‹ Mémoires d'anthropologieChapitre 63 sur 86 · ANTHROPOLOGIE DE LA BASSE BRETAGNE · texte numérisé non relu

ANTHROPOLOGIE DE LA BASSE BRETAGNE

sité du mélange ; et que, lorsque les éléments étrangers se croisent librement avec elle, ils s’y absorbent presque nécessairement. Mais il arrive quelquefois que la population immigrante constitue des groupes distincts, qui ne font que se juxtaposer à la population primitive ou qui du moins, possédant, dans les districts qu’ils occupent, la prépondérance numérique, conservent le type delà race étrangère à côté de celui de l’ancienne race. C’est ce qui a eu lieu dans la péninsule armoricaine, où prédomine d’une manière générale la race celtique, caractérisée par une taille peu élevée et par une chevelure brune, mais où une seconde race grande et blonde, la race kyrarique, constitue aujourd’hui dans certains districts, qui seront indiqués plus loin, le fond de la population. Il y a donc aujourd’hui deux races juxtaposées, là où il n’y en avait qu’une seule autrefois.

L’origine de cette seconde race remonte à une époque sur laquelle on ne possède que peu de renseignements tout à fait positifs ; toutefois, en combinant les données de l’histoire générale avec les traditions locales, on en dégage un fait dont l’importance ethnologique est discutée, mais dont personne, que je sache, n’a contesté la réalité, savoir : qu’au cinquième siècle de notre ère, les Bretons insulaires, livrés par le départ des Romains aux attaques des barbares, refoulés d’abord vers le sud de leur île par les Pietés, puis vers l’ouest par les Angles et les Saxons, prirent la mer, traversèrent la Manche et vinrent s’établir sur le rivage de l’Armorique, et que, peu de temps après cet établissement, la région armoricaine prit le nom de Bretagne. Or les Bretons insulaires, ou du moins ceux du Sud, les seuls dont nous ayons à nous occuper ici, étaient les descendants de ces Bretons méridionaux que César reconnut pour être des Belges. Ils appartenaient par conséquent à cette race gauloise grande et blonde que nous appelons aujourd’hui race kymrique., et l’on peut déjà en conclure avec quelque probabilité que l’introduction du type kymrique dans l’Armorique a été la conséquence de leur immigration. Celte probabilité s’accroît lorsqu’on songe que, depuis l’arrivée des Bretons insulaires, aucun peuple étranger ne s’est établi dans la basse Bretagne ; et elle sera bien près de se changer en certitude si nous parvenons à prouver que les districts bas bretons, où prédomine aujourd’hui la race kymrique,

MEMOlUrs D’ANTIlIiOl'OLOGlE.

sont tous échelonnés le long des côtes, là où durent naturellement prendre pied des étrangers qui arrivaient par mer.

J’ai dit que le fait de l’immigration bretonne n’était pas contesté, mais qu’on en discutait vivement l’importance ethnologique. Aux difficultés inséparables des questions de ce genre se joignent ici celles que suscitent des théories préconçues, de vieux systèmes historiques antérieurs à toute critique et à toute science, et assis sur des traditions chères à la noblesse bretonne. Le fait que le nom de la Bretagne était dérivé de celui des immigrants du cinquième siècle avait fait naître l’idée que ces étrangers étaient arrivés en conquérants, qu’ils avaient vaincu et subjugué les Armoricains. Les aristocraties aiment à s’appuyer sur le droit de conquête, et les nobles familles de la Bretagne étaient hères de faire remonter leur généalogie jusqu’à ces conquérants glorieux, affiliés, on osait s’en flatter, aux chevaliers de la Table ronde ; et pour que le peuple comprît tout ce qu’il devait à ses seigneurs et maîtres, on lui racontait qu’avant eux l’Armorique était livrée aux horreurs de la barbarie et du paganisme ; il eût été bien ingrat de ne pas obéir à ceux qui lui avaient apporté le christianisme et la civilisation. Ces traditions suffisaient aux prétentions de la noblesse ordinaire; mais l’orgueilleuse famille des Rohan se flattait de remonter plus haut encore, jusqu’à un certain Conan Mériadec, roi de la Bretagne insulaire, qui, vers la hn du quatrième siècle, pour plus de précision, en l’an de grâce 383, avait franchi la Manche, proclamé un empereur (Maxime), vaincu un autre empereur (Gratien) etfondéen Armorique un royaume indépendant. Pour avoir réfuté ce conte absurde, dom Lobineau, au commencement du dix-huitième siècle, se fit un mauvais parti et fut obligé de renoncer à la publication du troisième volume de sa Nouvelle Histoire de Bretagne. Non moins fabuleuse est l’iiistoire du roi Gradlon, de Cornouailles ; ce qui n’empêche pas qu’il y ait encore aujourd’hui des conanistes et des gradloîiistes, convaincus les uns et les autres que la Bretagne dut à ses conquérants insulaires sa religion, sa langue, sa civilisation, sa puissance, sa longue indépendance, en un mot, tout ce qui constitue sa nationalité et son histoire. Dans ce système historique, connu sous le nom de bretonnisîue, on néglige, on dédaigne l’élément armoricain. C’est ainsi que pendant longtemps les historiens de la France ou-

ANTimOPOLOGlE DE LA BASSE BBEÏAGNE.

blièreiit les descendants des Gaulois pour ne s’occuper que des Franks et de leurs royales familles, à partir du roi Francus ou tout au moins de Pliaramond. Mais, de même que la critique scientifique a substitué à cette histoire de convention une histoire réelle, où le peuple gallo-romain reprend sa place et son rôle, de même il s’est produit une réaction en faveur des Armoricains, à mesure que les recherches historiques ont percé à jour les fabuleuses légendes du bretonnisme.

Cette réaction ne date pas d’hier, il y a longtemps déjà qu’elle est née du sentiment chrétien qui domine d’une manière si générale chez les Bretons. L’idée que leurs ancêtres armoricains étaient restés païens jusqu’au milieu du cinquième siècle, qu’ils avaient été les derniers dans la Gaule, et même dans l’empire romain, à connaître le vrai Dieu, et que, restés sourds aux prédications des missionnaires, ils n’avaient été convertis que par la force, cette idée humiliait et indignait les fils de la Bretagne. Notre collègue, M. Halléguen, de Gliâteaulin, a réimprimé à la suite de son livre sur l’Armorique (1) quelques-uns des écrits polémiques qui parurent au commencement du dix-huitième siècle, à la suite de la publication de V Histoire de la Bretagne de dom Lobineau ; l’un de ces écrits, publié par dom Liron en 1708, est intitulé : Apologie pour les Armoricains et pour les églises des Gaules, où l'on fait voir ciue les églises de Bretagne sont plus anciennes que la descente des Bretons dans l' Armorique, et que cette province a reçu la foy chrétienne dès le quatrième siècle. Ce titre est significatif et résume tout l’ouvrage. La réhabilitation des Armoricains fit dès lors de rapides progrès. Bientôt on ne se borna plus à revendiquer pour eux la fondation des églises bretonnes, on fit remonter jusqu’à eux l’honneur d’avoir constitué une nationalité indépendante, et d’avoir seuls, parmi les Gaulois, résisté à l’invasion des barbares germaniques. Puis vint la critique historique, et de l’étude approfondie des anciens textes on put tirer la preuve que les prétendus conquérants bretons du cinquième siècle n’étaient que des fugitifs chassés de l’île de Bretagne par les barbares. Gela n’excluait pas l’idée qu’ils fussent venus en grand nombre, ni qu’ils eussent, par force ou par

(1) E. nalléguun, l’ Armorique bretonne, celtiqun, ro naine et chrétienne. Paris, 1864, 1 vol. iii-8o, p. 3H-367.

MÉMOlRliS D’aNTHHÜPOLOGIE.

amitié, obtenu quelques territoires, ni qu’ils eussent pris une part importante à la vie politique et à l’organisation du pays; mais il y avait loin de là aux prétentions du bretonnisme.

Tels étaient, il y a environ quarante ans, les deux principaux systèmes historiques qui se disputaient les suffrages, lorsque les études ethnologiques intervinrent à leur tour. L’étroite affinité du bas-breton et du comique, dialecte des Bretons insulaires, parut d’abord fournir aux bretonnistes un argument sans réplique. N’était-il pas probable que cette communauté de langage avait été la conséquence de l’immigration du cinquième siècle et de la substitution de l’idiome des insulaires à celui des anciens Gaulois? Et si les nouveaux venus avaient imposé à la fois aux Armoricains leur langue et leur nom, n’était-ce pas la preuve qu’ils les avaient vaincus, subjugués et absorbés dans leur nationalité exotique ? Mais, pour que des conquérants étrangers puissent jouer un pareil rôle, il faut qu’ils aient sur le peuple indigène l’avantage d’une grande supériorité numérique ou d’une civilisation beaucoup plus avancée. Or Thistoire ne peut accorder aux Bretons insulaires, par rapport aux Armoricains, ni l’un ni l’autre de ces avantages. Aussi M. Amédée Thierry a-t-il compris que la similitude du comique et des dialectes bas bretons devait être un fait indépendant de l’immigration bretonne et antérieur même à l’époque romaine, et c’est pour concilier ce fait avec son système d’ethnologie gauloise qu’il a cru devoir séparer, comme on l’a vu, l’Armorique de la Celtique. Croyant que la langue des anciens Celtes était gaélique, et trouvant chez les descendants des Armoricains une langue kymrique, il en a conclu que ce n’étaient pas des Celtes, mais des Belges, c’est-à-dire des Kymris, que César avait combattus dans le nordouest de la Gaule. J’ai déjà réfuté cette opinion, mal assise sur un texte vague et élastique de Strabon; ce n’est certainement pas sans regret que M. Amédée Thierry s’est décidé à rejeter le témoignage de César et de tous les historiens des Gaules, et il aurait bien préféré sans doute jiouvoir accepter l’opinion des bretonnistes sur l'origine des dialectes bas bretons : cela lui aurait permis de faire accorder sa théorie des deux langues gauloises avec les faits consignés dans l’iiisloire ancienne. Toutes les difficultés auraient ainsi disparu ; il suffisait d’admettre que les

AiNTllKUHULÛGJE DE LA BASSE BKETAG.NE. i|7

Celles armoricains a\ aient abandonné, an cinquième siècle, leur langue gaélique pour adopter la langue kymrique de leurs con- ([uérants bretons. Mais M. Amédée Thierry appréciait trop bien le degré d importance de 1 immigration bretonne pour se contentei de cette explication, et s il 1 a écartée malgré les avantages (lu’elle lui offrait, il est bien probable que c’est parce qu’elle ne lui a pas paru compatible avec les lois générales de l’histoire.

Pour nous, qui considérons comme à peu près certain que les Celtes parlaient, ainsi que les Belges, une langue du groupe kjmiique, et qui faisons reposer sur l’anthropologie et non sur la linguistique la distinction des deux races gauloises, la question des Bretons et des Armoricains se simplifie beaucoup. Les Bietons insulaires, en débarquant sur les rivages de l’Armorique, y trouvèrent un peuple celtique dont ils difïeraient par la race, mais dont ils se rapprochaient beaucoup par le langage ; un peuple avec lequel leurs ancêtres avaient entretenu des relations séculaires, un peuple qui comme eux avait depuis peu abjuré le druidisme pour le christianisme; et les mêmes motifs qui les avaient déterminés à choisir l’Armorique comme un lieu de refuge devaient disposer les Armoricains à leur faire un accueil hospitalier. Le nombre toujours croissant des immigrants dut sans doute plus d’une fois susciter des luttes partielles, et ces luttes auraient pu devenir générales, aboutir peut-être à l’expulsion des nouveaux venus, si le danger commun n’eût nécessité l’alliance. Plusieurs des peuples germaniques qui avaient envahi la Gaule, les Alains, les \^hsigoths, les Franks, auxquels il faut joindre les Frisons, poussaient tour à tour leurs invasions jusque sur les confins de l’Armorique. Ce n’était pas trop pour leur résister de toutes les forces du pays. Il est bien probable qifà l’approche de ces barbares, les Bretons reconnurent en eux cette race germanique qui les avait chassés de leur île, et qu’ils ne furent pas les derniers à la combattre. Il est probable même que quelques-uns de leurs chefs prirent la direction politique de la résistance, et ce fut peut-être pour cela que la péninsule armoricaine reçut le nom de Bretagne. Mais il faut avoir l’illusion facile pour croire que le peuple armoricain, qui formait nécessairement la grande majorité de la population, n’ait été que le simple spectateur de la lutte, comme un troupeau paisible qui attend

MÉMOJHES D’AiNTllKOPULÜlilE.

l’issue d’un combat pour savoir quels seront ses maîtres. Kt notez que, dans le système des bretonnistes, ce n’est pas aux Bretons, leurs conquérants de très-fraîche date, et par conséquent leurs odieux oppresseurs, que les Armoricains auraient dû prêter leur concours ; toujours, en pareil cas, l’étranger qui vient attaquer l’ennemi domestique est accueilli comme un libérateur, te fait incontestable que, seule de toutes les parties de la

Gà‘ule,dà 'Bretagne échappa à peu près complètement à l’invasion des barbares, et que, même sous l’empire des Franks, elle conserva son indépendance (1), ce fuit, dis-je, prouve manifestement que les Armoricains firent cause commune avec les Bretons pour la défense de leur sol, et exclut en même temps l’idée que les Bretons fussent arrivés en ennemis dans la péninsule, qu’ils s y lussent établis en maîtres. Il y avait là une impossibilité maté-

rielle et morale devant laquelle beaucoup de bretonnistes, même parmi les plus modernes, ont dû reculer, et c’est ainsi qu’ils ont été conduits par la force des choses à supprimer jusqu’à 1 existence du peuple armoricain. Puis, comme on trouve toujours un texte plus ou moins clair à l’appui d’une opinion quelconque, ils ont cité un étrange passage de Procope où il est dit que de so7i temps trois peuples : les x\ngles, les Frisons et les Bretons, occupaient l’île de Bretagne, et qu’il y avait chez ces peuples un tel excès de population, que chaque année un grand nombre d’habitants abandonnaient l’île et venaient s’installer chez les Franks.

— Procope ajoute queles Franks assignaientpour demeureàcesim-

migrants lo. partie lapins déserle^e, leur empire (2). Le lieu où était cette partie la plus déserte n’est pas indiqué ; mais comme les Bre-

tonssont au nombre des trois peuples insulaires mentionnés par Pro-

ccpe, et comme on sait d’autrepart que beaucoupde Bretons allèrent en Armorique, on en conclut non-seulement que l’Armorique était la partie la plus déserte de l’empire des Franks, mais encore (en y mettant un peu de complaisance) qu’elle était tout à fait déserte. Voilà donc les Bretons établis tranquillement sur un sol désert, comme les Portugais aux Açores. Dès lors, plus de lutte possible entre eux et des indigènes absents; la Bretagne n’est

U) l.es seigneurs bretons rccouiiaissaieüt la suzciuinclô îles ruis franks, niais cotte suzeraineté

otail purement nominale.

^î) Procope, ds BcUo golhico, lil», IV, cap. xx.

ANTUHOI'ULUGIE DE LA DASiE BKETaGiNE.

plus que bretonne, et le bretonnisme triomphe. Il n’y a qu’un inallieur, c’est que ces choses singulières rapportées par Procope se seraient passées de son temps, c'est-à-dire au milieu du sixième siècle, c’est-à-dire cent ans après l’époque où les bretonnistes euxmêmes placent avec raison l’établissement des Bretons dans l’Armorique ; et notez qu’il n’est pas possible de supposer que Procope ait voulu parler de l’immigration du cinquième siècle, puisqu’il môle à son histoire les Franks, dont l’empire ne fut fondé que plus de trente ans après cette immigration. Enfin on ne nous dit pas ce qu’était devenu le peuple armoricain, comment il avait été rayé du nombre des vivants, s’il avait émigré ou s’il avait été détruit sur place par on ne sait quels barbares qui n’auraient eu rien de plus pressé que d’évacuer les lieux. Tout cela ne supporte pas la critique. Le peuple armoricain, le vieux peuple celtique subjugué par César, avait si peu disparu qu’il existe encore, et qu’il constitue aujourd’hui, dans la Basse Bretagne, la plus grande partie de la population. En dépit de tous les textes boiteux, de tous les systèmes et de toutes les hypothèses, l’anthropologie constate ici, comme presque partout, la survivance et la prépondérance ethnique de la population indigène. Elle retrouve, dans la partie de la Bretagne qui a conservé la langue des anciens Gaulois, deux races juxtaposées, partout plus ou moins modifiées par leurs mélanges réciproques, mais bien reconnaissables encore dans les districts où chacune d’elles prédomine : l’une grande, blonde, dolichocéphale, aux yeux clairs, au visage allongé — c’est la race des Bretons, la race kymrique; l’autre, de petite taille avec des cheveux plus bruns, des yeux plus foncés, une tête moins dolichocéphale, un visage plus arrondi — c’est la race des Gaulois armoricains, la race celtique.

La nationalité bretonne, dont l’origine remonte à la fin du cinquième siècle, ne fut définitivement constituée qu’au neuvième siècle, sous le règne de Louis le Débonnaire. C’est de cette époque que date en réalité l’unité de la Bretagne, maintenue non sans peine et non sans interruption par des souverains qui portèrent tour à tour les titres de rois, de comtes ou de ducs, jusqu’au jour où la duchesse Anne, en épousant successivement les deux rois Charles VIII et Louis XII, prépara sans le vouloir l’annexion du duché de Bretagne à la couronne de France. Cette

M E MOI HES D’AiN TH HÜ FOLOGl E .

ciniieAiüii de\int définitive sous François F". La Bretagne dès lors constitua une province dont les limites différaient peu de celles de rArmorique-Bretagne des cinquième et sixième siècles, et dont le sol fut divise par la llévolutiou française en cinq départements. Far une coïncidence singulière, et à coup sûr involontaire, ces cinq départements correspondent assez bien aux territoires des cinq peuples principaux de l’Armorique gauloise, savoir : les Osismii (Finistère), les Curiosoliies (Côtes-du-Nord), les Veneti (Morbihan), les Na?inetes (Seine-Inférieure) et enfin les Rhedoiies (llle-et-Vilaine).

Au point de vue politique, les Bretons n’ont jamais cessé depuis le neuvième siècle de constituer, dans la population delà France, un groupe bien distinct, un faisceau plus d’une fuis brisé, mais toujours rétabli par la force du sentiment national. Mais, au point de vue ethnologique, la partie orientale de la Bretagne a subi des modifications importantes que les connexions géographiques rendaient presque inévitables. Plus rapprochée du centre de la Gaule, cette partie orientale avait, bien plus que l’extrémité de la péninsule, obéi à l’influence romaine. Lorsque la chute de l’empire li- \ra la Gaule aux barbares, l’Armorique, comme on l’a déjà vu, échappa presque entièrement à leur invasion ; mais ceci ne doit s’entendre que del’extrôme Armorique, appelée plus tard la Basse Bretagne; car les territoires de Rennes et de Nantes, pendant l’époque mérovingienne, obéissaient directement aux rois franks, et ils étaient en dehors de la région alors appelée Bretagne; — Grégoire de Tours signale à plusieurs reprises les excursions des Bretons sur ces territoires, qu’ils pillaient et ravageaient comme une terre étrangère, jusqu’à ce qu’une armée franke vînt les repousser au delà de la Vilaine. Ce fut seulement au neuvième siècle que les pays de Nantes et de Rennes se trouvèrent réunis à la Bretagne. L’extrême Armorique, quoique reconnaissant depuis Clovis la suzeraineté des Franks, n’avait jamais été conquise ; elle le fut pour la première fois par Charlemagne; mais, impatiente du joug, elle se souleva à la mort de cet empereur. Après l’avoir de nouveau soumise, Louis le Débonnaire ne crut pouvoir mieux faire, pour la maintenir dans l’obéissance, que delà placer sous le commandement d’un gouverneur. Mais son attente fut trompée : ce gouverneur, qui s’appelait Nominoé, loin de prendre les intérêts

ANTHROPOlOCilE DE LA BASSE BRETAGNE.

de l’empereur, fomenta, au contraire, l’agitation des Bretons mécontents; puis il se mit à leur téte^ rompit ouvertement avec Charles le Chauve, s’empara des pays de Nantes et de Rennes, et finalement (848) prit le titre de roi, qu’il transmit à son fils. Pour la première fois la Bretagne se trouva constituée dans les limites géographiques qu’on lui a toujours assignées depuis lors. La monarchie fondée par Nominoé fut de courte durée, mais les pays de Nantes et de Rennes qu’il avait ajoutés à la Bretagne primitive ne s’en séparèrent plus ; cette zone annexée fit désormais partie intégrante de la province de Bretagne et y acquit même plus tard une sorte de prépondérance, lorsque Rennes fut devenue la résidence des gouverneurs de la province.

La Bretagne, telle que nous la connaissons, se compose donc de deux parties distinctes : l’une occidentale, située à l’ouest et même un peu au delà de la Vilaine, a été le berceau de la nationalité bretonne; l’autre, orientale, n’est devenue bretonne que depuis le neuvième siècle. La première avait échappé aux mouvements ethniques, aux changements sociaux qui suivirent, dans le reste de la Gaule, l’invasion des barbares ; elle était restée celtique, àcela'près qu’elle avait reçu sur son sol au cinquième .siècle de nombreux immigrants de race kymrique; mais ces Bretons kymris de la Grande-Bretagne étaient voisins des Belges, qui étaient Gaulois, de sorte que la Bretagne armoricaine, la Petite Bretagne , constituait une sorte de Gaule en raccourci, peuplée, comme l’ancienne Gaule, de Celtes et de Kymris, et pure de tout élément étranger — une Gaule où l’influence romaine avait été faible, où l’influence germanique avait été nulle, et où l’on ne parlait d’autre langue qu’une langue gauloise. La partie orientale, au contraire, avait subi le sort du reste de la Gaule : envahie tour à tour par plusieurs peuples germaniques, les Alains, les NVisigoths, les Frisons, et même par les Saxons de Bayeux, elle avait été directement incorporée à l’empire des Franks, elle était devenue française au même titre que les provinces adjacentes du Maine, de l’Anjou, de la Normandie, et plus de quatre siècles s’étaieni écoulés depuis qu’elle avait cessé d’être gauloise, lorsque, on l’an 848, une annexion purement politique la réunit à la Bretagne primitive sous le sceptre de Nominoé.

[1 y avait donc alors, entre les deux parties de la Bretagne, des

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différences ethnologiques importantes ; mais ces différences allaient s’accroître encore sous la 'domination des Normands. Soixante ans environ après la constitution de l’unité bretonne, un débile successeur de Charlemagne, Charles le Simple, abandonna h Rollon, chef des pirates normands, la belle province qui porta dès lors le nom de Normandie^ et lui céda en même temps ses droits de suzeraineté sur la Bretagne (912). Jusque-là, les Normands, ceux de la Loire comme ceux de la Seine, ne s’étaient pas fait faute d’envahir et de piller à leur manière le territoire de la Bretagne orientale ; mais à partir du jour où, devenus propriétaires et gentilshommes, ils eurent à faire valoir contre les Bretons les prétentions que leur avait transmises Charles le Simple, ils ne se contentèrent plus de piller la Bretagne, ils entreprirent en outre de s’y installer. Ce fut naturellement la partie orientale, la partie française de la Bretagne qui fut, comme par le passé, le tlnâtre de leurs invasions. Sans cesse repoussés, mais toujours prêts à reprendre l’offensive, ils finirent par s’établir sur plusieurs points; puis, dans les accalmies, ils contractèrent des alliances avec les familles des seigneurs bretons. — Bientôt ces étrangers se trouvèrent mêlés à la politique extérieure du pays et y prirent une part d’autant plus active que la conquête de l’Angleterre avait accru considérablement leur puissance. Au milieu du dou-» zième siècle, les Nantais, après avoir chassé leur comte, se donnèrent à un comte d’Anjou, frère de Henri II d’Angleterre. O^elques années plus tard,ledernierdes ducs indigènes delà Bretagne fiança sa jeune fille au fils d’Henri II, et finalement abandonna sa souveraineté au roi d’Angleterre. Les Normands depuis lors régnèrent régulièrement sur la Bretagne, jusqu’au jour où Jean sans Terre fut dépossédé par un jugement de la cour des pairs de France, et où un nouveau duc de Bretagne, choisi dans la maison de France, fit hommage de son duchéà Philippe-Auguste (1213).

La suzeraineté des Normands, à partir de la cession de Charles le Simple, avait duré trois siècles; il ne faut pas exagérer sans doute l’influence ethnique que ces dominateurs germaniques exercèrent sur la population de la Bretagne, mais il ne faut pas la méconnaître non plus. 11 n’est pas douteux qu’un grand nombre de ces étrangers avaient pris pied sur le sol breton, non-seulement dans les évêchés de Bennes, de Nantes, de Dol et de

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