçu. La stérilité relative de ces métis ne deviendrait évidente que si elle était voisine de la stérilité absolue. Entre ce degré d'infécondité et la fécondité parfaite, il y a une foule de degrés intermédiaires difficiles à reconnaître et plus difficiles encore à prouver.

Le premier observateur français qui ait nié la fécondité des mulâtres est M. Jacquinot, auteur de la partie zoologique du Voyage au pôle sud et dans rOcéanie. Nous croyons devoir rapporter ici quelques passages de son ouvrage. Après avoir parlé du croisement des espèces animales, M. Jacquinot continue en ces termes (1) :

(1) Voyage au pôle sud et dans l'Océanie sur l'Astrolabe et la Zélée, sous le commandement de Duniont-d'Urville, pendant les années 1837 à 1840; Zoologie, par M. Jacquinot, commandant de la Zélée. Paris, 1846, in-8^ t. II, p. 91-93.

DES PHÉNOMÈNES d'hYBRIDITÉ DANS LE GENRE HUMAIN. 523

II en est de même dans le genre humain. Là, les espèces sont très- voisines, et suivant le principe émis plus haut, « que plus deux espèces sont voisines plus le produit a de chances pour être fécond, » les métis qui en sortent paraissent jouir d'une certaine fécondité, mais qui, de même que chez les animaux, n'est pas absolue. Comme ces derniers, ils rentrent dans les espèces mères en s'accouplant avec elles ; mais il en existe toujours un certain nombre, car, indépendamment de leur fécondité relative, de nouveaux sont sans cesse produits par l'union de deux espèces mères...

En voyant dans nos colonies une population de mulâtres se produire et se renouveler sans cesse, on n'a point songé à mettre en doute leur fécondité; elle est très-bornée cependant. D'un côté, les mulâtres disparaissent à chaque instant dans l'une ou l'autre des espèces mères, et si leurs accouplements avaient lieu constamment entre eux, ils ne tarderaient pas à s'éteindre...

Dans une colonie, c'est-à-dire dans une île ou une partie du continent d'une médiocre étendue, peuplée de nègres et de blancs depuis plusieurs siècles, la plus grande partie de la population devrait être composée de mulâtres...

Or il n'en est pas ainsi, et quel que soit le nombre des mulâtres aux colonies, la prédominance des espèces nègre et caucasique n'en est pas moins certaine... Du reste, c'est un fait connu des personnes qui habitent les colonies, que les femmes blanches et les négresses sont en général très-fécondes, et qu'il n'en est pas ainsi des mulâtresses...

Nous croyons être le premier à signaler cette stérilité chez les métis des espèces humaines. Il ne nous a point été donné de recueillir des observations précises, positives, basées sur des chiffres; mais nous pensons qu'elles ne se feront pas attendre, et qu'il sufOt d'avoir éveillé l'attention des observateurs.

L'aveu qui termine ce passage en atténue singulièrement la portée. M. Jacquinot, n'ayant pas séjourné longtemps dans les nombreux pays qu'il avait visités, n'avait pu recueillir que des observations superficielles sur une question qui exige de longues et minutieuses recherches. Mais M. Nott, l'un des anthropologistes les plus érainents de l'Amérique, était mieux placé pour étudier ce sujet. Vivant dans un pays où les races caucasiques et les races éthiopiennes sont très-mélangées, appelé, par sa profession de médecin, à pénétrer dans les familles et à recueillir sur un grand nombre d'individus des renseignements précis, il arriva à des conclusions parfaitement conformes aux idées de M. Jacquinot. Son premier essai sur l'hybridité parut en 1842. C'était une courte notice qui n'eut alors aucun retentissement ; nous n'avons pu la consulter, car elle ne se trouve dans aucune

bibliothèque de Paris (1). M. Jacqainot, dont l'ouvrage parut seulement en J846, n'avait certainement pas connaissance de ce travail ; on remarquera d'ailleurs que ses observations avaient été recueillies de 1836 à 1840, avant que M. Nott eût fait connaître les siennes. Ce qui nous préoccupe ici, ce n'est pas la question de priorité, mais ce fait, bon à constater, que deux observateurs distingués, étudiant le même sujet dans des pays différents, ont été conduits eu même temps, à l'insu l'un de l'autre, à émettre les mêmes idées sur la stérilité relative des mulâtres.

Dans son mémoire de 1842, M. Nott avait émis les propositions suivantes dont nous empruntons le texte à une publication ultérieure (2) :

r Les mulâtres vivent moins longtemps .que toute autre classe d'hommes ;

2° Leur intelligence est intermédiaire entre celle des blancs et celle des nègres ;

3° Ils résistent moins que les blancs et les nègres aux travaux pénibles ;

4° Les mulâtresses sont délicates et sujettes à diverses affections chroniques ; elles sont mauvaises nourrices et sujettes à Tavortement; généralement, leurs enfants meurent jeunes;

•S" Les mulâtres et les mulâtresses sont moins prolifiques lorsqu'ils s'allient entre eux que lorsqu'ils s'allient avec les races mères ;

G" Les enfants du nègre et de la femme blanche tiennent plus du nègre que ceux du blanc et de la négresse;

7° Les mulâtres, comme les nègres, jouissent d'une immunité extraordinaire à l'endroit de la fièvre jaune, sans acclimatation préalable.

Les propositions i, 3, 4 et 5 sont les seules qui se rattachent directement à notre sujet. Elles confirment et aggravent même,

(1) Nous ne connaissons même pas exactement le litre de ce mémoire de 1842. L'auteur publia en 1844 un mémoire intitulé : Natural llislory of the Caucasian and Negro Races, Mobile, 1844. Il y reproduit ses idées sur l'hybridilé humaine. Nous n'avons pu nous procurer ce second travail.

(2) J.-G. Nott, liijbridily of Animais, viewed in connection wilh the Natural History of Mankind. Dans les Types of Mankind de MM. Nolt et GllddoD, Philadelphie, 1854, in-8, cliap. xii, p. 575.

DES PHÉNOMÈNES D'hYBRIDITÉ DANS LE GENRE HUMAIN. 527

à certains égards, les assertions de M. Jacquinot; mais elles ont été contestées, et M. Nott lui-même a reconnu la nécessité d'en restreindre l'application. Il avait recueilli ses observations dans la Caroline du Sud ; c'était là qu'il avait constaté le peu de fécondité et le peu de longévité des mulâtres. Ayant changé de résidence, il constata des résultats tout différents. A Mobile, à la Nouvelle-Orléans, à Pensacola, villes placées sur le golfe du Mexique, il trouva parmi les mulâtres bon nombre d'exemples de grande longévité et de fécondité bien manifeste, non-seulement dans leurs alliances croisées, mais encore dans leurs alliances directes. Quelle pouvait être la cause de ce contraste? M. Nott se demanda si la différence des résultats ne dépendait pas de la différence des éléments ethnologiques qui avaient pris part aux croisements. Tous les Européens qui ont colonisé l'Amérique n'appartenaient pas à la même race. On sait que les races caucasiques se divisent naturellement en deux groupes : les races blondes, aux yeux gris ou bleus, à la peau très-blanche, aux cheveux de couleur claire, et les races brunes, au teint plus foncé, aux yeux et aux cheveux bruns ou noirs. Les premières occupent surtout l'Europe septentrionale; les autres prédominent dans l'Europe méridionale. Il y a donc un peu moins de disparité ou, suivant l'expression de M. Nott, un peu plus d'affinité entre les Européens du Sud et les nègres qu'entre ceux-ci et les Européens du Nord, et si l'on apprenait que le croisement réussit mieux dans le premier cas que dans le second, il n'y aurait pas lieu de s'en étonner. Or, la Caroline du Sud oii les mulâtres réussissent mal, a été colonisée par les Anglo-Saxons, tandis que le littoral du golfe du Mexique, oii les mulâtres réussissent beaucoup mieux, a été colonisé par les Français (Louisiane) et par les Espagnols (Florides).

Telle est l'explication adoptée par M. Nott. Tout en maintenant ses conclusions sur les métis issus des négresses et des hommes de race germanique, il pense qu'elles ne sont pas applicables aux mulâtres dont les pères appartiennent à une race caucasique plus ou moins brune. Des différences analogues s'observent souvent chez les animaux dans les croisements où l'on met en présence des espèces plus ou moins rapprochées.

Toutefois, avant d'accepter l'explication de M. Nott, il est bon

de chercher si les faits qu'il signale ne pourraient pas s'expliquer autrement.

La Caroline du Sud, comprise entre les 32' et 35* parallèles N. , sous la latitude de l'Algérie, est placée en dehors de la zone oîi vivent les nègres d'Afrique : la Nouvelle-Orléans, Mobile et Pensacola sont situées plus près du tropique, entre le 30' et le 31^ parallèle, et l'on trouve en Afrique, dans le Sahara septentrional, au sud de l'Algérie, quelques peuplades de nègres qui vivent sous cette latitude depuis un temps immémorial. Quoique le climat ne dépende pas seulement de la latitude, il est permis de croire que les nègres doivent s'acclimater plus facilement sur le littoral du golfe du Mexique que dans les régions plus septentrionales. Or, on sait que des hommes transplantés dans un climat très-différent de celui ot. prospère leur race, peuvent, par ce seul fait, perdre une partie de leur fécondité. Il n'en est pas toujours ainsi ; toutefois, il suffit que cela ait lieu quelquefois pour qu'on soit en droit de se demander si la différence signalée par M. Nott entre les mulâtres de la Caroline et ceux de la région du Golfe ne tiendrait pas à cette cause.

Mais cette interprétation est en opposition avec deux ordres de faits. D'une part, les nègres et les négresses delà Caroline du Sud sont parfaitement féconds entre eux (1). Le climat de ce

(1) En dix ans, de 1840 à 1850, le nombre des esclaves de la Caroline du Sud s'est accru de 50,786. Il y en avait 327,934 en 1840, et 584,720 en 1850. C'est une augmeulalion de plus de 17 pour 100. Les esclaves de toutes nuances sont compris dans ces relevés, mais les nègres de pur sang sont en très-grande majorité, et il est extrêmement probable que c'est par eux exclusivement que s'est accru le nombre des esclaves. Le nombre des métis ne peut être apprécié parles statistiques. Il serait d'ailleurs impossible de distinguer dans les relevés les métis nés de l'union des mulâtres avec les mulâtresses, de ceux qui naissent continuellement du croisement des blancs avec les négresses. Il semble donc que les relevés statistiques ne puissent jeter aucun jour sur la question de savoir si la population mulâtre se maintient ou non par ellemême. Mais il y a une classe particulière d'hommes de couleur qui est l'objet d'une attention inquiète de certains gouvernements, et ceux-ci constatent avec satisfaction qu'elle diminue d'une manière notable : c'est la classe des hommes de couleur affranchis et jouissant de certains droits civiques fort gênants pour les États à esclaves. Il fut un temps où l'affranchissement des hommes de couleur ne souffrait aucun obstacle; le nombre des affranchis ou de leurs descendants s'accroissait alors rapidement. Beaucoup de blancs donnaient la liberté à leurs enfants naturels; la voix du sang l'emportait sur les considérations poliliqui^s et sociales. C'est pourquoi on éprouva le besoin de faire des lois restrictives contre cette émancipation de plus en plus inquiétante. Depuis lors la caste des affranchis a commencé à décroître. Ils ne

pays n'a pas porté atteinte à leurs facultés génératrices, et il n'y a pas de raison pour que leur alliance avec une race blanche parfaitement acclimatée dans le même pays, donne des métis moins bien acclimatés que leurs parents. Le peu de vitalité et le peu de fécondité de ces métis ne peut donc être attribué à l'influence des milieux oii ils ont été élevés.

D'une autre part, un résultat semblable à celui que M. Nott a signalé dans la Caroline du Sud, paraît s'être produit également à la Jamaïque, sous le 18^ parallèle, qui correspond à peu près à la latitude du Sénégal et de Tombouctou. Cette île est la plus méridionale des Grandes-Antilles. Elle est située au sud de Cuba, d'Haïti et de Porto-Rico, où les nègres et les mulâtres réussissent parfaitement; mais ces dernières îles ont été colonisées par les Français et les Espagnols, tandis que la Jamaïque est une colonie anglaise (i). Les mulâtres de la Jamaïque ont donc la même origine ethnologique que ceux de la Caroline, et les renseignements suivants, empruntés à l'histoire de la Jamaïque de Long, confirment pleinement l'opinion de M. Nott (2).

peuvent s'allier avec les blancs, qui les dédaignent; ils se gardent bien de s allier avec les esclaves; ils sont donc obligés de s'allier exclusivement entre eux. Voilà donc une circonstance qui permet d'apprécier le degré de fécondité de ces métis. Le recensement de Gharleston portait eu 1850 le nombre des affranchis et de leurs descendants à 2107; en 1848, ce nombre s'est trouvé réduit à 1492; diminution 615 sur 2 107, c'est-à-dire plus de 29 pour 100. Le Charleslon Mercury publia ces chiffres pour montrer que la caste des affranchis ne pouvait inspirer aucune inquiétude à la Législature de la Caroline du Sud, et que le gouverneur poussait trop loin le zèle en proposant l'expulsion de celte caste. Une décroissance aussi énorme dépend sans doute en grande partie du petit nombre des naissances. Il y a bien aussi une autre circonstance qui a pu contribuer à réduire la caste : c'est que tout individu affranchi ou descendant d'affranchi, qui sort de l'État, n'y peut plus rentrer; mais cela n'explique certainement que la moindre partie du déchet. (Voy. Charlei,ton Médical Journal, mai 1851, n'^ 5, vol. VI, p. Ô8l.)

(1 ) Les premiers Européens établis à la Jamaïque furent des Espagnols ou des Portugais. Mais l'Ile fut conquise en 1655 par les Anglais, et tous les anciens colons se retirèrent emportant la plus grande partie de leurs richesses. Cromwell se hâta de la repeupler; il y déporta un grand nombre de proscrits politiques. En 1659, c'està-dire quatre ans après la conquête, il y avait dpjà dans lîle 4 500 Européens et i 400 nègres. En 1670, la population blanchi; était de 7 500; les esclaves étaient au nombre de 8 000, elc. On voit que la population de la Jamaïque descend exclusivement des colons anglais et des nègres esclaves. Quant aux Caraïbes, ils avaient été entièrement exterminés par les Espagnols, un siècle avant l'expulsion de ceux-ci par les Anglais.

(2) Long (Edward). Hisiory of Jamaica. Lond., 1774, in-4o, vol. II, p. 253-256. cité dans Charleslon Médical Journal. 185J, vol. VI, p. 380.

« Les mulâtres delà Jamaïque, dit Long, sont en général bien proportionnés, et les mulâtresses ont de beaux traits. Ils semblent tenir du blanc plus que du nègre. O^'Clques-uns se sont mariés avec des femmes de leur couleur, mais ces mariages ont été généralement stériles. Ils semblent sous ce rapport participer de la nature de certains mulets, et être moins capables de produire entre eux qu'avec les blancs ou les nègres. Quelques exemples ont pu se rencontrer peut-être oii le mariage de deux mulâtres a produit dçs enfants qui ont vécu jusqu'à l'âge adulte : mais je n' ni jamais entendu parler d'un cas de ce genre (1).

« Ceux des mulâtres de la Jamaïque dont je parle spécialement se sont mariés jeunes, ont reçu quelque éducation et se font remarquer par leur conduite chaste et régulière. Les observations qu'on fait sur eux ont un grand degré de certitude. Ils ne produisent pas de postérité, quoique aucune apparence n'indique qu'ils fussent inféconds en s'alliant avec les blancs ou les noirs...

« Si l'on cherche des faits contraires à cette opinion, il faudra que la mulâtresse ne soit pas soupçonnée d'avoir eu communication avec un autre homme que son époux mulâtre, et il resterait encore à savoir si le fils de deux mulâtres, marié avec la fille de deux autres mulâtres, pourrait se reproduire et former une race durable. »

Un fait aussi grave ne pouvait être accepté sans contrôle. M. Theod. Waitz, que ce fait embarrassait particulièrement, n'a pu y opposer qu'un passage extrait de l'ouvrage publié en 184o, par Lewis, sur les nègres des Indes occidentales : « Lewis, ditil, nie expressément la stérilité des mulâtres de la Jamaïque entre eux, et dit qu'ils sont aussi féconds que les noirs et les blancs, mais qu'ils sont pour la plupart mous et faibles, et que, dès lors, leurs enfants ont peu de vitalité (2). y>

Long avait dit qu'il ne connaissait pas un seul cas oii les enfants d'un mulâtre ou d'une mulâtrese de la Jamaïque fussent

(1) Sorae examples may possibly hâve occured, wherCj upon the intermarriage of Iwo mulaltoes, the woman bas borne chiidren, which children hâve grown to raaturily ; but I never heard of such an instance.

(2) Lewis. — Journal of a Résidence among the Negroes in Iho West-Indias, 1845, p. 55-58. —Waitz, Anthropologie der Naturvôlker. Leipzig, 1859, in-8, Bd. I,s. 206.

DES PHÉNOMÈNES d'HYBRIDITÉ DANS LE GENRE HUMAIN. 531

parvenus à l'âge de maturité. Pour réfuter cette assertion il aurait fallu citer des exemples, ou dire au moins qu'on en connaissait. Or, M. Lewis s'est bien gardé de le faire (i). Il a dit, au contraire, que des enfants nés de semblables alliances avaient peu de vitalité. Si cette expression n'implique pas nécessairement l'impossibilité de vivre jusqu'à l'âge adulte, elle tend du moins à faire admettre que les enfants ont peu de chance de parvenir à cet âge, et si l'on songe que le passage précédent est destiné à réfuter les observations de Long, on pourra s'étonner que M. Waitz se soit contenté de si peu. C'est bien la preuve qu'il n'a trouvé aucun document positif en opposition avec le fait signalé par Long.

Ce n'est pas une raison sans doute pour accepter sans réserve les opinions de M. Nott. Avant de se prononcer définitivement, il faudra attendre de nouvelles observations, nombreuses, authentiques et scientifiques. On remarquera néanmoins que la fécondité indéfinie des métis avait été admise comme un axiome ; on n'avait pas cru devoir la prouver. On se bornait à dire qu'il y avait beaucoup de mulâtres, sans demander si cette population croisée se maintenait par elle-même ou par le croisement continuel des deux races mères. Le premier qui ait voulu y regarder de plus près a été conduit par ses observations à des résultats qui sont en opposition avec l'opinion générale. A ces observations, qui

(J) La relation de M. Lewis est même, à certains égards, plus grave que celle de Long. Celui-ci a dit que les mulâtres de premier sang sont bien cons'itués, tandis que Lewis prétend qu'ils sont, pour la plupart, mous et faibles; d'où il résulterait que l'infériorité physique de ces métis se manifesterait même dès le premier croisement. Nous pensons que cette assertion est inexacte. L'auteur cherchait à expliquer le peu de vitalité des enfants des mulâtres ; et, croyant atténuer la portée de ce fait, il a eu recours à une théorie qui, si elle était fondée, ne ferait au contraire que l'aggraver. D'un autre côté, nous pensons que l'assertion de Long, malgré le correctif qui l'accompagne, est trop générale. S'il était vrai que l'union des mulâtres et des mulâtresses fût toujours infructueuse à la Jamaïque, la chose serait tout à fait évidente et depuis longtemps connue, car la stérilité absolue est facile à constater. Mais la stérilité relative peut échapper longtemps à l'observation, attendu qu'il y a toujours, dans les races les plus pures, un certain nombre de cas de stérilité sporaciique. Il est probable qu'une enquête ultérieure établira seulement pour la Jamaïque des conclusions analogues à celles de M. Nott pour la Caroline du Sud, savoir que les mulâtres de cette lie anglaise sont moins féconds entre eux qu'avec les blancs ou les noirs, et que leurs descendants directs sont en général moins vivaces et moins féconds que les hommes de race pure.

présentent de sérieuses garanties d'authenticité, on ne pourra répondre que par d'autres observations parfaitement positives, et il faudra que ces dernières soient recueillies spécialement dans les pays où la race germanique s'est croisée avec les races nègres de l'Afrique occidentale. Les études qu'on pourrait faire dans les colonies françaises, espagnoles ou portugaises seraient ici sans application directe.

Au surplus, les auteurs que nous venons de citer sont loin d'être les seuls qui aient nié la fécondité des mulâtres des Indes occidentales. Van Amringe, Hamilton Smith assurent que, sans Tunion avec les deux races mères, les mulâtres s'éteindraient bientôt. Day dit même expressément que les mulâtres sont rarement féconds entre eux, et M. Waitz, un moment ébranlé par tous ces témoignages, ajoute en note : « La stérilité des mulâtres, lorsqu'elle est complète, peut être mise en parallèle avec ce fait reconnu par Wiegmann chez les plantes, que les hybrides de types intermédiaires entre les deux espèces mères sont stériles, tandis que ceux qui sont semblables à l'une ou l'autre espèce sont féconds (1), »

Il paraît résulter des faits et des témoignages précédents : r que les métis de la race germanique et des races éthiopiennes ont peu de fécondité ; 2° qu'ils sont inférieurs sous ce rapport aux métis nés du commerce des négresses avec les hommes appartenant aux races caucasiques plus ou moins brunes.

Ces derniers métis existent en grand nombre dans la plupart des Antilles, dans l'Amérique du Sud, dans l'Amérique centrale, au Mexique, dans la partie des États-Unis qui avoisine le golfe du Mexique, à Maurice, à Bourbon, au Sénégal. Tous ces pays ont été colonisés par les Français, les Espagnols ou les Portugais. Les mulâtres qui y sont nés sont féconds dans leurs croisements de retour, comme les mulâtres d'origine germanique; de plus, ils sont féconds entre eux au moins à la première génération. Sont-ils aussi féconds dans ces alliances directes que dans leurs alliances croisées? Leurs enfants s'élèvent-ils aussi bien que les autres? Enfin, ces enfants, alliés entre eux, sont-ils

(1) Waitz, /07. cit., p. 205. — Van Amringe, Investigation offhe Théories of the Natural History of Man. — Hara. Smilh^ Natural Hislory of the Human Species, 1848. — Day, Five Years' Résidence in the West-Indies, 1852, vol. I, p. 294.

féconds à leur tour, ainsi que leurs descendants? Ces diverses questions sont encore entièrement douteuses. Elles ne pourront être résolues qu'après une longue série d'observations recueillies non par des gens du monde, mais par des hommes de science; non par des voyageurs qui jettent en passant un regard superficiel sur les populations, mais par des observateurs, et principalement par des médecins fixés au milieu de ces populations. En attendant, voici un document que j'extrais encore du savant ouvrage de M. Waitz. D'après Seemann, « les métis de nègres et de blancs à Panama sont bien féconds entre eux, mais leurs enfants s'élèvent difficilement, tandis que les familles de race pure font des enfants moins nombreux, mais qui se développent bien (1). » Les Européens de Panama sont d'origine espagnole. La fécondité des métis de premier sang entre eux est clairement indiquée dans ce passage, mais il est permis de concevoir des doutes sur celle de leurs descendants.

Les croisements des nègres et des Européens ne sont pas les seuls dont les résultats aient paru défectueux aux observateurs.

« Les métis, dit M. Boudin (2), sont très-souvent inférieurs aux deux races mères, soit en vitalité, soit en intelligence, soit en moralité.

«Ainsi les métis de Pondichéry, connus sous le nom de Topas, fournissent une mortalité beaucoup plus considérable non-seulement que les Indiens, mais encore que les Européens, quoique ces derniers meurent incomparablement plus dans l'Inde qu'en Europe. Il y a longtemps déjà que la Revue coloniale a publié sur ce point des documents positifs. Voilà pour la vitalité.

« A Java, les métis de Hollandais et de Malais sont tellement peu intelligents, qu'on n'a jamais pu prendre parmi eux un seul fonctionnaire, ni un seul employé. Tous les historiens hollandais sont d'accord sur ce point. Voilà pour l'intelligence.

« Les métis de nègres et d'Indiens, connus sous le nom de Zambos au Pérou et au Nicaragua, sont la pire classe de citoyens. Ils forment à eux seuls les quatre cinquièmes de la population

(I) Seemann, Heiseum die Welt, Bd. I, s. 514. —Waitz, Anthropologie der Nalurvdlker. Leipïig,1858, iii-S, Bd. I,s. 207.

{'2) Bulletins de la Société d'anthropologie. Procès- verbal de la séance du 1" raars

des prisons. Ce fait, déjà annoncé par Tschudi (1), m'a été récemment confirmé par M. Squier. Voilà pour la moralité.

ce II y a cependant certaines qualités physiques qui peuvent être acquises par le croisement des races. Telles sont les immunités pathologiques. Les mulâtres des Indes occidentales sont à l'abri de la fièvre jaune, comme les nègres. )>

Dans ce passage il n'est pas question de la fécondité des métis. Ce n'était pas l'objet de la discussion. On se demandait seulement si cette opinion, assez répandue, que les croisements améliorent les races sous le rapport physique, intellectuel et moral, était conforme à la réalité des faits observés. Voilà pourquoi M. Boudin s'est borné à signaler le peu d'intelligence des métis nés de l'union des Hollandais de Java avec les femmes malaises. Mais dans son Traité de Géographie médicale il a émis sur ces métis une assertion bien autrement grave : c'est qu'ils ne peuvent pas se reproduire au-delà de la troisième générati(;n (2). Ce fait, annoncé par le docteur Yvan, confirmé depuis par plusieurs témoignages, n'a pas été contesté. M. Waitz emprunte à Grufgôrtz quelques détails de plus qui ne sont pas sans intérêt. « Les Lipplappe7i, dit-il (c'est le nom des métis de Java) ne se reproduisent pas au-delà de la troisième génération. Doux, mous et faibles, ils se développent bien jusqu'à quinze ans, puis ils s'arrêtent. A la troisième génération ils ne font plus que des filles et celles-ci sont stériles (3). » Ce mode particulier de stérilisation est des plus curieux, et mérite toute l'attention des physiologistes.

(1) Le docleur Tschudi ajoute que, «comme hommes, les Zarabos sont grandement inférieurs aux races pures. » Travels in Peru. Lond., 1847. — G. Pouchet, De la pluralité des races humaines. Paris, 1858, in-8, p. 137.

[Si] Boudin, Géographie médicale. Paris, 1857, in-8, t. I, Inlrod., p. xxxix.

(5) Grufgôrtz, lieise, Bd ill, s. 288. — Tlieod. Wailz, Anthropologie, 1839, Dd I, s. 207. — Je trouve dans le Voyage de Slavorinus une phrase qui permet d'entrevoir rexpiication du fait singulier signalé par M. Grufgôrtz. Apres avoir donne le chiffre de la population européenne de Batavia, Stavorinus ajoute : « Parmi les Européens susmentionnés figurent aussi ceux qui sont nés ici de parents européens, parmi lesquels les femmes forment le plus grand nombre. » (Stavorinus, Voyage par le Cap de Bonne- Espérance et Batavia à Samarang , etc., traduit du hollandais. Paris, an VIII, in-8, t. II, p. 283.) Il semble donc que l'influence du climat sur les Européens produirait dans leurs facultés génératrices une modification qui les rendrait peu aptes à engendrer des mâles avec les femmes de leur propre race. Cette modification se transmettrait par voie de génération à leurs descendants croisés. Mais le fait signalé par Slavorinus demande à être vérifié.

DES PHÉNOMÈNES d'HYBRIDITÉ DANS LE GENRE HUMAIN. 535

Mais il y lieu de rechercher si la stérilité des Lipplappen dépend de leur origine croisée ou de quelque autre condition. Le climat des îles de la Sonde est très-défavorable aux Européens. Les Hollandais ne perpétuent pas leur race à Batavia, et, sans se croiser avec les indigènes, ils y deviennent stériles quelquefois dès la seconde génération (1). La stérilité des métis pourrait donc être attribuée à l'influence du climat. Il paraît d'ailleurs résulter d'une communication verbale faite à M. de Quatrefages parle docteur Yvan, que dans d'autres colonies hollandaises du grand archipel Indien, les métis sont bien féconds (2). Il n'est donc pas démontré que la stérilité des Lipplappen soit le résultat de leur hybridité.

M. de Quatrefages, pour expliquer la différence des résultats produits par le croisement des Hollandais et des Malais à Java et dans d'autres colonies hollandaises, a supposé que cette différence était due à l'influence des milieux. Gela est possible, mais il y a un autre ordre d'influence dont il faut aussi tenir compte; c'est la proportion numérique respective des deux races qui se croisent. Là oii il y a peu d'Européens, les métis de premier sang sont peu nombreux ; ceux qui s'allient entre eux sont bien moins nombreux encore, et les autres se croisent de nouveau avec les deux races mères, surtout avec la race indigène, qui est tout à fait prédominante. Là, au contraire, oii la population européenne est considérable, les métis de premier sang sont assez nombreux pour constituer une sorte de caste intermédiaire, et, sans échapper entièrement aux croisements de retour, ils contractent avec leurs pareils presque toutes leurs alliances (3).

(1 ) Steen Bille, Bericht iiber die Reise der Galathea, 1852, Bd., T, s. 376. — Waitz, loc. cii.

(2) A. de Quatrefages, Du croisement des races humaines, dans la Revue des deux mondes, 1857, t. VIII, p. 162, en note.

(3) Les choses se passent bien autrement en Amérique entre les blancs, les nègres et les mulâtres. Les mulâtres sont esclaves comme les nègres. Un très-grand nombre de mulâtresses deviennent les concubines des blancs, et les mulâtres sont obligés pour la plupart de se contenter des négresses 11 y a donc relativement peu d'unions entre métis de même sang. L'abolition de l'esclavage n'a pas pu et ne pourra de longtemps modifier sensiblement cet ordre de choses. Le préjugé de la couleur ne s'effacera pas de sitôt, et beaucoup de mulâtresses préféreront devenir concubines des lilancs plutôt que femmes légitimes des mulâtres. Dans les Indes orientales, le préjugé de couleur, ou plutôt le préjugé de race, n'existe pas. Les blancs ne sont qu'une casle aristocratique ; les Malais sont libres comme les métis ; ils l'ont toujours été;

Dans le premier cas, la plupart des individus de sang mêlé sont plus rapprochés de la race indigène que de la race étrangère, c'est-à-dire que les métis de second sang, de troisième sang, etc., sont beaucoup plus nombreux que les métis de premier sang. Or, à mesure que les croisements de retour s'effectuent l'influence de riiybriditc diminue et s'efface. Dans le second cas, au contraire, la plupart des métis de sang mêlé sont dos métis de premier sang (1), soumis bien plus que les autres à l'influence de l'hybridité, et s'il était vrai que l'hybridité eût pour conséquence de diminuer la fécondité, on comprendrait très-bien que la fécondité de la population hybride variât beaucoup suivant la proportion relative des deux races qui l'ont engendrée. Or, Batavia est le plus grand centre de population de l'archipel Indien ; c'est là qu'il y a le plus d'Européens ; c'est là surtout que les Lipplappen forment une classe distincte, et c'est là précisément qu'on a constaté leur peu de fécondité. Je ne prétends pas que cette interprétation soit exacte ; je ne la présente que comme une hypothèse à vérifier. Voici pourtant un fait qui semble lui donner quelque valeur. Je l'emprunte encore à l'important ouvrage de M. Waitz. On sait que les Chinois se sont répandus en grand nombre dans les îles orientales et septentrionales de l'archipel Indien. Ils sont relativement beaucoup moins nombreux à Java et à Sumatra, oii leur commerce ne peut soutenir la concurrence avec celui des Hollandais. « Les descendants des Chinois et des femmes malaises dans les îles orientales de l'archipel Indien, dit M. Waitz, s'éteignent assez promptement, tandis qu'à Java, où les Chinois jnirs sont peu nombreux^ les métis chinois-malais sont au nombre de 200000 (2). »

Si l'on attribue le peu de fécondité des Lipplappen de Java à

les métis sont (1ers d'avoir du sang européen dans les veines, comme chez nous certains bourgeois sont fiers d'avoir des alliances dans la noblesse. Ils forment donc, dans les centres dépopulation, une sorte de caste intermédiaire entre celle des blancs et celle des indigènes.

(1) Je n'ai pas besoin de rappeler que l'expression de métis de premier sang^ désigne non-seulement les individus issus du premier croisement, mais encore les descendants des unions qu'ils contractent entre eux.

'2) Waitz. loc. cit., p. 207. L'auteur renvoie à un journal que je n"ai pu consulter : Zeitschrifl derd. Morgenl. Ges.. VI, 573, et IX, 809, en note.

l'influence délétère du climat de Java, il est Lien difficile d'attribuer la grande fécondité des métis chinois-malais de la même île à la bénignité particulière de ce même climat. D'ailleurs, les îles plus orientales oii ces derniers métis ne réussissent pas ne sont pas plus malsaines que l'île de Java. Il paraît donc résulter des deux faits rapprochés par M. Waitz que les métis chinois-malais de la Malaiisie prospèrent là où il y a peu de Chinois, qu'ils s'éteignent là oîi il y en a beaucoup, c'est-à-dire que la fécondité de la population hybride augmente à mesure que les conditions propres à favoriser les croisements de retour vers la race malaise se prononcent davantage. Cela reviendrait à dire que les métis de deuxième, de troisième, de quatrième sang, etc., sont plus féconds que les métis de premier sang, chose assurément tout à fait conforme aux lois de Fhybridité chez les animaux. Mais les faits que nous venons d'examiner demandent à être vérifiés et complétés avant de servir de base aune conclusion définitive (1). Ces exemples des métis de la Malaisie, que nous acceptons seulement sous toutes réserves, tendent à montrer que les résultats du croisement ne dépendent pas exclusivement du degré de proximité des races ; car il y a certainement moins de distance zoologique entre les Chinois et les Malais, entre ceux-ci et les Hollandais, qu'entre les nègres d'Afrique et les Européens méridionaux. Or, les mulâtres des colonies françaises, portugaises ou espagnoles paraissent doués d'une fécondité bien supérieure à celle des métis hollandais ou chinois de la Malaisie. On sait en outre qu'au Mexique et dans l'Amérique méridionale, l'union

(I) M. Gutzlaff, missionnaire de l'Indo-Cliine, a été frappé du peu de fécondité des métis nés au Cambodge de l'union de la race indigène avec les immigrants chinois. Lo Cambodge est situé au sud-est du Siam, au sud de l'empire d'Anam, entre le 10e et le 14« parallèle. « Il est remarquable, dit-il, que les mariages des femmes indigènes avec les Chinois sont féconds à la première génération, mais qu'aux générations suivantes les métis deviennent graduellement stériles, et qu'ils le sont tout à fait à la cinquième génération. J'en ai vu beaucoup de cas, mais je ne puis expliquer une pareille dégénération entre des nations si semblables à la fois par leur conformation physique et par leur genre de vie. S'il en était autrement, la race chinoise aurait dû devenir prédominante, et absorber la race indigène en peu de siècles. Il n'en a pourtant pas élé ainsi, et les innombrables immigrants que la Chine verse continuellement dans ce pays disparaissent au milieu d'une population clair-semée. (Gutzlaff, Geography of the Cochin-Chinese Empire, dans Journal of the Royal Geographical Society ofLondon. vol. XIX, p. 108. Lond., 1849, in-S.)

des indigènes avec les Portugais ou les Espagnols a donné, dans beaucoup de localités, des métis dont la race se perpétue (1).

En étudiant l'hybridité chez les animaux, nous avons vu que rhomœogénésie n'est pas toujours exactement proportionnelle au degré de proximité des espèces ; nous rappellerons en particulier que les chabins, ou hybrides du bouc et de la brebis, sont bien supérieurs aux mulets de l'âne et de la jument, quoiqu'il y ait plus de différence entre les chèvres et les moutons qu'entre les chevaux et les ânes (2). Il n'en est pas moins vrai qu'en général, et sauf un certain nombre d'exceptions, les résultats des croisements sont d'autant plus défectueux que les espèces sont plus éloignées. Cela nous conduit à étudier l'hybridité humaine dans les régions ou les races les plus élevées se sont trouvées en présence des races les plus inférieures.

Quelles sont les races qui occupent les deux extrémités de la série humaine? Plusieurs auteurs anglais sont convaincus que la race anglo-saxonne— ou plutôt la race germanique — à laquelle ils appartiennent, est la première race de l'humanité. M. Alex. Harvey se plaît même à croire que la Providence l'a créée pour

(1) Oa ignore, il est vrai, quel esl le degré de mélange de ces populations hybrides du Mexique et de l'Amérique méridionale, et les observations relatives à ce croisement sont extrêmement difficiles à faire, car les variétés des métis des divers sangs sont loin d'être aussi apparentes que chez les mulâtres, les quarterons et autres métis de nègres et d'Européens. Sous le rapport de la couleur, de la chevelure, des formes du crâne et de la face, les races européennes, surtout les races méridioualeSj diffèrent infiniment moins des races américaines que des races éthiopiennes, et les caractères intermédiaires des divers métis, même des métis de premier sang, sont beaucoup moins nets dans le premier cas que dans le second. Ainsi les célèbres Paulitas de la province de Saint-Paul, au Brésil, issus de l'union des Portugais et des Indiens, constituent une race vigoureuse, vaillante et même héroïque, quoique féroce et turbulente. Au dire de certains auteurs, le sang européen prédominerait beaucoup chez eux; d'autres auteurs prétendent, au contraire, qu'ils sont presque entièrement Indiens. D'autres pourront dire, par conséquent, qu'ils sont exactement intermédiaires entre les deux races mères. iMais ces contradictions montrent combien il est difficile d'apprécier le degré de croisement des métis d'Indiens et d'Européens. La question de savoir si \e& métis de premier sang sont indéfiniment féconds entre eux, s'ils le sont habituellement ou s'ils ne le sont que par exception, ne pourra donc être résolue par les voyageurs. Les observateurs résidant dans le pays, et spécialement les médecins, pourront seuls, par des observations ultérieures, recueillies avec précision, fournir sur ce point des documents exacts,

(2) Voyez plus haut, p. 448. Les chabins sont des hybrides eugéné.^iques, tandis que les mulets proprement dits sont des hybrides dysgénésiques.

dominer sur toutes les autres (1). Le patriotisme est une vertu qui a droit à nos égards. Nous ne chercherons donc pas à diminuer la satisfaction de nos alliés d'outre-Manche, et nous nous empresserons de déclarer que la race qui a produit Newton et Leibnitz n'est inférieure à aucune autre.

A l'autre extrémité du monde, et presque aux antipodes de la Grande-Bretagne, les Anglais se trouvent 'en contact depuis plus d'un demi-siècle avec les races mélanésiennes, et spécialement avec les Australiens et les Tasmaniens. On peut discuter sur le degré d'infériorité relative de ces deux dernières races, qui diffèrent sensiblement par les caractères physiques (2). Mais on s'accorde généralement à reconnaîre qu'elles sont inférieures à toutes les autres, à toutes celles du moins qui se sont trouvées d'une manière permanente en rapport avec les Européens. Celle des Hottentots, qu'on a longtemps placée au dernier degré [de l'échelle, leur est notablement supérieure. Les Hottentots, quoique très-réfractaires à la civilisation, ont montré du moins quelque peu de perfectibilité, tandis que les Australiens sont des sauvages absolument incorrigibles. Les Anglais ont fait pour les instruire et les policer les tentatives les plus persévérantes, les mieux dirigées — et les plus inutiles. N'ayant pu réussir sur les adultes, ils ont pris les enfants en bas âge, ils les ont élevés dans les orphelinats avec des enfants européens ; ils ont pu ainsi leur apprendre à marmotter quelques prières, à lire et à écrire ; mais en approchant de l'âge de la puberté, les jeunes élèves retombaient sous le joug de leurs instincts sauvages, et ces civilisés d'un jour s'échappaient dans les bois pour y vivre comme leurs parents, qu'ils n'avaientjamais connus. Une fois on prit de jeunes Australiens, on les transporta en Angleterre, on les confia aux frères moraves qui ne négligèrent aucun soin pour les perfectionner. «Ils en sont revenus, dit M. P. Carnot, aussi bruts qu'auparavant. Un propriétaire d'une ferme dans l'intérieur, nous a assuré qu'il n'avait jamais pu réussir à les employer aux plus simples travaux de l'agriculture (3). »

(1) Monihly Journal of Med. Se. Edinbiirg, 1S20, in-8. Vol. XI, p. ô04.

(2) Rappelons en particulier que les Australiens ont les cheveux roides et lisses, tandis que les Tasmanieus ont la chevelure laineuse.

iCi) Dict. piltor. (Thist. nal., art. Homme. Taris, 1830, gr. iu-8, t. IV, pli.

Ce qu'on sait des Tasraaniens ne permet guère de les considérer comme supérieurs aux Australiens. Il faut dire toutefois que ces malheureux insulaires de la^terre de Van-Diémen n'ont pas été l'objet des mêmes soins que leurs voisins de l'Australie. Les Anglais, si humains, si patients avec ces derniers, ont commis sur la race tasmanienne, en plein dix-neuvième siècle, des atrocités exécrables, cent fois plus inexcusables que les crimes jusqu'alors sans rivauxdont les Espagnols du quinzième siècle se rendirent coupables aux Antilles.

Ces atrocités ont abouti à une extermination en règle (i), motivée, disent les optimistes, par l'insociabilité absolue des Tasmaniens (2). Ce n'est point à nos yeux une circonstance atté-

M. Garnot, auteur de cet arliclCj a fait le tour du monde par ordre du gouvernement français, en qualité de médecin en chef de la corvette la Coquille. Voyez encore dans le troisième volume de l'Océanie, de M. de Rienzi, p. 506, l'histoire des deux Australiens Benilong et Daniel, qui, après avoir vécu plusieurs années, libres et choyés, avec les Européens, se dépouillèrent de leurs vêtements et s'en allèrent vivre dans la forêt.

(1) En 1855, les Anglais de llle Van-Diémen entreprirent de se débarrasser pour toujours des indigènes. Une battue régulière fut organisée dans toute l'Ile, et en peu de temps tous les Tasmaniens, sans distinction d'âge ni de sexe, furent exterminés, à l'exception de '210 individus qui furent transportés dans la petite île Flinders (ou Furneaux) du détroit de Bass. C'était tout ce qui restait d'une race qui, jusqu'à l'arrivée des Anglais, avait occupé sans contestation un territoire presque aussi grand que celui de l'Irlande. Cet épouvantable massacre produisit une horreur profonde dans le Parlement britannique, mais on ne songea même pas à réintégrer sur le sol natal les infortunés débris de la race tasmanienne. On prit pourtant des mesures pour que les déportés de l'Ile Flinders fussent traités avec humanité et abondamment pourvus de vivres; on leur octroya même les soins de la religion. Cette île a treize lieues de long sur sept de large; l'espace ne manquait donc pas aux proscrils. Néanmoins ces2IO individus, pour la plupart adultes, s'éteignirent rapidement, et le comte de Strzelecki, qui les visita en 1842, n'en trouva plus que 54. En sept ans et quelques mois, il n'était né que 14 enfants. (Strzelecki, Physical Description of New Suuth Wales and Van Diemen's Land. London, 1845, in-8, p. 355-57.

(2) Quelques mois avant l'extermination des Tasmaniens, un habitant de Hobart- Town, récemment établi dans la colonie, écrivit une lettre que M. de Bienzi a reproduite dans le tome III de rOce'an/e, p. 558. L'auteur prévoyait déjà qu'un conflit était inévitable, et prenait manifestement parti pour les malheureux indigènes. Après avoir dit que ceux-ci marchaient en troupes, mais ne paraissaient avoir ni chef ni même une idée quelconque de gouvernement, il ajoutait : « On a élevé plusieurs de leurs enfants dans les écoles de Hobart-Town ; quand une fois Ils étaient parvenus à l'âge de puberté, un instinct irrésistible les rappelait dans leurs solitudes. » Nous ne connaissons pas d'autres renseignements sur les tenlaiives que les Anglais ont pu faire en Tasraanie pour civiliser les indigènes. Mais ce fait, tout à fait semblable à ceux qui se sont produits en Australie, émane d'une source qui ne peut être sus-

nuante; mais il résulte réellement de tous les renseignements que, de tous les êtres humains, les Tasmaniens sont — ou plutôt étaient — avec les Australiens, les plus rapprochés de la brute.

L'étude des résultats de l'union des Anglo-Saxons avec ces deux races inférieures nous donnera une idée de ce que peuvent produire les croisements les plus disparates de l'humanité.

M. d'Omalius d'Halloy, président du Sénat belge, savant vénérable, aussi connu par ses travaux de géologie que par ses travaux d'anthropologie, termine ainsi le septième chapitre de son traité des races humaines :

«Il est remarquable que, quoiqu'un grand nombre d'Européens habitent maintenant dans les mêmes contrées que les Andamènes, on ne mentionne pas encore l'existence d'hybrides résultant de leur union (1). »

Sous le nom général à' Andamènes , M. d'Omalius d'Halloy comprend à la fois les Australiens, les Tasmaniens et tous les noirs à tête laineuse de la Mélanésie et de la Malaisie.

11 paraît donc résulter de ce passage : ou bien que les Européens établis dans ces contrées n'ont eu aucun rapport avec les femmes noires indigènes, chose tout à fait inadmissible, comme nous le démontrerons tout à l'heure, ou bien que le croisement des races a été complètement stérile.

Cette dernière supposition n'est cependant pas tout à fait exacte. Il est bien vrai que la plupart des voyageurs ne font aucune mention des métis de la Mélanésie; il est bien vrai que ces métis sont assez rares; il y en a cependant quelques-uns. Ainsi, MM. Quoy et Gaimard ont vu un métis d'Européen et de Tasmanienne (2). M. Gliddon, qui malheureusement ne cite pas la source oîi il a puisé son renseignement, annonce que jusqu'à l83o, époque oii les Tasmaniens furent exterminés, on n'avait connu dans toute la Tasmanie qu'un ou deux métis adultes (3).

pectée, puisque l'auteur de la lettre est, ainsi que M. de Rienzi, très favorable aux indigènes.

(1) D'Omalius d'Halloy, Des races humaines ou Éléments d'ethnographie, 4« édition. Paris, 1859, in-12, p. 108.

(2) Quoy et Gaimard, Voyage de l'Astrolabe en 1820-1829, Zoologie, t. I, p. 46. Paris, 1850, in-8.

(ô) Gliddou, the Monogenisls and the Polygenisis, dans Indigenous (laces of the Earth. Philadelphia, 1857, gr. in-8, p. 443.

Cela indique qu'il en était né bien peu, ou que la plupart d'entre eux étaient morts en bas âge, car la colonie, fondée en 1803 par une population d'abord exclusivement masculine^ avait pris en quelques années un très-grand accroissement par l'arrivée de convicts et décelons libres, presque tous du sexe masculin. M. Jacquinot, après avoir annoncé qu'il n'y avait presque aucun métis en Australie, ajoute: « A Hobart-Town et sur toute la Tasmanie, il n'y a pas davantage de métis (1). » Aucun autre auteur, à notre connaissance, n'a fait mention des métis tasmaniens.

En Australie, le croisement des Anglais avec les femmes indigènes n'a pas été beaucoup plus productif : « C'est à peine, dit M. Jacquinot, si l'on cite quelques métis d'Australiennes et d'Européens. Cette absence de métis entre deux peuples vivant en contact sur la même terre, prouve bien incontestablement la différence des espèces. On conçoit, du reste, que si ces métis existaient, ils seraient très-faciles à reconnaître et à différencier des espèces mères (2). » M. Lesson,qui a séjourné plus de deux mois à Sydney et dans les environs, et qui a fait plusieurs excursions parmi les indigènes, n'a fait mention que d'un seul métis, né du commerce d'un blanc avec la femme d'un chef nommé Bongarri (3). Cunningham, célèbre avocat de la race australienne — laquelle a pourtant fini par le tuer et même, dit-on, par le manger — a écrit sur la Nouvelle- Galles du Sud deux volumes où il n'est question, soit directement, soit indirectement, que àhm seul métis, et il se trouve que ce métis unique est précisément celui dont parle M. Lesson (4). Aucun statisticien, aucun historien ne fait figurer les métis dans les cadres de la population australienne. Nulle part cependant les classes de la société ne sont plus nombreuses et plus distinctes. Les fonctionnaires, les colons

(1) Voyage au pôle sud et clans VOcéanie ; Zoologie, par Jacquinot, t. II, p. 109. Paris, 1846, in-8.

(2) Loc.cit., p. 109.

(3) Lesson, Voyage autour du monde sur la corvette la Coquille, exécuté par or- • dre du gouvernement français. Paris, 1859, gr. in-8, t. II, p. 278. La description de la Nouvelle-Hollande et de ses habitants est fort étendue dans cet ouvrage; elle occupe près de 80 pages.

(4) Cunningham, Two Years in New South Wales, ô« édit. Lond., 18'28, vol. II, p. 17, in-S.

nés en Europe, les colons nés en Australie/ les convicls, les émancipés, les descendants des convicts, etc., forment autant de classes qui se jalousent, se méprisent, se disputent les privilèges et se désignent mutuellement sous des noms plus ou moins pittoresques. Il y a les sterliny, les currencies (1), les légitimâtes les illegitimate (2), les pui^e mérinos^ les convicts, les titled, les imtitled, les Canaries, les government-men, les bushrangers, les emancipists (3) et plusieurs autres classes d'émigrants ou de convicts. Dans ce riche vocabulaire, on ne trouve pas un seul mot pour désigner les métis. Or, dans tous les pays oii des races de couleurs différentes se sont mélangées, le langage de la localité impose toujours des dénominations distinctes aux métis des diverses nuances. 11 n'y a rien de pareil en Australie. II y a même une classe de blancs, les légitimâtes, qui portent le nom de cross-breds (4). Partout ailleurs, ce nom désignerait des métis ; ici, il s'applique à des convicts européens ; on n'a même pas songé qu'il pût en résulter quelque confusion, tant on a jugé impossible que les rares produits du croisement des deux races fussent destinés à former, aune époque quelconque, une partie notable de la population.

Ce n'est pas seulement dans la Nouvelle-Galles du Sud qu'on a été frappé de la rareté des métis d'Européens et d'Australiens. M. Mac Gillivray a constaté le même fait aux environs du port Essington, colonie anglaise de l'Australie septentrionale (5).

On peut donc accepter comme une chose parfaitement avérée que les métis des Européens et des femmes indigènes sont assez

(1) Il serait superflu d'indiquer l'origine de ces divers sobriquets. Nous dirons toutefois que les sterling sont les hommes libres nés en Europe, et les currencies, les hommes libres nés dans la colonie. La livre sterling était autrefois supérieure à la livre currency, qui est la livre australienne. V. Cunninghara, loc. cit., vol. II, p. 46.

(2) Ces noms ont ici une acception toute spéciale, et ne désignent nullement les enfants naturels ou légitimes, loc. cit., p. 108.

(ô) Les Canaries sont les convicts récemment arrivés. Les governmcnl-men sont les convicts établis; les etnancipisis sont les ex convicls qui ont été libérés à l'e.xpiralion de leur peine, ou à cause de leur bonne conduite. Les bushrangrrs sont les convicls fugitifs.

(4) Loc. cit., p. iOS.

(5) JJac Gillivray, Narration of ihe Voy. H. M. S. liatUesnake, 1852, vol. I, p. 151, cité dans Waitz, Anthropologie, Bd I, s. 205. Leipzig, 1859, in-8.

rares en Australie, comme ils l'étaient en Tasmanie, lorsqu'il y avait une race tasmanienne.

Ce fait est tellement en opposition avec les opinions généralement reçues sur le croisement des races humaines, qu'avant de l'attribuer à des causes physiologiques, il est indispensable de se demander s'il n'est pas dû à quelque autre cause.

On pourrait être tenté de supposer, par exemple, qu'il n'y a pas eu de croisement, et que la laideur et la saleté des femmes indigènes ont servi de frein à la lubricité des Européens. Gela a été dit, non par les voyageurs, qui ont dit précisément le contraire, mais par d'honnêtes et sensibles raisonneurs dont les goûts élégants ont été révoltés à l'aspect des portraits ou des bustes représentant les Australiennes. Ce serait une chose bien grave que toute une race eût éprouvé un dégoût irrésistible en présence d'une autre race, car la nature n'a inspiré de pareilles répulsions qu'à des êtres d'espèces différentes, et l'homme, l'homme civilisé surtout, est, de tous les animaux, le moins exclusif dans ses amours. Ne se dégrade-t-il pas quelquefois jusqu'à la bestialité? Est-il dans nos ports de mer une fille publique assez laide et assez vieille pour décourager l'intrépide amour des matelots? Et ne sait-on pas que les Hottentotes, dont la laideur est proverbiale, ont fait souche de métis avec les Européens de l'Afrique australe? Laissons donc de côté cette supposition qui part d'un bon sentiment, mais qui ne repose pas sur une connaissance bien exacte de la nature humaine. Voici d'ailleurs quelques documents qui permettent de pressentir que les Européens d'Australie et de Van-Diémen ont dû être poussés bien des fois à fréquenter les femmes indigènes.

En 1821, suivant Malte-Brun, la population de la colonie de Sydney se composait de 37 068 individus, ainsi répartis (1) :

Colons libres ou convicts libérés : Hommes 12 608

— — Femmes 3 422

— — Enfants 7 224

Convicts des deux sexes 13 814

Ainsi, parmi les adultes libres, il y avait seulement 27 femmes

(1) Malte-Brun, Abrégé de Géugrayhie universelle, Paris, 1844, in-S^ p. 883.

pour 100 hommes, c'est-à-dire que 73 hommes sur 100 étaient dans rimpossibiUté absolue de se marier.

La proportion relative des convicts des deux sexes n'est pas indiquée dans ce relevé, mais on sait que dans l'origine les déportés étaient, en très-grande majorité, du sexe masculin, et on va voir qu'il y a toujours eu parmi eux infiniment moins de femmes que d'hommes.

Le nombre des habitants de la colonie approchait de 50 000 en 1825 (1); mais, à partir de cette époque, les convois de convicts furent, pour la plupart, dirigés sur l'île de Van-DiémeiT, et la population blanche de l'Australie, ne recevant plus de renforts réguliers, diminua rapidement. En 1830, il n'y avait plus que 36 598 individus de toute classe, savoir :

Libres Hommes. . , 13 450

— Femmes . .

Convicts 11011 r-mancii)t''s. . . Hommes. . . 141o.t .

— 1< emmes ... 1

loo i

Il n'y avait donc, parmi les convicts, qu'une femme pour 9 hommes, et parmi les libres qu'une femme pour 2 hommes à peu près (2). Ainsi s'explique le peu d'accroissement de la population pendant les premières périodes de la colonie et la décroissance considérable qui correspond à la période de 1825 à 1830. En 1845, suivant M. Henricy, la Nouvelle-Galles du Sud avait déjà reçu, depuis sa fondation, 90 000 déportés des deux sexes, plus un nombre inconnu et considérable d'émigrants volontaires, et cependant elle n'avait en tout que 85 000 habitants. A la même époque, il n'y avait dans la classe libre que 3 femmes pour 5 hommes, et parmi les convicts qu'une femme pour

(1) Cunningham, loc. ci7.,vol. H, p. 65.

(2) Malte-Brun, Abrégé de géographie universelle, 1844, p. 885. En réalité, la disproportion entre les individus libres des deu.x sexes était beaucoup plus considérable que ne l'indique ce relevé, car les enfants ont été compris dans la même statistique que les adultes. Or, le nombre des enfants des libres s'élevait à 6 857 en 18-28, d'après le recensement de Went-Worlh. (Rienzi, VOcéanie, t. III, p. 543). En supposant que ce nombre ne s'élevât qu'à 7 UOO en 1850, soit 3 500 garçons et 5 500 filles, il resterait pour la population des adultes libres environ 10 000 hommes et 4 000 femmes, soit 2 femmes seulement pour C hommes.

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