‹ Mémoires d'anthropologie (volume 2)Chapitre 38 sur 69 · T. MI · texte numérisé non relu

T. MI

12 hommes. Dans la colonie de Hobart-Town, en Tasmanie, la disproportion était un peu moindre, car il y avait 5 femmes libres pour 7 hommes et une femme convict pour 8 hommes (I).

Il est difficile de croire que les hommes libres privés de femmes soient tous doués delà vertu de continence. Admettons-le toutefois pour un instant. On ne pourra pas faire la même supposition en faveur des convicts, qui ne sont pas choisis parmi les habitants les plus vertueux de la Grande-Bretagne. On notera que les femmes déportées ne sont pas publiques dans la colonie. L'administration accorde des avantages aux convicts qui se marient légitimement; c'est un premier pas vers leur réhabilitation, et lorsqu'il arrive un navire chargé de femmes, celles-ci sont promptement épousées par les con.victs. Les neuf dixièmes environ de ces derniers sont donc entièrement privés de femmes blanches. En revanche, ils se procurent des gins (c'est le nom des Austrahennes) avec la plus grande facilité, et quand même on ne saurait pas que beaucoup d'entre eux vivent en concubinage avec elles, on pourrait d'avance le deviner et l'affirmer.

« Les femmes des peuplades de Port-Jackson, dit M. Lesson, recherchent les blancs, les agacent, et se prostituent aux convicts /JO^^r un verre d'eau-de-vie (2). »

Après avoir dit que ces mêmes tribus vivent principalement de pêche et viennent à la ville échanger leurs poissons pour des hameçons, du pain ou du rhum, Gunningham ajoute que ce commerce donne lieu aux plus tristes scènes de débauche, que la prostitution des femmes indigènes avec les blancs a pris des proportions considérables, « attendu que les Australiens prêtent leurs femmes aux convicts pour un morceau de pain ou pour une pipe de tabac, for a slice of bread or a jnpe of tabacco (3). Il serait inutile de citer d'autres témoignages après celui du principal défenseur des Australiens.

Il est donc parfaitement certain que de très-nombreuses aUiances ont eu lieu et ont lieu encore tous les jours entre les

(1) Henricy, Histoire de VOcèanie. Paris, 18ij, in-12, p. 21"» el p. 225-224.

(2) Lesson, Voyage autour du monde sur la Coquille. Paris, 18ô9, gr. in-8, t. II p. 291. C'est ea 1824 que l'auleur a séjourné à la Nouvelle-Galles du Sud. Sous le nom de Port-Jackson, il désigne toute la région dont Sydney est la capitale.

;5) Gunningliam, loc. cit., vol. II, p. 7.

Européens et les femmes du pays. Les habitants de la colonie, qui ne peuvent l'ignorer, ont eu recours, pour expliquer le peu de fécondité de ces croisements, à une supposition singulière, acceptée par Gunningham et même, tout récemment, par M. Waitz (1). Ils ont imaginé que les maris australiens poussaient la jalousie jusqu'à tuer les nouveau-nés de sang mêlé, et c'est à ces massacres hypothétiques (dont on n'a d'ailleurs cité aucun exemple) qu'ils attribuent la rareté des métis. Pour que ce conte acquît quelque vraisemblance, il faudrait d'abord que toutes les Australiennes fussent sous la domination d'un mari féroce et jaloux, et qu'aucune d'elles n'eût l'instinct maternel assez développé pour dérober son enfant à la fureur de son mari. Gunningham, en acceptant cette histoire, oublie qu'il vient de raconter, deux lignes plus haut, que les hommes australiens prostituent eux-mêmes leurs gins au premier venu pour une pipe de tabac. De pareils êtres ne semblent pas faits pour se sentir déshonorés par la naissance d'un enfant étranger. Voici maintenant une anecdote qui a été répétée partout comme une preuve que les Australiens ne sont pas entièrement dénués de l'esprit de saillie, et qui prouve du moins qu'ils n'ont aucune notion de l'honneur conjugal. CeBongarri, dont nous avons déjà parlé et qui était vers 182o le plus célèbre chef des hordes australiennes de Port-Jackson, traitait comme son fils un petit métis né de l'adultère de sa gin préférée avec un convict de l'endroit. Lorsqu'on lui demandait pourquoi son fils avait le teint si clair, il répondait en plaisantant « que sa femme aimait beaucoup le pain blanc, et qu'elle en avait trop mangé. » Il faisait invariablement cette réponse à tous les curieux (2). Si un chef, un guerrier couvert d'honorables cicatrices (3)j attache si peu d'importance à la fidélité de sa femme et se fait un amusement

(1) Wailz, Anthropologie, M I, s. 2U3.

(2) M. Lesson s'est donné le plaisir de faire faire celte réponse à Bongarri. Gunningham la cite comme une plaisanterie habituelle de ce chef, lequel, dit-il, « la replie mômt encore aujourd'hui. » Lesson, /oc. cit., t. H. p. '278. Gunningham, loc cil., vol. Il, p. 18.

(jy Lesson, loc. cit., p. 278. Le même auteur raconte, p. 282, que Bongarri avail eu, entre autres blessures, un bras cassé par un coup de casse-têle, que la fracture ne s'était pas consolidée, et que, malgré cette fausse articulation, le chef australien se servait avec adresse de son bras, soit pour ramer, soit pour manier ses armes.

de plaisanter avec son déshonneur, est-il admissible que la fibre conjugale soit plus irritable chez les hommes de sa tribu? Supposera-t-on que Bongarri, en sa qualité de personnage plus éminent que les autres, s'était fait des principes de morale philosophique surrinviolabiUté de la vie humaine? Mais ce même chef, au dire de Gunningham, trouvait naturel qu'on mît à mort, suivant la coutume australienne, le plus faible de deux nouveaunés jumeaux (1). On a invoqué cette coutume pour montrer que les Australiennes n'attachent aucune importance à la vie de . leurs enfants et qu'elles doivent, par conséquent, n'opposer aucune résistance au massacre des petits métis. Une race d'êtres oîi les femelles n'aimeraient pas leurs petits ne serait pas une race humaine. La coutume de ne garder qu'un enfant jumeau et de sacriiier l'autre le jour de sa naissance paraît abominable et inexplicable; mais si l'on songe à l'existence famélique des Australiens, à l'incertitude et à l'insuffisance de leur alimentation, au défaut absolu d'organisation sociale et aux difficultés matérielles que rencontre l'éducation d'un seul enfant, on comprendra que la mère, pouvant à peine suffire à l'allaitement d'un nouveau-né, et certaine de ne pouvoir en élever deux, se résigne à sacrifier un de ses jumeaux pour sauver l'autre. Il n'y a donc absolument aucun rapprochement à établir entre la coutume relative aux jumeaux et le prétendu massacre des métis. Si l'on continuait à supposer que les indigènes des environs de Sydney, pervertis par la fréquentation des convicts et exaspérés par leurs violences, eussent fini par adopter un usage qui révolte la nature, on serait bien obligé d'admettre qu'une pareille dégradation ne peut être que toute locale. On a vu certaines abominations se répandre de proche en proche et se transmettre de peuple à peuple par imitation ; mais un usage contraire à la nature ne surgit pas simultanément, exactement sous la même forme, dans plusieurs pays à la fois. Or, les Australiens de Sydney n'ont eu aucun moyen de communiquer leurs coutumes aux indigènes de la Tasmanie ni aux indigènes du port Essington, dans l'Australie septentrionale; M. Waitz suppose que là aussi, à 700 lieues de Sydney, on égorge impitoyablement les petits métis; c'est

11) Gunningham, loc. cit.. vol. Il, p. 8,

une supposition bien hasardée, lorsque le voyageur dont il commente le texte s'est borné à dire que ces métis 7ie paraissent pas se développer (1).

Nous concluons de cette discussion, trop longue peut-être, que le massacre des métis australiens est un conte populaire. Quand même de pareils crimes auraient lieu quelquefois, quand même ils seraient fréquents, il devrait encore y avoir beaucoup de métis en Australie, si le croisement des races était bien fécond. Nous ne pouvons voir dans cette explication étrange qu'une confirmation, et une confirmation éclatante du fait que nous avons déjà établi, savoir que i^les métis sont rares en Australie. Si ce fait n'avait pas été parfaitement évident, on n'aurait pas éprouvé le besoin de l'expliquer, et M. Cunningliam, qui a fait les plus louables efforts pour réhabiliter les indigènes, n'eût pas contribué à faire peser sur eux une accusation terrible et toute gratuite.

Nous n'avons pas épuisé la liste des hypothèses qui ont été faites pour expliquer la stérilité presque constante des Australiennes et des Tasmaniennes fréquentées par les Anglais. On a dit que la plupart des unions croisées étaient fortuites, accidentelles, momentanées, et que, par conséquent, la femme indigène avait beaucoup plus de chances d'être fécondée par son mari sauvage que par ses amants européens. La rareté des métis n'aurait pas d'autre cause : M. de Freycinet paraît avoir accepté cette interprétation : <( Aucune alliance permanente ne s'est formée entre les deux peuples, quoiqu'on rencontre çà et là quelques mulâtres ; mais ils sont dus à des liaisons passagères d'Européens avec les femmes australiennes (2). »

Nous remarquerons d'abord que le nombre des métis est beaucoup plus considérable dans un grand nombre de pays oii les croisements ont eu lieu de la même manière, et notamment dans l'Afrique australe. Il y a des métis dans plusieurs îles de la Polynésie 011 les Européens n'ont jamais fixé leur résidence, où ils n'ont paru qu'en passant. Il devrait donc y en avoir un trèsgrand nombre dans les colonies australiennes, quand même il

(1) MacGillivray, loc. cit., vol. 1, p. iôl. WaiU, loc. cit., p. 205.

(2) Ce passage, extrait du i'oyage de iUranie, est reproduit textuellement dans la Zoologie de M. Jacquinol, l. II, p. 55ô.

serait vrai que les blancs n'auraient jamais entretenu de relations permanentes avec les femmes indigènes. Mais on ne saurait douter qu'il y a eu très-fréquemment entre ces deux races des alliances plus ou moins durables, c'est-à-dire que beaucoup de blancs ont attiré et entretenu sous leur toit, pendant des mois et des années entières, des concubines australiennes (1). C'est ce qui résulte de la manière la plus positive des controverses soulevées en Angleterre par une singulière observation du comte de Strzelecki.

Ce célèbre voyageur, qui a parcouru les deux Amériques et rOcéanie, a cru remarquer que les femmes sauvages qui ont une fois vécu avec les blancs, deviennent stériles avec les hommes de leur propre race, quoiqu'elles soient encore susceptibles d'être fécondées par les hommes blancs. Il annonce qu'il a recueilli des centaines de faits de ce genre chez les Hurons, les Séminoles, les Araucans, les Polynésiens et les Mélanésiens. Il ne cherche pas à expliquer ce phénomène étrange, qui est dû, dit-il, à une loi mystérieuse, et qui lui paraît une des causes de la décroissance rapide dés populations indigènes dans les régions occupées par les Européens (2).

Au dire de M. Alex. Harvey, les professeurs Goodsir, Maunsell et Garmichael ont appris de sources diverses que l'assertion de M. Strzelecki est « unquestionable » et doit être considérée comme l'expression d'une loi de la nature (3).

M. de Strzelecki n'a pas spécifié que la stérilisation des femmes indigènes fût la conséquence de la procréation des métis. 11 a parlé seulement des rapports sexuels en général, et il paraît résulter de son texte, qu'une femme qui aurait vécu quelque temps avec un Européen, même sans en avoir d'enfant, serait devenue stérile avec les hommes de sa race.

(1) Je ne saurais dire si pareille chose a eu lieu également à Van-Diéraen; les flocumenls qui vont suivre ont été recueillis en Australie depuis 1855, c'est-à-dire à une époque oii il n'y avait plus de Tasmaniens en Tasraanie. M. de Rienzi, qui a terminé ses voyages avant cette époque^ a dit que les femmes tasmaniennes quittaient quelquefois leurs maris pour aller vivre avec les pêcheurs européens établis sur les côtes [l'Océanie, t. III, p. 547); mais ce renseignement est isolé,

(2) f',-E. de Strzelecki, Pliysical Description of Neio Soitlh Wales and Van Diemen's Land. Lond., 1845, in-8, p. 540.

(ô) Monthly Journal of Med. Se. Edinburg, 1850, in-8, vol. XI, p. oOi. October 1850.

Néanmoins, on a cru que cet observateur parlait seulement des femmes déjà fécondées au moins une fois par les Européens, et c'est sous cette forme que la question a été abordée par les physiologistes. On s'est demandé comment la gestation d'un métis pouvait modifier la constitution de la mère au point de la rendre stérile avec les hommes de sa race, et M. Alex. Harvey, développant une théorie de M. M'Gillivray, a supposé que l'embryon, pendant son séjour dans la matrice, faisait subir à la mère, par une sorte d'inoculation, des modifications organiques ou dynamiques dont le principe lui aurait été transmis par son père, et dont sa mère pourrait ensuite conserver l'empreinte d'une manière durable (1). A l'appui de cette hypothèse, l'auteur rappelle que certaines maladies, telles que la syphilis ancienne et non contagieuse, peuvent se transmettre du père à la mère par l'intermédiaire du fœtus; il ajoute que chez les chevaux, les bœufs, les moutons, les chiens, une femelle fécondée une première fois par un mâle peut acquérir par là et conserver longtemps une certaine disposition à produire ensuite avec un second mâle des petits semblables au premier, phénomène bien connu des éleveurs de bestiaux. Enfin, il prétend que la jument qui a fait un mulet conçoit ensuite plus difficilement avec les chevaux qu'avec les ânes, et il rapproche cet exemple de celui des femmes sauvages qui, fécondées une fois par un blanc, deviendraient par là stériles avec les hommes de leur race, sans cesser pour cela d'être fécondes avec les blancs. Les Européens ici, sauf le respect que je leur dois, joueraient le rôle de l'âne. On comprend que je n'accepte pas la responsabilité de cette théorie aventureuse, que M. Garpenter a été sur le point d'admettre, mais qu'il a écartée dans un post-scriptum, grâce aux nouveaux renseignements qu'il a reçus pendant l'impression de son article (2). L'in-. fluence du premier mâle sur la progéniture de ceux qui lui succèdent a été constatée plusieurs fois d'une manière évidente

(1) Alex. Harvey (d'Aberdeen), Onthe Fœtus in Utero as inoculating the Maternai loith the Peculiarilies of the Palernal Orgnnism and on the Influence therehij exerced hy the Maie, on the Constitution and the Reproinclive Power of the Female Dans Tnn MonthUj lournil of Med. Se. of EUnhiirg, vol. IX, p. 1150; vol. XI, p 299, ot vol. XI, p. 587 (18d9-lS50).

(2) Garpenlor. art. Varieties of Mankind, dans Toild'a Cyclopidia of Anatomy and Physiologie, vol. IV, p. 1341 el 1565.

b52 MÉMOIRES D ANTHROPOLOGIE.

dans le croisement des animaux de races, et même d'espèces différentes (1). Mais l'existence d'un pareil phénomène dans le genre humain est au moins douteuse, et la relation des faits de cet ordre avec l'assertion attribuée à M. de Strzelecki est plus douteuse encore. Nous rappellerons d'ailleurs que ce dernier auteur, signalant la stérilité des femmes sauvages qui ont vécu en concubinage avec les blancs, n'a pas parlé seulement de celles qui ont eu des métis; son assertion s'applique également à celles qui n'en ont pas eu, et si M. Harvey avait pris une connaissance exacte du texte, il n'aurait probablement pas songé à émettre sa théorie.

Les observations de M. de Strzelecki, quoique recueillies dans des pays très-divers, avaient été publiées dans un ouvrage sur l'Australie. On put croire qu'il avait parlé spécialement des femmes indigènes de la Nouvelle-Galles du Sud, et ce fut dans cette contrée qu'on alla aux renseignements. M. Hey wood Thomson, chirurgien delà marine royale d'Angleterre, étudia la question directement, et envoya au Monthly Journal d'Edimbourg un article destiné à réfuter l'assertion de M. de Strzelecki. Cet article prouve effectivement que M. de Strzelecki a émis une opinion trop générale; l'auteur a connu un colon de Macquarie-River, qui lui a communiqué le fait suivant : Un de ses convict-servants eni un enfant avec une Australienne, et celle-ci, étant retournée plus tard dans sa tribu, eut un second enfant avec un indigène. M. Thomsom annonce que d'autres exemples semblables se sont montrés dans la colonie, et il porte un coup fatal à la théorie de M. Harvey, en ajoutant que les femmes austrahennes qui ont vécu un certain temps avec les blancs ne sont pas plus fécondes avec ceux-ci qu'avec les indigènes.

Au surplus, quoique M. Thomson ait pris la plume pour démontrer que la cohabitation avec les Européens ne rend pas nécessairement les Australiennes stériles avec les hommes de leur race, il reconnaît pourtant que ce résultat est assez commun. C'est, suivant lui, un fait qui n est pas contesté (2), et il le con-

(1) Une jument de lord Morlon, couverte par un zèbre, fit d'abord un métis zébré; couverte ensuite par un cheval arabe, elle fit successivement trois poulains zébrés comme le premier ro.ile.

;2) Thomas R. Heywood Thomson. <)n the reported Incompeteucy of tbe Abori-

Di:S PHÉNOMÈNES D HYBRIDITÉ DANS LE GENRE HUMAIN. 553

sidère comme si certain, qu'il en clierche l'explication. Il l'attribue aux causes suivantes :

r L'Européen qui a vécu en concubinage avec ime Australienne la renvoie au bout de quelques années, et souvent alors elle n'est plus assez jeune pour avoir des enfants, attendu que les Australiennes conçoivent rarement après l'âge de trente ans ; 2° la cohabitation avec l'Européen modifie la constitution de la femme sauvage, qui fume et s'enivre à discrétion pendant tout ce temps; 3" après avoir perdu l'habitude de la vie sauvage, elle revient dans sa tribu, où elle supporte difficilement les fatigues et les intempéries, et cela diminue encore sa fécondité ; 4° enfin, lorsqu'elle devient mère, et qu'à ses autres fatigites viennent se joindre celles de la maternité, elle s'y soustrait par l'infanticide.

C'est à ces causes réunies que l'auteur attribue la rareté des enfants nés des Australiennes qui sont retournées dans leur tribu après avoir cohabité avec les blancs.

C'est une chose bien significative, lorsqu'un auteur constate en quelque sorte malgré lui, et sanctionne par ses théories, un fait qu'il a entrepris de réfuter. Je ne crois pas devoir revenir sur cette histoire de l'infanticide, cent fois plus improbable ici que dans le cas oîi l'enfanta été engendré par un Européen. S'il résulte du mémoire de M. Thomson que l'assertion de M. de Strzelecki est trop générale, il en résulte aussi que cette assertion est fondée. Mais ce n'est pas ici le lieu de chercher l'explication d'un phénomène qui, malgré les efforts de M. Harvey, reste en dehors de l'hybridité. Si je m'y suis arrêté quelques instants, c'est parce que les polémiques soulevées par les observations de M. de Strzelecki ont établi d'une manière incontestable que le concubinage des blancs et des femmes indigènes est un fait très-commun en Australie, et nous ne désignons pas sous ce nom les rapports sexuels plus ou moins fortuits, plus ou moins passagers, les amours de rencontre ou les marchés conclus pour un verre d'eau-de-vie, mais la coha-

ginal Females of New HoUand to frocreate witli Native Maies a/ter having Chil" dren by an European or White. Dans Monthly Journ. of Med. Se. Edinb., oct. 1851, in-8, vol. XII. p. 354.

bitation sous le même toit, prolongée pendant plusieurs mois ou plusieurs années.

La rareté des métis australiens ne peut donc être attribuée ni à la rareté, ni à la nature trop passagère des croisements, et nous ne pouvons nous dispenser de croire, jusqu'à plus ample informé, que la stérilité relative de ces croisements est la conséquence d'un défaut d'homœogénésie entre les deux races.

Dans l'étude des exemples qui ont précédé celui-là, nous avons été conduit à nous demander si les métis étaient eugénésiques, c'est-à-dire si les métis de premier sang étaient indéfiniment féconds entre eux, et pour répondre à cette question, nous avons eu à analyser un certain nombre de faits. Ici les faits font entièrement défaut, et la question ne peut être examinée que d'une manière purement théorique. Aucun voyageur, aucun auteur n'a parlé de l'alliance des métis australiens entre eux ni même de leur alliance avec l'une ou l'autre des races mères. Aucun n'a dit si ces métis étaient robustes, intelligents, vivaces, ou s'ils étaient faibles, stupides et sans longévité. Il y a une chose qui me paraît assez probable, c'est que le nombre des métis qui meurent en bas âge ou de ceux qui ne sont même pas viables, doit être relativement considérable, et ce pourrait bien être là l'origine de l'accusation d'infanticide que j'ai déjà réfutée. Cette défectuosité des produits s'observe dans les croisements de certaines espèces animales peu homœogénésiques, et s'il est vrai, comme tout tend à l'établir, que l'union des blancs et des Australiennes soit peu féconde, il y a lieu de supposer que les métis issus çà et là de ces unions disparates doivent rentrer dans la catégorie des métis inférieurs. Seraient-ils bien féconds entre eux? Cela paraît fort peu vraisemblable, quoique l'expérience n'en ait pas été faite. Il est même douteux qu'ils soient bien féconds avec les blancs, car personne n'a signalé l'existence de métis quarterons, qui seraient pourtant aussi faciles à reconnaître que les quarterons des Antilles. Quelque faible que soit le nombre des femmes hybrides de premier sang, ces femmes auraient dû produire avec les blancs, si elles étaient bien fécondes, une postérité qui aurait dû devenir nombreuse dans la population d'une colonie fondée depuis plus de soixante et dix ans ; car il n'est pas douteu\ que là, comme partout ailleurs, la femme de

DES PHENOMENES D HYBRIDITÉ DANS LE CtENRE HUMAIN. 55S

couleur doit rechercher de préférence l'alliance des hommes de la race supérieure.

-Je suis loin de donner ces suppositions comme des vérités démontrées. J'ai examiné et analysé tous les documents que j'ai pu rassembler ; mais je ne puis prendre la responsabilité de faits que je n'ai pas constatés moi-même, et qui sont en opposition trop flagrante avec les idées généralement reçues pour être admis sans une vérification sévère. J'appelle donc avec insistance l'attention des voyageurs, et surtout des médecins résidant en x\ustralie, sur ce sujet dont je crois avoir fait ressortir l'importance. En attendant de nouveaux éclaircissements, on ne peut raisonner que sur les faits connus, et ces faits sont assez nombreux, assez authentiques pour constituer sinon une démonstration rigoureuse et définitive, du moins une forte présomption en faveur de la doctrine des polygénistes.

Il résulte de l'ensemble de nos recherches sur l'hybridité humaine :

1" Que certains croisements humains sont parfaitement eugénésiques ;

2" Que d'autres croisements donnent des résultats qui paraissent notablement inférieurs à ceux de l'hybridité eugénésique ;

3" Que les métis de premier sang, issus du croisement de la race germanique (anglo-saxonne) avec les nègres d'Afrique paraissent inférieurs en fécondité et en longévité aux individus de race pure;

4° Qu'il est au moins douteux que ces métis, en s'alliant entre eux, soient capables de perpétuer indéfiniment leur race, et qu'ils sont moins féconds dans leurs alliances directes que dans leurs croisements de retour avec les deux races mères, comme on l'observe dans l'hybridité paragénésique ;

S° Que le croisement de la race germanique (anglo-saxonne) avec les races mélanésiennes (Australiens et Tasmaniens) est peu fécond ;

6° Que les métis issus de ce croisement sont trop rares pour qu'on ait pu obtenir jusqu'ici des renseignements sur leur viabilité et sur leur fécondité-;

7° Que plusieurs des degrés d'hybridité qui ont été constatés

dans les croisements d'animaux d'espèces différentes paraissent se retrouver dans les divers croisements des hommes de races différentes ;

8" Que le degré le plus inférieur de l'hybridité humaine, celui oii riioraœogonésie est assez faible pour rendre incertaine la fécondité du premier croisement, s'est montré précisément là où ont eu lieu les croisements les plus disparates, entre une des races les plus élevées et les deux races les plus inférieures de l'humanité.

§ IV. Résumé et conclusion.

Les questions si nombreuses et si controversées que nous avons dû étudier avant d'arriver à notrebut, ont plus d'une fois rompu l'enchaînement de notre travail. Il ne sera donc pas sans utilité maintenant de réunir en un seul faisceau les diverses parties de notre argumentation.

Les zoologistes ont reconnu, dans chacun des groupes naturels qui constituent les genres, plusieurs types distincts qu'ils désignent sous le nom à' espèces (1).

Le groupe humain constitue bien évidemment un genre ; s'il ne renfermait qu'une seule espèce, ce serait une exception unique dans la nature. Il est donc naturel de penser que ce genre se compose, comme tous les autres, de plusieurs espèces.

Dans un très-grand nombre de genres, les espèces diffèrent beaucoup moins les unes des autres que ne diffèrent entre elles certaines races humaines. Un naturaliste qui, sans s'inquiéter de la question des origines, appliquerait purement et simplement au genre humain les principes généraux de la zootaxie, serait donc conduit à diviser ce genre en plusieurs espèces.

Il n'y aurait lieu de renoncer à cette manière de voir que si l'observation démontrait que toutes les différences des races humaines ont été le résultat des modifications imprimées à l'organisation de l'homme par l'influence des milieux.

Les monogénistes se sont d'abord efforcés de donner cette

(1) Quelques genres qui, dans les fauues aclueiles, ne renferment qu'une seule espèce, sont représentés, dans les faunes antérieures, par un certain nombre d'espèces aujourd'hui éteintes et trés-évidemraent différentes de l'espèce unique actuelle.

démonstration. Ils n''ont [pu y parvenir. L'observation a démontré, au contraire, que si l'organisation de l'homme peut quelquefois subir, à la longue et par la suite des générations, quelques modifications sous l'influence des conditions extérieures, ces modifications, relativement très-légères, n'ont aucun rapport avec les différences typiques des races humaines. L'homme, transplanté dans un nouveau climat et soumis à un nouveau genre de vie, conserve et transmet à sa postérité les caractères essentiels de sa race, et ses descendants n'acquièrent pas plus que lui les caractères de la race ou des races indigènes. Cœlum, non corpus, mutant qui trans mare currunt.

Les monogénistes ont objecté que l'ère des colonies lointaines était trop récentes, que les observations tendant à établir la permanence des types humains dataient à peine de trois ou quatre siècles, que ce laps de temps était insuffisant pour opérer la transformation des races, et que cette transformation s'était produite, et aggravée graduellement, pendant la longue suite de siècles qui s'est écoulée depuis la création de l'homme suivant les uns, depuis le déluge seulement suivant les autres.

Mais l'étude des peintures égyptiennes a montré, d'une part, que les principaux types du genre humain existaient déjà tels qu'ils sont aujourd'hui 2300 au moins avant J.-G. ;

D'une autre part, que la race juive, dispersée depuis dix-huit siècles et plus, sous les climats les plus divers, est la même aujourd'hui, par toute la terre, qu'elle était en Egypte à l'époque des Pharaons.

La période des observations positives date donc de plus de quarante siècle?, et non pas seulement de trois ou quatre (1).

(1) 11 existe aujourd'hui dans l'Afrique septentrionale, et jusque dans le Sahara, une race d'hommes aux cheveux blonds, qu'on a voulu considérer comme les descendants des Vandales. 11 est certain qu'aucune race blonde n'est venue s'établir dans cette région depuis Genséric, c'est-à-dire depuis quatorze siècles. 11 en résulterait déjà que quatorze siècles de séjour sur le continent africain ne suffisent pas pour noircir la chevelure des hommes blonds. Mais Desmoulins, se basant sur le te.\te de Procope, avait déjà démontré que la race blonde de l'Afrique septentrionale n'avait rien de commun avec les Vandales, et j'ai découvert récemment, dans le Périple de la Jl/e'f/iVerrane'e, de Scylax, ouvrage antérieur à Alexandre-le- Grand, un passage oîj il est fait mention d'une tribu de Lybiens blonds, qui occupait la partie du littoral de la pelite Syrie, non loin du mont Auress, ou réside aujourd'hui une des principales tribus

Ne pouvant plus espérer de démontrer directement que les caractères distinctifs des races humaines sont nés des transformations d'un type primitif unique, les monogénistes ontcherché des preuves indirectes. Ils ont cru en trouver une dans ce fait, ou plutôt dans cette assertion qu'il y a, sinon un rapport constant, du moins un certain rapport, entre les caractères des races humaines et le milieu oiî elles vivent.

Mais en y regardant de plus près, il a bien fallu reconnaître que cette assertion est sans fondement ; en prenant un à un les principaux caractères ethnologiques, en étudiant leur répartition à la surface du globe, nous avons montré jusqu'à l'évidence qu'il n'y a aucune relation entre ces divers caractères et les conditions climatériques, hygiéniques ou autres.

Les monogénistes ont alors eu recours à une argumentation plus indirecte encore. Ils ont annoncé qu'il y avait dans tout le genre humain un fonds commun d'idées, de croyances, de connaissances et de langage, attestant l'origine commune de toutes les races. On pouvait leur objecter avant tout que cet argument était absolument sans valeur, attendu que des communications, même très-indirectes, entre deux peuples d'origine différente, auraient pu faire passer de l'un à l'autre des mots, des usages et des idées. Mais il est résulté d'une étude plus approfondie de la question que certains peuples n'ont absolument aucune notion de Dieu et de l'âme, que leurs langues n'ont absolument aucun point de contact avec les nôtres, qu'ils sont tout à fait insociables, et qu'ils diffèrent des peuples caucasiques par leurs caractères intellectuels et moraux bien plus encore que par leurs caractères physiques.

Il n'était même plus nécessaire d'insister sur la difficulté ou plutôt sur l'impossibilité géographique de la dispersion de tant de races provenant d'une commune origine, ni de faire remarquer qu'avant les migrations lointaines et presque récentes des Européens, chaque groupe naturel de races humaines occupait sur notre planète une région caractérisée par une faune spéciale, qu'aucun animal d'Amérique ne se retrouvait en Australie

de Kabyles blonds, Y oyei Bulletins delà Sociélé d'anthropologie, séance du 16 février 1860.

DES PHÉNOMÈNES d'hYBRIDITÉ DANS LE GENRE HUMAIN. 559

m dans l'ancien continent, et que là oij on découvrait des hommes d'un type nouveau, on ne rencontrait que des animaux appartenant à des espèces, souvent même à des genres, et quelquefois à des ordres zoologiques sans analogues dans les autres régions du globe.

Et lorsqu'il était si simple de penser qu'il y avait eu plusieurs foyers de création pour les hommes, aussi bien que pour les autres êtres ; lorsque cette doctrine, conforme à toutes les données des sciences naturelles, faisait disparaître tous les obstacles géographiques, lorsqu'elle expliquait si bien à la fois les analogies et les différences des types humains, et la répartition de chaque groupe de races, lorsqu'en un mot ehe rendait si exactement compte de tous les faits connus, la doctrine opposée s'agitait dans un cercle de suppositions contradictoires, d'hypothèses superposées, de théories édifiées sur un petit nombre de faits et bientôt renversées par d'autres faits inattendus, d'influences imaginaires démenties par l'observation, de romans antéhistoriques anéantis par la découverte des vieux monuments de l'histoire, d'explications boiteuses détruites par la physiologie, de sophismes nébuleux repoussés par la logique, — le tout pour arriver à montrer non pas que toutes les races descendent d'une commune origine, mais que la chose, à la rigueur, pourrait n'être pas tout à fait impossible !

Où. les raonogénistes ont-ils puisé le courage et la persévérance nécessaires pour imposer à leur raison de continuels sacrifices, et pour résister à la fois aux témoignages de l'observation, de la science et de l'histoire? Lorsqu'on analyse leur système, on y rencontre à chaque instant deux axiomes fondamentaux, qui sont pour eux comme des actes de foi et dont l'évidence leur paraît suffisante pour l'emporter sur toutes les objections. Ces deux axiomes ont servi de prémisses à un syllogisme en apparence irrésistible :

i" Tous les animaux capables d'engendrer une postérité eugénésique sont de la même espèce;

2" Tous les croisements humains sont eugénésiques ;

Donc tons les hommes sont de la même espèce.

Se croyant sûrs des deux prémisses de ce syllogisme, les monogénistes ont considéré leur doctrine comme rigoureusement

et définitivement assise ; dès lors ils l'ont défendue avec cette confiance sans bornes que donne une conviction absolue. Assaillis par des objections pressantes, obligés de céder sans cesse, et ne pouvant pas faire un pas en avant sans être contraints de reculer aussitôt, ils ont senti chaque fois renaître leurs forces en rentrant sous leur syllogisme, comme Antée en touchant le sol. Tant que ce refuge leur restera, ils continueront la lutte, sinon avec avantage, du moins avec l'ardeur de la foi, car si la foi ne transporte plus les montagnes, elle laisse toujours croire qu'on les transporte.

Mais ces deux propositions fondamentales, admises comme des axiomes, sont-elles l'expression de la- vérité? Ce syllogisme triomphant dont elles sont les prémisses, peut-il encore rester debout? Est-il vrai que les animaux de même espèce puissent seuls produire une postérité bien féconde ? Est-il vrai que tous les croisements humains soient eugénésiques ? Il suffirait que la première de ces deux questions reçût une réponse négative pour que le syllogisme des monogénistes fût anéanti, — pour que leur système fût privé de tout appui scientifique ; il redeviendrait ce qu'il était avant de s'être mis en contact avec la science, c'est-à-dire une croyance plus ou moins respectable, basée sur le sentiment ou sur le dogme. Mais si la seconde question recevait à son tour une réponse négative, s'il était démontré que tous les croisements humains ne sont pas eugénésiques, ce ne serait pas seulement le syllogisme des monogénistes qui s'écroulerait, ce serait leur doctrine tout entière. Cette doctrine ne serait plus seulement extrascientifîque, elle serait antiscientifique, car il est bien positif que deux groupes d'animaux assez différents pour être incapables de se fusionner par la génération, n'appartiennent pas à la même espèce. C'est une vérité incontestable et incontestée.

Nous avons donc été conduit à examiner successivement les deux propositions fondamentalesqui servent d'assises à la doctrine unitaire, et pour cela nous avons dû entreprendre deux séries de recherches.

Nous avons étudié en premier lieu les résultats de certains croisements entre animaux d'espèces incontestablement différentes, tels que les chiens et les loups, les chèvres et les mou-

tons, les chameaux et les dromadaires, les lièvres et les lapins, etc., et nous avons démontré que ces croisements doiment lieu à des métis eugéîiésiques, c'est-à-dire parfaitement et indéfiniment féconds entre eux.

Il n'est donc pas vrai que tous les animaux capables de produire une postérité eugénésique soient de même espèce, et quand môme tous les croisements humains seraient eugénésiques, comme on le croit généralement, on n'en pourrait rien conclure relativement à la question de l'unité de l'espèce humaine. Les raonogénistes sont donc désormais privés de leur principal argument, de leur seul argument scientifique.

Mais il s'agissait de savoir encore si cet axiome vulgaire, que tous les croisements humains sont eugénésiques, était une vérité démontrée ou une hypothèse acceptée à la légère, sans vérification ni contrôle. Tel a été l'objet de notre seconde série de recherches.

Nous avons dû reconnaître tout d'abord que les monogénistes, considérant cet axiome comme évident, n'avaient même pas cherché à en démontrer l'exactitude, de telle sorte qu'à la rigueur nous aurions pu l'écarter comme non avenu. — Lorsque nous avons voulu établir, contrairement à l'opinion de plusieurs auteurs modernes, qu'il y a réellement dans le genre humain des croisements eugénésiques, nous n'avons trouvé dans la science que des assertions sans preuves, et nous croyons que nos études sur les populations croisées de la France ont sous ce rapport le mérite de la nouveauté. Nous pouvons nous méprendre sur la valeur de notre démonstration, mais nous osons dire que cette démonstration est la première qu'on ait tentée.

Après avoir rendu, sinon tout à fait certain, du moins extrêmement probable que certains croisements humains sont eugénésiques, nous avons dû nous demander si tous les croisements humains étaient dans le même cas.

Or, il résulte des documents que nous avons pu rassembler, que certains croisements humains paraissent donner des résultats notablement inférieurs à ceux qui constituent, chez les animaux, l'hybridité eugénésique. L'ensemble des faits connus permet de considérer comme très-probable que certaines races humaines, prises deux à deux, sont moins homœogénésiques

5è2 MÉMOIRES D'ANTHROPOLOGIE.

que ne le sont, par' exemple, l'espèce du chien et celle du loup. — Si nous croyons devoir faire quelques réserves, si nous laissons planer quelque doute sur cette conclusion, c'est parce qu'on ne saurait admettre, sans de nombreuses vérifications, un fait qui démontrerait définitivement et sans retour la pluralité des espèces humaines, un fait en présence duquel tous les autres s'effaceraient, et qui rendrait toute autre discussion superflue, un fait enfin, dont les conséquences politiques et sociales pourraient être fort graves.

Nous ne saurions trop insister pour appeler sur ce sujet l'attention des observateurs. Mais, quel que soit le résultat des recherches ultérieures sur l'hybridité humaine, il reste bien et dûment constaté que des animaux d'espèces diCTérentes peuvent engendrer des métis eugénésiques, et que, par conséquent, on ne pourrait tirer de la fécondité des croisements humains les plus disparates un argument physiologique en faveur de l'unité de l'espèce, quand même cette fécondité serait reconnue aussi certaine qu'elle est douteuse aujourd'hui.

Le grand problème que nous avons abordé dans ce travail est un de ceux qui ont le plus vivement passionné les hommes, un de ceux qu'il est le plus difficile d'étudier avec un esprit dégagé de toute préoccupation extrascientifique. On y a mêlé jusqu'ici la religion et la politique. C'était presque inévitable, mais la science doit savoir se tenir en dehors de tout ce qui n'est pas ellemême. Il n'est pas de croyance si respectable, il n'est pas d'intérêt si légitime qui ne doive s'accommoder aux progrès des connaissances humaines et fléchir devant la vérité, quand la vérité est démontrée. C'est pourquoi il est toujours téméraire de faire intervenir les arguments théologiques dans les débats de ce genre, et de stigmatiser, au nom de la religion, telle ou telle opinion scientifique, parce que si cette opinion venait à triompher tôt ou tard, on aurait à se reprocher d'avoir compromis inutilement la religion. L'intervention maladroite des théologiens dans les questions d'astronomie (rotation de la terre), de physiologie (préexistence des germes), de médecine (possessions), etc., a fait plus d'incrédules que tous les écrits des philosophes. Pourquoi mettre ainsi les hommes en demeure de choisir entre la science et la foi ? Et lorsque tant d'exemples célèbres ont mis l«s théolo-

giens dans la nécessité de reconnaître que la révélation n'est pas applicable aux choses de la science, pourquoi s'obstiner encore à jeter la Bible sous les roues du progrès? Déjà des chrétiens sincères ont compris que le moment était venu de préparer la conciliation de la doctrine des polygénistes avec les textes sacrés. Ils sont dispor.és à admettre que la narration de Moïse ne s'applique pas à toutlegenre humain, mais seulement aux Adamites, à la race d'oii e'st sorti le peuple de Dieu ; qu'il pouvait y avoir sur la terre d'autres hommes dont l'écrivain sacré n'avait pas à s'occuper; qu'il n'est dit nulle part que les fils d'Adam aient contracté avec leurs propres sœurs des unions incestueuses; que Gain, chassé vers l'Orient après son fratricide, fut marqué d'un signe « afln que ceux qui le trouveraient ne le tuassent point» ; qu'à côté de la race des Enfants de Dieu il y avait la race des Enfants des hommes ; que l'origine des Enfants des hommes n'est pas spécifiée, que rien n'autorise à les considérer comme les enfants d'Adam; que ces deux races différaient sans doute par leurs caractères physiques, puisque leur union produisit des métis désignés sous le nom de géants^ « comme pour indiquer l'énergie physique et morale des races croisées », qu'enfin ces diverses races antédiluviennes ont pu survivre au déluge en la personne des trois belles-filles de Noé (1). Nous réunissons ici les réflexions de plusieurs auteurs; l'un d'eux, le révérend Pye Smith, termine en disant avec satisfaction que si, contrairement à l'opinion actuelle, la multiplicité des espèces humaines venait à être démontrée, chose suivant lui fort peu probable, l'autorité de la Bible resterait intacte, et que « le plus haut intérêt de l'homme n'aurait pas à en souffrir. » Voilà un premier moyen de conciliation tout préparé en prévision des développements ultérieurs de la science. Tout récemment, un catholique fervent, un médecin qui, dans ses longs voyages, a étudié attentivement les races humaines, M. Sagot, a émis une hypothèse que nous croyons

it) J. Pye Smilh, Relations belween Ihe liohj Scriplure and Geology, third edil., p. 098-400. Passage reproduit texluelleraent par Morlon dans .1 Leller to Ihe Rcv. Jhhn Bachmann on Ilybridity, Charleslon, 1850, in- 8, p. 15. Garpenler, art. Varielies of Mankind dans Todd's Cyclopœdia of Anal, and Pliysiology, vol. IV, p. \~A1. Lond., 1852, in-8. Eusebe de Salles, Histoire générale des races humaines. Paris, 1S49, in-12, p, 328.

tout à fait neuve, et qui permettra, mieux encore que les précédentes, d'accommoder les récits bibliques avec la science anthropologique. Après avoir démontré avec beaucoup de force que'les caractères physiques, intellectuels et moraux des races humaines établissent entre elles des différences profondes, que ces différences sont tout à fait indélébiles, que toutes les influences auxquelles on les a attribuées sont absurdes et imaginaires, et que les causes naturelles n'ont pu faire sortir une pareille diversité de l'uniformité primitive, M. Sagot suppose que la division de l'espèce humaine en races parfaitement distinctes a été, comme leur dispersion et leur répartition méthodique à la surface du globe, le résultat d'une intervention miraculeuse de la Providence. Il pense que ce grand fait s'est produit à l'époque de la confusion des langues, c'est-à-dire après l'entreprise téméraire de la tour de Babel, et que Dieu, en dispersant les familles, donna à chacune d'elles une organisation particulière et des aptitudes en rapport avec les divers climats qu'il leur assignait (1). Que les différences des races humaines et leur distribution géographique aient été la conséquence de créations distinctes ou de transformations miraculeuses qui équivalent à des créations nouvelles, c'est tout un, au point de vue de la doctrine des polygénistes. Leur but n'est pas de se Hvrer à des discussions théologiques ; ils n'ont mis le pied sur ce terrain que parce qu'on les y a attirés, et ils seront enchantés d'apprendre que leur doctrine peut se développer désormais sans chagriner personne.

L'intervention des considérations politiques et sociales n'a pas été moins fâcheuse pour l'anthropologie que celle de l'élément religieux. Lorsque de généreux philanthropes réclamèrent avec une constance infatigable la liberté pour les hommes noirs, les partisans de l'ancien ordre de choses, menacés dans leurs intérêts les plus chers, furent bien aises de pouvoir dire que les nègres n'étaient pas des hommes, mais seulement des animaux domestiques, plus intelligents et plus productifs que les autres. A cette époque, la question scientifique fit place à une question de sentiment', et quiconque faisait des vœux pour l'abolition de

(1) p. Sagot, Opinion générale sur l'origine et la nature des races humaines; Conciliation des diversités indélébiles des races avec Vunité historique du genre humain, f'aris, 1860, in-8 de 80 pages (chez Arllius Bertrand).

l'esclavage se crut obligé d'admettre que les nègres étaient des Caucasiens noircis et frisés par le soleil. Aujourd'hui que les deux plus grandes nations civilisées, la France et l'Angleterre, ont émancipé définitivement les esclaves, la science peut réclamer ses droits sans s'inquiéter des sophismes des esclavagistes. Beaucoup d'honnêtes gens s'imaginent que le moment de parler en toute liberté n'est pas encore venu, parce que la lutte de l'émancipation est loin d'être terminée aux Etats-Unis d'Amérique, et parce qu'il faut éviter de fournir des arguments aux partisans de l'esclavage. Mais est-il vrai que la doctrine polygéniste, qui date à peine d'un siècle, soit responsable à un degré quelconque d'un ordre de choses quil existe depuis un temps immémorial, et qui s'est développé et perpétué, pendant une longue suite de siècles, h l'ombre de la doctrine, si longtemps incontestée, des raonogénistes? Et croit-on que les propriétaires d'esclaves soient embarrassés pour trouver des arguments dans la Bible? Le révérend John Bachmann, fougueux monogéniste de la Caroline méridionale, s'est acquis dans les États du Sud une grarttie popularité, 'en démontrant avec beaucoup d'onction que l'esclavage est une institution divine (1). Ce n'est pas dans les écrits des polygénistes, c'est dans la Bible que l\es représen-

(1) On nous permettra de reproduire ici quelques passages d'une dissertation de ce pieux esclavagiste. Nous les extrayons de Charleston Med. Journal and Heview, septembre 1854, vol. IX, p. 6Ô7-659. « Toutes les races d'hommes, y compris les nègres, sont de même espèce et de même origine. Le nègre est une variété frappante et maintenant permanente, comme les nombreuses variétés d'animaux domestiques... Le nègre restera ce qu'il est, à moins que sa forme ne soit changée par un croisement dont la seule idée est révoltante pour nous ; son intelligence, quoique trop dénigrée, est grandement inférieure (greatly inferior) à celle des Caucasiens, et il est par conséquent, d'après tout ce que nous savons, incapable de se gouverner lui-même. Il a été placé sous noire protection (le mot est assez joli). La défense (dans le sens d'approbation) de l'esclavage est contenue dans l'Ecriture sainte. La Bible enseigne les droits et les devoirs des maîtres pour que les esclaves soient régis avec justice et bonté, et elle enjoint l'obéissance aux esclaves... La Bible nous fournit les meilleures armes dont nous puissions nous servir. Klle nous montre que les anciens Israélites possédaient des esclaves. Elle détermine les devoirs des maîtres et des esclaves, et saint Paul a écrit une Épîlre à Philémon pour le prier de reprendre un esclave marron (a runaway slave). Nos représentants dans le Congrès se sont servis d'arguments tirés de l'Ecriture sainte, et leurs adversaires n'ont pas osé leur dire que la partie historique de la Bible (et tout ce qui concerne l'esclavage est historique) lut fausse et non inspirée. »

Et le révérend John Bachman ajoute un peu plus loin : ^Ve can effectually défend our institutions frora the Word of God, »

tants des Etats à esclaves ont puisé leurs arguments, et M. Bachmann nous apprend que les abolitionistes du Congrès sont restés bouche close devant cette autorité irréfragable! Qu'on cesse donc de croire qu'il y ait la moindre connexion entre la question scientifique et la question politique. La différence des origines n'implique nullement l'idée de la subordination des races. Elle implique, au contraire, cette idée que chaque race d'hommes a pris naissance dans une région déterminée, qu'elle a été comme le couronnement de la faune de cette région ; et s'il était permis de prêter une intention à la nature, on pourrait croire qu'elle a voulu assigner un apanage distinct à chacune d'elles, puisque, malgré tout ce qu'on a dit da cosmopolitisme de l'homme, l'inviolabilité du domaine de certaines races est assurée par leur climat.

Que l'on compare maintenant cette manière de voir à celle des monogénistes, et qu'on se demande quelle est celle des deux qui est faite pour plaire aux partisans de l'esclavage. Si tous les hommes descendent d'un seul couple, si l'inégalité des races a été le résultat d'une malédiction plus ou moins méfitée, ou encore, si les unes se sont dégradées, et ont laissé éteindre le flambeau de leur intelligence primitive, pendant que les autres gardaient intacts les dons précieux du Créateur; en d'autres termes, s'il y a des races bénies et des races maudites, des races qui ont répondu au vœu de la nature et des races qui ont démérité, alors, le révérend John Bachmann a raison de dire que l'esclavage est de droit divin ; c'est une punition providentielle, et il est juste, jusqu'à un certain point, que les races qui se sont dégradées soient placées sous la protection des autres, pour emprunter un ingénieux euphémisme au langage des esclavagistes. Mais si l'Ethiopien est roi du Soudan au même titre que le Caucasien est roi de l'Europe, de quel droit celui-ci imposeraitil des lois à celui-là, si ce n'est du droit que donne la force? Dans le premier cas, l'esclavage se présente avec une certaine apparence de légitimité quipeut le rendre excusable aux yeux de quelques théoriciens ; dans le second cas, c'est un fait de pure violence, contre lequel protestent tous ceux qui n'en profitent pas.

A un autre point de vue, on peut dire que la doctrine polygéniste assigne aux races inférieures de l'humanité une place

DES PHÉNOMÈNES d'hYBRIDITÉ DANS LE GENRE HUMAIN. 567

plus honorable que ne le fait la doctrine opposée. Etre inférieur à un autre homme soit en intelligence, soit en vigueur, soit en beauté, n'est pas une condition humiliante. On peut rougir au contraire d'avoir subi une dégradation physique ou morale, d'avoir descendu l'échelle des êtres, et d'avoir perdu son rang dans la création.

Sur les principaux hybrides du genre Equus, sur l'hérédité des caractères chez les métis, et snr la fécondité des mules.

(Journal de la physiologie de l'homme et des animaux, dirigé par Brown-Séquard, t. II, n« 2, avril 1859, p. 250-258.)

Toutes les espèces du genre Equus paraissent capables de se croiser. La femelle du zèbre produit avccl ïine et avec le cheval (1). Les hémiones mâles et femelles produisent sans difficulté avec l'espèce du cheval, et mieux encore avec celle de l'âne. La plupart de ces métis ont été obtenus au Muséum, oîi j'ai vu moimême il n'y a pas longtemps deux animaux nés de l'âne mâle et de l'héraione femelle. Je tiens de M. Isid.-Geoffroy-Saint- Hilaire que l'un de ces métis avait sailli une hémione et paraissait l'avoir fécondée. L'hémione avait rais bas au bout d'environ un an, mais il n'était pas impossible qu'elle eût été couverte par un hémione mâle. On pouvait donc élever des doutes sur la paternité du métis.

Le croisement le plus célèbre du genre Equus est celui des chevaux et des ânes. Leurs métis portent le nom de mulets, mais il faut distinguer les 7nukts proprement dits, issus de l'âne et de la jument, des bardeaux, nés du cheval et de l'ânesse. On les a souvent confondus et on les confond souvent encore à la faveur d'une confusion de langage qui ne semble pas près de se dissiper. On lit partout que chez les anciens les mots latins ginnus et

i\) Dict. d'Uist. naturelle de Déterville, Taris, 1816, in-8, t. VI, p. 531-535. — Cuvier, Règne animal, 2^ édit., Paris, 1829, in-8, 1. 1, p. 253. — Rudolphi, Beyirdge sur Anthropologie, Berlin, 1812, in-8, p. 163).

hinmis, en grec Y-ivvoç et iwcc, étaient synonymes et désignaient notre bardeau. Camus a accusé Buffon de cette erreur, qui existait bien avant lui dans plusieurs dictionnaires. Le fait est que les anciens n'ont jamais distingué nettement dans leur langage les deux espèces de mulets. Aristote(l) dit que lehinnus, Itkç, naît de la jument fécondée par un mulet. « Les animaux qu'on nomme ^(vvs'., ajoute-t-il aussitôt, naissent du cheval lorsque le fœtus a souffert dans la matrice, de même que les nains chez les hommes, et les porcs-avortons (ou arrière-porcs), -x [j.t-.iyoïpa, chez les porcs. » Les y^wo-. ne sont donc, d'après Aristote, que des poulains avortons. Ailleurs, dans le livre II de la Génération, chapitre vni, Aristote reproduit en partie ce passage, et dit de plus que « les viwoi viennent du cheval et de l'âne lorsque le fœtus a souffert dans la matrice»; enfin que, lorsque le mulet est capable d'engendrer, il ne produit qu'un Ytvvoç, c'est-à-dire une espèce d'avorton. Le mot y-'vvo; désignait donc pour lui un poulain mal développé, que ce poulain fût d'espèce pure ou d'espèce croisée, qu'il fût fils d'un cheval, d'un âne ou d'un mulet. Le -Iwc; au contraire était un animal bien déterminé, issu de l'accouplement du mulet, seulement ce twbç, ou métis de second sang, était en môme temps un Yîwbç, c'està-dire une espèce d'avorton . On verra plus loin qu'Aristote n'était pas loin de la vérité ; mais on constatera dès maintenant que cet auteur n'a point parlé du bardeau ; pour lui, les mots iwbr, y^vvc;, désignaient toute autre chose que les métis du cheval et de l'ânesse. D'un autre côté, Hésyche, dans un passage reproduit par Camus (2) dit que le Y'-wcça pour père le cheval etpour mère Yânesse, comme notre bardeau, tandis que le tV/c; est fils du cheval et de la mule. Le mot gin?nis, quoi qu'on en ait dit, ne se trouve pas dans Pline; cet auteur parle seulement du hinulits, qui correspond à notre bardeau, et du hinus, métis de second sang, né de la jument et du mulet. <x Equo etasina genitosmares hinulos antiqui vocabant, contraque mulos quos asini et equœ generarent... In plurimum Grœcorum est monumentis cwn eqiia midi coitu natwn quem vocaverint hiîium, id est parvum

(1) Histoire des animaux, liv. vi, ch. 24.

(•2) Notes sur l'Histoire des animaux d' Aristote, Paris, 1783, in-4", p, 22.

mulum (1). Il est digne de remarque que ces noms divers ne s'appliquent qu'aux mâles. Il paraîtrait que du temps de Pline toutes les femelles indistinctement portaient le nom de mulœ. Ainsi il est bien avéré que les mots Irtoc, eihimis, ou hinmis, ont toujours désigné, non les bardeaux, qui sont des métis de premier sang, mais des animaux qui naissent de l'accouplement des mulets on des mules avec les juments ou les chevaux ; et ces métis de second sang, rares sans doute alors comme aujourd'hui, étaient déjà considérés comme inférieurs aux mulets proprement dits, puisque Aristote les qualifiait de -/(wot, c'est-à-dire d'avortons, et que Pline disait, pour les caractériser, hinus, id est parvusmidus. Quant au mot yiwoç, qui, pour Aristote, désignait tout 'solipède mal développé, et qui pour Hésyche désignait le bardeau (dont la taille est d'ailleurs bien inférieure à celle du mulet), j'ignore quand et par qui il a été latinisé. Il résulte de toutes ces contradictions que les anciens n'ont jamais su s'entendre sur les noms qu'il fallait donner aux diverses espèces de métis du cheval et de l'âne ; mais il est parfaitement clair que les mots ?vvbç, et yivvoç, hinnus et ginnus, n'ont jamais été synonymes pour eux.

Notre langage, il faut bien l'avouer, n'est pas beaucoup plus précis que le leur. Avant Buffon, nous n'avions aucun mot pour distinguer les mulets fils de l'âne des mulets fils du cheval. Buffon réserva pour les premiers le nom de mulets^ et donna aux autres le nom de bardeaux. Ce choix ne fut pas heureux, car le mot bardeau était emprunté à la langue italienne, et il se trouve précisément qu'en italien bardotto désigne le produit de Tâne et de la jument, tandis que mulo désigne le produit du cheval et de l'ânesse (2). Il paraît que la plupart des mulets employés dans le royaume de Naples sont des muli^ c'est-à-dire les métis que nous désignons depuis Buffon sous le nom de bardeaux; les vrais mulets, les bardotti^ y sont assez rares et beaucoup moins estimés que les bardeaux. On les nomme encore ^a-ssm?", au dire du père délia Torre, qui fut chargé en 1769, par l'Académie des

(1) liisl. naturalis, lib. viii, cap. i24.

{'2) Voyt'z l'analyse du mémoire de M. de Nauzio, directeur de l'éctde vétérinaire de Naples, Inforno al concepimento e alla figliatura di una mula, dans Edinhurg New Philosophical Journal, 1849, in-8, vol. XLVI, p. 578.

sciences de Paris, dont il était correspondant, de prendre des renseignements sur la fécondité des mules napolitaines. Le secrétaire de l'Académie fit remarquer que ces mules étaient d'une espèce tout à fait difïerente de celles qu'on élève en France (1). Le nom de bardeau, dans le sens que nous lui donnons aujourd'hui, est donc aussi mal choisi que possible. Il faut bien l'accepter puisqu'il a prévalu, mais il est bien permis de protester en passant.

Il y a entre les mulets et les bardeaux de notables différences. On pense généralement en France que les bardeaux sont plus faibles, plus inféconds et plus indociles que les mulets ; mais cette opinion pourrait bien n'être pas exacte, car on vient devoir que dans le royaume de Naples on donne la préférence aux bardeaux. Quoi qu'il en soit, les bardeaux sont très-rares partout, excepté en Italie; ils sont fort peu connus en France. Buffon est le premier auteur qui les ait décrits, et il l'a fait de main de maître.

Le bardeau, fils de l'ânesse, est beaucoup plus petit que le mulet, fils de la jument. Le premier a l'encolure mince, le dos tranchant, la croupe pointue et avalée, comme sa mère l'ânesse; le second a l'encolure plus épaisse, les côtes plus arrondies, la croupe plus pleine, les hanches plus unies, comme sa mère la jument. Ainsi, pour la taille et pour la conformation générale du tronc, chacun de ces métis tient principalement de sa mère. L'influence du père prédomine au contraire à la tête, à la queue et aux extrémités. La tête grosse et courte de l'cine, ses longues oreilles, ses jambes sèches, sa queue presque nue, se retrouvent chez le mulet ; tandis que le bardeau a la tête plus petite et plus longue, les oreilles plus courtes, les jambes plus fournies et la queue plus garnie de crins, comme son père le cheval. M. Emmanuel Rousseau a ajouté à ce parallèle un élément intéressant. On sait que les vétérinaires donnent le nom de châtaignes à des productions cornées et rugueuses situées sur la face interne des membres du cheval, à la partie moyenne de l'avant-bras et à la partie inférieure du tarse. Chez l'âne, il n'y a de châtaignes qu'aux membres antérieurs, oiî elles occupent la même situation

(1^ Académie des science^:, 1769, Histoire; Observ. analomiques, n» IV, édit. in- 12 de Paris, p. 94.

que chez le cheval ; mais, tandis que les quatre châtaignes du cheval sont rugueuses, les deux châtaignes de l'âne sont lisses. Or, les mulets et les bardeaux tiennent sous ce rapport de leur père aussi bien que de leur mère ; le nombre et la situation des châtaignes sont exactement les mêmes que chez le père, et la nature de ces excroissances est la même que chez la mère. Ainsi, le bardeau a quatre châtaignes lisses, et les deux châtaignes du mulet sont rugueuses. M. Goubaux, qui a étudié de son côté cette intéressante question d'hérédité, a découvert deux autres caractères que les métis tiennent de leur parent mâle : la troisième phalange du bardeau ressemble à celle du cheval, et la troisième phalange du mulet à celle de l'âne ; en outre, la disposition de l'arcade orbitaire est la même chez le bardeau que chez le cheval, et chez le mulet que chez l'âne. Voici un troisième caractère qui probablement se transmet de la même manière. Les deux loges du sinus maxillaire du cheval sont toujours indépendantes, tandis que celles de l'âne sont toujours en communication. M. Goubaux s'est assuré qu'elles communiquent constamment chez le mulet comme chez l'âne; il n'a pas encore eu l'occasion d'étudier cette disposition chez le bardeau, mais tout permet de croire qu'elle doit être la même que chez le cheval. Je crois devoir signaler une autre lacune qu'il sera facile de combler. Le larynx de l'âne, beaucoup plus compliqué que celui du cheval, se distingue en particulier parla présence d'une cavité spacieuse qui correspond à une dépression profonde du cartilage thyroïde, et qui a été décrite par Hérissant sous le nom de tambour (1). Il n'y a pas de tambour chez le cheval, et c'est à cette différence anatomique qu'est attribuée avec raison une différence physiolologique connue de tout le monde. En d'autres termes, la faculté de braire paraît liée à la présence de cette cavité. Or, le bardeau hennit comme le cheval, et le mulet brait comme l'âne. On doit donc s'attendre à trouver le tambour chez le mulet et non chez le bardeau, et la chose est des plus faciles à vérifier. De ces deux vérifications, la première seule a été faite jusqu'ici, à ma connaissance. Hérissant a trouvé le tambour dans le larynx du mu-

(1) Hérissant, Recherches sur les organes de la voix des quadrupèdes et des oiseaux, dans Mém. de VAcad. des sciences, 1753, p. 285, in-4".

NOTES ADDITIONNELLES SUR L HYBRIDITE. 57ï

let (1), et je crois pouvoir annoncer qu'on ne trouvera pas de tambour dans celui du bardeau.

L'âne, comme on sait, n'a que cinq vertèbres lombaires, tandis que le cheval en a six ; mais l'hérédité de ce caractère ne présente rien de fixe ; le mulet a tantôt cinq vertèbres lombaires comme son père, tantôt six comme sa mère, et je tiens de M. Goubaux que le bardeau est exactement dans le même cas.

Quelque intéressants que soient ces résultats, il faut bien se garder d'en conclure qu'ils puissent être généralisés et appliqués à priori aux autres cas d'hybridité. On croyait autrefois que tout métis, considéré dans l'ensemble comme dans les détails, était exactement intermédiaire entre son père et sa mère. Presque tous les faits connus déposent contre cette opinion, qui n'est vraie que dans des cas très-exceptionnels. Depuis les belles recherches de Buffon, une autre doctrine a prévalu. On a dit que les métis tenaient toujours de leur mère leur taille, leur constitution générale, la forme de leur tronc, la structure et la disposition de leurs organes internes, en un mot toute la partie de leur être qui se rattache principalement à la vie organique, et que l'influence du père prédominait au contraire à la tête, aux membres, à la queue, aux organes des sens, et en général dans toutes les parties destinées à la vie de relation. Ainsi, on a cru pouvoir appliquer à tous les métis les lois qui président à l'hérédité des caractères chez» les métis des ânes et des chevaux. Mais il n'y a aucune règle fixe ; les lois de l'hybridité se modifient plus ou moins suivant les espèces dont on étudie les croisements, et ainsi s'explique la divergence des opinions émises à ce sujet. Nous voyons, par exemple, que suivant Léopold Frish les métis ressemblent à leur père seulement par la tête et la queue, et qu'ils ressemblent à leur mère par le reste du corps. Cet auteur avait étudié surtout l'hybridité des espèces du genre chien (2). D'un autre côté, dans son mémoire on the Physiology of Breeding, M. Orton soutient que le père transmet au métis son cerveau, ses nerfs, ses organes sensoriels, sa peau, ses membres, ses os et ses muscles, tandis que les oranes pré-

(1) Loc. cit., p. 287.

(2) DerNaturforIscher, Stùck xv, S. 52, Halle, 1781, in-8.

posés aux fonctions de nutrition, d'accroissement et de sécrétion (cœur, poumons, glandes, appareil digestif), sont sous la dépendance de l'influence maternelle (I ). Pourle dire en passant, les léporides, ou métis des lièvres et des lapins, ont les muscles de la même nature et de la même couleur que leur mère^ c'est-à-dire blancs lorsque la mère est une lapine, et rouges lorsque la mère est une hase. C'est précisément le contraire de ce que M. Orton a observé sur d'autres espèces de métis. Dans les divers croisements des chameaux et des dromadaires, les métis ont tantôt deux bosses comme les chameaux, tantôt une seule comme les dromadaires, sans qu'on puisse jamais le prévoir à l'avance, et quelle que soit d'ailleurs l'espèce du père ou de la mère (2). Les observations de Bufîon sur les quatre générations de métis issus de l'accouplement d'un chien braque et d'une louve ont révélé une particularité fort curieuse : c'est que les mules tenaient surtout de la louve, tandis que les femelles tenaient surtout du chien. Toutefois, la conformation de la tête était plus rapprochée de celle de la louve chez les femelles, de celle du chien chez les mâles. Il y avait encore ceci de particulier que les métis qui avaient la tête du chien avaient la queue de la louve, et réciproquement; de telle sorte que, contrairement au fait constaté sur les métis des ânes et des chevaux, les caractères de la tête et ceux de la queue, au lieu d'être solidaires et fournis par le parent mâle, étaient au contraire en opposition les uns avec les autres, ceux-ci venant du mâle quand ceux-là venaient de la femelle, et réciproquement (3). Ces faits et ces opinions contradictoires prouvent qu'aucune loi générale ne préside à la répartition des caractères du père et de la mère chez les animaux hybrides. Il y a, suivant les cas particuliers, des différences considérables qu'aucune donnée théorique ne permet de prévoir avant l'expérience. Disons, toutefois, quoique cela ne rentre pas directement dans l'étude de l'hybridité, que, dans les .alliances qui s'effectuent entre les vaiiétés d'une même espèce, le produit est quelquefois

(1) Voy. Cranta Britannica, décade i, chap. I, p. C^ en note, London, 1856, in-fûl.

(2) Eversraann, cité dans Tyipes of Mankind, chap. xii, Uybridily in Animais, Philad., in-8, 1857, 8lh. éd., p. 580.

(5) Buffon, Suppléments, t. VII, p. 161 à 217, in-4».

NOTES ADDITIONNELLES SUR l'hYBRIDITÉ. 575

entièrement semblable à l'un de ses parents. Il est juste de donner ici la parole à M. Isidore Geoffroy Saint-Hilaire, qui a découvert ce fait et qui l'a publié en 1826. «. Dans le croisement de deux animaux d'espèces différentes, >y dit cet éminent observateur, « le produit pourra ressembler à l'un plus'qu'à l'autre, mais non pas exclusivement à l'un d'eux. On reconnaîtra toujours en lui un métis. Il n'en est pas toujours ainsi du croisement de deux variétés d'une même espèce : le produit tient le plus souvent de l'un et de l'autre ; mais très-fréquemment aussi il ressemble entièrement à l'un des animaux dont il est provenu. Souvent, parmi les espèces qui font plusieurs petits à la fois, ou trouve dans la même portée des individus semblables au père, d'autres semblables à la mère, d'autres enfin qui tiennent à la fois de l'un et de l'autre. .. Par exemple, le croisement d'une daine blanche et d'un daim noir a d'abord produit un mâle varié de blanc et de noir ; cette dernière couleur était d'ailleurs celle qui prédominait généralement. Le même croisement a ensuite donné à la portée suivante un autre mâle noir comme le père, dont il ne différait que par une petite tache au-dessus'du sabot, et ainsi presque entièrement semblable au produit de l'accouplement de deux individus de la race noire (1). » Ce fait est devenu classique aujourd'hui, et si j'ai cru devoir faire une citation textuelle, c'est parce que la remarque faite il y a plus de trente ans par M. Geoffroy Saint-Hilaire a été attribuée inexactement à des écrivains ultérieurs. Les curieuses expériences de M. Coladon, de Genève, ont fourni des résultats plus complets encore que ceux de M. Geoffroy. On sait que les souris grises engendrent quelquefois une variété albinos parfaitement féconde. Ces individus, d'une belle couleur blanche, élevés par des amateurs, ont été mariés exclusivement entre eux, et ont fini par constituer une race blanche aussi permanente que la race primitive. M. Coladon a étudié avec beaucoup de soins les croisements de ces deux races de souris. Jamais leurs alliances n'ont donné d'animaux tachetés. K Chaque petit était entièrement gris ou entièrement blanc, avec les autres caractères de la race pure; point de métis, point

(1) Dictionnaire classique d'histoire naturelle, t. X, p. 121, art. MammifèbeSj Paris, 1820, in-8.

de bigarrures, enfin le type parfait de l'une ou l'autre variété (J). » En rapprochant ce fait, où il n'y a point eu de métissage de l'observation du daim tacheté issu d'un daim noir et d'une daine blanche, on reconnaît qu'ici encore, dans le mélange des variétés comme dans le croisement des espèces, les caractères des animaux de sang mêlé obéissent à des règles particulières, et non à une loi générale.

L'histoire des croisements d'espèces ou de races chez les animaux inférieurs, et surtout chez les plantes, nous fournirait des résultats plus variables encore, si c'est possible, que les précédents; mais nous désirons pour aujourd'hui, dans nos études sur les questions si complexes et si obscures encore de Thybridité, nous restreindre à l'analyse des faits observés chez les animaux supérieurs.

Ceci dit sur la conformation des métis et sur l'influence respective des deux parents, revenons aux métis obtenus par le croisement des ânes et des chevaux. Nous les avons rangés dans la catégorie des hybrides dysgé7iésiqiies;\\ s'agit maintenant de justifier cette appréciation.

Les mulets et les bardeaux des deux sexes possèdent une organisation anatomiqueet physiologique qui leur permet de s'accoupler soit entre eux, soit avec les individus des deux espèces mères. Les femelles entrent en chaleur, les mâles entrent en rut, et ceux-ci émettent dans le coït un liquide séminal qui, examiné à l'œil nu, ne semble pas défectueux. On a vu bien souvent des mules couvertes par des mulets, ou des bardelles par des bardeaux, mais il n'est jamais rien résulté de ces alliances entre métis de même sang. Leur fécondité ne se manifeste que lorsqu'ils s'unissent avec les espèces pures, et seulement par exception, comme cela s'observe dans l'hybridité dysgénésique. Enfin, si l'on ne tient compte que des faits authentiques, on est autorisé à mettre en doute la fécondité des métis du sexe masculin.

Aristote dit, il est vrai, dans un passage déjà cité, que le îvvsç, hinnus, provient de la jument couverte par un mulet, mais c'est

(I) Mémoires de la Société d'ethnologie. Paris, 1841, iii-S; t. I, part, i, p. 21-22. C'est la réimpression d'un mémoire de W. Kdwanls, publiés en 1829, trois ans après la publication de M. Isidore Geoffroy Sainl-Hilaire.

une assertion pure, et on n'a pas oublié qu'un autre auteur grec fait descendre le fwc; d'une mule couverte par un cheval. Le témoignage des anciens ne peut donc nous éclairer, et nous devons ajouter que les faits modernes font complètement défaut. 11 y a toutefois une circonstance qui permet de croire que les mulets ou les bardeaux pourraient dans certains cas n'être pas tout à fait stériles.

Le sperme du mulet a été examiné au microscope par Hebeinstreit, qui n'y a pas trouvé d'animalcules spermatiques (1). Walter et Hausel (2), plus récemment Gleichen, Bory de Saint- Vincent, MM. Prévost et Dumas (3), plus récemment encore Hausmann, de Hanovre (4), ont répété cet examen sans plus de succès. Il est certain, par conséquent, que chez beaucoup de mulets le liquide séminal est infécond. D'un autre côté, Brugnone (5) a trouvé des spermat.ozoaires dans les vésicules séminales d'un mulet. La recherche de ces animalcules étant au nombre des expériences microscopiques les plus faciles et les plus évidentes, on peut tenir pour démontré que le sperme n'a pas la même composition chez tous les mulets, que la plupart n'ont pas de spermatozoaires, que quelques-uns en ont, et il est assez probable que ces derniers, accouplés dans des conditions favorables, pourraient se reproduire. Cette conclusion, il est vrai, est jusqu'ici purement théorique, car aucun fait, je le répète, n'a mis en évidence la fécondité des mulets ; mais on n'a point fait d'expériences suivies, et s'il est arrivé que par hasard un mulet ait pu féconder une ânesse ou une jument, dans les localités oii ces divers animaux communiquent librement les uns avec les autres, il est difficile que le produit hybride de cette union n'ait pas été attribué à un autre père plus fécond, parce que le mulet jouit d'une réputation proverbiale d'impuissance. Tout le monde doit être porté à croire, en pareil cas, que la

(1) Sur les organes de la génération du mulet dans le Journal encyclopédique. Mars, 1762, reproduit par Ch. Bonnel, dans une longue noie de ses Considérations sur les corps organisés, Amsterdam, 1762, in-8°, t, II, p. 247 et suiv.

(2) Loc. cit.

(Z) Dicl. class. d'hist. nat., 1826, t. X, p. 120. (4) Edinburg New Philosophic.al Journal, 1849, vol. XLVI, p. 379. Cô) Trattato delta vacca, cité par M. Prangé, dans son Rapport sur la fécondité des mules, Société centrale vétérinaire, 25 avril I8ôU, tirage ù part, p. 8. T. lit. 37

femelle a été saillie par un âne, si c'est une jument, par un cheval si c'est une ânesse. La recherche de la paternité, toujours si incertaine, est entourée ici de difficultés exceptionnelles. La maternité est, au contraire, un fait évident et palpable, et voilà ■pourquoi il n'existe aucun doute sur la fécondité des mules.

Beaucoup d'auteurs anciens, depuis Hérodote jusqu'à Pline ont parlé de la parturition des mules ; ce phénomène, qui était pour les païens un mauvais présage, prit plus d'une fois les proportions d'un événement historique. La prise de Babylone par Darius, l'invasion de la Grèce par Xerxès, la guerre civile entre César et Pompée, etc., furent annoncées par de pareils prodiges; sans remonter si haut dans le passé, des historiens presque modernes ont pu croire et répéter, avec la populace romaine, que la colère céleste, allumée par la protestation de Luther, se révéla par la fécondité d'une mule, et que le même fait se reproduisit dix ans plus tard, lorsque l'armée du connétable de Bourbon mit à sac la ville éternelle. 11 est naturel que dépareilles histoires aient éveillé le scepticisme des gens sensés et que, pendant quelque temps, la parturition des mules ait été reléguée au nombre des fables. Mais il n'est plus permis aujourd'hui de conserver le moindre doute sur la réalité de ce fait. La mule est eu chaleur tous les ans au printemps, et il se forme dans ses ovaires des corps jaunes semblables à ceux qui, chez les autres femelles, sont la conséquence de l'ovulation spontanée (Brugnone). Ses ovules, étudiés par M. de Nanzio, ne paraissent différer en rien de ceux de l'ânesse et de la jument, a On y trouve le disque proligère, la zone transparente, la vésicule, le vitellus et la tache germinative » (Prangé). 11 faut cependant que l'ovule de la mule soit imparfait à quelques égards, puisqu'il ne se laisse féconder que dans des cas exceptionnels. On a remarqué que la fécondité des mules est beaucoup moins rare dans les climats chauds que dans les climats tempérés. Hérodote connaissait déjà ce fait, qui a été plusieurs fois confirmé par les observations modernes. Suivant M. A. Wagner, qui a fait sur ce sujet des recherches très-étendues, la parturition des mules n'avait jamais été observée en Allemagne (1). Elle est tout à fait

(1) Edinburg Netv Philosophical Journal, 1849. Vol. XLVI, p. 378.

exceptionnelle en France, et presque tous les exemples connus ont été recueillis en Italie, en Espagne et sous les tropiques. Il résulte d'un passage emprunte par Rudolphi aux Lettere suir Indie orientali^ que dans l'Asie tropicale les mules conçoivent assez souvent, mais qu'elles sont très-exposées à périr au moment de la parturition. L'auteur ajoute que les Arabes, pour sauver la mère et le petit, pratiquent souvent l'opération césarienne. Ce fait aurait besoin d'être confirmé (1).

Les anciens, considérant que la semence de l'âne est plus froide que celle du cheval, croyaient que ce dernier animal pouvait seul engendrer avec la mule. Buffon, considérant au contraire que l'âne a plus de puissance génératrice que le cheval, croyait que ces deux animaux pouvaient féconder la mule, mais l'âne avec plus de certitude que le cheval; et i\L Prangé pense comme Buffon que l'âne est plus apte que le cheval à féconder la mule, parce qu'il est plus rapproché de celle-ci par son organisation [loc. cit.., p. 13). Mais les faits contenus dans son mémoire sont contraires à cette assertion, puisque, dans tous les cas oîi la paternité a été connue ou soupçonnée, c'est au cheval et non à l'âne qu'elle a été attribuée. Il y a, sans doute, beaucoup de cas douteux oîi la mule a mis bas sans qu'on sût avec quel animal elle s'était accouplée. Gela laisse le champ libre aux conjectures, et l'on peut se demander si, dans quelques-uns de ces cas, la mule n'a pas été fécondée par l'espèce paternelle; toutefois il est digne de remarque que tous les produits qui ont été décrits ressemblaient plus au cheval qu'à l'âne. Je ne nie pas quel'âfte ne puisse engendrer avec la mule, mais je n'en connais pas d'exemple authentique, et je crois pouvoir affirmer, contrairement à l'assertion de Buffon, que la mule conçoit plus facilement avec le cheval qu'avec l'âne. Je reviens donc à l'opinion des anciens, en laissant de côté, bien entendu, leur théorie des semences chaudes et froides.

Quant aux mulets de la seconde génération, issus du commerce du cheval et de la mule, on ne possède sur leur compte

(1) Voy. Rudolphi, Beytrtige znr Anthropologie, Berlin, 1812. In-8, p. 1C3 en note. — Georges Marlmann, Pferde-imd Maulliersîtcht, Stullgard, 1777, in-S», p. 208-272.

que des renseignements fort incertains. La plupart des auteurs qui ont mentionné ces faits n'ont rien dit du produit ; d'autres l'ont plus ou moins décrit sans dire s'il était mort ou vivant ; il reste donc fort peu de documents relatifs à la vitalité et aux facultés génératrices des mulets de second sang. Il y a toutefois ceci de bien certain, que personne n'a dit que ces animaux aient été féconds. Ce n'est pas seulement sous le rapport des fonctions génératrices que l'organisation des mulets de second sang est défectueuse; beaucoup d'entre eux périssent dans le sein de leur mère; d'autres se développent mal et meurent en naissant ou peu de temps après ; les mules elles-mêmes succombent assez souvent dans la parturition. Ceux qui ont été témoins de ces faits ont cliercTié à les attribuer à des accidents: la mule avait fait une chute, ou bien elle avait trop travaillé pendant la gestation, ou bien encore elle avait été blessée, ainsi que son fruit, au moment de la parturition, par des manœuvres maladroites, etc. Mais déjà Aristote avait parlé de l'avortement des mules (1), et il avait dit en outre, dans un passage déjà cité du livre II de la Génération^ que lorsque les mulets sont féconds ils ne produisent que des yiwoi, c'est-à-dire des poulains avortons. Pline avait répété la même chose (2). J'ai signalé plus haut, d'après un passage de Rudolphi, la fréquence de l'avortement dans les Indes orientales. L'analyse des observations publiées confirme pleinement ces divers témoignages.

En étudiant ces observations, j'ai été frappé de la proportion considérable des avortements ou des cas de non-viabilité, et, pour que l'on ne puisse pas croire que j'aie à mon aise rassemblé de préférence les cas oij ces accidents se sont produits, j'ai examiné sous ce point de vue les faits collectés dans un tout autre but par M. Prangé. Parmi les exemples que cet auteur a cités dans son mémoire, je n'en trouve que douze oii il soit fait mention de la vie ou de la mort des hybrides. Neuf de ces animaux ont vécu, l'un d'eux est même mort fort vieux après avoir servi dans la cavalerie. Deux sont nés par avortement (3), le

(1) HisL des animaux, liv. VI, chap. 24.

(2) Hist. nat., lib. VIII, chap. 44.

^5) Cas de M. Lecomle, p. I, et cas cité par Aristote, p. 4.

dernier est mort en naissant (1). Ainsi, trois animaux sur douze n'ont pas vécu, et ce qui rend ce chiffre plus significatif encore, c'est que, sur les neuf qui ont vécu plus ou moins longtemps, il y en avait six qui provenaient d'une seule mule (2) et deux qui provenaient d'une autre mule (3). Somme toute, six mules seulement ont produit ces douze mulets, et trois d'entre elles ont fait des petits qui n'étaient pas viables. Je sais'que ces chiffres sont forts insuffisants, et d'autres statistiques plus régulières et plus complètes modifieront probablement les proportions relatives de la viabilité et de la non-viabilité. Mais il me paraît certain dès maintenant que la mule fécondée perfectionne moins souvent son fruit que l'ânesse ou la jument.

Les métis nés de la mule et du cheval ressemblent tellement à leur père, qu'on peut quelquefois les prendre pour des chevaux. L'un d'eux, comme on vient de le voir, a pu servir dans la cavalerie napolitaine ; mais quoique celui-là soit mort fort vieux, j'ai lieu de croire que ses pareils ont en général la vie courte. La mule dont Schiks a communiqué l'histoire à Buffon, et qui porta six fois de 1763 à 1776, fit d'abord une pouliche qui mourut à deux ans et demi, sans avoir été fécondée, puis une autre pouliche qui mourut à quatorze mois, puis un poulain qui mourut à dixneuf mois, et une pouliche qui mourut à vingt et un mois. La cinquièmeportéedonna, en 1771 , unpoulainquivivaitencoreen 1777. La sixième portée eut lieu en 1776, et donna une pouliche qui vivait encore lorsque l'observation fut publiée. On espérait réussira l'élever. Une pareille mortalité, chez des animaux que leur rareté rendait l'objet de soins exceptionnels, semble indiquer que les produits de la mule, mêmes lorsqu'ils sont viables, ont en général une mauvaise constitution. Le fait qui précède, observé par Schiks, consul de Hollande à Murcie, a été constaté officiellement dans un rapport adressé au roi d'Espagne par don André (iomez(4). Quoique émanant d'une source sérieuse, il a paru peu croyable à M. Prangé. Je n'ai pas les mêmes raisons théoriques que lui pour en récuser l'authenticité. La chose s'est d'ail-

(1) Cas cité par Buffon, p. 4; c'est le cas de Nort.

(2) Cas de Schiks, p. 4.

(3) Cas des écuries du roi de Naples, p. 4.

(4) Buffon, éd. Sonnini, Paris, an viii, in-S, t. XXIX, p. 377.

leurs passée à Murcie, dans le midi de l'Espagne, et l'on sait que la chaleur du climat influe beaucoup sur la fécondité des mules. C'est également dans un climat méridional, à Naples, qu'on a vu une autre mule produire deux fois. On a eu tort de croire sans doute qu'une mule fécondée une première fois pouvait toujours être fécondée encore. Plusieurs tentatives faites dans ce sens ont échoué. Mais je suis disposé à penser que lorsqu'une mule a une fois conçu, elle a plus de chance qu'une autre de concevoir ultérieurement.

Ce que j'ai dit de la fécondité des mules s'applique également h la fécondité des bardelles ; parmi les faits dont j'ai emprunté le relevé à M. Prangé, il en est même un qui est relatif, selon toutes probabilités, à la parturition de la femelle du bardeau. C'est celui qui a été observé en 1730 dans les écuries du roi de Naples. J'ai déjà dit que presque tous les mulets du royaume de Naples sont des bardeaux. Tout permet de croire donc que ce fait, emprunté par M. Prangé à M. Léopold Galdini, se rapporte à une bardelle et non à une mule. Il est une circonstance qui donne presque le caractère de la certitude à cette interprétation : c'est la communication faite en 1769 à l'Académie des sciences de Paris par le Père délia Torre, de Naples. Ce savant, après avoir annoncé que les mulets de Naples sont le produit de l'ânesse et du cheval^ raconte que quelque temps auparavant, sous le règne de don Carlos, devenu depuis roi d'Espagne, une mule (c'est-à-dire une bardelle) avait été fécondée par un cheval ; or don Carlos régnait à Naples en 1750. Le fait cité par M. Caldini paraît donc se confondre avec celui du Père délia Torre, quoique celui-ci n'ait pas parlé de la double parturition. En tout cas, la fécondité éventuelle des bardelles est rendue certaine non-seulement par le fait de délia Torre, mais encore par d'autres faits qui s'étaient produits dès cette époque dans les haras de don Carlos de Marco et du prince de Francavilla (1).

(J) Voy. Académie des sciences, 1769; Histoire, observations anat., n" 4.

Résumé des faits relatifs au croisement des chiens, des loups, des chacals et des renards.

(Journal de la physiologie de l'homme et des animaux, dirigé par M. BRows-SÉgnARD, t. II, no 5, juillet 1859, p. 390-396.)

J'ai exposé en détail, à la page 452, la grande expérience de Buffon sur le croisement de la louve et du chien braque. Je donne ici en supplément le résumé des autres faits relatifs au croisement du chien avec les loups, les chacals et les renards.

1° Croisement d'un loup et dune cJiienne de Poméranie . Ce croisement eut lieu en 1770, à Londres, chez Brookes, marchand d'animaux, à la demande de lord Monthermer et de lord Clanbrassil. Il en résulta neuf petits. Lord Monthermer acheta une femelle qui mourut jeune. Un mâle fut cédé au célèbre John Hunter, mais il était si féroce, qu'on le crut enragé, et qu'on le lapida dans la rue. Lord Clanbrassil éleva une femelle de premier sang qui fut couverte par un chien d'arrêt^ et fit plusieurs petits, hybrides de second sang, un quart loup, trois quarts chien. Une femelle de cette portée fut couverte à deux reprises par des chiens d'une race intermédiaire entre les mâtins et les dogues ; il en résulta deux portées, l'une de dix, l'autre de neuf. La même femelle de deuxième sang fut couverte en outre par un gros màtin^ et fît deux portées, l'une de huit, l'autre de sept; en tout trente-quatre hybrides de troisième sang. On ne sait ce que ces divers animaux sont devenus, à l'exception de deux, qui furent envoyés à Lausanne, et confiés à un dresseur de chiens nommé Gerjat, et, quoiqu'ils ne fussent loups que pour un huitième, le dompteur ne put jamais réussir à les soumettre. L'expérience s'arrête là.

2° Croisement cl un chien et d\ine louve. M.Gough, marchand d'animaux, ayant apprivoisé une louve, remarqua qu'elle était en chaleur au mois de décembre 1783. Il voulut l'accoupler avec des chiens, mais elle les repoussa : il fallut la tenir pour la faire saillir par un mâtin. Elle fit quatre petits, dont un fut emporté

aux Indes orientales ; les trois autres furent étranglés par un léopard. En décembre 1786 on fit saillir la louve par un autre chien. Elle mit bas sept petits, le 24 février 1787. John Hunter obtint une femelle qui était la seule de k portée, mais il ne la fît pas saillir. — Expérience sans valeur.

3° Croisement (l'un chien et dune louve. Louve de M. Symmons, couverte par un chien. Plusieurs petits, dont une seule femelle. Cette femelle de premier sang, couverte par un chien le 16, le 17 et le 18 décembre 1787, mit bas huit petits, le 18 février 1789, après 63 ou 64 jours de gestation. Ces métis de second sang ont vécu ; mais on ne sait ce qu'ils sont devenus.

Les faits qui précèdent ont été communiqués par John Hunter à la Société royale de Londres, et publiés dans Philosophical Transactions, 1787, vol. LXXVII, n" 24, p. 2S3. {Observations lending to show that the Wolf, Jackal, and Do g are ail of the same Species.) Voir aussi du même auteur : A Supplementary Letter on the Identity of the Species of the Dog, Wolf, and Jackal, dans Phil. Trans., vol. LXXIX, nM5, p. 562 (1789). Ces faits ont été reproduits avec quelques détails de plus dans les éditions des OEuvres de Hunter, et notamment dans l'édition Palmer, qui a été traduite en français (1). Richard Owen, dans une note de cette édition (2), parle d'une portée obtenue peu de temps auparavant à la ménagerie royale de Berlin par le croisement d'un chioi d'arrêt blanc et d'une louve. Deux des petits ressemblaient au loup commun, mais le troisième avait l'aspect extérieur d'un chien d'arrêt, et ses oreilles étaient pendantes (3).

Croisement d'une louve et d'un chien de moyenne taille, obtenu à Neustrelitz vers 1775 et publié par Masch en 1781 (4). Jeune louve élevée à la chaîne, et couverte par un chien jaune à poil ras et de taille moyenne ; naissance de trois métis, dont deux mâles, tenant presque exclusivement de la louve, et une femelle tenant surtout du chien. Celle-ci, couverte par un chien à l'âge d'un an, mit au monde trois petits chiens noirs, métis de second sang, qu'on noya aussitôt après leur naissance. La mère

(1) Traduct. Richelol, Paris, 1845, in-8, t. IV, p. 414-426.

(2) Trad. fr., p. 418.

(5) Voy. Lyell, Principles ofGeology, vol. II, p. 448, chap. 58. (4) Der Naturforscher , StUck XV, s. 23, Halle, 1781, in-8.

NOTES ADDITIONNELLES SUR L HYBRIDITÉ. o8d

louve moLirut d'accident ; ses deux fils avaient été vendus, et sa fille, élevée erj liberté, commit de tels brigandages après avoir perdus ses petits, qu'il fallut la tuer.

Autre fait rapporté également par Masch. Louve élevée à la chaîne, croisée avec un chien de grande taille désigné sous le nom de Schweinhund (chien-cochon ; j'ignore quelle est cette race). Les métis furent élevés pour la chasse, mais on les trouva si mous et si faibles, qu'on les tua. La louve, pleine pour la seconde fois, devint enragée et fut mise à mort (1 ).

Masch raconte en outre qu'on lui a montré à Rostock un métis demi-loup, demi-chien. Cet animal était assez sauvage pour qu'on fût obligé de l'élever à la chaîne (2).

D'autres expériences ont été faites au Muséum d'histoire naturelle (3), et le croisement du chien et de la louve, du loup et de la chienne, est un fait aujourd'hui presque vulgaire. Frédéric Cuvier et M. Flourens ont pu obtenir trois générations successives de ces métis, et n'ont pu dépasser cette limite (4). Mais cela ne porte aucune atteinte à la réalité des faits de Buffon. J'ai déjà eu l'occasion de dire que beaucoup d'animaux de race pure ne peuvent se propager au Muséum au-delà de la quatrième génération, faute d'exercice et de liberté. J'ai vu les très-petites cages 011 ont été élevés et accouplés les chiens, les loups et les chacals qui ont servi aux expériences de croisement, ainsi que leurs métis des diverses générations, et la seule chose qui m'étonne, c'est que, dans des conditions aussi mauvaises, les métis de la première génération aient pu atteindre tout leur développement. Il faudrait au moins permettre à ces malheureux animaux de faire quelques pas de temps en temps, mais l'espace manque, et ils sont condamnés à une captivité étroite, éternelle et héréditaire.

Après avoir parlé des expériences régulières qui ont démontré la fécondité du croisement du chien et du loup, et celle de leurs métis, nous pourrons ajouter quelque foi à des faits qui ne se

(1) Der Naturforscher, Sluck XV, s. 23, Halle, 1781, in-8, p. 27.

(2) Loc. cit., p. 28.

(5) Voy. E. Geoffroy Saiut-Hilaire dans Annales du Muséum, t. IV, p. 102j Paris, 1804, in-i»; Croisement d'une louve et d'un dogue de forte race. (4) Flourens, Cours de physiologie comparée, Paris, 1856, in-8, p. 8.

sont pas produits sous l'œil des physiologistes, mais qui ont néanmoins une certaine valeur. C'était une opinion répandue dans l'antiquité que certaines races de chiens provenaient du mélange des loups et des chiens : « A Gyrène, dit Aristote, les loups se mêlent avec les chiennes, et cet accouplement est fécond (1)... On prétend, ajoute-t-il, que la race des chiens de l'Inde vient du tigre et de la chienne. Pour obtenir ces chiens, on attache une chienne dans des lieux écartés ; mais il y en a beaucoup de dévorées, jusqu'à ce qu'il arrive un animal qui soit pressé du désir de s'accoupler. » On voit qu'Aristote n'accepte pas la responsabilité de cette dernière citation ; il ne parle du croisement du tigre et de la chienne que comme d'un bruit populaire, et cette réserve donne plus de valeur à ses paroles, lorsqu'il cite comme un fait positif le croisement de la chienne et du loup. Il est possible d'ailleurs que l'origine croisée des chiens indiens ne fût pas tout à fait fabuleuse. D'après le procédé décrit par Aristote, personne ne pouvait assister à Taccouplement. On supposait, évidemment à tort, que les chiennes étaient fécondées par des tigres ; mais, pour qu'on fît cette supposition, il fallait qu'elles fussent fécondées par un animal sauvage. Aristote revient sur les chiens de l'Inde dans son Traité de la génération, liv. II, chap. vn, et là il ne parle plus du tout du tigre, il se contente de dire que les métis proviennent du mélange des chiens avec une bète fauve qui a la figure du chien. Buffon (2) pense que cette bête fauve pourrait bien être l'adive ou le chacal, et nous savons aujourd'hui que les métis du chien et du chacal sont bien féconds. Pline parle aussi, sous forme dubitative, de l'origine de la race des chiens de l'Inde, et ajoute que les métis de la première et de la deuxième génération sont féroces, mais qu'à la troisième génération ils s'adoucissent. Puis il mentionne, et cette fois sous forme affirmative, les métis de chiens et de loups, qu'on obtient fréquemment dans la Gaule (3). L'existence de ces chiens-loups était donc admise dans l'antiquité, et nous trouvons dans la meute d'Actéon la chienne Napé, fille d'un loup :

(1) Histoire des animaux, liv. VIII, chap. '28, éd. Camus.

(2) Tome VI, p. 352. (Ed. in-4).

(3) Hist.nal., lib. VIII, cap. 40.

deque litpo concepta Nape (1). Buffon, ayant d'abord échoué dans ses tentatives, fut le premier auteur qui nia le croisement des chiens et des loups ; personne avant lui n'en avait douté, et dès que sa négation fut connue, on lui fit de toutes parts des communications plus ou moins démonstratives. Quelques-uns des faits qu'on lui adressa tendaient à établir que les chiens domestiques peuvent même féconder des louves sauvages (2). On avait pris ou tué dans les bois de jeunes louveteaux qui tenaient à la fois du chien et du loup, et qui présentaient, soit dans le pelage, soit dans la forme des oreilles, certains caractères retrouvés depuis par ButTon sur ses métis domestiques. On avait même, dans un cas, connu le père des métis. Une louve delà forêt de Mont-Castre avait noué une intrigue amoureuse avec un lévrier appartenant au seigneur de Mobec. Toutes les nuits elle venait hurler autour de la maison pour appeler le chien, qui allait aussitôt la rejoindre. Pour interrompre ses visites, on fut obligé de tuer son amant ; elle ne reparut plus, mais, trois mois après, on trouva dans les bois cinq petits louveteaux, qu'on prit sans difficulté. Le curé d'Angoville en éleva un qui tenait à la fois du loup et du chien, et qui, en grandissant, fit la guerre à la volaille, de sorte qu'on jugea à propos de le tuer. Ce fait se passa en 1774. La louve était le seul animal de son espèce qu'il y eût dans la contrée, et lorsque était venue la saison des amours, le sens génital Tavait poussée à provoquer le chien. Une autre fois, en 1776, on fit une battue pour exterminer une portée de huit louveteaux nés en Champagne, sur une terre du comte du Hamel. Ces animaux, que les bergers de la contrée connaissaient depuis quelque temps, jouaient familièrement avec les vaches, et se laissaient approcher à une très-petite distance. Six d'entre eux ressemblaient, à s'y méprendre, à un chien du voisinage. L'un fut pris au piège, et on crut d'abord que c'était un chien. Un autre, ayant été blessé, cria exactement comme un chien, si bien qu'on crut avoir blessé l'un des chiens de la chasse. On envoya les peaux à Buffon, qui crut d'abord que c'étaient des peaux de chiens ; mais le pelletier, en y regardant de plus près, y

(1) Ovide, .1/e/am., 111, v, ±21,

(2) Voy. le Buffon de Soniiini, t. XXill, p. 321, 323 el 531.

trouva les deux sortes de poils qui distinguent l'espèce du loup. Un louveteau mâle, pris dans les environs de Melz, en 1784, tenait autant du chien que du loup. Il avait la queue du loup, le pelage du chien, et les oreilles tombantes à partir du milieu, comme les métis étudiés par Buffon. Il lappait à la manière des chiens au lieu de boire comme les loups. L'ensemble de ces faits ne laisse guère de doute sur la possibilité du croisement entre les chiens domestiques et les louves sauvages. Suivant M. Kœppen, il y a dans les montagnes de la Grèce actuelle une race sauvage qui passe pour croisée de chien et de loup, et c'est une opinion déjà très-ancienne que la race des chiens de Poméranie est dans le même cas(1).

On lit dans une lettre écrite par Pallas, et adressée à Thomas Pennant, à la date du 5 octobre 1791 : « J'ai vu à Moscou environ vingt métis de chiens et de loups noirs. Ils ressemblent surtout au loup, si ce n'est qu'ils portent leur queue plus haut et qu'ils ont une sorte d'aboiement rauque. Ils multiplient entre eux, et quelques-uns des petits sont de couleur grisâtre, rouillée, ou même blanchâtre comme les loups arctiques. L'un de ceux que j'ai vus était tellement semblable au chien par la forme du corps, la queue et le pelage, que j'aurais pu douter de son origine si sa tête, ses oreilles, son regard méchant, sa sauvagerie, ne m'avaient prouvé que c'était bien un métis (2). » Le docteur sir Richardson, auteur de The Fauna Boreali-Aynericana, dit, dans son Appendix à la narration du capitaine Back, p. 365 de l'édition américaine, que le métis du loup indien et du chien indien est prolifique et prisé par les voyageurs comme bête de trait, parce qu'il est beaucoup plus fort que le chien ordinaire. Ce fait est confirmé par le docteur John Evan (3). Richardson dit ailleurs que, sur les bords de la Saskatchewan, dans certaines saisons de l'année, les chiens indiens se croisent avec les louves, et que, dans d'autres saisons, les deux espèces se font la guerre sans distinction de sexes (4). Suivant le docteur Mac Coy, on a

(1) Charleston Médical Journal and Revietv, 1850. — G. Morlon, Addilional Observ. on Hybridity. Tirage à part, p. 15.

(2) Th. Pennant, Arclic Zoolog. London 1784, in-4j vol. I, p. 42.

(3) Morlon, Addilional Observ. on Hybridity. Charleston, 1850, in-8. Tirage à part, p. 19.

(4) Types of Mankind, 8»^ éd. Philad., 1857, in-8, p. 385.

essayé dans la Pensylvanie d'apprivoiser le loup commun, canis lupus, et de le. dresser à la chasse; mais il dévorait le gibier, et pour parer à cet inconvénient on l'a croisé avec le chien domestique, et Ton en a obtenu des hybrides qui unissent la subtilité du loup à la docilité du chien (1). Le capitaine Parry raconte que, dans son premier voyage, il avait embarqué quelques femelles de canis boreàlis (chien des Esquimaux) ; que, dans une relâche, plusieurs de ces chiennes s'échappèrent, et que celles qui revinrent au bout de peu de jours avaient été fécondées par les loups sauvages (2). « Un de mes auditeurs, dit M. Flourens, a bien voulu me faire à ce sujet une communication. Il pense que dans l'Amérique du Nord, qu'il a longtemps habitée, se trouve une variété de loup blanc qui a, avec le chien, la fécondité continue. Je ne puis admettre le fait, » ajoute ce professeur, k je dirai qu'il y a fécondité continue si l'on me prouve que la génération est toujours restée circonscrite entre les métis, sans qu'un animal de l'une ou de l'autre espèce, un chien ou un loup, y ait jamais intervenu. » Puis, comme dernière ressource, pour le cas oij la chose serait démontrée, il fait remarquer que le loup blanc pourrait bien n'être « qu'un chien redevenu sauvage, un chien de la lignée de ceux que les premiers navigateurs déposèrent en grand nombre dans les plaines et les forêts idu nouveau monde, et qui ainsi abandonnés revinrent à l'état de nature (3). » 11 oublie qu'il a dit ailleurs : « Le chien ne vient sûrement pas du loup, carie loup est solitaire et le chien est essentiellement

sociable Et voici quelque chose de plus décisif encore : le

chien a été rendu à l'état sauvage et il n'est point passé à l'une des trois autres espèces (loup, renard et chacal) ; il est resté chien (4). » Cette dernière assertion est parfaitement exacte. Il y a longtemps déjà que Scaliger a réfuté l'hypothèse de Cardan sur la transformation des chiens en loups et des loups en chiens (5).

(1) The American Journal of Science and Arts, ser. ii, vol. III, n» 7, p. 47-48, Jan. 1847.

(2) Morlon, ioc. cit., p. 17.

(5) Cours dephysiol. comparée. Paris, 1856, in-8, p. 17. (4) Flourens, Histoire des travaux de Buffon. 1850, in-12, p. 88. ^^5; Cardan, de Subtil., lib. X, p. 385. — Scaliger, Exerc. ad Cardan., n» 2Q-2. — Camus, Notes sur VHist. des animaux d'Aristote, 1783, in-4o, p. 214.

Les chiens sauvages sont quelquefois très-féroces ; mais lorsqu'on élève leurs petits en domesticité, ils se montrent, dès la première génération, aussi soumis que les chiens domestiques « they grew up in the most perfect submission to man. » (Ch. Lyell.) Or il n'y a pas d'exemple qu'on ait pu apprivoiser définitivement un loup, même en l'élevant depuis sa première jeunesse.

Pour d'autres exemples de croisement du loup et du chien, Treviranus renvoie aux Neuen Nordischen Beytràge, Bd. 1, S. 153-154 (1).

Le croisement spontané des chiens et des loups ne peut guère s'observer actuellement dans notre pays, oii les loups sont devenus fort rares. Mais ce n'est pas une raison pour rejeter les faits recueillis dans l'Amérique septentrionale, oii les conditions sont bien différentes. Ce qui s'y passe aujourd'hui a bien pu se passer autrefois en Europe et ailleurs, et je pense que beaucoup de nos races de chiens ont eu leur origine dans de semblables croisements, quoique cette opinion ne puisse reposer évidemment sur aucune preuve directe. Il y a un autre animal qui me paraît aussi avoir contribué à modifier les espèces canines. C'est le chacal, qui se croise avec le chien plus aisément encore que le loup.

MM. Philippeaux et V^ilpian ont bien voulu me montrer quelques métis de chien et de chacal qui proviennent des importantes expériences de M. Flourens. Les métis de second sang, trois quarts chien et un quart chacal, ont encore avec le chacal une incontestable ressemblance, mais ils ressemblent surtgut à certaines races de chiens. En les apercevant, je reconnus au premier coup d'oeil que j'avais vu cent fois des chiens tout à fait semblables à ces métis, et depuis lors c'est pour moi une conviction que le chacal a pris part dans l'origine à la formation de plusieurs races canines. Le chacal est d'ailleurs bien plus voisin du chien que du loup ; il est sociable et familier, il est susceptible d'attachement et d'éducation, et Pallas, avant même de connaître les résultats de l'accouplement du chacal et du chien, avait annoncé que ce la tige principale du chien domestique dé-

(1) Treviranus, Biologie, etc., Bd. III, S. 413. Gœltingen, 1805, in-8.

rivait certainement du chacal (1). » Guldœnstœdt a apporté un grand nombre de preuves à l'appui de cette opinion (2). La première expérience méthodique faite sur le croisement du chien et du chacal a été communiquée par J. Hunter, en 1787 et 1789, à la Société royale de Londres, dans un travail que j'ai déjà cité au commencement de cette note. Les métis ne furent pas alliés entre eux, mais avec des chiens. Les expériences célèbres de M. Flourens ont un tout autre caractère de précision. Les métis de premier sang ont été mariés ensemble de génération en génération, jusqu'à la quatrième. On n'a pu aller au delà. Mais, d'une part, les alliances ont été hites 171- atid-iii, c'est-à-dire à chaque génération nouvelle, entre le frère et la sœur, circonstance que l'on considère généralement comme défavorable ; d'une autre part, les animaux ont passé toute leur vie, deux à deux, dans de petites cages oii ils peuvent à peine se retourner. Dans de pareilles conditions, les métis de chien et de loup deviennent stériles, au Muséum, dès la troisième génération, tandis que les métis de Bufîon, toujours mariés in-and-iii^ mais du moins élevés en liberté, ont produit sans difficulté jusqu'à la quatrième génération, sans que rien permît de prévoir que leur fécondité fût amoindrie lorsque l'expérience a été interrompue. Il est bon d'ailleurs de constater que, toutes choses égales d'ailleurs, et dans les expériences insuffisantes qu'on peut faire au Muséum, les chiens- chacals ont une fécondité plus longue que les chiensloups. C'est probablement parce que le chacal, beaucoup moins sauvage que le loup, se prête mieux que lui à la vie sédentaire de la captivité (3).

Les renards diffèrerit bien plus des chiens que les loups et les chacals, et c'est une question douteuse si les diverses espèces de renard peuvent se croiser avec les diverses espèces de chien. La difficulté la plus grande est d'obtenir l'accouplement. Buffon n'a pu y réussir, et les expérimentateurs du Muséum n'ont pas été

(1) Pallas, Voyage dans la Russie méridionale en 1793, tr. fr. Paris, i805, in-40. 1. 1, p. GOl, en noie.

(2) Nova Comment. Pelropol., t. XX. — Dictionn. classique d'hist. naturelle. Paris, 1827), in-8, t. IV, p. 4 et 10.

(3) Voy. Flourens, Cours de physiol. comparée. Paris, 185G, in-8, p. 8, 50 et 32. — De la longévité humaine, 2» édit. Paris, 1855, in-12, p. 152-153.

plus heureux. Ce serait peut-être le cas de faire quelques essais de fécondation artificielle. Aristote dit que les chiens de Laconie provenaient de l'union des renards et des chiens (1). Il y a bien quelque raison de croire que le renard était à demi domestique en Laconie, mais cela ne suffît pas jusqu'ici pour donner crédit à l'assertion d'Aristote, — Cardan dit avoir vu un métis de chien et de renard. Cet animal était muet (2). Ce fait est aussi peu authentique que celui qui fut observé, dit-on, chez le comte de Castelmore, et communiqué à Buffon en 1779 (3). Pennant, dans une lettre adressée à Pallas, et communiquée par celui-ci au Neuen Nordischen Beytràge^ Bd. I, lo3, parle d'une portée de chiens et de renards, et ajoute que les femelles hybrides, couvertes par des chiens, firent des petits à leur tour (4). Le même Pallas considère comme authentique un fait analogue observé dans le Mecklembourg, et publié par Zimmermann (o). « C'est une chose connue, dit Treviranus, que les métis du renard et du chien ne sont pas toujours stériles. Linck a cité un ?20?/ye/ exemple où un de ces métis a propagé sa race (6). D'autres observations de ce genre se trouvent dans la sixième édition de Handbuch der Naturgechidite de Blumenbach, S. 24 fî. On trouve dans Voigt's Magazin, Bd. IX, S. 4, S. 176, un cas oîi le métis d'une chienne et d'un renard d'Ecosse propagea sa race (7). » J'ai cru devoir citer ces divers exemples, mais je dois avouer qu'aucun de ceux que j'ai pu vérifier ne m'a paru absolument démonstratif. Je laisse donc dans le doute la question du croisement des chiens et des renards. Au surplus, il est possible que la propriété de se croiser avec les renards n'appartient qu'à ce?'taines espèces de chiens et non à toutes. Les expériences néga-

(1) Hist. des animaux, Mv. VIII, ch. 28.

(2) De Subtil, 1. X, p. 583. — Caraus, Notes sur l'Histoire desanimaux d'Aristote. Paris, 1785, in-4o, t. II, p. 215.

(3) Le Buffon de Sonnini, t. XXIII, p. 532.

^ (4) Rudolphi, Beytrûge zur Anthropologie. Berlin, 1812, in-8, p. 174, en note.

(5) Spécimen zoologiœ geographicœ, p. 471. — Pallas, Voyage dans la Russie méridionale en 1795, trad. fr., Paris, 1805, in-4<', t. I, p. 602 en note.

(6) Voigt's, Magazin fur den neueslen Zustand der Naturkunde. Bd. II, S. i, S. 22.

(7) Treviranus, Biologie oder Philosophie derlebenden Natur. Bd. III, S. 412-413. Gœllingen, 1805, in-8.

thes n'auraient donc de signification que si on les variait beaucoup.

Quoi qu'il en soit, la fécondité des chiens-loups hybrides et des chiens-chacals hybrides ne peut être mise en doute, et ceuxmêmes qui pensent que les métis de premier sang, alliés en ligne directe, deviendraient tôt ou tard inféconds entre eux, reconnaissent du moins que les métis de second rang, c'est-à-dire les hybrides trois quarts chien, sont indéfiniment féconds. Il n'en faut pas davantage pour comprendre que le croisement des chiens avec les loups et les chacals a pu donner lieu à certaines races canines, et modifier par conséquent les espèces primitives (1).

Lettre à M. Barrai, directeur du Jout^ttat d'agt'ieutluve pratique, sur la question des lêporides.

(Journal d'agriculture pratique, 27^ année, t. II, p. 154, n» du 5 août 1863.)

La lettre suivante a été écrite à l'occasion des contestations soulevées par la partie de mon mémoire sur l'hybridité qui concernait le croisement des lièvres et des lapins. Ces contestations, ou plutôt ces protestations, se firent jour à Paris et en province dans plusieurs Sociétés d'agriculture et d'horticulture. On ne prenait pas la peine d'examiner les faits, et encore moins de lire mon mémoire. On se l»)ornait à accuser M. Roux d'imposture; quant à moi, on ne m'accusait que de crédulité. On ne discutait pas; on exécutait, et entre temps on adressait à M. Roux des lettres injurieuses. Un jour cependant, un rédacteur du Journal d'agriculture pratique, M. Eugène Gayot, eut la curiosité d'étudier la question. 11 s'adressa d'abord à M. Roux, qui lui signala l'existence de mon mémoire. Les faits qu'il y trouva lui parurent suffisamment authentiques, et il se décida à publier dans le numéro du o mai 1863 du Journal d'' agriculture ■pratique un article intitulé le Léporide (27« année, t. I, p. 4S7 à 460^.

Quoique écrit au point de vue exclusivement agronomique, sur le ton le plus calme et en dehors de toute question de doctrine scientifique, cet article reçut le plus mauvais accueil. Des lettres de protestations et même de reproches furent adressées de toutes parts à M. Barrai, directeur du journal. M. Barrai ne publia que les plus sérieuses, en ajoutant : « Il y a

(1) Voy. encore NoU anJ Gliddon, Types of Mankind, chap. xii, Sit éd., Thilad., 1857, gr. in-8, p. 581-386.

T. lu. 38

des gens qui nous ont blâmé d'avoir ouvert nos colonnes à l'exposition de la question, mais nous ne sommes pas de ceux qui aiment à mettre des éteignoirs. » (Numéro du 20 juillet 1863, t. II, p. C7.)

Cette phrase donne une idée de la situation. En présence de tant de réclamations, M. Gayot lui-même se sentit un moment ébranlé, et M. Barrai, placé sur le terrain de la défensive, vint me demander si je maintenais toujours mes premières assertions. Sur ma réponse afiîrniative, il me pria d'écrire un article pour son journal. Mes occupations ne me le permettant pas, je me bornai à lui adresser la lettre suivante :

A M. Barrai, directeur du Journal d'agriculture pratique.

Paris, le 50 juillet 1863.

Mon cher collègue,

Etant sur le point de quitter Paris pour plusieurs semaines, je ne puis, suivant le désir que vous m'avez exprimé, examiner et discuter les nouveaux documents qui viennent d'être publiés sur la question des léporides. Je ne prendrai donc pas aujourd'hui une part directe à la polémique qui vient de s'élever. Je me bornerai à revenir rapidement sur les faits qui ont été exposés il y a quatre ans dans mon Mémoire sur Ihybridité^ et sur l'interprétation que j'ai acceptée alors.

Le croisement du lièvre et de la lapine a été obtenu volontairement pour la première fois par M. Roux, d'Angoulêrae ; mais il y avait longtemps déjà que le croisement inverse du lapin et de la hase avait réussi. J'ai publié tout au long cette expérience, faite de 1773 à 1780 par l'abbé Gagliari, à Maro (principauté d'Oneglia). Les résultats furent constatés en 1780 par Amoretti, naturaliste bien connu. Les métis se distinguaient par un caractère important, par la couleur de leur ohair, qui était rouge comme celle du lièvre. C'est une loi assez générale de l'hybridité que, dans les croisements d'espèces, les formes et les appareils de la vie de relation tiennent principalement de l'espèce du père, tandis que les tissus et les phénomènes de la vie organique sont empruntés principalement à l'espèce de la mère. C'est ce que démontre en particulier la comparaison an atomique et physiologique du cheval, de l'âne, du mulet et du bardeau. Les léporides fils de la hase ont donc la chair rouge, et ce fait, constaté par Amoretti avant que l'on connût les lois de l'hybridité, acquiert une valeur décisive dans la question. D'un autre côté,

NOTES ADDITIONNELLES SUR L'hyBRIDITÉ. 595

les léporides d'Angoulême, issus de la lapine, ont la chair blanche du lapin, ou plutôt ont la chair blanche comme le lapin. On s'en est étonné, et c'est l'une des principales objections qu'on ait opposées aux assertions de M. Roux ; mais cette objection est tout à faite nulle. En admettant que M. Roux ait trompé tout le monde, voici ce qu'on peut dire : Si jamais l'on réussit à croiser le lièvre avec la lapine, les métis auront la chair blanche comme les animaux de M. Roux.

Cela ne prouve pas que les animaux de M. Roux soient issus du lièvre, mais seulement qu'ils peuvent en être issus. Le résultat qu'il annonce est parfaitement conforme à l'ensemble des faits connus. Il est en parfaite harmonie avec l'expérience d'Amoretti, car si le lapin peut féconder la hase, chose qui n'a pas encore été contestée, il est infiniment probable que le lièvre peut féconder la lapine.

Il y a en outre dans la science un fait qui tend à établir la réalité de la fécondation de la lapine parle lièvre. C'est celui qui a été communiqué en 1831 à la Société zoologique de Londres. Le croisement avait eu lieu d'une manière fortuite, dans un parc à lapins oii un petit levraut avait été élevé avec un lapin et une lapine. La lapine fut saillie par les deux mâles, et mit bas six petits dont trois étaient des lapins de pur sang-, tandis que les trois autres ressemblaient au lièvre (1). Un seul de ces trois animaux supposés métis survécut; et, plusieurs années plus tard, il fut disséqué par le célèbre zoologiste Richard Owen. Jusque-là, on pouvait élever des doutes sur la paternité du lièvre. Mais l'étude anatomique faite par Richard Owen dissipa ces doutes. L'intestin de l'animal différait à la fois de celui du lièvre et de celui du lapin. Le gros intestin était peu différent de celui du lapin, mais l'intestin grêle était celui du lièvre. Le pelage était comme chez le lièvre, les membres postérieurs comme chez le lapin. La chair était blanche. Richard Owen n'hésita pas à considérer l'animal comme un métis.

Je passe sous silence d'autres faits qui existaient dans la science, mais qui n'avaient pas été constatés d'une manière suffi) On sait que la superfétalion, même à plus de quinze jour? d'intervalle, esl un phénomène fréquent chez la lapine.

fisamment précise. Les choses en étaient là lorsque j'eus connaissance des expériences de M. Roux.

Je suis allé deux fois à Angoulême, en octobre J8S7 et en mars 1859 ; j'ai visité avec attention l'établissement de M. Roux. J'ai vu ses lièvres domestiques, ses lapines de pur sang-, et les animaux déforme intermédiaire qu'il assure être des métis. Je l'ai questionné de toutes les manières ; c'est un homme entièrement étranger aux sciences, et il est fort probable que, s'il avait inventé un roman, il y aurait introduit des détails qui auraient été en contradiction soit entre eux, soit avec les faits généraux de la physiologie de l'hybridité. Au lieu de cela, tout ce qu'il raconte s'accorde exactement avec ce qu'un physiologiste éclairé pourrait attendre des croisements en question.

" D'un autre côté il n'est pas douteux que la race produite par M. Roux diffère des autres races de lapins par des caractères extérieurs qui la rapprochent de l'espèce du lièvre. L'un de ces animaux a été présenté par moi à la Société de biologie, oii plusieurs naturalistes ont constaté cette ressemblance. Le même animal a été conservé vivant pendant plus d'une année au Jardin des Plantes. Feu Geoffroy Saint-Hiiaire l'a examiné attentivement en ma présence, il est resté convaincu que c'était un métis, et il a dès lors admis, dans son Histoire naturelle générale, la réalité des léporides. Voilà oii en était la question lorsque j'ai publié mon mémoire. J'y ai fait figurer l'histoire des léporides, au milieu d'un grand nombre d'autres faits d'hybridité eugénésiqiie. Maintenant des doutes s'élèvent. Je ne m'en étonne pas. Je ne m'étonnerais que d'une chose, c'est qu'un fait de cette nature eût été accepté sans opposition, car il froisse des préjugés très-répandus sur la question de V espèce. D'une part il est admis, dans l'enseignement classique, que les espèces sont séparées par des murailles infranchissables, que tous les métis d'espèces doivent être inféconds entre eux, — et les léporides sont féconds. D'une autre part, il y a un dogme religieux qui commande de croire que le nègre elle blanc, sans parler des autres, descendent directement de Noé, et, comme celte croyance à des transformations invraisemblables a besoin d'être corroborée, on a adopté un procédé sommaire de démonstration qui consiste à dire « que tous les hommes sont de la même espèce, puisque tous les métis

humains sont également féconds » (ce qui du reste est une assertion un peu légère). Maintenant, supposez démontré qu'il y ait des hybrides féconds, et il y aura bien des gens contrariés. Aussi n'y a-t-il pas de question dont l'histoire soit plus curieuse que celle del'hybridité, — pas même celle delà mâchoire d'Abbeville. On a invariablement procédé delà manière suivante : Etant donné un fait d'hybridité eiigénésique, on a commencé par le nier. Puis, lorsque des expériences réitérées ont rendu le fait incontestable, on a conclu en disant que les deux espèces mères étaient des variétés d'une même espèce. C'est ainsi que Buflbn a été conduit à fusionner en une seule espèce les chameaux et les dromadaires, les chèvres et les moutons, les bœufs, les bisons et les zébus ; que John Hunter a fait subir la même fusion aux trois espèces des loups, des chiens et des chacals, etc. Le moment oii l'on essayera de fusionner les lièvres et les lapins n'est pas encore venu ; mais il viendra, ou plutôt il viendrait si des expériences ultérieures et irrécusables, faites à plusieurs reprises avec succès, rendaient absurde et insensée la négation des léporides.

L'histoire la plus piquante est certainement celle des canidés chiens-loups. Buffon, sur ses vieux jours, au lieu de reculer ou au moins de s'arrêter comme tant d'autres, fit un pas en avant. Il conçut des doutes sur la légitimité de sa théorie de l'espèce, et entreprit une longue expérience qui dura plus de huit ans. Il suivit pendant quatre générations les métis d'une louve et d'un chien braque, et il publia ce résultat sans dire cette fois que le chien et le loup étaient de même espèce. L'expérience fut interrompue sans qu'on eût cherché à unir entre eux les métis de la quatrième génération. Personne n'a donc le droit de dire que ces métis aient été inféconds. On l'a dit cependant. Puis d'altération en altération on a dit : les métis du chienet du loup ne produisent que jusqu'à la quatrième génération ; ils ne produisent que jusqu'à la troisième génération ; ils ne produisent que jusqu'à la seconde génération ! Et enfin un célèbre physiologiste anglais, M. Garpenter, a osé dire en 18S2 : « Le loup et le chien produisent ensemble ; leur produit est fécond avec l'une et l'autre espèce ; mais si ces hybrides sont féconds entre eux, c'est ce qui, n'a pas encore été démontré. » Et pour qu'on ne se méprenne pas sur l'intention de l'auleur, il est bon d'ajouter

que ce passage est extrait d'un long article sur l'unité du genre humain {the Cijclopœdia of Pliysiology, vol. IV, p. 1309, London, 1832, grand in-8, art. Varieties of Mankind, par Garpenter).

Après cela il n'y a plus qu'à tirer l'échelle.

Pour revenir aux métis du lièvre et du lapin, je ne puis que vous répéter en terminant :

r Des faits antérieurs, dont l'un parfaitement authentique, établissaient la possibilité de ce croisement ;

2° La race de M. Roux présente des caractères parfaitement conformes à l'origine qu'il leur attribue ;

3° Ses assertions sont en parfaite harmonie avec l'ensemble des faits connus sur les croisements des espèces ;

4° On ne peut donc invoquer contre lui aucune fin de nonrecevoir de l'ordre scientifique ;

5" Quand même il serait démontré que l'histoire des léporides d'Angouléme est controuvée, il resterait encore dans la science une grande masse de faits observés chez les mammifères et chez les oiseaux, et qui établissent la réalité de l'hybridité eugénésique.

Je n'en puis dire davantage. Il n'est sans doute pas impossible qu'un spéculateur, pour conserver le monopole de la production d'une race lucrative, invente une histoire destinée à dépister ses concurrents. Mais cela est bien peu vraisemblable dans le cas actuel, si l'on songe que M. Roux a élevé des léporides et raconté leur histoire plusieurs années avant de spéculer sur ces animaux.

Agréez, etc. . Paul Broc a.

On voit par ces documents que certains contradicteurs du .lournal cï agriculture pratique ont eu tort de vouloir chanter victoire. S'il est bon de ne pas accepter aveuglément un fait, lors même qu'il est annoncé par des hommes dignes de foi, on doit se garder de nier à la légère et surtout de déverser le blâme sur les observateurs consciencieux.

.J.-A. Barral.

.NOTES ADDlTIO.NiNELLES SUR L'HYBRIDITÉ. »9«

Expériences infructueuses de l'auteur sur le croisement du lièvre et du lapin.

J'ai fait allusion, dans mon mémoire sur)riiybridité, aux tentatives infructueuses que j'avais laites en 18j8 sur le croisement du lièvre et du lapin. J'ai fait depuis lors d'autres tentatives qui n'ont pas eu plus de succès.

Il n'est peut-être pas inutile de donner ici la relation de ces faits et d'indiquer les causes diverses qui peuvent faire échouer les expériences de ce genre :

1° Au mois de novembre 1858, mon ami M. L... me procura trois jeunes levrauts qui avaient été pris au panneau dans une chasse des environs de Paris. Le plus jeune avait environ trois mois. Je les plaçai au jardin botanique de la Faculté de médecine dans un local que M. le professeur Moqiiin- Tandon avait bien voulu mettre à ma disposition. Ils étaient d'abord trèssauvages. Pendant les premiers jours, ils se précipitaient la tète contre les murs dès qu'on s'approchait de leur cabane. Lorsqu'ils furent un peu plus calmes, je leur donnai des lapines du même âge auxquelles ils firent assez bon accueil. Ils s'adoucirent à tel point que leur gardien pouvait entrer dans leur cabane sans les eiïarouchcr. Mais ils devinrent tristes, maigrirent et moururent au bout de deux ou trois mois.

J'ai déjà mentionné plus haut (p. 477) cette première expérience.

Les expériences suivantes ont eu lieu à l'Ecole pratique de la Faculté de médecine, dans un jardin où j'avais fait construire un parc assez grand et très-convenablement installé. Ce parc se composait de dix loges cubiques en maçonnerie reposant sur un sol exhaussé de 20 centimètres, rangées entre le jardinet un petit couloir, grillées sur la façade et s'ouvrantpar le haut; à l'extrémité était un hangar grillagé, large et long de 2 mètres, où les animaux pouvaient jouir, au besoin, d'un peu plus de liberté. Le tout était recouvert d'un(! large toiture située à une hauteur de 2 mètres.

2° Pendant l'hiver de 1851), quelques jours avant la clôture de la chasse, un de mes amis, propriétaire dans le Maine, fit prendre au panneau vingtdeux jeunes levrauts mâles qui m'étaient destinés. L'expédition souffrit d'assez grandes difficultés de la part du chef de gare. Elle fut faite sous le couvert d'Isidore Geoffroy Saint-Hilaire, professeur de zoologie au Muséum d'histoire naturelle ; mais il s'était écoulé plusieurs jours, pendant lesquels cinq animaux étaient morts. Je n'en reçus donc que dix-sept. Ce long voyage en chemin de fer les avait effrayés et effarés au plus haut point. Plusieurs s'étaient blessés en s'élançant contre les parois de leur cage. Cette circonstance contribua probablement beaucoup à produire une grande mortalité pendant les premiers jours. J'avais eu soin de mettre en loge les dix plus jeunes, âgés de deux à trois mois. Plusieurs paraissaient avoir cinq ou six mois ; ceux-là moururent tous assez promptement ; quelques jeunes moururent au?^!. Finnlemonf, au bout do quinze jours, il en

restait huit qui paraissaient en assez bon état; et alors cliacun d'eux reçut dans sa loge une jeune lapine de son âge, avec laquelle il devait être élevé, sans qu'aucun d'eux put jamais voir, ni même entrevoir, aucun animal de son espèce.

Ces mariages anticipés furent d'abord assez calmes; mais, lorsque les animaux grandirent, on les vit quelquefois se battre, et ce n'était pas toujours le mâle qui avait l'avantage. Ce fut à cette cause que les gardiens attribuèrent la mort de plusieurs animaux. Je dois dire ici qu'il n'y avait alors à l'Ecole pratique ni laboratoires ni garçons de laboratoire. J'avais été obligé de confier le soin de mes animaux, moyennant un salaire honnête, aux garçons d'amphithéâtre de l'Ecole pratique, gens peu scrupuleux qui ne dédaignaient point la chair du levraut, et qui, j'en ai acquis depuis la certitude, firent dans les rangs quelques éclaircies. Au mois d'août 1859, lorsque je partis pour les vacances, il n'y avait plus que trois couples, qui paraissaient vivre en très-bonne intelligence ; à mon retour, on ne me montra plus qu'un mâle, accusé d'avoir successivement tué sa propre lapine, puis une autre, veuve de son voisin. Cette fois l'accusation me parut justifiée, car une troisième lapine, venue du marché, fut placée auprès de lui. La guerre s'alluma aussitôt; trois jours après, la lapine était morte. Le quatrième jour, je livrai à ma cuisinière ce meurtrier incorrigible. Ainsi se termina l'expérience de 1859.

Tout en faisant la part de l'incurie et de la gourmandise des garçons, je pensai que la cause principale de cet insuccès devait être attribuée à l'âge trop avancé des animaux, qui, ayant déjà connu la liberté des champs, n'avaient pu se plier à la captivité. Je savais bien que des levrauts de cet âge avaient pu quelquefois se laisser apprivoiser, mais à la faveur de' soins et de caresses qui avaient entièrement fait défaut à mes prisonniers. 11 s'agissait donc de prendre des animaux encore à la mamelle, de les allaiter artificiellement et de les élever dans la familiarité de l'homme. Tel fut le plan de mon expérience de 1860.

3° Au commencement de juin 1860, l'un des gardes des chasses de Saint-Germain fut autorisé, grâce à l'intervention de M. le colonel Sautereau, à me procurer un couple de jeunes liévreteaux (1), pris à la main par les faucheurs, à l'époque des premières fauchaisons des luzernes. Averti immédiatement de leur capture, j'allai dès le lendemain les chercher chez le garde forestier; il me dit qu'ils avaient environ quinze jours. Ils furent allaités chez moi pendant plusieurs jours à la cuillère. Ce fut seulement au bout d'une semaine qu'ils apprirent à boire d'euxmêmes dans une soucoupe. Peu à [peu on ajouta à leur breuvage de la farine, du son, de la mie de pain, puis quelques herbages. D'abord trèscraintifs, restant pendant des heures entières blottis dans un coin, sous un meuble, ils finirent par s'apprivoiser assez bien. L'un d'eux néanmoins mourut au bout d'un mois. L'autre fut alors apparié avec une lapine de

(1) A l'exemple de M. Gayot, j'appelle liévreteaux les petits qui lettent encore, et levrauts ceux qui peuvent déjà se suffire à eux-mêmes.

NOTES ADDITIONNELLES SUR l'eYBRIDITÉ. 601

son âge. Ces deux animaux, âgés d'environ six' semaines, furent élevés dans une petite cabane placée dans ma remise. Us vécurent en très-bonne intelligence. Au mois de novembre, je les transportai à l'Ecole pratique, où l'installation était bien meilleure et où, cette fois, grâce aux dispositions que j'avais prises, ils furent très-bien soignés. Jamais on ne les vit se battre, mais jamais non plus on ne les vit s'accoupler. Au mois de mai 1861, je les installai à Bicêtre où, en ma qualité de chirurgien de l'établissement, j'avais un jardin et une basse-cour. Gela dura jusqu'au mois de décembre 1861 ; les animaux avaient alors environ dix-huit mois; ils avaient vécu ensemble pendant seize mois! Leur union (peut-être platonique) avait été stérile ; elle fut brisée par la mort du lièvre. Le traître jardinier avoua qu'il l'avait mangé, mais il soutint pour sa défense qu'il était mort de maladie. Restait la lapine. Je l'appariai quelques jours après avec un- lapin qui avait déjà fait ses preuves de fécondité. Six mois après, voyant qu'elle était toujours stérile, je lui lis une marque à l'oreille et je la fis passer, de la loge spéciale où elle avait séjourné jusqu'alors, dans l'étable aux lapins, où vivaient en commun plusieurs familles de lapins, sous l'autorité de deux mâles très-actifs. Néanmoins elle resta stérile jusqu'à la fin de décembre 1861, époque où je quittai l'hospice de Bicêtre et où l'expérience fut interrompue.

On sait que la stérilité est rare chez les lapines. J'avais donc eu une bien mauvaise chance en choisissant précisément une lapine stérile, pour l'unir avec le seul de mes lièvres qui fût parvenu à l'âge de la fécondité.

4° Je mentionne enfin une tentative un peu différente, mais faite néanmoins dans le même but. Au printemps de 1860, M. Jourdier, de Versailles, vint m'annoncer qu'un épicier de cette ville possédait deux levrauts, mâle et femelle, qui avaient été pris tout jeunes dans les champs et qu'il élevait dans l'espoir d'obtenir une lignée. Je fis l'acquisition de ces animaux qui avaient, me dit-on, environ neuf mois ; et, n'ayant pu obtenir un laisserpasser de l'octroi, je fus obligé de recourir à la fraude pour les introduire dans Paris. Je les installai dans mon petit parc de l'Ecole pratique, où ils furent très-bien soignés. J'essayai d'abord de faire vivre le mâle avec une lapine, la femelle avec un lapin. Il fallut y renoncer au bout de quelques jours pour cause de guerre civile. Je m'y attendais, et ce n'était d'ailleurs point pour cela que j'avais fait l'acquisition de ces animaux. Après avoir reconnu qu'ils étaient trop âgés pour accepter des unions croisées, je les remis ensemble, espérant obtenir d'eux des petits que je me proposais d'élever ensuite avec des lapines. Mais cette espérance fut déçue. Ils vécurent ensemble pendant près de deux ans, sans aucun résultat. Au mois de mars 1862, la hase mourut de maladie. J'essayai encore de donner une lapine au mâle survivant; il la tua promptement. Je me décidai alors h le sacrifier, et je constatai au microscope que son sperme renfermait des animalcules spermatiques. C'est donc à la femelle qu'était imputable la stérilité de mes deux captifs.

Quoique toutes mes tentatives avaient été infructueuses, j'ai cru néanmoins devoir en rendre compte pour montrer combien il est difficile de

réunir toutes les conditions favorables au succès des expériences de ce genre. En réalité, malgré tous mes efforts, je n'ai pu parvenir qu'une seule fois à élever ensemble un lièvre et une lapine jusqu'à l'âge de la reproduction, et le malbeur a voulu que cette lapine fût stérile, même avec des mâles de son espèce.

Je rappelle d'ailleurs qu'en matière d'hybridité les faits négatifs, même lorsqu'ils sont très-nombreux, ne sauraient prévaloir contre un seul fait positif, suffisamment constaté. Certains croisements réussissent presque toujours; mais il en est d'autres qui ne réussissent que par hasard. Celui des lièvres et des lapins est de ce nombre. Il faut s"en prendre avant tout au naturel sauvage du lièvre. Mais il y a dans cette espèce, comme dans toutes les espèces sauvages, quelques individus moins rebelles que les autres à la domestication et qui, élevés à la campagne par de vieilles femmes ou par des enfants, se laissent très-bien apprivoiser. C'est l'effet d'une aptitude tout individuelle et assez rare; sans cela, le lièvre serait devenu domestique depuis longtemps. Le succès d'une expérience de croisement est donc subordonné avant tout à une première condition fort douteuse : il faut que le sujet soumis à l'expérience soit doué d'un naturel exceptionnellement favorable. Mais cela ne suffit pas. Parmi les lièvres apprivoisés, il en est chez lesquels le sens génital ne s'éveille pas. D'autres ont une certaine ardeur, mais la première résistance de la Inpine les décourage. Il résulte en outre d'une relation donnée par M. Gayot dans son ouvrage sur les Pelils Quadrupèdes de la maison et des champs (Paris, 1871, 2 vol. in-8° avec un grand nombre de figures) que certains lièvres se refroidissent tout à coup et pour toujours, après avoir vainement essayé de se satisfaire sur une lapine, malgré la complaisance de cette dernière. Quoique la conformation génitale des deux espèces nous paraisse trèsanalogue, il peut y avoir cependant certaines différences de volume ou de direction qui rendent le rapprochement plus ou moins difficile. Cette difficulté n'est peut-être pas étrangère à la fréquence des combats qui s'élèvent entre le lièvre et sa lapine. D'un autre côté, on a vu certains lièvres, plus ardents, plus persuasifs et plus adroits que les autres, saillir aisément, à la première rencontre, un grand nombre de. lapines. Ces explications permettent de comprendre pourquoi les expériences régulières échouent si souvent ; tandis que le croisement s'est produit plus d'une fois d'une manière fortuite et tout à fait inattendue, chez des personnes qui n'élevaient un lièvre que par amusement.

Ceux qui s'intéressent à cette question trouveront d'amples renseignements dans l'ouvrage déjà cité de M. Gayot. Les trois longs chapitres intitulés : LE LiÉvRK, LE Lapin et LE Lépop.ide, renferment l'histoire des croisements productifs du lièvre et de la lapine, qui ont été obtenus, depuis les expériences de M. Roux d'Angoulème, à Bar-sur-Aube en 1863 chez M. Guerrapain, à Saint-Dizier en 1867 chez M. lliomas, à Bretigny-sur- Orge en 1868 chez M. Gayot lui-même. M. Gayot rapporte également deux cas de croisement de la hase et du lapin, obtenus l'un à Verdun-sur-Meuse, chez le baron de Beaufort ; l'autre au fort d'Aubervilliers, près Paris. Ces

faits, constatés de la manière la plus positive, ont coupé court à toute discussion sur la réalité des léporides. Mais la discussion a pris une autre direction, ainsi qu'on le verra dans l'article suivant.

(Mai 1877.)

La question des léporides en 18 9 3.

Mémoire lu à la Société d'anthropologie le 20 mars 1S75. {Bulletins de la Société d'anthropologie, 2^ série, t. VIII, p. 268-278, et p. 280-285).

La fécondité du croisement des lièvres et des lapines n'a plus élé mise en doute depuis 1868. Mais ce qui restait toujours en contestation, c'était la fécondité des léporides de demi-sang entre cîia;; et lorsque celle-ci à son tour fut démontrée, on se demanda si la race hybride n'allait pas faire naturellement retour à l'une des espèces mères. J'avais appelé particulièrement sur cette dernière question l'attention de M. Gayot, qui continuait toujours ses expériences à Bretigny-sur-Orge. En 1871, il m'annonça que ses léporides de demi-sang en étaient déjà à la septième génération et que leur type mixte persistait toujours. Cette opinion fut combattue l'année suivante par M. Sanson, dans une note lue à la Société d'anthropologie (IS février 1872). De Texanien de deux crânes de léporides de la sixième génération, que lui avait donnés M. Gayot, M. Sanson concluait que ces animaux étaient revenus au type du lapin. Mais, un an plus tard, je communiquai à la Société une lettre de M. Gayo' annonçant que ses léporides de demi-sang, déjà parvenus à la dixième génération, maintenaient toujours, « sans la moindre variation », le type intermédiaire des métis de la première génération {Bulletin de la Société d'anthropologie, 2* série, t. VIII, p. 181; séance du 20 février 1873). M. Sanson ayant répondu dans la séance suivante (p. 223, séance du 6 mars) que la lettre de M. Gayot a laissait la question dans l'état où elle était auparavant », je crus devoir écrire le travail suivant dont je donnai lecture dans la séance du 20 mars.

La Société d'anthropologie a toujours accueilli avec intérêt les faits relatifs à l'étude de l'hybridité animale, qu'elle considère comme l'un des principaux éléments de la question générale de l'espèce, et comme l'un des meilleurs guides dans l'étude des croisements des races humaines. J'espère donc que vous me permettrez de revenir aujourd'hui sur la question des léporides, à roccasion des communications en apparence contradictoires de MM. Gayot et Sanson, et de vous soumettre quelques réflexions que je ferai précéder d'un résumé historique.

Il y a déjà seize ans que mon ami, M. Léonce Bergis, de Montauban, me donna un animal qu'il avait reçu d'Angoulême et qui provenait du croisement du lièvre et du lapin.

Ayant constaté que cet animal présentait, en effet, un type intermédiaire entre les deux espèces, mais sachant combien les questions d'hybridité sont controversées, je résolus d'aller étudier le fait à sa source, et je fis le voyage d'Angoulême. M. Roux me montra son établissement dans le plus grand détail ; je pus comparer le père-lièvre avec les lapines qu'il avait fécondées et avec les hybrides des divers rangs qui étaient issus de ce croisement. Je constatai sur ces métis des caractères intermédiaires parfaitement conformes à la généalogie qu'on leur attribuait et je demeurai convaincu de l'exactitude des trois propositions suivantes : 1° le croisement du lièvre et de la lapine est fécond ; 2° les métis issus de ce premier croisement sont féconds euxmêmes ei peuvent procréer soit entre eux, soit avec le lièvre, soit avec le lapin ; 3° les métis dits trois-huit^ issus de ces métis de premier rang (un demi-lièvre, un demi-lapin) et de quarterons de lièvre (un quart lièvre, trois quarts lapin), sont indéfiniment féconds.

Les trois-huit étant, de tous ces métis, ceux qui donnaient le meilleur résultat commercial, étaient aussi les seuls dont l'expérimentateur eût régulièrement suivi la lignée. C'étaient les seuls, par conséquent, dont la fécondité pût être considérée comme indéfinie. Mais la fécondité des autres variétés de métis ne s'était jamais trouvée en défaut, et était établie au moins pour les deux ou trois premières générations.

L'importance de ce fait me parut considérable. Avant de le publier, je voulus le constater de nouveau. Je fis donc, dix-huit mois après, un second voyagea Angoulême, et je pus confirmer mes premières observations. Les trois-huit en étaient déjà à leur dixième génération, et sans me dissimuler que j'allais soulever bien des objections, je me décidai à publier, dans mon Mémoire sur ïhyhridité^ l'histoire des métis du lièvre et du lapin.

Je désignai ces métis sous le nom de léporides^ aujourd'hui généralement accepté, et je les citai comme un exemple de l'hybridité que j'ai appelée eugénésique ^ et qui est caractérisée par la fécondité indéfinie des métis.

Les contestations que j'avais prévues ne firent pas défaut. Le fait que les hybrides d'espèces peuvent être eugénésiques privait les monogénistes de leur plus solide argument. Il ne contrariait pas moins les partisans de la permanence des espèces. Enfin, les membres des sociétés d'agriculture qui avaient souvent et en vain tenté l'expérience de M. Roux étaient naturellement disposés au scepticisme. Les objections s'élevaient donc de toutes parts, et l'on répéta bien des fois que M. Roux s'était servi de moi pour mystifier le public.

Les léporides, toutefois, s'étaient répandus dans le commerce. On pouvait les voir dans les expositions. 11 y en avait plusieurs au Jardin d'acclimatation ; il y en avait un au Jardin des Plantes (c'était celui que m'avait donné M. Bergis). On ne pouvait nier que.ces animaux ne présentassent des caractères intermédiaires entre l'espèce du lièvre et celle du lapin, mais on nia l'origine que leur attribuait M. Roux. Ce n'était, disait-on, qu'une variété de lapins, chez lesquels on avait développé, par la sélection des parents, des caractères de forme et de couleur semblables à ceux du lièvre, et qu'on essayait de faire passer pour des métis.

Ce fut la première phase de la discussion. Je ne me proposais pas d'y prendre part. Mais un jour, sur l'invitation démon ami, M. Barrai, directeur. du Journal d'agriculture pratique, je lui adressai une lettre qu'il publia dans son journal (numéro du 5 août 1863, p. 134). J'y signalais la portée scientifique de la question et j'y prouvais que toutes les assertions de M. Roux, agriculteur intelligent, mais entièrement étranger à la physiologie et à l'histoire naturelle, étaient en parfait accord, jusque dans les détails, avec l'ensemble des phénomènes connus de l'hybridité. (Voy. plus haut, p. o93.)

A cette occasion, M. Gayot, rédacteur du Journal d'agricul' ture pratique, me fit l'honneur de venir me voir ; il me question'na longuement sur les procédés à suivre pour reprendre et mener à bonne fin les expériences d'Angoulême. C'est la seule entrevue que j'aie eue avec lui. Ce fut seulement cinq ou six ans plus tard qu'il m'écrivit pour m'annoncer que le croisement du lièvre et de la lapiue avait enfin réussi, dans sa propriété de Bretigny-sur-Orge (Seine-et-Oise). Un jeune lièvre, élevé en capti-

vite, avait consenti à s'accoupler avec quelques lapines et en avait fécondé quatre.

L'expérience de Bretigny-sur-Orge date du mois d'août i 868 ; mais déjà, l'année précédente, M. Thomas, greffier du tribunal de commerce de Saint-Dizier (Haute-Marne), avait fait savoir à M. Gayot qu'un jeune lièvre, élevé sous ses yeux par ses enfants, avait fécondé plusieurs lapines. M. Gayot n'avait pas hésité à faire le voyage de Saint-Dizier. Il avait examiné avec soin les petits léporides de premier sang; il avait en outre assisté à l'accouplement du lièvre avec deux lapines {Cosmos, n" du 30 novembre 1867, p. 10) ; et il ne lui restait plus de doute sur la réalité du croisement obtenu par M. Roux, lorsqu'il réussit à son tour, en 1868, à répéter l'expérience d'Angoulême.

La vérification était donc faite, à l'honneur de M. Roux, et dès lors, l'existence des léporides ne pouvait plus être niée. Les obstinés soutinrent toujours, il est vrai, qu'ils avaient eu raison, que les léporides de M. Roux étaient apocryphes et que ceux de ses imitateurs étaient seuls authentiques. Mais les nouveaux animaux étaient si semblables aux anciens, que ce mouvement de conversion [était bien subtil. Quoi qu'il en soit, la discussion n'était plus possible sur le point principal. On la transporta alors sur un nouveau terrain.

On dit que la réalité des léporides était avérée, mais que ce fait n'avait aucune portée; que les croisements d'espèces avaient été connus de tout temps, qu'un exemple de plus ne signifiait rien, et que le seul point à débattre était le degré de fécondité des métis. Ici les objections se présentèrent sous deux formes bien différentes. Les uns annoncèrent que la fécondité des léporides d'Angoulême ne s'était pas maintenue, que ces métis s'était éteints; au bout de quelques générations, dans toutes les fermes oii l'on avait essayé de les propager sans croisement de retour. Les autres, continuant, par un reste d'habitude, à mettre en doute la bonne foi de M. Roux, déclarèrent au contraire que ses prétendus léporides étaient parfaitement et indéfiniment féconds, mais qu'il n'en pouvait être autrement, puisque ce n'étaient que des lapins ; que les seuls vrais léporides étaient ceux de MM. Gayot et Thomas, mais qu'ils étaient de fraîche date, et qu'on verrait bien qu'ils ne réussiraient pas à se perpétuer.

L'événement n'a pas confirmé cette prophétie. Les léporides de M. Gayot ont été aussi vivaces que des lapins de race pure. Cet expérimentateur nous apprend aujourd'hui que ses métis en sont à la dixième génération et qu'ils continuent à prospérer,

La constatation de la fécondité, et de la fécondité illimitée des léporides de M. Gayot, mit fin à la seconde phase de la discussion, et alors s'ouvrit la troisième phase.

La question qui se posait désormais était celle desavoir si les léporides pouvaient constituer une race durable. La fécondité, en effet, ne suffit pas pour constituer une race ; il faut de plus que toutes les générations qui se succèdent conservent les caractères constatés sur les premières générations. On pouvait donc se demander si les léporides, mis à l'abri des croisements de retour, ne retourneraient pas peu à peu au type de l'une des deux espèces mères. Je n'avais pu me faire une opinion sur ce point lorsque j'avais étudié les résultats des expériences d'Angoulême, puisque la race des trois-huit, cultivée par M. Roux, n'était pas séquestrée/ et qu'ehe recevait fréquemment des renforts provenant du croisement des demi-sang et des quarts de lièvre. J'avais donc dû me borner, dans mon Mémoire sur thybridité, à constater l'origine croisée et la fécondité des léporides.

Depuis lors, il m'était revenu, de divers côtés, que plusieurs personnes, ayant voulu conserver dans leurs fermes la race des trois-huit, avaient vu, par la suite des générations, les animaux se rapprocher de plus en plus du type du lapin. Je n'avais pas eu l'occasion de vérifier le fait moi-même, mais je le trouvais de peu de poids dans la question de la permanence des races hybrides. Ainsi que leur nom l'indique, les trois-huit ne sont pas mi-partis de lièvre et de lapin. D'après l'évaluation admise dans le langage, ils se composent de trois parties de lièvre et de cinq parties de lapin. Or, c'est un fait bien connu en anthropologie, qu'à la suite d'un mélange en proportions inégales, le type de la race prédominante tend à prédominer de plus en plus dans les générations successives, sans qu'aucun croisement nouveau soit intervenu. Il est donc probable qu'un phénomène analogue doit se produire chez les léporides trois-huit, et dès

lors le retour graduel de ces hybrides au type du lapin doit paraître tout naturel.

Les expériences de M. Roux laissaient donc sans solution possible la question de permanence; et elles donnaient lieu à une autre objection qui n'avait pas figuré dans les premières discussions, quoique je l'eusse moi-même soulevée dans mon Mémoire sur ïhyhridité. M. Roux, poursuivant un but pratique sans se préoccuper des questions physiologiques, avait cultivé principalement la race des trois-huit. Il n'avait pas fait l'essai de reléguer, dans une habitation spéciale et parfaitement close, les métis de premier sang (demi-lièvre, demi-lapin) et d'étudier, pendant plusieurs générations, la fécondité de ces animaux entre eux.

On ne pouvait savoir s'ils étaient capables de se reproduire indéfiniment sans se retremper de temps à autre dans l'une des deux races mères. La fécondité des trois-huit pouvait donc n'accuser qu'une hybridité paragénésique. Quant à l'hybridité eugé?îésique , quelque probable qu'elle fût, elle pouvait encore laisser place à quelque doute. J'avais attiré sur ce point l'atten-^ tion de M. Gayotdans mon entrevue avec lui; lorsqu'il m'écrivit pour m'annoncer l'existence de ses nouveaux léporides, je lui répondis en l'invitant fortement à poursuivre l'expérience au point de vue purement scientifique, à dédaigner les produits des croisements de retour, et à cultiver exclusivement la race des métis de premier sang, moitié lièvre, moitié lapin, afin de résoudre les deux questions suivantes : i° les léporides de premier sang sont-ils indéfiniment féconds entre eux? 2° leurs descendants conservent-ils dans les générations suivantes les caractères intermédiaires entre les deux espèces, ou bien se modifient-ils peu à peu de manière à rentrer, au bout de quelques générations, dans le type pur de l'une des espèces mères ?

M. Gayot a bien voulu se conformer à ce programme. Sur le premier point, la preuve est faite désormais. Les léporides de premier sang ont été élevés séparément ; ils ont été soustraits aux croisements de retour; et ils n'ont même pu recevoir aucun renfort de leur propre race, puisque le père lièvre est mort peu de temps après le début de rexpérience. Dans ces conditions,

ils se sont reproduits pendant neuf générations: la dixième "vient de naître. Ils nous fournissent donc le plus éclatant des exemples connus de l'hybridité eugénésique. C'est ce que j'avais annoncé dans mon Mémoire.

Reste la question de permanence. Sur ce point, j'avoue que. les communications contradictoires de MM. Gayot et Sanson ne peuvent dissiper mon incertitude. M. Sanson nous a présenté, dans la séance du 15 février 1873 [Bull., 2' série, t. VII, p. 328), deux crânes d'animaux de demi-sang, provenant de la sixième génération des léporides de M. Gayot. Il a placé à côté de ces crânes de métis le crâne d'un lièvre de la Beauce, puis celui d'un lapin de choux, et, de cette étude comparative, il a conclu que les léporides de la sixième génération n'étaient plus que des lapins. Dans la discussion qui suivit son intéressante lecture, plusieurs de nos collègues émirent l'opinion que les pièces étaient trop peu non^breuses, qu'elles n'étaient pas assez démonstratives, et qu'il y avait lieu d'attendre de nouvelles preuves. C'était aussi mon avis, mais je jugeai inutile de le dire. Je ne pris la parole que pour défendre la bonne foi de M. Roux, de nouveau mise en suspicion par M. Sanson, à l'occasion d'un fait qui confirmait pourtant les assertions de l'expérimentateur d'Angoulême. Quant à la question de reversion spontanée des léporides de demi-sang au type du lapin, je ne crus pas devoir la discuter encore, ne connaissant pas assez bien la craniologie comparée des diverses races de lièvres et de lapins, sachant d'ailleurs que les différences qui existent entre elles, sous ce rapport, sont assez légères, et sachant en outre, par les notions que je puis posséder sur la craniologie humaine, combien il est difficile de connaître les caractères d'une race, et surtout d'une race croisée, d'après l'examen de deux crânes seulement.

Je me proposais de m'adresser à M. Gayot pour le prier de vouloir bien nous envoyer une série de crânes de ses léporides, mais M. Sanson me dit, et dit même, je crois, en séance, que pendant l'occupation prussienne, les léporides de Bretigny-sur- Orge avaient été mangés jusqu'au dernier. Je plaignis le sort de ces pauvres bêtes que le temps avaient épargnées, mais que l'homme avait dévorées, — tempus edax, miles edacior, — et je n'écrivis pas à M. Gayot. Je croyais donc encore, il y a quelques

610 MEMOIRES D ANTHROPOLOfilE.

semaines, que sa race hybride était anéantie, lorsque je reçus la lettre qui vous a été communiquée dans la séance du 6 février.

Cette lettre nous a appris que la race des léporides de 1868 est encore en pleine prospérité, et l'auteur, qui a probablement eu connaissance du travail communiqué à la Société par M. Sanson, en février i812, affirme que ces animaux, parvenus aujourd'hui, sans nouveau mélange, à la dixième génération, conservent encore tous les caractères des léporides de la première génération, qu'ils ne sont par conséquent pas revenus au type du lapin.

Nous avons donc maintenant sur le même fait, deux appréciation diamétralement opposées. M. Sanson, dans la dernière séance, a invoqué une fin de non-recevoir, en disant que M. Gayotne nous présentait qu'une opinion, tandis qu'il nous a, lui, présenté des faits. Je lui ferai remarquer que c'est aussi sur des faits, et non pas sur deux faits seulement, mais sur un grand nombre, que repose l'opinion de M. Gayot. Celui-ci, familiarisé par une longue expérience avec les caractères extérieurs des léporides, m'inspire d'autant plus de confiance qu'il a dû sans aucun doute y regarder à deux fois avant de se mettre en contradiction avec un adversaire aussi autorisé que M. Sanson. D'un autre côté, j'hésite à considérer comme décisives les conclusions que M. Sanson a fait reposer, l'année dernière, sur deux crânes de léporides, comparés avec un seul crâne de lièvre, et un seul crâne de lapin, car je pense que les déductions basées sur la craniologie demandent un plus grand nombre de faits; mais je n'ai garde de mettre en doute les observations de notre collègue, et j'ajoute que je pourrais les admettre sans rejeter pour cela l'opinion de M. Gayot.

L'étude générale de l'hybridité nous apprend en effet que, si les métis participent à la fois des deux espèces mères, si sous ce rapport ils peuvent être considérés comme intermédiaires entre ces deux espèces, il n'en est pas de môme de chaque caractère étudié isolément. Certains caractères sont empruntés principalement, quelques-uns même exclusivement, soit au père, soit à la mère. Cette répartition ne dépend point du hasard. Elle est sinon absolument constante, du moins peu variable dans un même croisement. Mais les observations faites sur un croise-

ment donné ne sont nullement applicables aux autres. Dans les deux croisements réciproques des ânes et des chevaux, le crâne des métis est plus semblable à celui du père qu'à celni de la mère: cela a été constaté sur le bardeau, fils du cheval et de 1 anesse, aussi bien que sur le mulet, fils de l'âne et delà jument. Mais le croiserhent des chiens et des loups a donné lieu à des observations toutes différentes. Dans la grande expérience de Buffon, sur le croisement d'une louve et d'un chien braque, expérience qui, comme on sait, fut poussée jusqu'à la quatrième génération, les mâles tenaient surtout de la louve, tandis que les femelles tenaient surtout du chien, et cependant la conformation de la tête était plus rapprochée de celle de la louve chez les femelles, de celle du chien chez les mâles.

Quelle était, à la première génération, chez les léporides de M. Gayot, la répartition des caractères ostéologiques ? Quelle était chez eux, en particulier, la forme du crâne? Etait-elle intermédiaire, ou se rapprochait-elle plus particulièrement du type paternel ou du type maternel? Cette recherche n'a pas été faite. On s'est borné à constater les caractères extérieurs de la forme et du pelage, caractères qui, au dire de M. Gayot, le meilleur juge de la question, se sont maintenus dans toutes les générations suivantes. M. Sanson peut donc avoir raison lorsqu'il nous dit aujourd'hui que le crâne du léporide qu'il a étudié à la sixième génération, est semblable au crâne du lapin, mais il n'est pas autorisé à en conclure, comme il le fait, que le crâne soit revenu au type du lapin, puisqu'il ignore aussi bien que nous s'il n'était pas déjà tel à la première génération.

Qui sait môme s'il n'existerait pas, chez les léporides, une tendance analogue à celle que Buffon a constatée sur ses chiensloups, et s'il n'y aurait pas chez eux des différences sexuelles par suite desquelles le crâne des femelles se rapprocherait surtout du type paternel du lièvre, et celui des mâles, du type maternel du lapin? Ce n'est qu'une supposition, sans doute, mais elle est conforme à d'autres faits, et je remarque que, sous ce rapport, les deux observations de M. Sanson présentent une lacune, le sexe des léporides qu'il a étudiés n'ayant pas été indiqué dans sa note.

Si ces réflexions vous paraissent fondées, vous jugerez peut-

être que le fait énoncé par M. Sanson ne porte aucune atteinte aux observations dont M. Gayot nous a transmis le résultat. Mais vous jugerez sans doute aussi qu'il serait désirable de reprendre snr des bases plus larges l'étude de la craniologie comparée des lapins, des lièvres et des léporides. Je vous propose donc d'adresser à M. Gayot une lettre de remercîments, et de l'inviter à recueillir, pour des observations ultérieures, une série nombreuse de têtes de léporides.

Cette lecture donna lieu à une discussion dans laquelle MM. Sanson et de Quatrefages mirent en doute la permanence de la race hybride de M. Gayot, en invoquant la loi de réversion en vertu de laquelle les métis d'espèce doivent faire retour au bout d'un certain nombre de générations au type de l'une des espèces mères. .le donne ici la réponse que je fis à cette argumentation.

Je n'ai pas encore d'opinion sur le degré de permanence des caractères que présentent les hybrides d'espèces. Ce n'est pas au point de vue de leur type que j'ai étudié ces animaux, mais au point de vue de leur fécondité. J'ai soutenu qu'il y avait des hybrides eugénésiqueSj c'est-à-dire doués d'une fécondité illimitée. Je l'ai prouvé par l'exemple des léporides ; il y a quinze ans de cela, et j'ai rappelé, dans la note que je viens de lire, comment on accueillit ce fait qui dérangeait la théorie de l'espèce. Ce fait n'était pas le premier. Il y en avait déjà un autre qui était dû à Buffon, mais on s'en était débarrassé par un procédé assez remarquable que j'ai indiqué ailleurs (1). Si j'avais dit seulement qu'il y avait des léporides, on ne s'en serait pas ému, mais comme j'ajoutais qu'ils étaient féconds, et bien féconds, cela ne pouvait passer, et M. Roux, l'auteur de l'expérience, fut accusé d'imposture.

C'est qu'aussi on était bien fort pour nier ce fait : on invoquait une loi, la loi d'hybridité, portant que les animaux d'espèces différentes, ne peuvent engendrer des produits doués d'une fécondité continue. La nature, gardienne jalouse de la pureté des espèces, frappait de stérilité les produits des unions hybrides et si quelquefois elle leur permettait de commencer une lignée, elle les arrêtait toujours, au plus tard, au bout de trois générations. Telle était la loi d'hybridité dans ce temps-là.

(1) Voyez plus haut, p. 452-457.

NOTES ADDITIONNELLES SUR l'hYBRIDITÉ. 613

Il faut avouer que, depuis lors, la question a singulièrement changé de face, puisqu'il y a aujourd'hui une autre loi que MM. Sanson et de Quatrefages viennent d'invoquer. C'est la loi de réversion. Je me félicite de voir que l'hybridité que j'ai appelée eugénésique est maintenant assez classique pour avoir sa loi, car la réversion suppose nécessairement la fécondité illimitée, c'est-à-dire l'hybridité eugénésique. J'en prends acte.

Mais quelque favorablement disposé que je puisse être à l'égard de cette loi, qui prouve que j'ai eu raison de combattre l'ancienne loi d'hybridité, j'éprouve quelque hésitation à l'admettre sans preuve, et quand je songe qu'une loi doit être l'expression d'un très-grand nombre de faits, je demande oii est cette longue série de faits qui aurait servi de base à la loi de réversion?

N'oubliez pas que la génération est peut-être, de toutes les fonctions de la vie, celle dont les conditions ont le moins de fixité. La reproduction des êtres se fait suivant plusieurs types essentiellement différents. La comparaison des phénomènes de cet ordre que l'on observe chez les végétaux ou chez les animaux inférieurs, avec ceux qui se passent chez les animaux supérieurs est sans doute pleine d'intérêt, car c'est ainsi qu'on découvre les lois générales ; mais une loi ne peut être admise comme générale que lorsqu'elle a été constatée partout, dans toutes les parties de la série organique. Eût-on reconnu l'existence de la réversion dans certaines espèces végétales et sur certaines espèces d'insectes, cela ne prouverait pas que ce fût une loi applicable à tous les végétaux et à tous les insectes, et cela ne prouverait pas, à plus forte raison, que cette loi fût applicable aux vertébrés.

C'est pour cela que, dans mon Mémoii^e sur t hybridité animale , je n'ai pas cru devoir invoquer, à l'appui de ma thèse, les expériences déjà connues de M. Naudin, sur la fécondité continue de certains hybrides végétaux. Je n'ai cité que les faits observés chez les animaux supérieurs, oiseaux et surtout mammifères. Pour ce même motif, je dirai aujourd'hui que les exemples de réversion empruntés aux végétaux et aux insectes ne peuvent être invoqués comme une preuve que les observations de M. Gayot soient erronées, et que ses léporides soient nécessairement devenus des lièvres ou des lapins.

Je comprendrais à la rigueur cette objection théorique, si le

pliénomène delà réversion avait été constaté assez souvent c/zes /es hybrides des mammifères pour qu'il en résultât une présomption contraire à l'assertion de M. Gayot ; mais même alors je me souviendrais de ce qui est arrivé pour la loi d'hybridité. .Ce n'étaient pas deux ou trois faits seulement, c'étaient un très-grand nombre de faits qui établissaient la stérilité absolue ou relative de la plupart des hybrides. On avait donc pour soi une assez grande probabilité lorsqu'on érigeait cette règle en loi et qu'on se servait de cette loi pour nier les faits de l'hybridité eugénésique. Qu'est-il arrivé pourtant? Les exceptions sont venues, il a fallu enfin les accepter et la loi n'est plus qu'une règle. Ceci doit nous rendre prudent.

Or, je le demande encore, quels sont les mammifères hybrides eugénésiques sur lesquels on a constaté le phénomène de la réversion ? Ici il faut éliminer toutes les observations ou expériences dans lesquelles la réversion a été la conséquence des croisc7nents de retour. Il n'y a de valables que les cas oii les hybrides de premier sang ont été séquestrés, oïi ils n'ont eu aucun contact ni avec les deux espèces mères, ni avec les hybrides collatéraux, où, en d'autres termes, ils ne se sont aUiés qu'entre eux. Cette condition, qu'on exigeait lorsqu'il s'agissait d'établir la réalité de l'hybridité eugénésique, est à plus forte raison exigible ici ; car si la race hybride que l'on étudie n'est pas également formée des deux sangs, l'élément paternel et l'élément maternel ne peuvent se faire équilibre et la race hybride glissera du côté oia elle penche.

Maintenant quelles sont les expériences oii cette condition sine qua non a été réalisée? Il n'y en a que deux : celle de Buffon, sur les chiens-loups hybrides, et celle de M. Gayot sur les léporides de Bretigny-sur-Orge.

Dans l'expérience de Butfon, le produit de la dernière génération n'était redevenu ni chien ni loup. Il présentait comme ses ascendants des caractères empruntés aux deux espèces. Il n'y avait donc pas eu réversion. Mais je n'invoquerai pas ce fait à l'appui de l'assertion de M. Gayot, parce que l'expérience n'a été poussée que jusqu'à la quatrième génération, et que la réversion aurait pu se produire plus tard.

Reste donc le fait de M. Gayot. Ce qui en fait l'importance,

c'est qu'il est sans précédent, pour ce qui concerne les animaux supérieurs. Il est donc nécessaire de Tétudier avec le plus grand soin. Commençons par le constater, et puisqu'il donne lieu à une contestation, prions M. Gayot de mettre à notre disposition des pièces anatomiques ; nous saurons ainsi si lesléporides de la dixième génération sont redevenus lapins. Alors nous aurons un premier fait.

Et quand d'autres hybrides eugénésiques auront été étudiés de la même manière, on verra s'ils donnent tous les mêmes résultats, et le moment sera venu de formuler une loi.

M. de Quatrefages a rappelé que je me suis servi des faits de riiybridité eugénésique pour combattre la doctrine monogéniste ; c'est qu'en effet, à Tépoque oii j'ai écrit sur l'hybridité, la question de l'unité du genre humain constituait à elle seule presque toute l'anthropologie générale, et tenait pour ainsi dire toutes les autres questions sous sa dépendance. La doctrine de l'hybridité n'avait pas échappé à cette influence. La fécondité imparfaite des croisements d'espèces, opposée à la fécondité illimitée des croisements de races, faisait la base principale de l'argumentation des monogénistes, et on ne pouvait pas admettre la réalité de l'hybridité eugénésique sans se trouver par là même aux prises avec le monogénisme.

Il en est toujours de même aujourd'hui, mais d'autres questions non moins graves ont surgi et ce débat n'attire plus l'attention presqueexclusive desanthropologistes. Depuis que l'existence de l'homme paléontologique est démontrée, la position des monogénistes est devenue plus difficile. Ils sont plus à l'aise, il est vrai, pour expliquer la formation des types, mais ils ne peuvent le faire sans invoquer des principes dont l'application tendrait droit au transformisme.

Notre savant collègue fait remarquer que les faits qui démontrent l'hybridité eugénésique chez les animaux ne sont pas comparables aux croisements des races humaines, parce que ceux-ci se font naturellement, tandis que ceux-là sont artificiels et ne se produisent que sous l'influence et la direction de l'homme. Je ne saisis pas très-bien la portée de cet argument. Je répondrai néanmoins qu'il existe des exemples de croisements d'espèces qui ont lieu sans aucune intervention de l'homme. On connaît,

r.lfi MÉMOIRES 11 ANTHROPOLOGIE.

entre autres, l'histoire de cette chienne qui avait noué une intrigue avec un loup sauvage. Elle s'échappait la nuit pour aller le joindre, et un jour elle mit au monde une portée de chiensloups. Il y a donc des croisements qui s'effectuent naturellement, mais il n'est pas douteux que l'homme parvient souvent à surmonter la répugnance qui existe entre deux espèces voisines et qu'il obtint ainsi des croisements qui ne se produisent pas dans l'état de nature.

Page 1