AVANT-PROPOS DES ÉDITEURS
Nous prions le lecteur de vouloir bien toujours tenir compte de ces dates. Plus d’une fois, en effet, il pourra constater que les opinions adoptées par l’auteur à une certaine époque se sont modifiées au contact des faits ultérieurs; plus d’une fois, par conséquent, il pourra trouver des contradictions entre deux
mémoires écrits à quelques années d’intervalle. 11 eût été facile de faire disparaître ces contradictions en modifiant la rédaction
la plus ancienne, mais on n’aurait pu le faire sans altérer la vérité historique et sans faire surgir des confusions sur les dates de certaines découvertes. Nous avons donc conservé les textes primitifs, en priant le lecteur de vouloir bien se reporter à l’époque où chaque mémoire a été écrit, et en l’y aidant au besoin par des notes spéciales.
Comme toutes les branches de l’anthropologie empiètent pinson moins les unes sur les autres, il eût été impossible de grouper méthodiquement les mémoires qui composent ce recueil. Par exemple, si nous avions réuni ensemble tous les travaux relatifs à la cràniologie, nous aurions dû comprendre dans ce groupe certains mémoires qui se rattachent bien mieux à la question do l’homme préhistorique, ou à celle de l’ethnologie de la France. Obligés ainsi de renoncer à un classement
systématique, nous avons cherché néanmoins à ra[>procher autant que possible les uns des autres les mémoires qui ont entre eux certaines affinités. Le lecteur, en jetant les yeux sur la table des matières, distinguera aisément ces groupes j>artiels.
Le P"' volume que nous offrons aujourd’hui au public comprend deux articles généraux sur l’anthropologie et sur la linguistique, plusieurs mémoires relatifs à la cràniologie générale et à l’étude du cerveau, et enfin une série de travaux sur l’ethnologie de la France et sur la population française actuelle.
AVANT'PnOPOS DE L’ÉDITEUR.
Les mémoires qui concernent la race basque, se rattachant (le près à la question des populations primitives de 1 Europe, ont été reportés au volume suivant, ou ils prendront place à côté des recherches relatives à l’homme préhistorique.
Le recueil entier comprendra trois ou quatre volumes. Quel-
que difficiles que soient les circonstances actuelles, nous espérons que notre entreprise rencontrera dans le public un accueil bienveillant, et (pie nous pourrons terminer rai.idement cette publication.
D’ANTHROPOLOGIE
N. IL — Ou a cru devoir placer en tête de ce recueil, comme une sorte d’iiitroductioii aux éludés antliropologiques, l’article Am hropologie, que l’auteur a public en 18G6 dans le Dictionnaire encyclopédique des Sciences médicales. Cet article a été écrit dans le double but de présenter aux lecteurs du Dictionnaire le programme, généralement peu connu, de l’Antliropologie actuelle, et de leur indiquer, sous forme de renvois, les autres articles où sont traitées, par divers auteurs, les questions anthropologiques qui intéressent plus .particulièrement le public médical. En le réimprimant ici, un aurait pu aisément supprimer les renvois; on a pensé toutefois qu’ils pourraient quelquefois être utiles, et on les a conservés, mais le lecteur doit être prévenu qu’ils se rapportent aux articles du Dictionnaire encyclopédique, et non aux divers mémoires réunis dans le présent recueil.
L’anthropologie est la science qui a pour objet Vétude du (jronpe humain considéré dans son ensemble,, dans ses détails et dans ses rapports avec le reste de la nature.
Avant que cette science fût définitivement constituée, le mot anthropologie avait reçu plusieurs autres acceptions. Et, en effet, on peut étudier l’homme sous des points de vue très-divers» Les anciens philosophes grecs recevaient souvent la qualification d’anthropologues, àvOpojuoXo'Yot, parce qu’ils dissertaient sur «la nature de l’homme ». La nature de l’homme, pour les uns, c’était l’esprit; pour les autres, c’était le corps. Le traité hippocratique, TT£pl cpufjewç àvôpojTOu, commence par cette phrase signidcative :
< Article Anthuopoloüie du Dictionnaire encyclopédique des Sciences médicales, tom, V, pag. 276. Paris, 1866, gr. in-8.
M É iM 01 R ES D’ AN T II RO POLOG I E .
« Ceux qui sont accoutumés à entendre disserter sur la nature de l’homme en dehors de la médecine ne trouveront rien pour eux dans ce traité. » On conçoit, d après cela, que le mot anthropologie ait pu être pris dans des acceptions différentes. Poui beaucoup de philosophes modernes, il est à peu près synonyme de psychologie; tandis que plusieurs auteurs ont publié, sous le tilre d’anthropologie, des ouvrages relatifs à 1 anatomie descriptive, à la physiologie générale, ou à l’hygiène. Certains vocabulaires définissent l’anthropologie: la description du corps humain; d’autres : l’iiistoire naturelle de l’homme. On voit qu’il est nécessaire de préciser le sens d’un mot qui a reçu des acceptions si différentes.
La psychologie, l’anatomie, la physiologie, l’hygiène, la pa- Ihologie elle-même, nous aident a connaître l’homine, à le distinguer des autres animaux, à caractériser son type général et ses types particuliers; mais aucune de ces sciences ne peut prétendre au nom d’anthropologie, puisque chacune d’elles ne nous montre l’homme que sous un seul point de vue. Chacune d’elles, d’ailleurs, a un nom universellement accepté, et si l’on juge à propos, pour un motif quelconque, de les débaptiser, ce ne doit pas être pour leur donner un nom plus vague et moins caractéristique que celui sous lequel elles sont connues. Ajoutons que toutes ces sciences, sans en excepter la psychologie, existeraient ou pourraient exister alors même qu’on n’aurait jamais songé à étudier l’homme. Ceux qui les cultivent ont sans doute pour but principal d’arriver à connaître leur propre nature. Mais la plupart de leurs descriptions peuvent, avec des variantes relativement légères, être appliquées aux autres animaux aussi bien qu’à l’homme, et l’on sait que beaucoup de découvertes de premier ordre ont été faites soit par les anciens, soit par les modernes, sur des êtres dont le type zoologique s’écarte sensiblement du nôtre. La psychologie seule pourrait, avec quelque apparence de raison, prétendre à l’honneur d’être exclusivement une science de l’homme. Etpourlant cette apparence serait trompeuse, puisque les animaux possèdent, suivant leurs espèces respectives, une intelligence où l’analyse impartiale découvre, à l’état plus ou moins rudimentaire, des facultés et des sentiments analogues à ceux dont nous sommes si fiers.
Toutes les sciences qui concourent à nous donner la connaissance de la nature humaine sont donc des sciences générales. Elles ne pourraient, sans être diminuées, sans perdre leur caractère synthétique et leur portée philosophique, être restreintes spécialement à l’étude de l’homme. Et si l’une d’elles, ainsi mutilée, se parait du nom d’anthropologie, elle mentirait à son titre, non-seulement parce qu’elle ne ferait connaître qu’une partie de l’homme, mais encore parce qu’elle ne la ferait connaître que d’une manière insuffisante et souvent même inexacte.
On remarquera maintenant que ces diverses sciences n’étudient l’homme que comme individu; et alors même que, par une fusion impossible, on tenterait de les réunir en une seule, sous le prétexte qu’elles sont relatives à un même objet, qui est la nature de l’homme, cette science unique et complexe ne serait encore que l’histoire particulière de l’individu humain, et elle laisserait de côté tout ce qui concerne l’histoire collective du genre Homme. Donner à une pareille science le nom d’anthropologie, ce serait aller contre toutes les règles de la nomenclature. La zoologie ne traite pas seulement de l’animal, mais du règne animal; l’ornithologie ne traite pas seulement de l’oiseau, mais de la classe des oiseaux. — Et de même l’erpétologie, l’ichthyologie, la malacologie, etc., ont chacune pour objet l’étude d’un groupe d’êtres semblables entre eux par certains caractères fondamentaux, mais divers cependant par d’autres caractères de moindre importance. Or l’huraanité, elle aussi, forme dans la nature un de ces groupes d’ensemble où l’unité du type fondamental se dessine au milieu des variétés sans nombre des caractères secondaires ; et la science qui étudie ce groupe naturel doit porterie nom d’anthropologie, qu’aucune autre science n’a le droit de lui disputer.
L’anthropologie pourrait, àla rigueur, êtredéfinie Vhistowe naturelle de r homme. Celte définition ne différerait pas essentiellement de celle qui figure en tête de cet article; elle aurait même une rigueur suffisante aux yeux de ceux qui voient dans l’histoire naturelle autre chose que la taxonomie pure et simple ; car le véritable naturaliste ne se borne pas à caractériser les espèces, lesgenres, les familles, etc., il étudie encore dans chaque espèce, au besoin dans chaque variété, les mœurs, les instincts, les industries, le genre
-i MÉMOIRES d’anthropologie.
de vie, la distribution géographique, soit dans le présent, soit dans le passé; et l’anthropologie tout entière, malgré l’immense complexité de son domaine, pourrait, sans subtilité, trouver place dans ce programme. Mais si l’on fait abstraction de quelques espèces que l’homme a associées à son existence et à son histoire, la plupart des autres ont été étudiées exclusivement ou presque exclusivement au point de vue de la forme et de la structure, et voilà pourquoi la description des caractères anatomiques et morphologiques constitue la plus grande partie de 1 histoire naturelle ordinaire. Autre est l’histoire naturelle du genre humain. Les hommes, par leur intelligence, par leur langage, par leur vie sociale et politique, par leurs migrations volontaires, par leurs conquêtes sur la nature, diffèrent tellement des autres animaux que, pour aborder l’étude de ce groupe exceptionnel, le naturaliste est obligé de recourir à des procédés d’investigation d un ordre tout particulier, à des recherches d’histoire, d archéologie et de linguistique qui n’ont aucun point de contact avec les autres branches de l’histoire naturelle. Dire que l anthropologie est l’histoire naturelle du genre humain, ce serait faire naître dans la plupart des esprits l’idée qu’elle est une science purement descriptive, qu’elle se borne à distinguer et à classer les diverses races d’après leur type physique; et cette interprétation doit être écartée avec d’autant plus de soin qu’il y a eu réellement une époque où l’anthropologie, encore naissante, était confinée dans ces étroites limites.
La définition que nous avons cru devoir adopter est plus significative ; elle a d’ailleurs l’avantage d’indiquer avec une précision suffisante les trois grandes séries de faits dont la réunion constitue l’anthropologie.
On peut, en effet, ramener à trois chefs principaux toutes les études qui ont pour but d’arriver à la connaissance du groupe humain.
1«11 s’agit d’abord de déterminer la situation de regroupe dans la série des êtres; question bien simple en apparence, puisque la primauté de l’homme sur les autres animaux est d’une évidence incontestée. Mais il est souvent difficile de rester impartial lorsqu’on est juge et partie dans sa propre cause, et l’étude de cette question l’a bien prouvé. — L’orgueil, qui est un des traits
les plus caractéristiques de notre nature, a prévalu dans beaucoup d’esprits sur le témoignage tranquille de la raison. Gomme ces empereurs romains qui, enivrés de leur toute-puissance, finissaient par renier leur qualité d’homme et par se croire des demi-dieux, le roi de notre planète se plaît à imaginer que le vil animal soumis à ses caprices ne saurait avoir rien de commun avec sa propre nature. Le voisinage du singe l’incommode et l’humilie ; il ne lui suffit plus d’être le roi des animaux; il veut qu’un abîme immense, insondable le sépare de ses sujets, et parfois, tournant le dos à la terre, il va réfugier sa majesté menacée dans la sphère nébuleuse du règne hiimain. Mais l’anatomie, semblable à cet esclave qui suivait le char du triomphateur en répétant : Memento te hominem esse, l’anatomie vient le troubler dans cette naïve admiration de soi-même, et lui rappelle que la réalité visible et tangible le raUache à l’animalité. La doctrine du règne humain se trouve alors placée en présence d’une autre doctrine non moins radicale, qui a la prétention de faire descendre l’homme du singe, et, entre ces deux opinions extrêmes, d’autres opinions se font jour, qui, d’après l’interprétation plus ou moins rigoureuse des caractères anatomiques, présentent le groupe humain comme constituant tantôt une espèce, tantôt un genre ou une famille, ou un sous-ordre, ou un ordre, ou une classe, ou, enfin, un embranchement de la série zoologique.
L’examen critique des arguments contradictoires qui ont été invoqués à l’appui de ces diverses appréciations conduit à étudier, d’une part, les caractères communs à l’homme et aux animaux les plus rapprochés de lui, d’une autre part les caractères qui lui sont exclusivement propres. Il devient nécessaire, en outre, devoir jusqu’à quel point ces analogies et ces dissemblances sont en rapport avec les lois qui président à la distribution sériaire des groupes désignés sous les noms d’espèces, de genres, de familles, etc., de chercher si la gradation qui s’observe dans le reste de l’échelle est respectée ou violée dans l’échelon supérieur; de marquer la distance qui existe entre les termes les plus élevés de la série des singes et les termes les plus inférieurs de la série des hommes, et d’examiner les arguments de ceux qui ne considèrent pas cette distance comme infranchissable. La partie de r anthropologie qui comprend l’étude de ces questions de zoo-
logie mérite d’être désignée sous le nom d’ANTHROPOLOGiE zoologique ; elle peut être définie : V étude du groupe humain^ considéré dans ses rapports avec le reste de la nature organisée.
Les principales questions d’anthropologie zoologique seront exposées dans les articles Homme, Anthropomorphes et Primates.
2“ Le groupe humain une fois caractérisé, circonscrit et classé comme groupe d’ensemble, il s’agit de le considérer en lui-même, d’y établir des divisions, des subdivisions et d’étudier ensuite séparément chacun de ces groupes partiels. C’est ce qui constitue I’Antiiropologie descriptive, qui a encore reçu le nom d’ETHNO- LOGiE (uoy. ce mot). Quoique portant l’empreinte incontestable et incontestée de l’unité du type fondamental, l’humanité présente dans ses nombreuses variétés des modifications profondes, qui atteignent à la fois les caractères externes, les caractères anatomiques et physiologiques, les caractères intellectuels et moraux.
Ainsi la couleur de la peau varie du blanc au noir; celle des yeux, celle des cheveux, ne sont pas plus fixes : les cheveux sont tantôt lisses, tantôt bouclés, frisés ou laineux; leur structure microscopique, leur mode d’implantation varient tout autant que leur aspect. Le développement du système pileux de la face, du tronc et des membres, quelquefois excessif, est souvent presque entièrement nul. La forme générale du visage, celle de chaque trait en particulier, la conformation des mains, des pieds, des mollets, des hanches, des fesses, des nymphes, des mamelles, la taille totale et le volume du corps, la longueur relative des membres supérieurs et des membres inférieurs, celle des principaux segments de chaque membre, et un grand nombre d’autres particularités qu’il serait trop long d’énumérer ici, établissent des différences morphologiques qui frappent immédiatement la vue, ou qui sont aisément appréciées au moyen de la mensuration.
Les différences anatomiques sont moins nombreuses, moins tranchées, et il n’en peut être autrement, puisque tout changement anatomique de quelque importance modifierait aussitôt le type zoologique, et transporterait en dehors du groupe humain les êtres chez lesquels ce nouveau caractère existerait à l’état de fixité. Mais, par cela même qu’elles sont maintenues dans des li-
mites restreintes, les modifications anatomiques acquièrent une grande importance lorsqu’elles sont assez prononcées pour constituer des caractères distinctifs. Elles méritent donc d’être analysées jusque dans leurs moindres détails, et, à ce titre déjà, l’étude du squelette de la tête adroit à une attention spéciale. Mais ce qui augmente considérablement l’importance de cette étude, c’est l’étroite relation qui existe entre le crâne et le cerveau, de telle sorte que la crâniologie ne fournit pas seulement des caractères de premier ordre pour la distinction et la classification des subdivisions du genre humain ; elle fournit encore des données précieuses sur la valeur intellectuelle de ces groupes partiels. — Les variations de la forme et du volume du squelette de la tête, considérées soit par rapport au crâne proprement dit, soit par rapport à la face, soit par rapport au cerveau, seront étudiées dans les articles : Angles céphaliques, Cerveau et Craniolo- GiE. Les autres variations anatomiques ou morphologiques du type humain seront étudiées aux articles : Barbe, Chevelure, Mains, Peau, Pieds, Pileux (système). Proportions du corps. Taille humaine. Tête, etc.
De nombreuses différences physiologiques coïncident avec les différences physiques que nous venons de signaler. La force musculaire, la sensibilité générale, le degré de perfection des sens, et, en particulier, de la vue, de l’ouïe et de l’odorat, le mode d’articulation de certains sons, l’odeur de la perspiration, la faculté de résistance au froid ou à la chaleur, les aptitudes et les immunités pathologiques, l’époque de la puberté, la durée de la période de fécondité des femmes, la longévité, etc., présentent chez les divers peuples des variations plus ou moins étendues.
Enfin, ce qui varie surtout, c’est le degré d’activité des fonctions intellectuelles, la prédominance de tel ou tel groupe de facultés, le développement de l’état social et la perfectibilité, c’est-cà-dire l’aptitude à concevoir ou à recevoir le progrès [voy. Civilisation).
Soit donc que l’on considère l’humanité sous le point de vue de la conformation extérieure ou des caractères anatomiques, physiologiques, intellectuels, moraux, sociaux, on trouve, parmi les groupes partiels qui la composent, des différences considérables. Quoique les modifications de ces divers ordres de carac-
tères ne marchent pas toujours nécessairement de front, il y a cependant entre elles une certaine solidarité. Ainsi l’obliquité et la saillie de la face, constituant ce qu’on appelle le prognathisme {voy. ce mot), la couleur plus ou moins noire de la peau, l’état laineux delà chevelure et l’infériorité intellectuelle et sociale, sont fréquemment associés, tandis qu’une peau plus ou moins blanche, une chevelure lisse, \m orthognathe
[voy. ce mot), sont l’apanage le plus ordinaire des peuples les plus élevés dans la série humaine. Par conséquent, quoique la distribution sériaire s’observe ici, comme dans les autres groupes zoologiques, avec ses gradations et ses dégradations infinies, avec ses traits d’union et ses anastomoses, il est possible, et même facile, de distinguer, parmi les variétés innombrables du type humain, un certain nombre de types secondaires, autour desquels viennent se grouper, avec plus ou moins de précision, toutes ces variétés. Tels sont les types caucasique, mongolique et éthiopique.,(\m sont admis par tout le monde, etauxquels on a proposé de joindre le type le type américain., ou môme le
polynésien. La détermination de ces types secondaires fournit à l’ethnologie les bases d’une première subdivision qui n’a, du reste, rien d’absolu, car les types en question n’ont pas une existence réelle ; ils ne correspondent pas aux divisions ordinaires de l’his- ' toire naturelle ; ils ne représentent ni des genres, ni des sousgenres, ni des espèces, ni des races, ni aucune collection quelconque d’individus. Ce sont des conceptions abstraites, idéales, qui ressortent de la comparaison des variétés ethniques, qui se composent de l’ensemble des caractères communs à un certain nombre d’entre elles, qui permettent par conséquent de les distribuer dans un ordre naturel, mais sans impliquer l’idée que toutes les variétés rattachées au même type aient une origine commune, ni que les variétés rattachées à des types différents n’aient pas la meme origine. Et c’est précisément parce que ces questions d’origine sont encore en litige qu’on a dû, jusqu’à nouvel ordre, renoncer à établir des divisions rigoureusement analogues à celles delà taxonomie linnéenne, et rattacher les variétés du genre humain à des types abstraits, au lieu de les classer en sous-genres ou en espèces.
Quant à ces variétés, elles ont reçu le nom de races^ qui fait
naître l’idée d’une filiation plus ou moins directe entre les individus de la même variété, mais qui ne résout ni affirmativement ni négativement la question de parenté entre individus de variétés différentes. Le nom à' espèces supposerait la question résolue définitivement dans le sens de la diversité des origines ; le nom de variétés^ pris dans l’acception spéciale qu’on lui donne en histoire naturelle, impliquerait, au contraire, la doctrine que le groupe humain tout entier ne forme qu’une seule espèce. Il en résulterait ce double inconvénient qu’on parlerait deux langues différentes selon qu’on serait monogéniste ou polygéniste, et que ni l’une ni l’autre de ces langues ne serait acceptable pour ceux qui considèrent comme douteux le problème des origines. Le nom de races, au contraire, peut être adopté par tout le monde, et c’est pour cela qu’il a maintenant prévalu.
La description particulière et la détermination de ces races, l’étude de leurs ressemblances et de leurs dissemblances, sous le rapport de la constitution physique comme sous le rapport de l’état intellectuel et social, la recherche de leurs affinités actuelles, de leur répartition dans le présent ou dans le passé, de leur rôle historique, de leur parenté plus ou moins probable, plus ou moins douteuse, et de leur position respective dans la série humaine : tel est l’objet de la partie de l’anthropologie que l’on désigne sous le nom d’EiiiNOLOGiE. Les sources où elle puise ses renseignements sont très-nombreuses et très-diverses. Elle emprunte à V ethnographie ou description des peuples, les documents relatifs à la forme extérieure et à l’apparence générale des individus, — à l’anatomie et surtout à la crâniologie, les faits qui se rattachent à la structure organique, — à la physiologie, ceux qui ont trait aux phénomènes fonctionnels, — à la géographie, et spécialement à la géographie médicale, ceux qui concernent la répartition des races dans les diverses parties du monde, et sous les divers climats, — à la géologie, ceux qui sont propres à expliquer des migrations antérieures aux époques historiques, — à riiistoire, à l’archéologie, ceux qui font connaître les déplacements des races, leur évolution intellectuelle, industrielle, sociale ou politique, — à la mythologie comparée, ceux qui jettent quelque lueur sur les temps plus reculés où l’écriture était inconnue et où les arts étaient tout à fait rudimentaires, — cà la linguis-
MÉMOiuES d’anthropologie.
tique, enfin, ceux qui, remontant bien au delà de toute tradition et de toute civilisation, établissent entre les diverses races et les divers peuples des affinités ou des divergences, des filiations ou des séparations, révélées par la constitution primordiale et l’évolution de leurs langues.
Etablie sur d’aussi larges bases, l’ethnologie mérite d’être appelée la science des races humaines, puisqu’elle est l’ensemble de tous les faits, de toutes les notions qui se rattachent à l’étude de ces races. Elle fait connaître dans tous ses détails l’histoire du groupe humain ; elle aborde fréquemment des questions générales parce qu’il est impossible d’étudier complètement une race sans la mettre en parallèle avec les autres, sans rencontrer à chaque pas des interprétations doctrinales, sans invoquer les lois qui régissent tout le groupe humain et sans faire appel aux principes généraux de l’anthropologie. Mais l’étude même de ces lois et de ces principes n’est pas du ressort de l’ethnologie, qui ne les considère qu’au point de vue de leurs applications spéciales et qui peut être définie : X étude du groupe humain comidéré dans ses détails.
3“ La troisième branche de l’anthropologie, la dernière dans l’ordre logique de l’évolution scientifique régulière, mais la première en importance, est I’Antiiropologie générale, qui a pour objet V étude du groupe humain considéré dans son eyisemble. C’est ici surtout qu’il importe d’établir une ligne de démarcation entre l’anthropologie et les autres sciences qui s’occupent de l’homme. Toutes, sans exception, fournissent des faits nombreux à l’anthropologie générale, qui ne pourrait même pas exister sans leur concours. Elles font connaître l’individu humain, et il est clair qu’on ne pourrait pas étudier dans son ensemble une collection d’individus, si l’on ne commençait par étudier l’individu type qui est comme l’unité de ce nombre. Mais l’anthropologie générale ne leur emprunte que ce qui concerne l’homme considéré comme faisant partie d’un groupe ; et quelques exemples seront nécessaires pour faire comprendre nettement cette distinction.
L’étude des fonctions cérébrales fait partie de la physiologie. Ceux qui cherchent, par exenijile, s’il y a un certain rapport entre le volume du cerveau et la puissance intellectuelle, étudient
une question qui, posée en ces termes, est purement physiologique. Mais si, au lieu de se borner à comparer entre eux des individus semblables par leurs caractères physiques, et divers seulement par l’intelligence, on compare une série d’individus d’une certaine race avec des séries d’individus appartenant à des races différentes, si, de plus, on met les résultats de ce parallèle anatomique en présence des notions que l’on possède sur l’intelligence relative de ces diverses races, on quitte le terrain de la physiologie pure pour entrer dans le domaine de l’anthropologie générale, — de même qu’on traiterait un sujet d’anthropologie zoologique si l’on étudiait la même question dans le but d’établir un parallèle entre l’homme et les autres animaux.
La description du squelette, des muscles, des nerfs, des viscères, de la peau, etc., ne relève que de l’anatomie; celle des variétés individuelles est dans le même cas. Mais toutes les fois qu’un organe présente soit dans sa forme, soit dans sa structure, soit dans son volume, des différences quelconques dans les diverses races, l’histoire de ces variations se rattache à l’anatomie comparée des races, qui est fréquemment mise à contribution par l’ethnologie, mais qui, comme étude d’ensemble, ressortit à l’anthropologie générale.
L’étude du cancer, de l’affection tuberculeuse, de la dysenterie, de la fièvre jaune, etc., fait partie de la pathologie ; mais lorsqu’un pathologiste constate que l’une ou l’autre de ces maladies présente, suivant les races, des différences de fréquence, de marche, de gravité, et que ces différences, ne pouvant être expliquées par des conditions extérieures, sont en rapport avec l’organisation même des races, il contribue aux progrès de la pathologie comparée des races, qui fait partie de l’anthropologie générale.
L’hygiène, qui a pour but l’étude des moyens propres à conserver la santé, n’est pas une branche de l’anthropologie; l'hygiène publique elle-même, quoiqu’elle embrasse des questions qui intéressent quelquefois la santé de tout un peuple, ou même d’un grand nombre de peuples, est parfaitement distincte de l’anthropologie. Mais l’hygiéniste, en étudiant les conditions favorables ou défavorables à la santé des individus ou des masses, est obligé de chercher jusqu’à quel point l’influence des milieux est capable
de modifier l’organisation de chacun, jusqu’à quel point ces modifications de l’individu par les circonstances extérieures sont capables de se transmettre par la génération, et ces deux questions font partie intégrante du problème de la formation des races, l’im des plus importants de l’anthropologie générale.
Le psychologue qui étudie, sur lui-même ou sur les individus qui l’entourent, les facultés de l’esprit, les sentiments ou les passions, n’est pas un anthropologiste, mais celui qui, donnant plus d’extension au champ de la psychologie, se préoccupe des différences qui existent entre les peuples et les races sous-le rapport de la puissance intellectuelle, delà perfectibilité, de la sociabilité, des aptitudes artistiques, scientifiques, littéraires, industrielles, religieuses, politiques, celui-là participe à l’œuvre des anthropologistes, et c’est ainsi que la psychologie comparée des races devient une des branches les plus intéressantes de l’anthropologie générale.
Il n’est pas nécessaire de multiplier davantage les exemples, pour montrer comment l’anthropologie générale met à contribution toutes les sciences qui ont l’homme pour objet, sans se confondre avec elles.
L’anthropologie étend même ses emprunts à d’autres sciences qui sont tout à fait étrangères à l’étude de l’homme individuel, mais qui fournissent des renseignements sur l’homme considéré comme membre d’un groupe zoologique, ou comme l’un des hôtes de la terre. La climatologie indique les conditions des divers milieux où il peut vivre. La géographie zoologique et la géographie botanique font connaître l’existence et la répartition de faunes et de flores distinctes, de centres multiples où ont pris respectivement naissance les espèces actuelles, contrairement au préjugé généralement répandu qui fait provenir d’un foyer unique, sinon toutes les plantes, du moins tous les animaux, et l’on voit tout de suite combien la connaissance de ces faits est importante pour celui qui cherche si le genre humain a eu un ou {)lusieurs berceaux. La géologie, à son tour, décrit les changements graduels qui ont modifié tant de fois les conditions de la vie sur le globe, fait apprécier l’immensité du temps qui s’est écoulé entre ces diverses époques, et l’antiquité profonde des terrains quaternaires qui recèlent les débris de l’homme ou les ouvrages
AMTIIROPÛLOGIE.
de sa main. Et la paléontologie enfin, remettant l’homme en présence des espèces auxquelles il a survécu, apprend à connaître les conditions de l’existence de l’humanité dans ces temps primitifs dont le souvenir a disparu.
L’anthropologie générale, vers laquelle convergent tant d’autres sciences, embrasse dans son immense domaine des sujets d’ordres très-divers , qui exigent l’emploi de moyens d’investigation très-variés. Les procédés qu’elle adopte , la méthode qu’elle suit pour découvrir la vérité, sont empruntés, pour chaque sujet, à la science correspondante; mais pour les questions compliquées qui empiètent à la fois sur plusieurs sciences, et pour celles qui lui appartiennent en propre , l’anthropologie est obligée d’avoir ses principes et ses méthodes. On nous permettra d’insister quelques instants sur ce point.
A vrai dire, l’anthropologie, étant une science d’observation, n’a d’autre méthode que celle des autres sciences de la même famille. Mais les procédés de recherche varient suivant la nature des faits que l’on se propose de constater. Or, les faits de l’anthropologie sont relatifs à des collections d’individus, et non à des hommes isolés. Dans toute race, dans toute famille, il y a des variations individuelles, établissant quelquefois entre deux frères plus de différence qu’il n’y en a même entre deux hommes de races différentes. Il est donc indispensable de recourir à' des moyens d’observation 'qui soient autant que possible à l’abri de cette cause d’erreur.
II y a ici un double écueil à éviter. D’une part, en effet, on cherche à déterminer les caractères d’une race, et il ne faut pas que des cas particuliers , plus ou moins exceptionnels, puissent altérer la description générale. D’une autre part, cependant, s’il importe de connaître le type moyen d’une population, il n’importe pas moins de savoir dans quelles limites peuvent se produire les variations , c’est-à-dire d’apprécier le maximum et le minimum de chaque caractère, ne fût-ce que pour chercher si la race est pure ou issue d’un croisement. Ainsi , alors même qufil serait toujours possible de discerner à première Mie les in- •dividus qui s’écartent par un ou plusieurs caractères du type général de la race, on ne devrait pas les rejeter hors du cadre des observations, puisque l’étude même de ces divergences doit faire
partie intégrante de la description de cette race. De là résulte la nécessité de recueillir un très-grand nombre d’observations, et de recourir, dans la détermination de chaque caractère, à des procédés assez précis, à des notations assez uniformes, pour que la comparaison des observations individuelles puisse donner lieu à des relevés méthodiques où soient exprimés les moyennes , les maxima, les minima, et au besoin même un plus grand nombre de divisions. Dans ce but, on doit chercher, autant que possible, à exprimer, par des signes numériques, les caractères observés sur chaque individu. Cela est facile lorsqu’il s’agit, par exemple, de la longueur ou du volume absolu d’un organe. Les résultats des observations sont alors exprimés en chiffres précis , qui se prêtent aisément au calcul. Les caractères qui ne peuvent être déterminés par une mensuration simple et directe peuvent encore le plus souvent être formulés, soit par des mesures indirectes^ sur lesquelles nous allons revenir , soit par des notations de convention. C’est ainsi, par exemple, que les nuances de la peau, des yeux et des cheveux, malgré leur diversité infinie, peuvent être ramenées à un certain nombre de types ou plutôt de jalons , représentés sur un tableau chromatique où les couleurs, disposées en échelle , portent chacune un numéro. C’est ainsi encore que le degré de saillie d’une protubérance osseuse , comme la protubérance occipitale, peut être exprimé par des numéros allant, par exemple, de 0 à 5, et que le degré d’ouverture ou de fusion de chacune des sutures du crâne peut être numéroté de 0 à 3. Ces notations sont conventionnelles; il est clair, en effet, que, si le zéro exprime nécessairement l’absence totale de la protubérance occipitale, ou de la suture, le numéro qui exprime le maximum de développement de l’une ou de l’autre est choisi arbitrairement, en vue du nombre des états intermédiaires que l’on juge opportun de signaler. Mais, la convention une fois acceptée, les observations peuvent être recueillies avec une précision suffisante, et se prêter à des relevés méthodiques, qui peuvent même, à la faveur de quelques précautions particulières, être mis en statistique.
Les mesures indirectes que nous avons mentionnées plus haut sont relatives à la détermination de certains angles, de certaines lignes fictives, de certains rapports. Elles sont usitées surtout
AiNTimOPOLOGlE.
dans l’étude de la tête et du crâne. Tantôt, pour apprécier le développement relatif des diverses régions céphaliques, on mesure l’inclinaison de deux lignes ou de deux plans [voy. x\ngles céphaliques), tantôt à l’aide de certains procédés graphiques, on construit point par point, ou l’on trace d’un trait continu des courbes qu’on soumet ensuite à des constructions géométriques, et dont on mesure les éléments avec le compas et le rapporteur {vioy. Céphalomètre, Craniographe; voy. surtout les articles Cramologie et Tête). Les mesures linéaires ou angulaires que l’on obtient par ces procédés, ou les chiffres exprimant les rapports de deux lignes [voy. Indice céphalique) se prêtent aux calculs statistiques avec la plus grande facilité.
Mais, pour que ces diverses statistiques soient de bon aloi , il est nécessaire, avant tout, que toutes les observations que l’on met en œuvre aient été recueillies suivant des procédés parfaitement uniformes. Lorsqu’on cherche l’explication des résultats contradictoires publiés par divers auteurs, on les trouve presque toujours dans la diversité de leurs procédés on dans l’incertitude de leurs points de repère. Presque toutes les mesures peuvent être prises de plusieurs manières différentes. Qu’est-ce, par exemple, que la longueur du bras? Quels sont les points de repère de cette mensuration? Pour l’un, le point de repère supérieur est la pointe de l’acromion ; pour l’autre , c’est le bord inférieur du grand pectoral ; pour le troisième, c’est la partie la plus élevée du creux de l’aisselle. Le point de repère inférieur a été placé alternativement sur l’épicondyle, sur l’épitrochlée , sur la petite tête du radius, sur le sommet de l’olécrane , l’avant-bras étant soit étendu, soit fléchi. Ajoutons à toutes ces incertitudes celles qui résultent de la position du bras, car le même procédé de mensuration , appliqué sur le même individu, peut donner une différence de plus d’un centimètre, suivant que le bras est rapproché ou éloigné du tronc. 11 est donc tout à fait indispensable d’adopter, pour chaque mensuration, un procédé constant et invariable, qui soit en même temps assez simple pour être à la portée de tous les observateurs. C’est dans ce but que la Société d’anthropologie de Paris a public des Instructions générales., accompagnées d’explications étendues , d’un tableau chromatique numéroté, et d’un modèle de feuilles d’observations où toutes les
MÉMOIHtS d’anthropologie.
mesures utiles sont indiquées. (Mém, delà Soc. d'a7ithropol., t. II, p. 69-204, 1866.)
Tout le monde convient que la méthode des moyennes basées sur un grand nombre de laits individuels est la seule qui puisse permettre d’arriver à connaître exactement un groupe d’individus. Mais Tutilité du procédé numérique a été mis en question. On a prétendu que tout cet appareil de mensurations et de chiffres était sans aucune nécessité, et qu’il suffisait d’étudier et de mesurer dans chaque race un petit nombre d’individus choisis avec discernement comme étant les représentants du type moyeux de la race. Nous reconnaissons volontiers qu’un observateur trèssagace et très-expérimenté , doué en outre des aptitudes particulières qui font les bons artistes, peut, sans grande erreur, distinguer, parmi la foule , les individus, en général assez peu nombreux, qui réunissent en eux dans un ensemble harmonique tous les traits caractéristiques de leur race. Toutefois, ces appréciations ne peuvent jamais avoir une rigueur absolue; elles sont entièrement subordonnées aux qualités propres de l’observateur; les données qu’elles fournissent sont toutes personnelles ; elles ne sont ni démontrables ni discutables ; on peut les accepter de confiance, et cette confiance est souvent bien placée, mais souvent aussi elle conduit à recevoir pour vrais des faits illusoires; et ce serait d’ailleurs restreindre considérablement les sources d’information, que d’adopter une méthode dont l’application ne peut être faite avec quelque chance de succès que par un petit nombre d’observateurs d’élite. Les faits que demande l’anthropologie doivent être recueillis dans tous les pays du monde , et il faut qu’ils puissent l’être avec exactitude par tous les voyageurs un peu éclairés. La méthode des observations individuelles, recueillies par des procédés simples, uniformes, à l’abri de la fantaisie, et répétés sur \m cjrand nombre d'individus pris au hasard., est donc la véi ilable base des recherches anthropologiques.
Cette méthode, au surplus, n’est applicable qu’aux faits de l’ordre anatomique. Mais la statistique, dont elle n’est qu’une forme particulière, joue dans les études anthropologiques un rôle plus général. Un grand nombre de questions y trouvent une solution qu’on chercherait vainement ailleurs. La statistique seule peut démontrer si une race est en progrès, en statu quo ou
AMTIIHOPOLOGIE.
en décadence. Quelques esprits inquiets et chagrins ont accueilli avec complaisance un bruit propagé par nos voisins d’oulre- Rhin, savoir, que la population française , malgré son accroissement numérique, allait en s’étiolant depuis soixante ans; les uns ont attribué ce résultat au développement de l’industrie, les autres à la révolution sociale , à la vaccine, à l’alimentation par les pommes de terre, au tabac, à l’alcool, à l’inconduite universelle; d’autres, invoquant une cause plus réelle et digne de toute l’attention des législateurs, ont fait remarquer que le mode de recrutement de l’armée condamne à un célibat de sept ans les hommes les plus grands et les plus valides, pendant que les plus petits et les moins robustes se marient et transmettent à leurs enfants leur organisation défectueuse. D’autres enfin, sans pousser aussi loin l’analyse, ont accusé la civilisation en général défaire violence à la nature, et de conduire peu à peu l’humanité vers sa décadence. De ces diverses hypothèses, les unes sont entièrement paradoxales, les autres puériles; quelques-unes sont fondées sur des faits sérieux, quoique trop partiels peut-être pour porter une grave atteinte à une population de 39 millions d’hommes; mais il fallait, avant tout, pour ne pas discuter sur l’histoire de la dent d’or, chercher s’il était vrai que la taille de l'homme eût baissé en France depuis le commencement de ce siècle, et la statistique seule pouvait répondre à cette question. Cette statistique a été faite par M. Boudin ; elle a démontré que, de 1831 à 1860, seule période sur laquelle on possède des documents précis.et complets, la taille des conscrits a augmenté d’une manière continue. [Bulletins de la Société d'anthropologie^ 1863, t. IV, p. 250 et p. 291, et Mémoires de la même société, t. 11, p. 221.) Cette importante question sera traitée plus amplement aux articles Taille HUMAINE et Recrutement de l’armée. Le dépérissement d’une race — qu’il ne faut pas confondre avec sa décadence, car la décadence est compatible avec l’accroissement numérique, tandis que le dépérissement est caractérisé par la diminution continue des naissances ou par l’accroissement continu de la mortalité, — le dépérissement d’une race, disons-nous, ne peut être mesuré et souvent même ne peut être révélé que par la statistique. Lorsque, par exemple, la population d’une colonie s’accroît, on est tenté d’admettre que la race immigrante est en prospérité, tandis
que souvent elle ne se maintient que par l’arrivée continuelle de nouveaux renforts. La statistique, comparant le chiffre des naissances au chiffre des décès, met un terme à ces illusions quelquefois séculaires; c’est ainsi qu’on parvient à résoudre la question de l’acclimatement, ou du non-acclimatement de certaines races dans certains climats; c’est ainsi qu’on a démontré que les races d’Europe ne peuvent se maintenir dans l’Afrique et l’Asie tropicales, et qu’on a même été conduit à élever des doutes sur la possibilité de coloniser définitivement avec des Français certaines parties de l’iUgérie [voy. Acclimatement). C’est encore par la statistique que l’on peut apprécier l’influence de la race et du climat sur la durée de la vie, sur la fréquence relative des principales maladies, et en particulier de celles qui prennent la plus grande part à la mortalité générale [voy. Aptitudes et immunités PATHOLOGIQUES, Longévité, Mortalité). La statistique, enfin, est un des moyens que l’on emploie pour étudier les effets de la consanguinité ; mais ici le sujet est tellement complexe qu’on est obligé de recourir en même temps à plusieurs autres sources d’information [voy. Consanguinité).
Un grand nombre de questions, d’une nature plus complexe encore, ne se prêtent pas à l’application des méthodes rigoureuses dont nous venons de parler. On ne doit pas renoncer pour cela à leur donner une solution scientifique, mais l’accroissement des difficultés exige un redoublement de prudence. Les incertitudes naissent surtout de la multiplicité des éléments combinés dans chacun des cas que l’on considère, des influences diverses qui ont concouru ou qui ont pu concourir à produire un résultat déterminé. L’esprit conçoit alors plusieurs hypothèses, et se sent disposé à adopter celle qui est en accord avec une doctrine de prédilection ; mais il doit résister à cette tendance systématique, parce que les faits ne sont pas subordonnés aux doctrines; ce sont les doctrines, au contraire, qui sont subordonnées aux faits. Lorsqu’un physiologiste se trouve en présence d’un phénomène complexe, qui a donné lieu à plusieurs hypothèses, il a recours à la méthode analytique et expérimentale. H considère une à une les diverses conditions de ce phénomène, les isole par la vivisection ou par tout autre procédé, élimine successivement les hypothèses trompeuses, et parvient ainsi à découvrir la
AiNTllROPOLOGIlî.
rj
véritable explication. L’anthropologiste doit procéder d’après les mêmes principes, il ne peut les appliquer de la même manière, puisqu’il ne peut être question de soumettre une race ni une collection quelconque d’êtres humains à des expériences scientifiques; mais il profite des expériences qui se font naturellement chaque jour sur tous les points de la planète où les immigrations, les conquêtes, les révolutions de toutes sortes modifient plus ou moins les conditions de la vie. Lorsqu’il cherche l’interprétation d’un fait, il réunit et compare tous les faits analogues qui se sont produits dans des lieux différents, au milieu de conditions variables; il analyse ces conditions, puis, éliminant toutes les explications qui ne sont pas applicables à la série entière des faits semblables, il simplifie de plus en plus la question jusqu’à ce que la solution cherchée ressorte enfin de cette analyse.
Pour donner une idée de la complexité de certaines questions d’anthropologie générale, et pour montrer comment on peut les résoudre par la méthode analytique, nous allons prendre pour exemple l’un des sujets les plus controversés, et chercher quelle est la cause des nombreuses variétés que l’on observe dans les races indo-européennes.
La linguistique a établi ce fait irrécusable que presque tous les peuples de l’Europe, de l’Arménie, de la Perse, du Caboul, du Béloutchistan et de l’Hindoustan parlent des dialectes issus d’une même langue primitive, qui fut le moule commun du zend et du sanscrit. On en conclut avec certitude qu’un peuple primitif, venu probablement de la région qui est située au nord de la Perse, a envoyé ses colonies et étendu ses rameaux d’une part jusqu’aux bords du Gange, et d’une autre part jusqu’aux rivages de l’Atlantique — sans parler des migrations récentes, qui ont, par delà les mers, transporté dans le nouveau monde, dans l’Australie, et dans beaucoup d’autres régions les langues et les races d’Europe. Voilà un premier fait solidement établi.
A l’époque où les peuples indo-européens firent pour la première fois irruption sur l’Europe, ils ne trouvèrent pas la terre vide; avant eux cette région était occupée par des peuples autochthones.On retrouve encore, aux deux extrémitésde l’Europe, les Basques et les Finnois, dont les langues proviennent incontestablement de celles de ces autochthones {voy, Basqves), mais par-
MÉMOIUES o’ANTHHOPOLOGIE.
tout ailleurs il ne reste, ni dans le langage ni dans la tradition, aucune trace, aucun souvenir des populations antérieures à l arrivée des Indo-Européens, de telle sorte que l’existence de ces peuples primitils pourrait être révoquée en doute^ si l’on n’avait découvert leurs crânes dans les tourbières, dans les sépultures de l’âge de pierre, dans les cavernes à ossements et jusque dans le diluvium. Ce témoignage décisif supplée au silence de l’histoire. Voilà un second fait aujourd’hui généralement accepté.
Cela posé, les peuples indo-européens, considérés, à cause de rinconteslable filiation de leurs langues, comme issus d’une seule et même race, présentent, dans leurs caractères physiques , des différences considérables : les uns sont dolichocéphales^ les autres brachycéphales [voy. ces mots). Il en est de grands et de petits, de très-blonds et de très-bruns, avec toutes les nuances intermédiaires, depuis le Scandinave à l’œil très-clair, à la chevelure pâle, à la peau tout à fait blanche, jusqu’à mindou à l’œil noir, aux cheveux noirs, à la peau presque bronzée. Enfin ces peuples diffèrent par leurs mœurs, parleurs goûts, leurs aptitudes, leur valeur industrielle, artistique, littéraire, scientifique ou morale, par leurs tendances rèligieuses, par leur sens politique, au moins autant que par leurs caractères physiques.
Pour expliquer ces différences de taille, de couleur, de type céphalique, d’intelligence, etc., on peut faire plusieurs hypothèses basées sur les diverses conditions auxquelles les divers rameaux issus de la souche commune ont été soumis dans les régions respectives où ils ont été transplantés. Chacun de ces peuples migrateurs a changé plusieurs fois de résidence, de climat, d’état social, d’alimentation, de genre de vie; les uns sont restés longtemps ou sont encore à demi barbares, les autres ont été civilisés dès la plus haute antiquité; tous, enfin, se sont trouvés, dans l’origine, en présence des peuples autochthones qu’ils ont vaincus, dépossédés, dénationalisés, dont ils ont détruit les langues, anéanti l’histoire, oublié les noms, mais qu’ils n’ont pu certainement exterminer entièrement d’un seul coup.
Les influences diverses de la température, des conditions hy-* grometriques, de la latitude, de l’altitude, de l’alimentation, du genre de vie, de l’industrie, de la civilisation, et enfin des croisements de races, ces influences, prises une à une, ou considérées
anthropologie.
plusieurs à la fois, ont donné lieu à de nombreuses hypothèses h l’aide desquelles on a cherché à expliquer la diversité actuelle des peuples indo-européens.
Les Scandinaves blonds vivant dans un pays froid, et les Hindous, très-bruns, vivant sous la zone torride, on a supposé d’abord que les différences de coloration dépendaient de la température ; maislesRohillasderHindoiistan ont la peau blanche,les yeux bleus, les cheveux très-blonds, tandis que les hommes aux yeux et aux cheveux très-foncés sont en majorité dans certains districts de l’Irlande, du pays de Galles et des Highlandsde l’Écosse; les Bohémiens ou tziganes^ venus de l’Inde, et répandus en Europe depuis le douzième siècle, ont conservé dans les pays froids, et jusqu’au pied des monts Gheviots, le teint bistré, les yeux et les cheveux noirs des Hindous : la colonie allemande du Paraguay, fondée au quinzième siècle par les soldats de Gharles-Quint, et restée pure de tout mélange, offre l’exemple parallèle d’un peuple indo-européen aussi blond sous le tropique du Gapricorne que sur les bords de l’Elbe. Par conséquent, s’il y a des peuples indo-européens bruns, et s’il y en a de blonds, cela ne dépend pas de la température. En passant en revue les autres conditions climatériques, on prouve de la même manière, par des exemples nombreux, qu’elles sont incapables de produire le résultat en question.
On arrive alors à des influences d’un autre ordre, qui n’ont pas été considérées comme étant de nature à influer-sur la coloration, mais qui ont paru pouvoir expliquer les variations de la taille et de la force musculaire. Ge sont l’alimentation, le genre de vie, et subsidiairement l’industrie, qui augmente le bien-être. Ici deuxhypothèses sont en présence. On a admis que l’amélioration de l’état social, c’est-à-dire la civilisation, en donnant à un peuple une subsistance plus régulière, une nourriture plus abondante, amenait peu à peu l’augmentation de la taille et de la force ; — ou bien on a admis, au contraire, que la civilisation, état contre nature, faisait développer l’esprit aux dépens du corps, et rendait à la longue l’homme plus faible et plus petit. Ges deux hypothèses reposent l’une et l’autre sur un certain nombre de faits, ou plutôt de coïncidences, .\insi les peuples gréco-latins, civilisés avant les Germains, les Scandinaves et les Slaves, sont plus petits que ceS derniers ; mais les Bas-Bretons sont plus petits que les Belges, les
Normands elles Provençaux, qui ont été civilisés longtemps avant eux. On pourrait citer plusieurs autres faits à l’appui de ces deux hypothèses qui se détruisent réciproquement. Il n’en résulte pas que les conditions de l’existence soient sans influence sur la taille, mais il en résulte du moins que les variations de la taille chez les peuples indo-européens ne peuvent pas être expliquées par ces conditions.
On a supposé, enfin, que les variations du type céphalique, constituant labrachycéphalie et la dolichocéphalie, pouvaient dépendre de la culture intellectuelle ; que le cerveau pouvait, comme les .autres organes, se développer par l’exercice; que les parties les plus actives du cerveau pouvaient se développer plus que les autres, et que dès lors la nature et le degré delà civilisation pouvaient avoir pour conséquence de modifier le volume et la forme du crâne. Mais, d’une part, si l’on se place à un point de vue général, on trouve qu’il n’y a aucun rapport entre les types brachycéphale ou dolichocéphale et la valeur intellectuelle des races. Les races teutoniques, qui tiennent dans la série humaine un des rangs les plus élevés, sont dolichocéphales comme les races éthiopiennes et australiennes, qui occupent les derniers rangs. La brachycéphalie appartient à la fois aux Slaves, aux Turcs, aux Mantchoux, aux Papous, et à une foule d’autres peuples répartis dans tous les degrés de l’échelle, — sans compter les Français modernes et les Allemands du sud, qui sont, en moyenne, presque brachycéphales. — D’une autre part, si l’on se place au point de vue spécial des peuples indo-européens, on voit que les Scandinaves sont plus dolichocéphales que les Hindous, ceux-ci plus que les Français, et qu’il n’y a aucun rapport à établir entre le type céphalique de ces divers peuples et leur civilisation dans le présent ou dans le passé.
Après avoir passé en revue toutes ces influences, et reconnu qu’aucune d’elles ne peut expliquer les variations qui se sont produites chez les peuples indo-européens, on arrive, par voie d’élimination, à une dernière hypothèse qui, sans avoir la prétention d’être rigoureusement démontrée, a du moins sur toutes les autres l’avantage d’expliquer tous les faits et de résoudre toutes les objections. L’existence des populations primitives ou plutôt antérieures à l’arrivée des Indo-Européens, a été constatée par la
paléontologie humaine partout où des recherches ont été faites avec quelque persévérance. Parmi ces populations autochthones, les unes étaient brachycéphales, les autres dolichocéphales ; les unes étaient de petite taille, les autres de grande taille. Le croisement des peuples vainqueurs avec les peuples vaincus explique donc tout naturellement les variations de la taille et du type céphalique. La paléontologie ne nous apprend rien sur la couleur des yeux et des cheveux des peuples autochthones ; mais ceux-ci n’ont pas partout disparu, et, là où ils subsistent encore, comme dans THindoustan et dans la région des Pyrénées, ils offrent, sous le rapport de ces caractères, la plus grande analogie avec les Indo-Européens qui les avoisinent. Tout cela s’explique à merveille par le mélange des races. Les idiomes indo-européens, importés par les vainqueurs, ont prévalu sur les langues indigènes, et ont seuls survécu jusqu’à nos jours ; mais les races indigènes n’ont pas disparu pour cela; en perdant leur langue, leur nom, leur indépendance, leur nationalité, elles n’ont pas perdu l’existence. L’extermination complète d’une race par une autre race est un phénomène presque impossible, dans les conditions où se trouvaient placés les anciens peuples migrateurs. A la suite d’une de ces migrations, le mélange des sangs était donc à peu près inévitable, et, suivant que la prépondérance numérique appartenait à l’une ou à l’autre race, la population croisée qui résultait de ce mélange se rapprochait plus ou moins du type indigène ou du type étranger. Il n’en faut pas davantage pour comprendre la diversité des caractères physiques des peuples qui parlent aujourd’hui les idiomes indo-européens, et cette hypothèse des croisements, expliquant tous les faits sans prêter le flanc à aucune objection, se présente dès lors avec toutes les probabilités scientifiques.
Cette discussion, quoique un peu longue, nous a paru nécessaire pour montrer, par un des exemples les plus compliqués, • comment la méthode analytique peut et doit être appliquée à l’étude des questions anthropologiques.
L’exemple qui précède a montré, en outre, que des difficultés considérables naissent de la grande diversité des conditions intrinsèques ou extrinsèques au milieu desquelles se trouvent placées les races que l’on étudie et que l’on compare. Tous les caractères
qu’elles présentent n’ont pas la môme importance ; il en est de plus ou moins significatifs. Si tous déposaient évidemment dans le même sens, si tous les peuples de même couleur avaient la môme taille, la même chevelure, la même conformation crânienne, la même intelligence, les mêmes penchants, le même langage, si tous vivaient, sinon sous le même climat, du moins sous des climats très-semblables, si tous avaient atteint parallèlement, et à peu près aux mômes époques, le même niveau social, etc., la tâche de l’anthropologie serait facile ; mais il n’en est pas ainsi. Les faits anatomiques, physiologiques, psychologiques, climatériques ou autres, se combinent et se croisent de mille manières. Tel caractère établit un rapprochement où d’autres caractères établissent, au contraire, des différences profondes, et il en résulte des contradictions continuelles, contradictions qui ne peuvent être qu’apparentes, qui devront disparaître le jour où la vérité sera connue tout entière, mais qui jusque-là susciteront des difficultés et des dissidences.
Les naturalistes, eux aussi, se sont trouvés aux prises avec des difficultés de même nature, et, s’ils ont réussi, après de nombreux insuccès, à donnera leur science un caractère positif, c’est parce qu’ils ont reconnu la nécessité d’adopter un principe de coordination qui soit à l’abri de la fantaisie. Ce principe est celui de la subordination des caractères. Ce n’est pas ici le lieu de l’exposer, d’en démontrer la valeur, et d’en faire connaître les applications. Personne, au surplus, n’ignore qu’il est l’une des bases les plus essentielles de la méthode naturelle.
Le but de l’anthropologiste doit être d’appliquer autant que possible à sa science les principes de la méthode naturelle; cette proposition n’a pas besoin d’être démontrée. Mais parmi les caractères qui diversifient le groupe humain, il en est qui appartiennent en propre tà ce groupe, ou qui ne se retrouvent qu’à un état tout à fait rudimentaire dans les autres groupes zoologiques. Les considérations particulières, d’après lesquelles le naturaliste établit la subordination des caractères, ne peuvent donc pas suffire à l’anthropologie. En face des caractères anatomiques ou morphologiques, dont la valeur relative, au surplus, varie notablement dans les divers degrés de l’échelie animale, d’autres caractères d’un tout autre ordre réclament une place qu’il s’agit- de déter-
miner. On devine que nous voulons parler des manifestations intellectuelles. Si l’on considère que l’homme se distingue des autres êtres par son intelligence, bien plus encore que par les formes de son corps, on comprendra aisément que plusieurs ethnologistes aient été conduits assigner le premier rang, dans la classification des races humaines, aux caractères psychiques, par lesquels l’humanité a conquis sur la terre la première plaoe, et à reléguer sur le second plan les caractères physiques, par lesquels elle avoisine de si près les singes 'anthropomorphes.
Mais ce n’est pas ainsi que la question doit être posée. Il ne s’agit plus, en effet, de distinguer le groupe humain des autres groupes, mais de le subdiviser en groupes secondaires nettement définis et aussi naturels que possible ; il s’agit de faire reposer cette division sur ce qu’il y a de plus fixe dans ^organisation de l’homme, sur ce qui résiste le mieux aux influences capables de modifier l’individu ou la race. Or, il n’est pas douteux que les caractères physiques sont plus permanents que les autres, et qu’on doit, par conséquent, leur donner la préférence.
Certes, les langues, les mœurs, les industries, les aptitudes de toute sorte établissent entre les diverses races humaines des différences profondes. Mais ces caractères, dont l’étude présente autant d’intérêt que d’importance, se modifient fréquemment au gré des circonstances ; ils peuvent varier considérablement chez des peuples de même race. On ne peut donc pas leur accorder la primauté. Il en est un cependant qui mérite une attention toute spéciale et qui joue un rôle capital dans un grand nombre de questions anthropologiques, à tel point que quelques auteurs ont cru pouvoir en faire la base exclusive de la classification des races humaines. Nous voulons parler du langage.
La linguistique rend à l’anthropologie les services les plus signalés. Deux peuples de Taces différentes sont séparés par une distance de plusieurs milliers de lieues ; ils sont tellement étrangers l’un à l’autre qu’il n’existe ni dans leurs histoires respectives, ni dans celles des autres nations, aucune mention de leur parenté originelle, et cependant ces deux peuples, qui n’ont jamais entendu parler l’un de l’autre, s’expriment dans des idiomes trèssemblables. Ce ne sont pas les mêmes mots, mais ce sont les mêmes racines ; c’est presque la même grammaire, et il est tout
à fait certain que ces deux langues ont en la môme origine. Par conséquent, les peuples qui les parlent doivent, malgré leur dissemblance actuelle, avoir eu des ancêtres communs. D’un antre côté, voici deux groupes de races qui, depuis l’origine de l’histoire, ont toujours vécu côte à côte, qui se sont plus d’une fois mélangés, qui ont échangé leurs civilisations et leurs religions, et qui, sous le rapport des caractères physiques, ne présentent que des différences peu marquées : ce sont les races indo-européennes et les races syro-arabes, improprement nommées sémitiques. Eh bien, malgré le voisinage, malgré la similitude du type, malgré plusieurs mélanges de sang, malgré la communauté des croyances fondamentales, malgré des fusions politiques plus ou moins durables, ces deux groupes de races parlent deux groupes de langues tellement distincts que les linguistes les plus éminents ont dû désespérer de les ramener à une commune origine. [Vo7j. Renan, générale et système comparé des langues sémitiques . Paris, 18.^8, in-8“.)
Ces exemples inverses font ressortir toute l’importance des caractères fournis par la linguistique. Ces caractères offrent, d’ailleurs, une permanence remarquable. Les modifications spontanées introduites par la suite des générations, soit dans la grammaire, soit dans le lexique, quelque profondes qu’elles puissent paraître, sont d’un ordre secondaire, et laissent toujours subsister le type primitif de la langue ; c’est ce qui a lieu du moins dans tous les cas scientifiquement connus ; et ces modifications spontanées des mots et des formes grammaticales constituent une sorte d’évolution soumise à certaines lois.
Les caractères linguistiques ont acquis par là un tel degré de précision qu’il est devenu facile d’établir parmi les langues des divisions et des subdivisions parfaitement méthodiques, de distinguer un certain nombre de souches ou de troncs, divisés en branches, puis en rameaux primaires, secondaires, etc., et d’instituer une taxonomie aussi régulière, aussi positive, aussi complète que celle qui repose sur les caractères physiques. Disons tout de suite que dans beaucoup de cas les groupes basés sur la linguistique coïncident assez exactement avec les groupesbaséssur l’étude anatomo-physiologique des races humaines. Mais lorsque ces deux ordres de recherches conduisent à des conclusions con-
tradictüires, — comme on l’a vu plus haut dans l’exemple des variations des caractères physiques chez les peuples qui parlent les langues indo-européennes, — il s’agit de choisir entre le témoignage de l’observation directe, et celui de la linguistique, c’està-dire de subordonner les caractères tirés du langage aux caractères tirés de l’organisation, ou réciproquement. Les naturalistes donnent volontiers la préséance à ceux-ci, mais ceux-là tiennent le premier rang dans l’opinion des linguistes, et il est nécessaire, pour donner à ces difficultés une solution scientifique, d’établir sur des considérations positives la valeur relative des deux ordres de caractères.
Tout le monde reconnaît que les caractères distinctifs des races humaines ont d’autant plus de valeur qu’ils sont plus permanents. C’est un principe général de l’histoire naturelle, et ce principe est aussi celui des linguistes. Il s’agit donc de savoir si l’organisation de l’homme est plus permanente ou moins permanente que son langage.
Cette question ne serait pas même posée si l’immutabilité absolue et éternelle du type physique était chose démontrée. Il est clair, en effet, que les langues se modifient avec le temps ; s’il a fallu d’immenses recherches pour découvrir la parenté et la filiation des langues celtiques, helléniques, latines, germaniques, slaves, persiques, hindoues, etc., c’est parce qu’il a suffi de cinquante ou soixante siècles pour les rendre méconnaissables. Le paysan italien, le paysan français, ne comprennent plus le latin que leurs aïeux parlaient il y a douze ou treize cents ans, et il y a plus de deux cents ans que la langue du sire de Joinville, compagnon de saint Louis, est devenue inintelligible à la plupart des Français. Ces modifications sont légères sans doute, mais elles correspondent à de bien courtes périodes, et, d’ailleurs, quelque fiiibles qu’elles soient aux yeux des linguistes, elles sont palpables, évidentes, et elles deviennent même considérables si l’on se place au point de vue de la vie politique des peuples, car la première condition de la solidarité politique, de la nationalité, c’est l’unité du langage.
Les caractères linguistiques ne sont donc pas absoluments permanents. Les limites des changements qu’ils peuvent subir ne sont pas encore rigoureusement déterminées. II y a des traits
MÉMOIRES d’anthropologie.
essentiels, des caractères fondamentaux qui, dans tous les cas connus, se sont maintenus sans altération dans toutes les langues de même souche, et rien n’a confirmé jusqu’ici l’hypothèse des linguistes unitaires, qui, pour arriver à concilier l’état actuel des choses avec l’idée d’un langage primitif unique, ont été obligés de supposer que le type des langues pouvait subir une transformation totale au bout de plusieurs centaines de siècles. Mais si les limites de l’altération spontanée des langues sont encore l’objet de contestations, il y a un point parfaitement établi, c’est que ces limites sont très-étendues.
La question de la permanence des types physiques n’est pas moins controversée que celle de la permanence des types linguistiques. Les darwinistes supposent que tous les animaux, l’homme lui-même, dérivent d’un petit nombre d’êtres fort simples, peutêtre môme d’une monade primordiale ; les monogénistes, beaucoup moins hardis, pensent que toutes les races humaines dérivent sinon d’un couple unique, du moins d’un certain nombre d’hommes primitifs parfaitement semblables entre eux ; les polygénistes, enfin, admettent queles types humains nepeuventsubir que des modifications légères, que les principaux caractères physiques sont permanents, et que dès lors la diversité actuelle des races ne peut être attribuée qu’à la multiplicité de leurs origines.
Ici, comme dans les cas qui précèdent, la divergence des opinions est en rapport avec la durée du temps que l’on fait intervenir. Si l’on reste dans la période des temps sur lesquels on possède des documents historiques, archéologiques ou anatomiques, on trouve que les types des races sont permanents, ou plutôt qu’ils n’ont pas changé d’une manière appréciable chez les’races qui n’ont pas subi l’influence des croisements, et même chez beaucoup de races plus ou moins croisées. Si l’on considère au contraire que les (juelques milliers d’années auxquelles se borne notre histoire ne sont, dans la vie de l’humanité, qu’une période extrêmement courte, on peut admettre, sinon comme une chose démontrable, du moins comme une chose possible, que la modification des types, trop lente et trop légère pour être appréciable en cinq ou six mille ans, ait pu donner lieu, en deux ou trois mille siècles, à diverses races issues d’une race
unique et primitive. Enfin, si l’on s’élance plus loin encore dans le passé inconnu, si, au lieu de manier les années par kiliades ou par myriades, on les manie par millions, on arrive, comme l’école transformiste, à concevoir la possibilité d’une fraternité universelle, non-seulement avec les Nègres et les Australiens, mais encore avec les singes, les poissons, les mollusques et les zoopliytes.
Mais, de ces discussions sur les origines, se dégage un fait parfaitement positif, c’est q'ue les caractères physiques sont au moins très-peu variables; que s’ils se modifient sous l’influence prolongée des milieux, ce n’est qu’avec une extrême lenteur. Sur d’anciens monuments de l’Égypte, vieux de près de quatre mille ans, sont représentés des Nègres, des Juifs, des Grecs, des Mongols, des Assyriens, enfin et surtout des indigènes. Tous ces types étaient distincts alors autant qu’aujourd’hui ; depuislors ils n’ont pas changé d’une manière appréciable, et ils sont encore vivants, soit dans la vallée du Nil, soit dans les pays adjacents, soit dans les régions lointaines où les conquérants égyptiens portèrent leurs pas. Le célèbre crâne de la Nouvelle-Orléans, trouvé dans une couche profonde, au-dessous des débris superposés de quatre forêts de cyprès gigantesques, successivement enfouies sous les alluvions du Mississipi, présente le type actuel de la race indigène de l’Amérique septentrionale. Tous les efforts qu’on a pu faire pour réduire l’antiquité de ce crâne n’ont pu la faire descendre au-dessous de quinze mille ans. Le type actuel des Peaux-Houges existait donc déj.à il y a au moins cent cinquante siècles ; il n’a pas changé depuis, et c’est pendant une période deux ou trois fois moins longue que les langues indo-européennes se sont modifiées au point de devenir presque entièrement méconnaissables.
Ces faits, qu’on pourrait aisément multiplier, n’ont pas la prétention d’établir la permanence absolue des types physiques. Il y a tel changement qui ne nous échappe peut-être que parce qu’il est encore trop léger, et pourrait devenir apparent si l’on pouvait étendre l’observation à des périodes huit ou dix fois plus longues; mais cette question ne doit pas être discutée ici, elle sera examinée ailleurs [voy. Races humaines). Ce que nous cherchons à établir. C’est le degré relatif de permanence des carac-
MÉMOIRES D’AiNTimOPÛLOGIE.
tèrcs physiques et des caractères ling uistiques, et il n’est pas douteux que les langues, œuvres de l’homme, sont beaucoup moins stables que l’organisation, œuvre delà nature.
Si maintenant, au lieu de considérer les mutations graduelles qui surviennent spontanément^ de siècle en siècle, dans toutes les langues qui ne sont pas fixées par une forte organisation littéraire, nous considérons les changements plus rapides qui s elfectuent sous l’influence des circonstances politiques et sociales, nous assistons à des transformations radicales, à des substitutions complètes qui ont pour résultat de faire disparaître une langue, sans que ceux qui la parlaient aient cessé de rester semblables à eux-mêmes sous tous les autres rapports.
Le comique, dialecte celtique qu’on a parlé jusqu’au milieu du dix-huitième siècle dans le comté de Cornxvall, a été peu à peu supplanté par la langue anglaise. C’est de la même manière que le français prend la place de nos patois méridionaux ; il ne s écoulera peut-être pas cent ans avant que tous ces patois soient passés à l’état de langues mortes. Les dialectes bretons, idiomes celtiques de l’ancienne province de Bretagne, sont déjà relégués dans l’ancienne Basse-Bretagne, et feront certainement tôt ou tard place à la langue française ; et le basque enfin, que la plupart des linguistes considèrent comme la plus ancienne de toutes les langues connues, disparaîtra sans doute à son tour ; car cette langue a, depuis un siècle, perdu beaucoup de terrain ; sur les deux versants des Pyrénées, le français, l’espagnol, se sont déjà introduits dans toutes les villes importantes ; dans beaucoup de villages ils commencent à supplanter le basque, et il n’est pas besoin d’être prophète pour prévoir qu’avant longtemps ils pénétreront jusque dans les hameaux.
Ces substitutions de langage s’effectuent tranquillement, en pleine paix, sans mélange de races, par le simple effet des circonstances politiques et des progrès de l’éducation. La nouvelle langue s’infiltre de proche en proche, par une sorte d’imbibition : elle gagne d’abord les classes supérieures, puis les moyennes; le paysan est obligé de l’apprendre à son tour, et la langue ancienne s’éteint peu à peu, par ce motif que tout le monde a intérêt à l’abandonner. Ces faits se passent tous les jours autour de nous, à mesure que les nationalités modernes se constituent et
AMTIIROPOLOGIE.
s’unifient, el c’est ainsi quebien des fois, dans le passé comme dans le présent, des populations nombreuses, des peuples entiers, ont fini par changer de langage sans avoir subi, dans leurs caractères physiques, aucune modification. Plus souvent, il est vrai, les substitutions de langage se sont effectuées à la suite d’un bouleversement politique, d’une immigration ou d’une conquête. On a vu les peuples conquérants imposer à la longue leur langue aux vaincus ; on a vu au contraire ceux-ci maintenir leur langue pendant que les étrangers finissaient par oublier la leur. Dans l’un et l’autre cas, les deux populations se fusionnent inévitablement tôt ou tard, et il en résulte une population croisée dont les caractères physiques peuvent participer plus ou moins de Tu ne ou de l’autre race. Mais presque toujours le mélange des sangs s’effectue en proportions très-inégales. Le type physique s’altère d’abord en raison de l’intensité du mélange, puis la race croisée tend à revenir, parla suite des générations, au type de larace mère la plus nombreuse. Les caractères physiques qui survivent au croisement avec plus ou moins de pureté sont donc ceux de la race qui prédominait numériquement, tandis qu’au contraire la langue qui survit est souvent celle de la race la moins nombreuse. .Mors, il n’y a plus de parallélisme, il y a même contradiction apparente entre le fait de linguistique et le fait d’anthropologie proprement dite.
Il ressort de cette exposition, un peu longue peut-être, mais rendue indispensable par les prétentions d’une certaine école, qu’en anthropologie les caractères de premier ordre doivent être empruntés à l’étude de l’organisation.
En d’autres termes, lorsqu’il y a contradiction entre les faits linguistiques et les faits physiques, on doit donner la préférence à ces derniers. La linguistique n’en est pas moins un des auxiliaires les plus précieux de l’anthropologie ; mais ce qu’elle lui donne, ce sont des renseignements et non des arrêts. Les résultats qu’elle proclame sont parfaitement positifs ; ils ont même un degré de précision, de certitude et de simplicité qu’on trouve rarement dans l’étude des caractères physiques; mais ces résultats, une fois acquis; doivent être interprétés ; et iis ne peuvent l’être avec sécurité que par les anthropologistes.
Il faudrait peut-être maintenant étendre aux divers caractères
ME MOI R ES D’ANTll ROPOLOGIE.
physiques le principe de la subordination des caractères. Tous en effet n’ont pas la même importance, et tous sans doute n’ont pas le même degré de permanence; mais ce degré de permanence relative n’est pas encore assez bien déterminé pour qu’on puisse en faire l’objet d’une subordination méthodique. On ne pourrait le faire sans supposer résolues une foule de questions encore en litige. Il faut donc encore se borner à considérer les caractères sous le rapport de leur importance propre. Or, soit qu’on se place au point de vue purement zoologique, ou au point de vue physiologique, on est autorisé à considérer comme plus importants que tous les autres les caractères relatifs au squelette de la tête, et c’est pour cela qu’Isidore Geoffroy- Saint-Hilaire a fait reposer exclusivement sur l’étude de ces caractères la détermination des quatre grands types autour desquels il a groupé toutes les races humaines, distinguant ensuite celles-ci d’après les caractères secondaires, tels que la couleur de la peau, la nature et l’implantation des cheveux, la forme du nez, la direction des yeux, etc. (Isidore Geoffroy-Saint-Hilaire, Su?' la classi/îcatio?i anthropologique, et sur les types prmcipaux du genre humain, dans les Mém. de la Soc. danthi'op., t. I, p. 121j-I4I. Paris, 1860, gr. in-8”.)
Restent maintenant d’autres caractères d’un ordre tout différent, qui sont sans aucun doute en rapport avec l’organisation, avec la constitution cérébrale des races, mais qui ne peuvent cependant pas être confondus avec les caractères organiques. Nous voulons parler des aptitudes intellectuelles, morales et sociales. Il y a des races éminemment perfectibles, qui ont eu le privilège de devancer les autres, et d’enfanter de grandes civilisations. Il en est qui n’ont jamais pris l’initiative du progrès, mais qui l’ont accepté par force ou adopté par imitation; d’autres, enfin, ont résisté ii toutes les tentatives qu’on a pu faire pour les arracher à la vie sauvage, et cela suffit pour démontrer l’inégale perfectibilité des diverses races humaines. Un caractère aussi important ([UC celui-là, un caractère dont les conséquences ont été immenses dans le passé de l’humanité, comme elles le seront dans son avenir, sera-t-il subordonné à ceux de la peauj des yeux ou de la chevelure ?
N’hésitons pas'à répondre par l’affirmative. La perfectibilité
AiMHROPOLOGlE.
est un des éléments les plus intéressants de l’étude des races, mais il est impossible d’en faire un élément de classification. La perfectibilité n’est pas une faculté simple ; elle n’est qu’une résultante ; elle est la manifestation d’un ensemble de facultés de l’ordre intellectuel. Le défaut de perfectibilité n’indique pas l’absence de ces facultés, mais seulement leur impuissance à maîtriser les penchants et les instincts qui maintiennent l’homme à l’état sauvage, et, suivant que les circonstances extérieures, les difficultés ou les facilités de l’existence, la douceur ou l’âpreté du climat, sollicitent plus ou moins les efforts des intelligences, des peuples de meme race, et doués par conséquent d’un égal degré de perfectibilité, peuvent manifester cette perfectibilité d’une manière extrêmement inégale. Un nombre infini de siècles se sont écoulés avant que l’humanité ait vu naître sa première civilisation ; et l’Égypte avait déjà acquis un haut degré de splendeur, à une époque où l’Europe entière était encore plongée dans les ténèbres de la barbarie la plus profonde. La perfectibilité, quoique inhérente à l’organisation primordiale d’un grand nombre de races, peut donc rester latente pendant un laps de temps indéfini avant de se manifester, et, lorsqu’un peuple se présente à nous dans l’état intellectuel et social le plus abject, nous devons nous demander s’il est réellement réfractaire au progrès ou s’il ne lui a manqué, pour s’élever au-dessus de l’état sauvage, qu'un concours de circonstances favorables. La solution de ce problème n’est pas toujours impossible. Il y a des cas où le passé est de nature à ne laisser aucune illusion sur l’avenir. x\insi, jamais un peuple à la peau noire, aux cheveux laineux et au visage prognathe, n’a pu s’élever spontanément jusqu’à la civilisation ; les nègres d’Afrique, qui sont pourtant loin d’occuper le dernier rang dans la série humaine, n’ont jamais su donnera leurs sociétés la stabilité qui est la condition essentielle du progrès ; et on n’a jamais vu un gouvernement quelconque rallier en nation les tribus sauvages des Australiens et des nègres pélagiens (ou mélanésiens)* Mais, à côté de ces exemples, qui sont malheureusement trop clairs, il en est un grand nombre dont l’interprétation, douteuse aujourd’hui, restera peut-être douteuse encore pendant une longue suite de siècles. La perfectibilité n’est donc pas un de ces caractères qui ressortent nécessairement de l’étude
d’une race. Elle doit occuper une large place dans les préoccupations des anthropologistes ; mais elle est trop difficile à déter miner, elle est en rapport avec des éléments trop variables et trop complexes, pour qu’on puisse la faire intervenir, comme tei me général, dans la caractéristique des races. Et ce que nous disons de ^ensemble des qualités et des facultés qui président a 1 organisation des sociétés et à la naissance des civilisations, nous le disons à plus forte raison des aptitudes spéciales, industrielles, politiques, artistiques, littéraires, scientifiques, religieuses ou autres, qui déterminent la forme de chaque civilisation.
Dans l’exposé qui précède, en faisant connaître la méthode et les principes essentiels de l’anthropologie générale, nous avons en môme temps effleuré ou signalé un grand nombre de questions qui rentrent dans son domaine, en renvoyant, pour plus de détails, aux autres articles de ce Dictionnaire. Nous ne pouvons songer à compléter ici l’énumération des sujets qu’elle étudie, mais nous croyons devoir en mentionner quelques-uns, qui, par leur intérêt scientifique ou leur importance pratique, méritent une attention particulière. Nous le ferons dans le double but de montrer l’enchaînement de certaines questions anthropologiques et d’indiquer au lecteur les articles spéciaux qu’il devra consulter dans cet ouvrage.
La recherche des origines, en prenant ce mot dans un sens absolu, n’est pas de l’ordre scientifique ; car, au delà des faits observés, au delà des faits plus reculés que l’on découvre par voie d’induction, et de ceux plus reculés encore que l’on n’aborde qu avec l’hypothèse, restent et resteront toujours des faits primordiaux devant lesquels l’hypothèse elle-même demeure sans puissance et sans voix. La recherche scientifique fait alors place, suivant la nature des esprits, au doute philosophique ou à la croyance. L’hypothèse darwinienne, la plus hardie que l’on puisse citer, recule le problème des origines de la vie jusqu’à l’apparition de la première monade ; mais la cause du premier passage de la matière non organisée à l’état de matière organisée, ne pouvant être expliquée ni devinée, est située en dehors de l’extrême limite de ce que l’on peut savoir ; car ce serait se payer de mots, de dire que la matière a la propriété de s’organiser lorsqu’elle se trouve placée dans des conditions favorables.
AiNïHllOFOLOüIIi.
L’hypothèse de Darwin sur l’origine des espèces ne fait pas partie essentielle de l’anthropologie, mais elle est inséparable de la recherche des origines de l’homme on plutôt du type humain; elle sera examinée dans son ensemble à l’article Sélection, et, dans ses rapports particuliers avec l’anthropologie, à l’article Primates.
L’anthropologie devant embrasser toute la période humaine, la première question qu’elle se pose est celle de X antiquité de l'homme. Le temps n’est plus où l’on pouvait essayer de supputer par années l’âge de l’humanité. L’homme a laissé des traces de son existence, des marques de son industrie et des débris de son corps, dans des couches géologiques dont l’ancienneté échappe à tous les calculs ; il a vécu à des époques où la flore et la faune différaient considérablement de ce qu’elles sont aujourd’hui ; il a été contemporain d’un grand nombre d’espèces qui n’existent plus qu’à l’état fossile, et quiconque se fait une idée de la lenteur avec laquelle s’effectuent, à la surface de notre planète, des changements de cet ordre, comprendra, d’après cela, que nos six mille ans d’histoire ne sont qu’un court moment de la vie de l’humanité. Les preuves multiples de l’antiquité de l’homme se trouvent développées à l’article Homme. On trouvera, en outre, aux articles Géologie et Paléontologie, des notions qui se rattachent directement à cette étude.
La paléontologie humaine permet de résoudre d’une manière décisive un problème qui a de tout temps préoccupé et divisé les esprits. Des croyances répandues chez beaucoup de peuples représentent les premiers hommes comme supérieurs en force, en taille, en beauté, en intelligence, en vertu, à leur postérité dégénérée, et placent, sous des noms divers, un âge d’or à l’aurore de l’humanité, — tandis qu’au contraire, beaucoup de philosophes considèrent les âges primitifs comme des temps de barbarie profonde et de sauvagerie. Cette dernière opinion est celle qui découle invinciblement de l’étude des plus anciens témoignages de l’existence de l’homme. Ce que la mythologie a appelé poétiquement l’âge d'or, s’appelle aujourd’hui Ychje de pierre. L’âge de pierre est cette longue et ténébreuse période où l’usage des métaux était encore inconnu. Les premiers hommes vivaient en petites tribus errantes, habitaient dans des cavernes, et ne possé-
daient d’autres armes que des fragments de silex, qu ils ne savaient pas même polir. A une époque infiniment plus rapprochée de nous, cette industrie primitive se perfectionna peu à peu ; on apprit à polir les instruments de silex, à fabriquer des poteries grossières, à travailler le bois des cerfs ou les os des grands animaux pour en faire des armes ou des ustensiles. — L’usage des métaux ouvrit une seconde période. Le cuivre et le bronze (alliage de cuivre et d’étain) furent seuls connus pendant un bon nombre de siècles, et caractérisèrent Xâcje de bronze; puis le 1er, métal incomparablement plus puissant, mais beaucoup plus difficile à extraire et à travailler, vint enfin les supplanter. A partir del’«^/e de fer, l’homme, muni d’instruments irrésistibles, put librement défricher le sol, détruire les grands animaux, tailler le bois et la pierre, bâtir des villes, et constituer de fortes nations. Ce dur métal, qui symbolisait, dans la langue des anciens poëtes, la perversité humaine, caractérise, au contraire, aux yeux de la science moderne, le troisième âge de l’industrie, 1 avènement de la sécurité, de la stabilité et de la véritable civilisation. Ce fut ainsi que, par des progrès extrêmement lents, l’homme s’éleva graduellement de l’état sauvage à l’état barbare, puis de la barbarie à la civilisation. L’étude de cette évolution, dont les diverses phases, décrites par l’archéologie et la paléontologie, s’observent encore aujourd’hui chez les races inférieures ou ariiérées, seia exposée avec plus de détails dans 1 article Civilisation.
L’antiquité de l’homme une fois établie, l’obscurité qui entoure les origines de l’humanité devient de plus en plus épaisse à mesure que l’on s’enfonce dans la profondeur des temps. Deux doctrines, aussi vieilles que les plus anciennes traditions, se trouvent ici en présence. Beaucoup de peuples de l’antiquité se croyaient fils de la terre qui les portait, et repoussaient toute idée de parenté avec les races étrangères; d’autres, dont les croyances sont devenues des articles de foi pour les plus grandes nations modernes, faisaient descendre tout le genre humain d’un seul et unique couple. Ces deux doctrines, dégagées bien entendu de l’élément tbéologique, qui doit rester étranger aux recherches de la science, sont connues, en anthropologie, sous les noms de pohjgénisme et de monogénisme... Les questions qui s’y rattachent sont nombreuses et importantes. La pre-
mière est celle de la permanence des tijpeSy dont nous avons déjà dit quelques mots. Il s’agit de savoir si les modifications extérieures produites par l’action des milieux peuvent amener dans les caractères physiques des changements graves et définitifs, et si, par suite de ces changements, devenus héréditaires, des types aussi différents que le type éthiopien et le type caucasique peuvent se manifester chez des peuples issus de la même souche.
Cette question de l’origine et de la formation des races comprend un grand nombre de sujets que nous nous bornerons’ à énumérer. Les documents historiques n’ayant pas toujours toute la précision désirable, et l’expérimentation directe étant tout à fait impossible, on fait appel à l’analogie, et on emprunte à la zootechnie des documents plus ou moins précis, relatifs à la formation naturelle ou artificielle des races d’animaux domestiques {yoy. Domestication et Sélection). Mais les données qui découlent de cette étude ne doivent être appliquées à l’homme qu’avec la plus grande réserve, parce que chaque groupe d’animaux peut être soumis à des lois particulières, et parce que le choix méthodique des reproducteurs, l’éducation spéciale des produits, le hreeding in-and-in et la direction déterminée des croisements, qui sont les principaux moyens de la zootechnie, n’ont évidemment pas été mis en pratique dans l’humanité, où le rapprochement des sexes n’est jamais dirigé par des motifs de cet ordre. L’étude des conditions au milieu desquelles s’effectue ce rapprochement acquiert par là même un haut intérêt. Le degré de ressemblance et de dissemblance des parents est loin, en effet, d’être sans influence sur les résultats de la génération, et les deux cas extrêmes de l’union consanguine, et du croisement d’individus de races très-différentes, méritent d’être examinés avec un soin tout particulier [voij. Consanguinité et Hybridité).
Quoique soustrait en grande partie aux causes qui amènent chez les animaux domestiques la formation des races nouvelles, l’homme n’en est pas moins soumis à des influences de milieu extrêmement diverses et extrêmement puissantes. Il est, ou plutôt il se croit cosmopolite ; il ose affronter tous les climats où d’autres hommes peuvent vivre, et ses colonies lointaines constituent de véritables expériences dont la science doit étudier les résultats. L’action d’un climat nouveau peut porter atteinte à la santé de
l’individuj à sa fécondité, à la validité de sa progéniture, et mettre obstacle au maintien de sa race. Mais lorsque la race résiste à cette épreuve, sans passer par le croisement, conservet-elle ses premiers caractères, ou subit-elle des transformations plus ou moins profondes ? Ces questions sont étudiées à l’article Acclimatement, et subsidiairement à l’article Aptitudes et immunités PATHOLOGIQUES.
Les influences sociales ne méritent pas moins d’attention, et, pour n’en citer qu’une seule, qui pourrait méconnaître l’importance anthropologique de l’institution du mariage et de ses diverses formes? La promiscuité des sexes, la polygamie, la polyandrie, la monogamie, ont des conséquences si différentes sous le rapport surtout de la sélection réciproque des parents, et de l’éducation physique, intellectuelle et morale des enfants, qu’il n’en faut pas davantage quelquefois pour comprendre et expliquer les destinées d’une race. Dans l’ordre normal des choses, la femme n’a pas seulement pour fonction de mettre les enfants au monde et de les allaiter, mais encore de présider à leur première éducation pendant que l’homme se charge de pourvoir à la subsistance de la famille. Tout ce qui porte atteinte à cet ordre moral amène nécessairement une perturbation dans l’évolution des races; par conséquent la condition de la femme dans la société doit être étudiée avec le plus grand soin par les anthropologistes [votj. Femme [anthropologie]).
Les influences des conditions climatériques et hygiéniques, des sélections sexuelles et du milieu social ne sont pas les seules qui puissent exercer une action plus ou moins durable sur l’organisation de l’homme. Des pratiques particulières, parfois trèsbizarres, répandues chez un grand nombre de peuples, soumettent certaines parties du corps à des déformations ou à des mutilations plus ou moins graves. Les unes, comme le tatouage [voy. ce mot), sont tout à fait superficielles, et font pour ainsi dire partie du costume national. D’autres, telles que la circoncision, le percement des oreilles, des lèvres ou du nez, l’avulsion ou l’aiguisement de certaines dents, l’amputation d’une phalange ou d’un doigt, la striction circulaire de la poitrine, la compression des pieds, l’aplatissement du nez, l’ablation d’un testicule, etc., altèrent la forme et les fonctions de divers organes, et constituent
de véritables mutilations [voy. Mutilations ethniques). D’autres, enfin, les plus graves et les plus étranges de toutes, portent atteinte à la conformation du crâne et au développement du cerveau iyoïj.^ à l’article Craniologie, le chapitre des deformations artificielles du crâne). Ces manifestations diverses des fantaisies nationales, plus d’une fois sanctionnées par les législations religieuses, ne se bornent pas, comme on le voit, à modifier des organes accessoires; elles vont jusqu’à translormer les caractères crâniologiques, qui sont des caractères de premier ordre, et sur lesquels repose la distinction des types ; on peut dire, par conséquent, qu’elles changent, jusqu’à un certain point, le type de l’individu, et lorsque tout un peuple est soumis pendant plusieurs générations à la même déformation, il peut être difficile de retrouver, au-dessous de ces caractères artificiels, les caractères naturels de la race.
Mais une question plus grave et plus générale se présente ici, c’est celle de l’hérédité. Le climat, le genre de vie, le milieu social, les moyens mécaniques de mutilation et de déformation peuvent, à des degrés inégaux, modifier l’individu, sans que la modification de la race en soit la conséquence. La race n’est pas seulement un ensemble d’individus ; c’est une suite de générations. Alors même que tous les individus d’une génération présenteraient un caractère commun, ce caractère ne serait un caractère de race que s’il se transmettait naturellement à leur postérité. Par conséquent, une race ne peut être considérée comme réellement modifiée que lorsque le nouveau-né, avant d’avoir subi l’action des circonstances multiples qui ont agi sur ses parents, porte déjà en lui l’empreinte des particularités qui les distinguent, ou du moins lorsqu’il est appelé à présenter ultérieurement ces mêmes particularités comme conséquence du développement naturel, c’est-à-dire en dehors du concours de circonstances qui les ont fait naître dans la génération précédente. L’étude des modifications produites sur l’homme par les actions de milieu ne peut donc éclairer la question de la permanence ou de la variabilité des types, qu’à la condition d’être sui\ie de l’étude des lois et des phénomènes de l’hérédité. Tout le monde reconnaît que la plupart des caractères accidentels ne sont pas héréditaires. Le fils d’un paysan hâlé par le soleil est aussi blanc
que celui du citadin le plus raffiné, et il restera aussi blanc que son père s’il n’hérite pas de sa -profession. Le fils d’un amputé vient au monde avec ses quatre membres, et si l’on pratique encore la circoncision chez les Juifs, c’est parce que les nouveaunés n’ont pas hérité de la circoncision paternelle. Mais ce son l là des modifications locales, des lésions oQ des altérations d’organes qui n’occupent qu’un rang secondaire dans la hiérarchie fonctionnelle; et on peut se demander si des changements d’une nature plus générale, atteignante constitution dans son ensemble, ou du moins un organe essentiel comme le système nerveux central, ne peuvent pas à la longue, au bout d’un grand nombre de générations, faire en quelque sorte partie du plan de l’organisme, devenir héréditaires, et altérer définitivement les caractères de la race. C’est ainsi que l’étude de l’hérédité, déjà si importante en pathologie , acquiert en anthropologie une importance plus grande encore {voy. Hérédité [anat. et physiol.]).
Les variations individuelles spontanées, qui diffèrent essentiellement des variations accidentelles ou acquises dont nous venons de parler, peuvent se transmettre par voie d’hérédité pendant plusieurs générations, et c’est en profitant de ces variations spontanées, en unissant ensemble des animaux atteints de la même anomalie, que les zootechniciens parviennent souvent à constituer de nouvelles races. Mais le type primitif, quoique profondément modifié par ces perturbations méthodiques, ne perd pas pour cela tous ses droits. Il tend à se rétablir, malgré les lois de l’hérédité immédiate, et on voit tout à coup apparaître, au sein delà race nouvelle, sur un certain nombre d’individus, un ou plusieurs caractères qui n’existent pas dans cette race, et qui reproduisent en tout ou en partie le type effacé des anciennes générations. h' atavisme^ c’est-à-dire la ressemblance avec un ancêtre plus ou moins éloigné, se trouve ainsi aux prises avec l’hérédité proprement dite, et si les éleveurs ne mettaient le plus grand soin à supprimer ou à stériliser les individus qui reviennent ainsi au type primitif, celui-ci pourrait finir par absorber toute la race. C’est un fuit bien connu qu’il est plus facile de faire des races que de les maintenir. Elles tendent presque toujours, suivant l’expression dcM. Flourens, à se défaire^ c’est-à-dire à revenir au type antérieur. Cette tendance existe non-seulement chez les
races obtenues par voie de sélection, mais encore chez les races obtenues par voie de croisement. Dans ce dernier cas, les produits hybrides peuvent même, au bout de plusieurs générations, revenir presque tout à coup au type de Tune ou l’autre des races mères. Or, les phénomènes d’atavisme s’observent dans le genre humain tout aussi bien que chez les races d’animaux domestiques, de telle sorte que le problème de la variabilité des types ne serait pas encore résolu si l’on constatait qu’un caractère accidentel se serait transmis par hérédité. 11 faudrait chercher encore si les lois de l’atavisme ne reproduiraient pas, au bout de quelques générations, le type ancien momentanément altéré. Gela suffit pour montrer tout l’intérêt qui s’attache à l’étude de l’A- TAviSME [voij. ce mot).
Telles sont les principales questions que l’anthropologie générale embrasse dans son domaine. Nous avons cité de préférence celles qui intéressent indistinctement tous les hommes de science, et celles qui offrent un intérêt spécial pour les physiologistes et les médecins; mais nous avons dû en passer un grand nombre sous silence pour ne pas trop surcharger cet article. Le lecteur suppléera aisément à cette lacune s’il veut bien tenir compte de la définition que nous avons donnée de l’anthropologie générale, ou de cette autre définition moins rigoureuse, mais peut-être plus frappante : V anthropologie générale est la biologie du genre Jm-
main.