‹ Mémoires d'anthropologieChapitre 71 sur 86 · POPULATION FRANÇAISE · texte numérisé non relu

POPULATION FRANÇAISE

(Extrait du Bulletin de VAcad. de médecine, 1867, t. XXXH, p. 547. — Séances des

10 et 26 mars 1867.)

La question dont je viens entretenir l’Académie a surgi fortuitement pendant la discussion sur la mortalité des nourrissons. \ous vous rappelez sans doute que notre collègue, M. J. Guérin, en parlant des effets désastreux de l’industrie nourricière, a fait remarquer, avec raison, que la mauvaise alimentation et la mauvaise hygiène avaient pour conséquence, non-seulement d’accroître outre mesure la mortalité des jeunes enfants pendant la première année, mais encore de porter atteinte dans beaucoup de cas à la constitution des survivants. Il a ajouté, et je suis encore de son avis, que cette altération de leur constitution pouvait produire des troubles notables dans le développement de leur corps, et devenir la cause d’infirmités, de difformités diverses ou d’un défaut de croissance. Sans m’exagérer la fréquence de ces résultats, je les considère comme réels, et j’admets, moi aussi, qu’une meilleure entente des soins donnés ii l’enfance pourrait amener, non-seulement l’augmentation de la population par diminution de la mortalité du jeune âge, mais encore l’amélioration de la race par diminution du nombre des individus mal constitués et mal développés.

Mais notre honorable collègue est allé plus loin dans cette voie. Acceptant une opinion qui tend à se répandre depuis quelques années, il nous a dit que le nombre toujours croissant des individus infirmes ou rabougris rendait de plus en plus difficile le

des nourrices : « Consultez, dit-il, les tableaux de recensement « des jeunes gens du tirage de chaque année. Jadis les casd’exem- « plions pour infirmités étaient rares : aujourd’hui vous lisez à ((Chaque page : exempt pour faiblesse (jénérale; exempt pour « infirmités contractées^ pour défaut de taille, etc. N’a-t-on pas « été obligé, il y a quelques années, de baisser la taille exigée (( pour être propre au service militaire ?»

11 y a là autant d’erreurs que de lignes, et je le prouverai bientôt; mais je dirai tout de suite, pour n’y plus revenir, que la taille réglementaire du soldat français n’a pas été changée depuis trente-cinq ans. Sous le premier empire, elle fut abaissée jusqu’à l“,o4, et une fois môme jusqu’à 1"’,52. Portée à 1“,57 sous la Restauration, et réduite à après la révolution de

1830, elle a été fixée à 1“’,S6 par la loi du 21 mars 1832, qui va probablement être abrogée, mais qui est encore en vigueur.

Ces oscillations de la taille réglementaire ont été déterminées par des considérations qui n’ont rien de commun avec la question de la dégénérescence de la population. Pendant les dernières années du premier empire, on porta au maximum le cliiffre des contingents, et pour cela il fallut abaisser autant que possible la taille exigible. Sous la Restauration, l’effectif de l’armée fut considérablement réduit; on ne demandait à la conscription que 40 000 hommes par an, on put donc exiger une taille plus élevée, et d’ailleurs on cherchait à revenir à la tradition des anciens rois de France, qui mettaient leur amour-propre à n’avoir que de beaux hommes dans leurs troupes. La loi de 1818 fixa donc à 1“,57 la taille règlementaire, qui ne fut pas changée en 1824, lorsque les contingents annuels furent portés à GO 000 hommes. En 1830, la guerre paraissait imminente. On s’attendait à avoir l’Europe entière sur les bras ; on abaissa donc la taille à 1“,34. Mais cette situation n’était que transitoire, et lorsque l’horizon s’éclaircit, la loi de 1832 put exiger 2 centimètres déplus. Cette taille de déterminée en vue d’un contingent annuel de 80 000 hommes, n’a pas été modifiée, quoique depuis 1853 tous les contingents aient été portés à 100 000 hommes au moins, et plusieurs fois môme à 140 000. Maintenant il est certain que, depuis quelques années, plusieurs anthroploogistes, et je suis du nombre, ont demandé, dans l’intérêt de la population, que la taille réglementaire fût

abaissée. Les petits hommes, lorsqu’ils sont d’ailleurs bien constitués, sont parfaitement aptes à supporter les fatigues du service militaire; dès lors il n’est pas juste de faire porter seulement sur les autres 1 impôt de la conscription. Vouer les hommes grands à un célibat de sept ans, c’est faciliter le mariage des hommes petits, et, comme la taille est un caractère qui se transmet par héi édité, une loi qui exempte les hommes de petite taille a poui conséquence inévitable d’augmenter, dans les générations sui vantes, le nombre des petits hommes.

Ceux qui font des vœux pour l’amélioration de la race doivent donc demander, comme M. Boudin et comme moi, que la taille réglementaire soit abaissée. On objectait jusqu’ici que le dégagement de la baguette du fusil exigeait une certaine taille ; mais avec les nouvelles armes, qui se chargent par la culasse, tout homme assez fort pour porter le sac et le fusil est bon pour le service, et il n’y a plus de raison pour maintenir l’ancienne limite.

Permettez-moi maintenant de reprendre mon argumentation. Les articles que je vous ai lus annonçent que la population française est en décadence ; mais ce n’est là qu’une partie des malheurs dont on nous menace. On ajoute que notre race dépérit, que sa fécondité diminue, qu’elle est en baisse sous le rapport de la quantité, non moins que sous le rapport de la qualité. Et les explications ne manquent pas. Les uns accusent la révolution sociale, le développement de l’industrie, l’accroissement des villes aux dépens de la population rurale; d’autres s’en prennent à la vaccine (car elle a ses détracteurs), à l’alimentation par les pommes de terre, à l’abus du tabac et de l’alcool, à l’inconduite universelle. Quelques-uns, invoquant une cause plus réelle et digne de toute l’attention des législateurs, font remarquer que le mode d’organisation de l’armée condamne au célibat, pendant toute la durée du service, les hommes les plus valides, tandis que les infirmes se marient et transmettent à leurs enfants leur constitution défectueuse. D’autres enfin, sans pousser si loin l’analyse, accusent la civilisation en général de faire violence à la nature, et de conduire peu à peu l’humanité vers sa décadence.

Messieurs, je ne suis pas optimiste ; je ne suis pas de ceux à qui notre état social paraît voisin de la perfection. Mais quand je corn-

MÉMOIRES d’anthropologie.

pare les conditions actuelles de la vie de l’homme en France avec ce qu’elles étaient avant notre grande révolution, quand je constate que le partage du sol a plus que décuplé le nombre des propriétaires, que les subsistances se sont accrues, et que les salaires du paysan et de l’ouvrier ont augmenté plus rapidement que le prix des choses de première nécessité, je ne puis m’empêcher de reconnaîti'e qu’en moyenne la population française est mieux nourrie, mieux vêtue, mieux logée, j’ajoute moins ignorante qu’elle ne l’a été à aucune époque. Si de pareilles améliorations pouvaient avoir pour conséquence la décadence physique de la nation qui les a réalisées, ce serait profondément triste, car il faudrait alors nier les bienfaits de la civilisation, et tourner le dos au progrès pour revenir en arrière. Mais avant de nous décourager ainsi, demandons-nous s’il est bien vrai que notre race soit eu voie de dégénérescence, et si l’on n’aurait pas cette fois encore^ comme dans l’iiistoire de la dent d’or, édifié des théories pour expliquer des faits imaginaires.

J’examinerai successivement la question du dépérissement et celle de la décadence. Ce sont là deux choses qui souvent marchent de front, mais qui sont pourtant séparables. Le dépérissement d’une race, c’est son affaiblissement numérique résultant de la diminution de la natalité ou de l’augmentation de la mortalité, ou de ces deux causes réunies. Il ne faut pas la confondre avec la décadence, qui est quelquefois compatible, au moins pour un temps, avec l’accroissement numérique, et qui est caractérisée ]>ar l’abaissement du niveau moyen delà force physique, intellectuelle ou morale.

L’idée du dépérissement de notre race s’est répandue depuis 1854. Cette année-là le chiffre des décès l’emporta sur celui des naissances. Il y eut 992, 779 décès pour 923, 401 naissances, ce qui constituait [un déficit de 09, 318. C’était la première fois qu’un pareil phénomène se produisait depuis l’institution de l’État civil. Toujours jusqu’alors la natalité avait dépassé la mortalité. La population française allait-elle donc entrer dans une phase de décroissance? On put le craindre, et toutefois tout permettait de croire que cette année 1854 ne constituerait qu’une exception due à des circonstances temporaires. Par suite delà mauvaise récolte de 1853, le prix du blé s’était élevé en 1854 à plus

DÉGÉNÉRESCENCE DE LA POPULATION FRANÇAISE. ioo

de 32 francs l’hectolitre; c’était une cherté tout à fait voisine de la disette. Pour surcroît de malheur, le choléra avait fait périr en France 143 341 personnes; enfin, la campagne de Crimée avait singulièrement accru la mortalité de l’armée, en même temps que le chiffre du contingent annuel était subitement porté de 80 000 à 140 000 hommes, ce qui diminuait les ressources d’un grand nombre de familles. Pour montrer combien ce fâcheux concours de circonstances avait ébranlé la population, il suffira de dire qu’il y eut cette année-là 10, 000 mariages de moins qu’en 1833, 13,000 de moins qu’en 1833,27,000 de moins qu’en 18381 Tl n’en faut pas tant pour expliquer le déchet de l’année 1834. Aussi vit-on, dès l’année suivante, malgré la continuation de la guerre et l’accroissement de la cherté, le nombre des naissances faire presque équilibre à celui des décès. Depuis lors la popidation a repris rapidement sa marche ascendante ; mais ce résultat rassurant n’a pu effacer le souvenir de la triste année 1834, et bien des gens s’imaginent encore que notre race est en voie de dépérissement.

Une autre cause d’inquiétude est née de l’examen des tableaux à l’aide desquels on exprime la fécondité des mariages. Pour chercher combien chaque couple produit d’enfants, on compare pour chaque année, ou pour chaque période, le nombre des naissances légitimes avec celui des mariages. En divisant le premier nombre par le second, on obtient un nombre fractionnaire qui exprime, ou plutôt qui est censé exprimer le chiffre moyen des enfants de chaque couple. Cette évaluation serait exacte dans une population absolument stationnaire, où le nombre des naissances annuelles et celui des mariages annuels ne varieraient jamais. Mais cette population n’existe nulle part. Les enfants qui sont nés en 186ü sont issus, en très-grande majorité, des mariages contractés pendant les vingt années précédentes ; et de môme les enfants que doivent produire les mariages de 1866 viendront presque tous au monde pendant les vingt années suivantes. D’après cela, il est évident qu’il n’y a aucune solidarité entre la natalité d’une année, quelle qu’elle soit, et le mouvement des mariages pendant la même année, et que la comparaison de ces deux éléments ne peut fournir aucun résultat positif. Aussi voit-on le coefficient de la fécondité des mariages augmenter dans certaines années à

faible natalité, et diminuer au contraire dans d’autres années où la natalité est beaucoup plus grande. Par exemple, le plus fort coefficient de fécondité que l’on ait constaté, depuis vingt ans, est celui de l’année 1854, où le nombre des naissances légitimes est presque descendu au minimum. Il n’y eut cette année-là que 888, 069 naissances légitimes; mais, le nombre des mariages ayant diminué bien plus encore que celui des naissances, et étant descendu à 270, 896, le coefficient de fécondité s’éleva à 3,27. En 1858, au contraire, année de grande prospérité, il y eut 932 438 naissances légitimes ; mais, le nombre des mariages s’étant élevé à 307 056, le coefficient de fécondité se réduisit à 3,04, où il n’était pas descendu depuis dix ans.

Lorsqu’au lieu de considérer une seule année, on considère une période plus étendue, les résultats de ce mode d’appréciation sont moins trompeurs : ils le sont d’autant moins que les périodes sont plus longues ; mais ils ne peuvent jamais devenir corrects, à moins que l’on ne trouve le moyen de comparer des périodes de vingt ans au moins, pendant lesquelles le nombre des mariages n’aurait pas varié. Et comme cela est à peu près impossible, le calcul à l’aide duquel on s’efforce de déterminer indirectement la fécondité des mariages n’a qu’une valeur très-incertaine, et bien inférieure à celle de l’étude directe de la natalité.

Il m’a paru utile de faire ces réserves avant de vous présenter le tableau des coefficients de fécondité depuis la fin du dernier siècle.

Fécondité des mariages (nombre de naissances pour un mariage).

Y compris

Périodes.

les curants naturels.

XIX' siècle.

Piifaiits légitimes seulemoiit.

Ouelle est la portée de ce tableau ? Remarquons d’abord que

le coefficient de fécondité des années 1781-1784 est notablement exagéré, par suite de l’adjonction des enfants naturels, confondus avec les légitimes sur les registres des intendants généraux. Il me paraît fort probable que si la séparation avait été faite, comme elle l’est depuis l’institution de l’Etat civil, le coefficient de mortalité n’aurait pas excédé le chiffre de 4. Si l’on suppose, par exemple, que le nombre des bâtards, pendant ces quatre années, ait été de 171 000, comme pendant les quatre premières années du siècle, on trouve que le coefficient de fécondité n’est plus que de 4,01 . Il n’est pas inutile de signaler cette circonstance à ceux qui parlent sans cesse de l’extrême fécondité des hommes de l’ancien régime.

La suite du tableau montre une décroissance presque continue des coefficients de fécondité. Mais, pour apprécier la signification de ces chiffres, il est bon de rappeler cette loi démographique, que toute population à qui les subsistances ne font pas défaut, tend à réparer ses forces et à combler, par un excédant de natalité, les vides produits par un excédant de mortalité. A la fin du dernier siècle, les grandes guerres de la République, la famine de 1792-170.7, l’émigration, la perturbation inséparable des crises révolutionnaires, avaient singulièrement éclairci les rangs de la population française. Aussi voyons-nous, de 1800 à 180.7, le coefficient de fécondité s’élever à 4,24. Il baisse légèrement dans les deux périodes suivantes, tout en restant encore assez fort, parce que les guerres de l’Empire et les désastres de l’invasion continuent à creuser des vides nombreux, qui sollicitent un surcroît de natalité. Sous la Restauration, la nation, jouissant, pour la première fois, depuis la chute de l’ancien régime, des bienfaits de la paix, développe rapidement les ressources du sol, de l’industrie et du commerce. Le revenu s’accroît dans des proportions considérables. C’est encore une époque que l’on peut considérer comme exceptionnelle, et si l’on ne veut comparer que des éléments comparables, on ne doit pas remonter au delà de 1830. Prenons donc pour point de départ la période quinquennale de 1831-1835 dont le coefficient de fécondité a été de 3,47. Or, il n’est pas douteux que depuis lors le coefficient de fécondité a diminué, puisqu’il est descendu une fois à 3,16; mais, si la diminution est assez forte pour qu’on ne puisse pas l’attribuer

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tout entière à la défectuosité du procédé d’évaluation dont je crois avoir démontré rinsuftisance, elle n’est pas assez considérable cependant pour nous donner de très-vives inquiétudes.

Que signifie maintenant cette légère diminution de la fécondité des mariages ? Est-elle l’indice d’une altération des facultés génératrices, comme on l’observe chez les races en décadence, aux îles Sandwich par exemple, où la stérilité des femmes est devenue si fréquente, que les filles-mères y sont recherchées à l’égal de nos plus riches héritières ? Non, Messieurs, notre race n’a rien perdu de sa fécondité. Le phénomène qui nous occupe est la conséquence naturelle d’une loi que les économistes ont proclamée, savoir, que, dans une population quelque peu serrée, tout ce qui tend à diminuer le nombre des prolétaires tend par là même à ralentir la natalité. Ainsi que l’a dit M. Legoyt, la misère seule est imprévoyante. Celui qui n’a rien dans le présent no s’inquiète pas de l’avenir ; il ne voit que le plai^r du moment, et il y sacrifie sans réflexion, ou, s’il songe à ses enfants, c’est pour se dire qu’ils ne seront pas plus misérables que lui. Celui qui possède, au contraire, et qui apprécie pour lui-même les douceurs de l’aisance, se préoccupe de la position qu’il pourra laisser à ses enfants, de l’éducation qu’il pourra leur donner, et la contrainte qu’il s’impose mérite peut-être quelque indulgence, puisqu’elle est la conséquence de la prévoyance paternelle.

Certes les meilleurs sentiments peuvent conduire à des exagérations blâmables ; et il ne me déplaît pas d’avoir lu, il y a quelques jours, dans un nouveau journal auquel je souhaite la bienvenue, dans la Réforme 7nédicale^ào, vertes admonitions àl’adresse des bourgeois calculateurs qui poussent trop souvent la prudence jusqu’à l’égoïsme. Cet article, dû à la plume habile et incisive d’un écrivain qui gardait le silence depuis plusieurs années, et qui vient de reprendre avec distinction sa place dans la presse médicale, nous présente le tableau sous des couleurs un peu vives, et a valu à son auteur, qui n’y était pas habitué, l’avantage de recevoir les félicitations du clergé. Je reconnais d’ailleurs que les accusations de M. de Castelnau ne sont pas dénuées de fondement. Il vaudrait mieux sans doute que les familles aisées eussent le nombre d’enfants qu’elles peuvent convenablement élever;

mais elles sont en trop petite minorité dans le pays pour que les calculs égoïstes de quelques-unes d’entre elles puissent porter une atteinte bien sérieuse à la population. C’est à des causes plus générales qu’il faut attribuer la diminution légère que nous présente le chiffre relatif des naissances. Les nouvelles conditions sociales qui résultent de l’abolition du droit d’aînesse, du développement de l’industrie et du commerce, de l’encombrement des carrières, retardent, pour un très-grand nombre d’individus, 1 époque du mariage. L’homme ne se marie en général que lorsqu’il s’est fait une position ou créé des ressources personnelles, ce qui, dans beaucoup de professions, n’a guère lieu avant trente ans. Ajoiitons que l’allongement de la vie moyenne retarde le moment où les enfants sont mis en possession de l’héritage de la famille. Chez les prolétaires, qui n’ont rien à attendre par héritage, le service militaire oppose au mariage des retards bien autrement sérieux. De tout cela il résulte qu’on se marie aujourd hui beaucoup plus tard qu’autrefois. La durée du temps pendant lequel on peut procréer des enfants légitimes, les seuls dont il soit question ici, se trouve ainsi diminuée de plusieurs années. C’est déjà une cause de déchet; mais ce n’est pas la seule. La jeunesse est moins prévoyante que i’àge mûr, et les jeunes maris n’ont pas la prudence (pour employer une expression euphémique) qui porte les hommes plus mûrs, je ne dis pas plus sages, à ménager le nombre de leurs enfants. Dour ce double motif, toute cause qui retarde le mariage doit donc amener, dans une certaine mesure, la diminution du nombre relatif des naissances légitimes. N’accusons donc pas la nature humaine de ce qui n’est que l’effet des circonstances. Et gardons-nous surtout d’exagérer la gravité de la situation. Vous allez voir en effet que ces causes de déchet sont plus que compensées, et qu’il n’y a vraiment pas lieu de sonner la cloche d’alarme. ’

Soit que l’on considère le coefficient de fécondité des mariages, soit que l’on compare le chiffre annuel des naissances au chiffre de la population, on trouve que le nombre relatif des naissances a réellement diminué. Néanmoins le nombre absolu des naissances va toujours en progressant. Ce fait paraissant en contradiction avec l’autre, quelques personnes ont cru pouvoir en conclure que le chiffre croissant de la natalité devait être attribué à

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l’extension du concubinage, et à l’augmentation des enfants illégitimes. Il n’en est rien. La natalité des enfants naturels n’a pas sensiblement varié depuis quarante ans. Elle s’éleva à 72 000 en 1826 ; elle n’a été que de 71 000 en l8o7. Elle a atteint 7S 000 en 1834 ; mais elle avait atteint ce chiffre en 1833. Elle est donc à peu près stationnaire en chiffres absolus, et elle est, par conséquent, en décroissance, eu égard à la population, qui a augmenté de près d’un sixième depuis 1830. C’est par l’augmentation du nombre des naissances légitimes que s’accroît le chiffre de la natalité. De 181G à 1820 il naissait annuellement 970 000 enfants légitimes, y compris les mort-nés. De 1861 à 1863, les naissances légitimes se sont élevées en moyenne, dans les 86 anciens départements, à 1 027 207, y compris environ 44000 mort-nés (1).

ün a dit, à propos des mort-nés, que leur nombre allait toujours en croissant. Le fait est que la statistique n’en comptait pas tout à fait 31 000 en 1840, et que depuis lors la progression a été constante, au moins jusqu’à -1839, année où le nombre des mort-nés dépassa 46 000. Quoi donc ? serions-nous dégénérés à ce point que nos femmes commenceraient à ne plus pouvoir mettre au monde des enfants vivants? Et si, en une vingtaine d’années, le chiffre des mort-nés s’est accru de plus de moitié, iLest-il pas à craindre qu’il ne continue à s’accroître dans la même proportion, qu’en l’an 2000 il ne s’élève au delà de 100 000, et qu’en moins de deux siècles il ne finisse par absorber entièrement la liste des naissances? Rassurez- vous , Messieurs; cet accroissement si menaçant est tout à fait illusoire. Ce n’est pas un phénomène biologique, ce n’est qu’un accident de statistique. Jusqu’à 1840, la statistique confondait en un même groupe les mort-nés et les enfants nés vivants. Cette année-là, pour la première fois, le bureau de la Statistique de la France donna des instructions pour que la distinction des deux groupes fût désormais établie. Mais on ne change pas ainsi d’un trait de plume les habitudes de la population, ni même celles des employés de l’état civil. Malgré des avertissements réitérés, beaucoup de gens s’imaginent encore qu’il n’est pas nécessaire de déclarer les mort-

(1) U faudrait ('iicoro joindre à cos chiffres les naissances de l’arrondissement de Grasse, qui a été diitaclié du Var et réuni aux Alpes-Maritimes.

nés. Beaucoup d’autres, quoique ne péchant pas par ignorance, font disparaître les mort-nés pour éviter les complications et les dépenses de l’enterrement. La statistique a donc été fort incomplète pendant les premières années; elle s’est perfectionnée peu à peu ; les maires sont devenus plus vigilants, les administrés se sont montrés moins récalcitrants. Enfin, l’expérience a prouvé qu’il était nécessaire de confondre avec les mort-nés proprement dits les enfants qui vivent moins de trois jours, et qui, pendant les premières années de la statistique, figuraient tantôt sur la liste des enfants nés vivants, tantôt sur celle des mort-nés. Pour tous ces motifs, les chiffres annuels se sont rapidement accrus ; mais l’accroissement s’est notablement ralenti depuis dix ans, et tout permet de croire qu’il ne tardera pas à s’arrêter. En tout cas, gardons-nous d’attribuer à la détérioration de la race ce qui n’est que l’effet du perfectionnement de la statistique.

Je crois avoir établi que le nombre absolu des naissances continue à augmenter. Ce fait n’est pas douteux ; mais il n’est pas douteux non plus que le nombre des naissances est en voie de diminution lorsqu’on le compare au nombre des habitants. Qu’est-ce que cela prouve ? Que le second nombre s’est accru plus rapidement que le premier. Et quelles conclusions pouvons-nous en tirer? Que l’accroissement de la population, n’étant pas dû à l’augmentation de la natalité, est dû à la diminution de la mortalité et à l’allongement de la vie.

Le nombre des naissances n’a donc pas l’importance presque exclusive qu’on lui attribue. C’est un faux critérium de la prospérité d’une population. En voulez-vous un exemple? M. le docteur Monot, dans la brochure que j’ai déjà citée, a publié des chiffres d’où il résulte que, dans le canton de Montsauche, il y a chaque année une naissance pour 1.5 habitants. Dans la France entière il naît seulement un enfant pour 36 habitants. Eh bien I Messieurs, la population du canton de Montsauche diminue rapidement, tandis que celle de la France est au contraire en voie d’accroissement. C’est ce que démontre la comparaison des divers dénombrements.

Chacun d’eux a révélé une augmentation notable. En divisant le chiffre qui exprime cette augmentation parle nombre d’années de la période correspondante, on obtient le chiffre moyen de

l’accroissement annuel, et le tableau suivant répond victorieusement à l’assertion de ceux qui disent que notre population est en décroissance.

Accroissement annuel de la population en France.

Périodes. Accroissement aiuuiel.

La population de 1801 était de 27 349 003

Celle de 1831 étart de 32509223

Celle de 1800, non compris les trois nouveaux départements, est de 37 390 037

Les deux périodes les moins favorables sont comprises entre 1847 et 185G. Gela ne doit pas nous surprendre si nous songeons aux deux grandes chertés de 1847 et de 18o3-1856, à l’épidémie cholérique de 1849, à celle de 1854, à la perturbation produite dans un grand nombre d’existences par la révolution de 48, si nous songeons enfin à la forte mortalité de nos troupes pendant la euerre de Crimée. Mais l’accroissement, considérablement ralenti alors, a repris un nouvel essor depuis dix ans, et, quoiqu’il ne soit pas aussi rapide qu’il a pu l’être dans des périodes antérieures, il est suffisant cependant pour nous donner confiance en l’avenir.

Somme toute, depuis le commencement de ce siècle, la population s’est accrue de dix millions, c’est-à-dire déplus d’un tiers. 11 est clair qu’elle ne pourra pas progresser ainsi indéfiniment, mais le moment où elle s’arrêtera paraît encore éloigné.

Je l’ai déjà dit: ce résultat, par cela seul qu’on ne peut pas l’attribuer à l’augmentation de la natalité, doit être attribué à la diminution de la mortalité, et nous pouvons dès lors en conclure que la durée de la vie s’est allongée. Considéré au point de vue de l’économie sociale, ce mode d’accroissement est bien préférable, non-seulement pour l’individu, mais encore pour la nation elle-

meme, à celai qui est l’effet de l’augmentation du nombre des naissances. Une population qui croît par excès de natalité renferme dans son sein beaucoup d’enfants et peu d’adultes, c’està-dire beaucoup de consommateurs et peu de producteurs. Elle est moins forte et moins riche que celle qui croît par l’allongement de la \ie moyenne.

Mais il s’agit de démontrer directement que la durée de la vie est en progrès dans notre pays.

Les procédés de biométrie employés jusqu’à ce jour sont assez nombreux. On a calculé la vie moyenne en établissant le rapport de la population, tantôt avec les naissances, tantôt avec les décès, tantôt avec la demi-somme des naissances et des décès; d’autres statisticiens, parmi lesquels je citerai M. Legoyt, calculent l’âge moyen des décédés. M. Bertillon, dans une importante communi cation qu’il a faite à l’Académie, et dans un mémoire plus étendu qu’il a lu au Congrès médical de Bordeaux, a prouvé que ces divers procédés manquent de rigueur, et que, pour arriver à une détermination vraiment scientifique, il faut, suivant les principes établis pour la première fois par Bernouilli, ramener par le calcul tous les éléments de la population des divers âges aux conditions particulières de vie qui caractérisent la période spéciale que l’on considère, abstraction faite des variations qu’elles ont pu présenter dans les périodes précédentes ou qu’elles pourront présenter dans les périodes ultérieures. On obtient ainsi une donnée qu’on a appelée X espérance mathématique^ et qui exprime réellement la chance de longévité dévolue à tout individu qui vient au monde à un moment donné. Cette vie moyenne mathématique, la seule correcte, ne peut être déterminée que par des calculs immenses, et exige d’ailleurs des études faites sur des périodes assez longues pour échapper aux causes passagères des variations de la vie aux divers âges. Elle n’a été calculée en France que trois fois, d’abord par Duvillard pour la fin du xviiP siècle, puis par Demonferrand pour la période 1817-1831, et enfin par M. Bertillon pour la période 1840-1839. Il me {>araît dont utile de placer à côté du tableau de la vie moyenne mathématique, deux autres tableaux dressés, pour des périodes plus courtes et plus nombreuses, suivant les deux procédés les plus usités. Dans ces diverses appréciations, les points de départ sont assez différents pour donner

46 i MÉMOIRES D’ANTIIROPOLOGIE.

quelquefois des rcsiiltals contradictoires. Ainsi, lorsque les changements sont très-légers, un procédé pourrait donner une augmentation de la vie moyenne là où un autre donnerait au contraire une diminution. Mais en France, depuis la tin du dernier siècle, l’accroissement de la vitalité a été assez grand pour que tous les calculs, quelle qu’en soit la base, aient donné des résultats analogues. Si l’étendue de l’écart est variable, toujours du moins cet écart se manifeste dans le même sens, et nous révèle une amélioration continue. C’est ce que montre le tableau suivant, où il m’a paru suffisant de faire figurer trois séries de calculs.

NO

J® D’après la formule de Price et Ch. Dupiu.

Sq H- l)

Vie moyenne en France.

Ans.

3® Vie inovcnne vraie ou espérance

niathéiuati(|ue (la jiopulatio

1 étant

2® Age nioveii des décédés

ramenée par le calcul à un état sta-

(Legovt).

tionnaire).

Ans.

Ans.

Ans.

An IX à XIII...

Fin du xviii* siècle (Du-

villard)

1817 à 1831 (Demonfer-

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