‹ Mémoires d'anthropologieChapitre 62 sur 86 · ANTIIROPOLOGIR DE LA BASSE BRETAGNE · texte numérisé non relu

ANTIIROPOLOGIR DE LA BASSE BRETAGNE

de rappeler que, dans le passage où il fait descendre les Belges, au sud-ouest, jusqu’à l’emboLichure de la Garonne, il les fait remonter, au sud-est, jusqu’aux Alpes, et qu’il restreint les Celtes à la région méditerranéenne, ajoutant aussitôt, pour plus de clarté, que la province narbonnaise établie sous Auguste n’était autre que l’ancienne Celtique (1). Or ceci n’est évidemment pas soutenable, puisque la Narbonnaise d’Auguste correspondait précisément à l’ancienne Province romaine, Provincia romana, déjà soumise depuis soixante ans lorsque César envahit la Gaule ; de sorte que^ s’il n’y avait pas eu de Geltes-en dehors de cette province, les campagnes de César contre les Celtes seraient tout à fait imaginaires. Ici, l’erreur de Strabon prend de telles proportions qu’elle ne peut être considérée comme une erreur, mais comme un malentendu dont la cause nous échappe. Il est impossible d’attribuer tant d’ignorance à un auteur toujours si savant. Il faut donc croire qu’il n’attachait aucune importance à la distinction des Belges et des Celtes. Il n’y voyait, comme il le dit lui-même à la fin de ce même paragraphe, « qu’une de ces divisions politiques que les princes arrêtent et modifient au gré des circonstances », et que les géographes doivent se borner « à indiquer très-sommairement, laissant à d’autres le soin de publier le détail exact » .

On comprend donc difficilement que M. Amédée Thierry, ainsi averti par Strabon lui-même, ait invoqué exclusivement, à l’encontre de tous les autres témoignages, un passage de cet auteur, pour étal)lir que la péninsule armoricaine faisait partie de la Gaule belgique (2). Notez que tout son système des Galls et des Kymris s’écroulait de fond en comble s’il adoptait la description de Strabon. Il était obligé d’admettre que César, de la Garonne et des Cévennes au Rhin et à l’Océan, n’avait combattu que des Belges ; c’en était donc fait de la séparation des deux races gauloises. Aussi, M. Thierry s’est-il bien gardé de suivre Strabon jusqu’au bout. Il avait besoin, pour sa théorie basée sur la linguistique, de rattacher à la race belge ou kymrique les Armoricains, dont les descendants parlent encore aujourd’hui une langue kymrique ; et comme il lui fallait une autorité, il a été trop

(1) Slralioii, liv. IV, cliap. i, S 1 .

(2) Amédée Thierry, Histoire des Gaulois, t. I, inlrod., p. i.viii, 3' édit , 18-U.

MÉMOIRES d’anthropologie.

heureux de trouver dans Strabon un texte qu’il a aussitôt accepté, sans tenir compte des autres textes du même auteur qui pouvaient le contrarier. C’est un procédé trop commode. De deux choses l’une : ou bien il faut, avec le seul Strabon, donner à la Belgique toute la Gaule à l’exception de l’Aquitaine et de la Narbonnaise, et alors c’en est fait de la théorie des Galls et des Kymris; ou bien il faut reconnaître avec tous les autres auteurs que la Belgique s’aiTêtait à la Seine, et alors la distinction des deux races gauloises subsiste, mais en même temps la péninsule armoricaine reprend la' place que César lui a assignée dans la Gaule celtique.

C’est à cette dernière conclusion que M. Amédée Thierry serait certainement arrivé si son esprit, ordinairement si clairvoyant, n’avait été aveuglé par l’idée préconçue que, pour être Celte, il fallait parler une langue gaélique.

Concluons donc de cette discussion que les anciens Gaulois de la péninsule armoricaine étaient Celtes, au même titre que les Gaulois du centre. L'histoire l’affirme et l’étude anthropologique des populations modernes le confirme pleinement.

On a vu, en effet, sur la carte de la répartition de la taille en France, que les habitants actuels de la Bretagne, considérés en masse, forment un groupe tout à fait semblable à celui qui occupe notre grand plateau central (1). Les croisements et les mélanges de races qui ont eu lieu depuis l’antiquité dans toutes les parties du vrai sol gaulois ont sans doute fait subir aux types ethniques des modifications plus ou moins accentuées, mais ne les ont pas effacés, ün sait qu’en pareil cas la population indigène, presque toujours plus nombreuse, maintient ses caractères physiques au prix de quelques altérations, proportionnelles à l’inten-

(I) Depuis que ce mémoire a été communiqué à la Société il’auttiropolojiie, MM. Boudin, Sistach, Magitot et Lagneau ont dressé, d’après les Cowpti-s renilut du recrutement de l’armée, de nouvelles caries pittoresques où les résultats des exemptions accordées pour certaines inrirmités ont été indiqués pour les divers départements par des teintes nuancées. Parmi ces infirmités, il en est qui, comme le goitre, la phthisie, les scrofules, sont la conséquence évidente de maladies engendrées par l’action des milieux ou par les conditions hygiéniques, et dont la répartition n’a absolument rien de commun avec celle des races. Mais d’autres, telles que la myopie, les varices, le varicocèle, la mauvaise denture, affectent une répartition qui coïncide souvent d’une manière remarquable avec celle des éléments ethniques. Or, dans les cartes relatives à ces dernières infirmités, les départements bretons forment toujours un groupe très homogène et très-senddabic à un autre groupe plus étendu et presque aussi homogène, qui comprend les départements du centre. {Note ajoutée en 1869.)

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