PREFACE
J'imite un exemple que mes maîtres m'ont donné : comme plusieurs d'entre eux, j'ai cru pouvoir réunir dans ce volume des travaux qui ont paru dans différents recueils périodiques ou dont l'Académie des inscriptions et belles-lettres avait bien voulu écouter la lecture. Le lien par lequel ils se rattachent l'un à l'autre est facile à saisir; dans chacun de ces essais, j'ai cherché à jeter quelque lumière sur un côté du passé humain que l'histoire n'éclairait point d'une lumière directe, qui restait en dehors des tableaux tracés par ce que l'on appelle la littérature.
C'est d'abord de l'Asie-Mineure qu'il s'agit. De cette contrée que bordent leurs colonies, comme autant de navires à l'ancre sur le rivage, les Grecs, pendant de longs siècles, ne savent rien, que quelques noms de princes, de peuples et de villes ; et pourtant il y a dans la péninsule, bien avant Grésus et la conquête perse, des États qui sont déjà parvenus à un assez haut degré de civilisation, grâce à l'Assyrie autour de laquelle ils gravitent et dont ils subissent
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l'influence. Ces états sont en relation, d'une part, avec les vallées du Tigre et de l'Euphrate, de l'autre avec tout le bassin de la mer Egée. Système de poids et mesures, éléments des arts plastiques, procédés de construction et d'ornementation, règles à suivre pour traduire par la couleur ou le relief la forme vivante, tout ce qu'ils recevaient d'une main, de l'autre ils le transmettaient aux Hellènes, leurs voisins ; si l'on peut ainsi parler, ils faisaient la chaîne entre l'Orient et l'Occident. Les nations de la Haute-Asie, comme par exemple la Chine, n'ont travaillé que pour ellesmêmes ; il a fallu inventer à nouveau, bien des siècles après, ce qu'elles avaient trouvé et gardé pour leur propre usage ; au contraire, rien ou presque rien ne s'est perdu de ce qu'avaient découvert l'Egypte et son
élève, son héritière, l'Assyrie. Si les choses se sont
passées ainsi, c'est aux Phéniciens et aux peuples de l'Âsie-Mineure que nous le devons; c'est grâce à eux que toutes ces méthodes, que tous ces instruments de la vie policée sont entrés dans un courant qui, malgré bien des détours, n'a plus rien laissé tomber de ce qu'il emportait dans son élaa. Tout ce qui a été acquis par cette voie a été conquis sans retour; tout a pu être inscrit, d'une manière définitive, au compte des profils, et constituer un capital qui a toujours été en s'accroissant. Gappadociens, Phrygiens, Lydiens, d'autres encore dont nous commençons à épeler les
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noms dans les inscriptions assyriennes, méritent donc d'être cités parmi les principaux facteurs de la civilisation gréco-italienne; or, c'est celle-ci qui, après s'être répandue sur tous les rivages de la Méditer* ranée, se développant et s'élargissant de proche en proche, est devenue, dans ces derniers temps, non plus nationale, mais humaine, et travaille partout à transformer la surface de la planète, à la mettre tout entière en valeur. Le rôle que ces utiles intermédiaires ont joué dans ces siècles lointains se dérobe presque complètement à la curiosité, du moins chez les historiens anciens ; raison de plus pour invoquer, pour susciter d'autres témoins. C'est ce que nous nous sommes proposé de faire; nous avons interrogé, à défaut des Uvres, les monuments de ces races disparues, ou plutôt le petit nombre d'entre eux que le temps a épargnés. La première idée de cette enquête nous était venue sur le sol même de la péninsule, dans les forêts de pins de la Phrygie Épictète, dans les pittoresques ravins de la Ptérie ; mais, forcés de nous borner aux provinces septentrionales, nous n'avions pu relever par nous-même toutes les traces que ces peuples avaient laissées du golfe de Smyrne au Taurus, d'Àmasia à Tarse. Nous avons depuis lors poursuivi
nos recherches dans les descriptions des autres explorateurs de cette contrée, comme dans les collections publiques et privées. Cette étude, cette comparaison
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n'ont fait que confirmer les pensées que nous avions conçues en mesurant avec M. Guillaume les tombes phrygiennes ou pontiques et les rochers sculptés de la Gappadoce. Les conclusions auxquelles nous sommes arrivé nous semblent devoir s'imposer aux esprits non prévenus. Nous les avons entourées de bien des réserves; nous n'avons pas prétendu savoir ce qui reste encore, ce qui restera toujours peut-être ignoré, l'histoire même de ces peuples, le secret de leurs croyances et de leurs langues, la suite des luttes qui firent passer de l'un à l'autre l'ascendant de la puissance militaire et de la supériorité morale. Ce que nous avons tenté, c'est comme de relever une piste à travers un pays inconnu, à travers les gorges des montagnes et les steppes des liants plateaux, c'est de distinguer les traces de l'une des principales routes que la civilisation ait suivie dans son mouvement d'Orient en Occident ; c'est d'en compter les étapes et d'en marquer la direction au moyen de quelques jalons solidement plantés en terre (1).
C'est de l'Asie- Mineure, croyons-nous, (^^ les Grecs, lorsque s'éveilla leur génie, tirèrent ces premiers exemples, ces premières indications, ces procédés et ces tours de main qui leur épargnèrent de
(1) Le hoi-relief de Ntfmphi d'après de nouveaux renseignements (n); Un bronze d'Asie-Mineure (LU); L'art de l'Asie^ Mmeure, ses origines, son influence (IV).
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longs tâtonnements et leur permirent de faire, dans le domaine de la plastique, des progrès si rapides. Cet art dont nous avons signalé et tâché d'éclairer les origines obscures et lointaines, nous le retrouvons avec notre essai sur l'étude et Pusage du modèle vi* vanty adulte, triomphant, sûr de lui même, de ses instruments et de ses démarches, pour tout dire en un mot, arrivé à la perfection. Cette perfection, il l'a due surtout à l'habitude qu'il a de bonne heure prise de travailler, de dessiner et de modeler d'après le nu : il a ainsi donné à la forme humaine, dans les figures de ses peintres et de ses sculpteurs, une franchise et une justesse de mouvement, une noblesse {sincère, un accent et une expression, une vérité que n'avaient jamais connue ses prédécesseurs, ceux que l'on peut, en un certain sens, appeler ses maîtres* Nous constatons, nous admirons les résultats ; nous saisissons bien l'esprit général, le caractère de cette méthode; mais sur la manière dont les artistes grecs dirigeaient leurs études en vue d'acquérir cette prodigieuse habileté de main, cette exécution à la fois libre et savante, nous avons bien peu de détails. Aucun historien n'a daigné accorder la moindre attention à de pareils sujets, et les ouvrages que quelques artistes avaient écrits sur la pratique et les procédés de leur art ne nous sont pas parvenus. Nous avons donc pensé ren* dre service en rapprochant trois ou quatre textes qui
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jettent quelque jour sur un côté de la question. Voici, ce nous semble, ce qui en résulte : les sculpteurs et les peintres, à Athènes et ailleurs, s'inspiraient surtout du corps humain sans cesse surpris, grâce à la liberté des mœurs grecques et au climat, dans le feu de l'action et l'aisance d'un mouvement qui n'est point commandé et ne se sait point regardé; mais ayant à leur disposition les esclaves et les courtisanes, ils n'ignoraient point l'emploi du modèle, et, surtout pour leurs figures de femme, ils le faisaient souvent poser dans leurs ateliers.
Du reste, les maîtres seuls devaient recourir à ce supplément d'informations, et cela pour des œuvres d'un caractère élevé et d'une importance exceptionnelle, où le rendu était poussé très-loin. Pour les travaux ordinaires, pour ceux qui tiennent à la fois de l'art et de l'industrie, comme les vases peints, comme les terres cuites, comme les stèles funéraires, comme les peintures murales qui font la décoration intérieure des appartements, on se contentait à moins de frais ; tout cela, qu'on me passe ici un terme d'atelier, était fait de chic. Ces artistes, d'une main rapide et sûre, pcoduisaient sans compter ; mais pour guider leur poîtite ou leur pinceau, leur ciseau et leur ébauchoir, ils n'avaient pas seulement les leçons qu'ils vivaient prises, les formes et les types qu'ils s'étaient appropriés pendant leur apprentissage ; l'éducation
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professionnelle s'entretenait, se renouvelait, se perfectionnait sans cesse par les occasions que la vie antique leur ménageait chaque joifr de confronter leurs œuvres avec la nature. Les images qu'ils traçaient à chaque instant, ils avaient lieu de les compa* rer aux plus purs exemplaires de la beauté virile ou féminine que pût offrir une race toujours améliorée et ennoblie par une savante discipline physique, par la gymnastique et tous les exercices qui s'y rattachent. Il y avait là, pour tous ceux qui cultivaient les arts plastiques dans une de leurs applications diverses, un enseignement de toutes les heures, d'autant plus efficace qu'il était indirect et comme instinctif ; sans qu'ils en eussent conscience, la forme animée venait se réfléchir et s'imprimer dans leurs esprits ; ils l'y retrouvaient, du moins dans ses grandes lignes et son mouvement d'ensemble, dès qu'ils avaient, soit à tirer des figures de la terre ou du marbre, soit à les dessiner sur la panse d'un aryballe ou dans le large champ d'une muraille que l'on ne voulait point laisser froide et nue. CiCtte curiosité du re* gard toujours en éveil, toujours averti et souvent charmé, corrigeait les routines du métier; grâce à elle, dans des œuvres anonymes qui s'échappaient des mains de leurs auteurs en nombre indéfini, beaucoup mettaient ce grain d'originalité, ce tour et cet air d'^invention personnelle qui donnent droit au titre d'artiste.
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L'art grec, alors qu'il décorait les cités caiûpaniennes et les habitations de la Rome d'Auguste, était déjà, on n'en saurait disconvenir, en pleine décadence ; il vivait de son passé, des formes et des types qu'il avait créés et combinés dans un autre âge, alors qu'il était vraiment inspiré et fécond. Dans de telles conditions, on aurait pu craindre qu'il ne devint banal, uniforme, monotone ; or, dans ces peintures du Palatin que nous avons étudiées, nous avons retrouvé, avec un grand goût dont la tradition ne s'est pas encore perdue au siècle d'Auguste, cette liberté d'interprétation, ces intéressantes diversités de touche et d'accent qui révèlent des auteurs différents, dont chacun a son style, sa manière de voir et de traduire la nature. La convention, le procédé n'ont point ici passé partout leur niveau et partout effacé les nuances, supprimé les personnes, comme cela est arrivé en Egypte et ailleurs encore ; la peinture murale, à Rome, n'a pas tout à fait le même caractère qu'à Pompei, et, dans un même édifice, le peintre de rio n'a pas le môme dessin et la même couleur que celui de la Galatée. A côté de ce que nous appellerions des tableaux d'histoire, comme les deux auxquels nous venons de faire allusion, des scènes de genre, des vues de ville, des paysages, de claires feuillées et des arabesques d'un charmant caprice. Ainsi, pour avoir débuté par l'élude sincère de la nature
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et ne s'en être jamais tout à fait détachée, alors même qu'elle ne savait plus la rendre avec autant d'originalité et de puissance, la peinture grecque gardait encore en Italie, au premier siècle de notre ère, une noblesse, une variété, une franchise d'allures qui semblaient un défi aux lois mêmes du temps et de la vie.
De toutes les cités grecques, Athènes, dans sa courte et brillante existence, est celle qui a été la plus éprise des lettres et des arts, qui a le plus vécu par l'esprit. Pour retrouver une société où le sentiment et la passion du beau fussent aussi répandues, il faut aller jusqu'à la Florence du quinzième et du seizième siècle, et encore, dans celle-ci, la plastique avait le pas sur la poésie. On y retrouve bien Ictinus et Mné-siclès, Phidias et Àlcamène; mais où sont les Eschyle, les Sophocle, les Euripide, les Aristophane de la renaissance toscane ? Athènes est donc plus accomplie, plus surprenante encore que sa rivale italienne, par cette réunion de tous les dons et de toutes les gloires ; mais, à cela près, les ressemblances sont frappantes. Un trait commun qui les rapproche encore, c'est le goût du commerce, le génie des affaires. Là où la richesse peut donner tant de plaisirs nobles et délicats , on la recherche avec ardeur : point d'argent, point de beaux tableaux et de belles statuer, point de meubles élégants, point de palais
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et de temples somptueusement décorés. Or, si c'est l'industrie humaine qui crée les premiers capitaux, ceux-ci n'acquièrent toute leur valeur et toute leur vertu, n'en font naître d'autres plus considérables que si le crédit intervient pour les rendre mobiles et féconds, pour les multiplier en quelque sorte par euxmêmes. Sans une bonne organisation du crédit, pas d'industrie puissante, pas de commerce étendu et vraiment actif. De même que Florence, Athènes avait à cet égard devancé les temps : malgré bien des erreurs économiques, comme celles dont est entachée sa législation sur les blés, elle avait résolu de la manière la plus sensée et la plus pratique plusieurs problèmes difficiles. En assurant aux hypothèques une publicité que Rome n'a jamais su leur donner, le législateur avait comme mobilisé la propriété foncière ; il avait développé les transactions dont la terre peut être l'objet et l'avait rendue plus apte à servir de gage commode et sûr. Il avait fait plus ; il avait reconnu implicitement que l'argent est une marchandise comme une autre, dont le prix ne doit être réglé que par la loi de Yoiîve et de la demande ainsi que par la proportion des risques à courir; l'État n'intervenait pas dans la fixation du taux de l'intérêt, et le contrat était la loi des parties. Grâce à ces sages mesures et à cette liberté d'action, il s'était fondé à Athènes de nombpeux comptoirs ou tableSy analogues à nos ban--
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ques. Ces institutions de crédit, toute ta Grèce les connaissait; mais nulle part elles ne semblent avoir eu autant d'importance et avoir joué un rôle aussi utile qu'en Attique. Athènes, après avoir été, du tempa d'Aristide, de Cimon et de Périclès, la capitale politique de la Grèce, en resta pendant près d'un siècle encore la métropole artistique et littéraire, industrielle et commerciale. Dans cet ascendant qui survit à des désastres tels que ceux de la Sicile et d'iEgos Potamos, il y a un phénomène dont l'histoire ne me paraissait point avoir rendu suffisamment compte : j'ai cru retrouver et signaler une des causes qui l'expliquent dans la modeste et laborieuse activité de ces irapézites auxquels le^ Hérodote, les Thucydide, les Xénophon n'ont pas fait Thonnenr de les nommer. Je ne puis même pas dire que j'aie rétabli quelques pages perdues dans l'histoire économique d'Athènes ; ce chapitre, personne dans l'antiquité n'avait eu l'idée de l'écrire, et, dans ces dernières années, à peine avait-on essayé d'en marquer la place dans l'ensemble et d'en tracer une première esquisse. Sans prétendre épuiser la matière, nous avons voulu être plus complet. Nous avons exposé les opérations de la principale maison de banque d'Athènes, et nous l'avons suivie, pendant près d'un siècle, dans le cours de ses entreprises et sous quatre gérances successives ; nous avons montré qu'elle n'était pas seule de son espèce ;
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sans parler des temples et de leurs fabriques, qui prê* taient aussi aux particuliers et aux villes, de nombreux concurrents disputaient à Pasion et à Phormion la clientèle des négociants et des armateurs d'Athènes et . de toute la Grèce. Bien des détails dont on serait curieux nous échappent encore ; cela suffit pourtant à faire comprendre comment Athènes était devenue vers cette époque, pour le monde hellénique tout entier, la grande dispensatrice du crédit et le principal marché des capitaux.
Athènes, à la fin de ce siècle, succombait devant la Macédoine; mais Alexandre renversait l'empire perse et menait jusqu'aux frontières mêmes de l'Inde, comme un cortège de fête, la marche triomphante de la civilisation grecque. C'est alors seulement que le génie grec pénètre en conquérant dans l'intérieur de celte Asie*Mineure dont il n'avait jusqu'alors p(»ssédé et cultivé que les rivages ; il lui rend avec usure ce qu'il lui avait emprunté autrefois. L'idiome grec fait peu à peu disparaître les langues de ces peuples qui avaient jadis tant appris aux colons éoliens et ioniens ; les arts de la Grèce transforment les anciennes cités lydiennes et phrygiennes, élèvent de splendides édifices dans les forêts de la Bithynie, dans les âpres montagnes de la Lycie et de la Pamphylie, étalent toute leur pompe et déploient toute leur élégance dans le voisinage même de ces vieux
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monuments dont 8'étaient inspirés autrefois les premiers architectes et les premiers sculpteurs de la Grèce. Il reste pourtant, dans le centre et le nord de la péninsule, bien des districts où, même au temps des Séleucides et des rois de Pergame, ne pénètre guère l'esprit nouveau ; le brigandage y persiste, comme en Pisidie et en Isaurie, ou bien, parmi des bois épais et sans chemins, certaines tribus continuent à mener dans de rares clairières une vie presque sauvage, et, . sur le steppe herbeux, des groupes de pasteurs à demi-nomades, comme aujourd'hui les Turcomans, poussent devant eux leurs
troupeaux et promènent leurs tentes de poil de chèvre. Aucune des dynasties héritières de la Macédoine qui se partagent la péninsule n'acquiert un ascendant assez marqué pour arriver à la réunir tout entière sous un seul sceptre et parvenir à y faire régner par la force une paix durable. Les divisions de ces princes, qu'entretient la politique romaine, y jettent le trouble, y font bien des ruines, y retardent le progrès de la culture et de la richesse ; d'ailleurs les Grecs, pas plus dans l'antiquité que de nos jours, n'ont jamais su faire une route ; ils n'en ont même jamais senti le besoin. Or, sans des routes, qui exigent ici de véritables travau x d'art, impossible de relier l'une à l'autre les diverses régions de cette vaste contrée, d'établir des relations faciles et rapides entre
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des bassins séparés par de hautes montagnes, entre les plateaux du centre et les ports de la côte. Seules la conquête et radministration romaine ont su donner à la péninsule, du Taurus à la mer, un système de voies carrossables, y faire régner un ordre et une sécurité qu'elle n'avait jamais connue, implanter dans celles de ses parties qui étaient jusqu'alors demeurées le plus sauvages la vie urbaine avec ce qu'elle suppose d'habitudes policées, de respect des lois, de goût pour le bien-être et d'amour des arts. Ce grand changement s'achève dans la seconde moitié du premier siècle de notre ère et pendant tout le cours du second.
C'est à celte période de transformation que sont consacrés plusieurs des essais que contient ce volume, ainsi ceux qui sont intitulés : Trois inscriptions inédites d'Asie-Mineure (VI), Mémoire sur quelques inscriptions inédites des côtes de la mer Noire (VU), De la disparition de la langue gauloise en Galatie (FV), La campagne de César contre Pharnace (X). L'étude sur deux inscriptions de Thrace (VIII) nous conduit dans une région voisine que nous avions déjà abordée avec le mémoire sur quelques inscriptions inédites des côtes de la mer Noire ; là encore nous sommes dans une contrée qui touchait à la Grèce, que le génie grec avait longtemps effleurée et comme côtoyée, sans réussir
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à Tenvahir, à roccuper, à la modifier profonde dément. Qu'il s'agisse des gorges et des plateaux de TAsie-Mineure ou de la r^ion des Balkans et du bas Danube, nous arrivons à une même conclusion, une même idée se dégage de ces recherches : la Grèce ne pouvait achever à elle seule la tâche qu'elle avait si brillamment commencée. Elle avait emprunté de divers côtés les éléments d'une civilisation très-supérieure à ce qui l'avait précédée; elle les avait groupés, élaborés, fondus en un ensemble harmonieux. Il y avait là tous les matériaux, et surtout toutes les méthodes d'une- civilisation complète, dont les parties essentiel* les, bien liées Tune h. l'autre, ne devaient plus se séparer et se perdre ; mais la Grèce, qu'elle eût à sa tête une cité libre comme Athènes ou des monarchies militaires comme la Macédoine et ses héritières, n'avait pas le bras assez long et la main assez forte pour imposer à toutes les races arriérées cette haute civilisation et les sacrifices qu'elle réclame des instincts sauvages; la Grèce n'était point capable de réunir dans son œuvre commune des peuples d'origine différente, de les tenir tous attachés à un même travail, de les contraindre à entrer et à demeurer engagés pendant longtemps dans les liens d'une vaste fédération qui fît front de toutes parts contre la barbarie. La Grèce n'avait pas assez l'idée et le génie de l'administration ; c'était sous le régime municipal
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qu'elle était née, qu'elle avait grandi ; elle n'en concevait point d'autre; jamais elle ne sut élargir le cadre étroit de la cité et donner aux habitants de différentes villes mêmes intérêts et mêmes droits, dans un vaste État dont ils seraient tous citoyens. Lors même que, dans sa décadence, elle parut préférer la forme monarchique, la monarchie ne rendit pas, dans ce monde gréco-oriental, les services que l'on pouvait en attendre. En Egypte, elle sut maintenir l'ordre administatif qu'y avaient établi des traditions vieilles de milliers d'années; partout ailleurs, au moment même où elle semblait fonder l'unité, le morcellement et la confusion reparaissaient aussitôt, le désordre au^^mantait. La puissance éphémère et toujours contestée des Lysimaque, des Anligone, des Séleucus ne sut rien organiser en dehors des anciennes limites du monde grec, ni en Europe, ni en Asie. Pour que la civilisation grecque achevât de pénétrer et de transformer ces groupes de populations que son influence avait depuis si longtemps touchées el comme entamées, il fallut que Rome prît, si Ton peut ainsi parler, la suite de ses affaires, qu'elle se fît, dans tout l'Orient, le champion et le héraut de l'hellénisme. C'est par la conquête romaine, par la persévérante énergie de ses légats, de ses procurateurs, de ses ingénieurs, que toute l'Europe orientale, toute la vallée du Danube fut défrichée, exploitée,
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fécondée, qu'elle vit ses forêts s'ouvrir aux routes et aux marchands, ses rivières se couvrir de bateaux, des villes populeuses s'élever là où ne se dressaient autrefois que des cabanes de paysans ou des tentes de bergers. Il en fut de môme en Asie-Mineure, et dans tout l'Orient, ce fut le grec, non le latin, qui devint la langue des peuples, ainsi gagnés par l'empire romain à une vie nouvelle. Nous avons cherché à faire comprendre la politique par laquelle le sénat d'abord, puis surtout les empereurs, développèrent dans ces contrées une prospérité jusqu'alors inconnue. Peut-être cette politique s'inspirait-elle moins d'un profond calcul qu'elle n'était commandée par la nécessité de pourvoir, avec un personnel restreint, à l'administration d'un immense empire ; mais, de toute manière, elle atteignit merveilleusement ce double résultat: d'une part assurer l'action régulière du pouvoir central et le faire partout obéir; de l'autre entretenir la vie municipale et provinciale, en respectant, parfois en restaurant les anciennes traditions nationales. A la fois simple et savante, cette organisation employait au profit du présent toutes les forces qu'avait créées le passé ; elle avait des stimulants pour toutes les énergies, des prix pour toutes les ambitions. A la plupart des hommes elle offrait les magistratures de la cité ; à quelques-uns les grandes-prêtrises, les dignités de la province, de
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cette fédération qui représentait et perpétuait dans une certaine mesure Tancienne indépendance ; à un très-petit nombre, elle faisait entrevoir comme dans le lointain les honneurs de l'état romain, et à mesure que le droit de bourgeoisie romaine se répandait d'un bout à l'autre de l'empire, accordé ici à des individus, là à des groupes tout entiers, les espérances ainsi provoquées devenaient plus faciles à réaliser. Dès la fm du premier siècle de notre ère, les provinciaux voyaient un homme issu de leurs rangs succéder aux Jules et aux Glandes, devenir le maître de la terre. À partir de l'avènement de Trajan, dans ce monde romain qui enveloppe tout le bassin de la Méditerranée, il n'y a plus ni vainqueurs ni vaincus; bientôt, par un progrès naturel, tous les sujets de l'empire eo seront devenus les citoyens.
Le régime qui porta ces fruits, on le connaissait déjà, dans ses traits généraux et ses grandes lignes, par les historiens grecs et latins ; mais ce sont surtout les inscriptions qui nous permettent d'entrer dans le détail. Elles nous révèlent des formes d'activité, des groupes, des charges, des situations dont aucune trace n'était demeurée dans les auteurs ; ce sont elles, ce sont les ruines sans nombre, partout restées éparses sur le sol des contrées jadis comprises dans l'empire, qui nous permettent de restituer* par la pensée ce monde disparu; ce sont elles qui nous
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donnent l'idée la plus nette et la plus vive des provinces au temps des Ântonins, de cette abondance, de cette richesse universelle, de ce fourmillement de vie jusque dans des régions conquises sur le désert, comme la province d'Arabie, et que le désert devait bientôt reprendre pour les garder jusqu'à nos jours. Dans notre Exploration arcfiéologique de la Galatie, nous avons eu plus d'une occasion de signaler les monuments de tout genre qui nous représentent Tétat des provinces orientales, nous attestent le bienêtre de leurs populations, le mouvement et le luxe de leurs cités pendant les premiers siècles de notre ère ; ici, en commentant quelques inscriptions du Pont et de la Mésie, nous arrivons aux mêmes conclusions. Pour retrouver dans la région méditerranéenne une population aussi dense, un sol aussi bien aménagé, une industrie aussi florissante, une semblable moyenne d'aisance et de sécurité, il faut descendre jusqu'à notre temps, et encore certaines des parties de ce vaste ensemble, comme les pays aujourd'hui soumis aux Turcs, n'ont-elles jamais vu renaître la prospérité dont elles jouissaient sous l'empire romain. Avant que la Grèce et l'Âsie-Mineure soient redevenues ce qu'elles étaient au lendemain des voyages d'Hadrien, il faudra peut-être encore des siècles.-
En revanche, dans ces pays dont ne s'est point encore emparée la civilisation moderne ou qu'elle n'a
qu'efiBeurés à peine, l'esprit de l'iiooime a gardé des traces plus nettes d'an passé que le présent n'a point là comme ailleurs éclipsé et fait oublier par ses nouveautés et ses splendeurs. Ces souvenirs des empires et des prospérités disparues, ces vestiges des mythes et des religions d'autrefois, nous les avons cherchés dans les conversations et les récits naïfs des paysans grecs et albanais, à deux pas d'Athènôs même, de sa bibliothèque et de son université ; par notre étude sur Quelques crogances et superstitions populaires des Grecs moderneSy nous n'avons voulu . qu'indiquer à nos jeunes camarades de Técole française une voie dans laquelle il y a encore, pensonsnous, plus d'une découverte à faire. C'est là un terrain que, je ne sais pourquoi, nous avons semblé jusqu'ici abandonner à la curiosité des savants allemands, élèves des frères Grimm. Pourtant rien n'est plus intéressant que cette sorte d'archéologie morale, que ces recherches qui font pénétrer jusque dans l'âme même d'un peuple et d'une race ; on a quelque chose des joies et des surprises du géologue. Cowme lui, à mesure que l'on poursuit son enquête et que l'on s'enibnce plus avant, on découvre, on distingue des couches plus anciennes, et on y lit l'histoire d'événements et de pensées, de révolutions sociales et religieuses dont les livres n'ont souvent point gardé la mémoire. Les voyageurs français, s'^ls veulent
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s'en donner la peine, semblent plus aptes que d'autres à réussir dans ce genre d^exploration ; ils ne tiennent pas à distance, comme le font les Anglais, leurs serviteurs, leurs hôtes, ceux au milieu desquels ils vivent. H y a dans notre caractère, quand nous savons nous défendre du persiflage, quelque chose de gai et de bon enfant, de familier et d'humain qw met les gens à Taise et provoque leurs confidences. Celles-ci, pour être sincères et complètes, doivent être involontaires ou, tout au moins, faites avec plaisir et entrain, par quelqu'un qui ne se méfie pas de ses auditeurs. Aucune puissance humaine, on Ta très-bien dit, ne saurait desceller les lèvres de la vieille grand'mère à qui Ton demande des contes, lorsqu'elle s'est une fois mis dans la tète que l'on veut se moquer d'elle et de ses héros ; mais que de degrés encore entre le témoignage obstinément refusé et celui que tronque une mauvaise volonté qui n'ose se traduire par le silence, ou celui qu'altère tantôt le désir de se faire valoir, tantôt une demiscience acquise dans les livres! Comme ilfaut savoir choisir avec discernement ses auteurs et les prendre à l'heure et dans la disposition favorable I comme il est malaisé de savoir traduire fidèlement leurs paroles I Notes de voyage recueillies, il y a longtemps déjà, au milieu de la fumée qui remplit les chaumières grecques, études de géographie historique et descrip-
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lions de monuments figurés, explication et commentaire d'inscriptions, observations philologiques, on trouvera donc dans ce volume un peu de tout : c'est que nous avons cherché à atteindre le but par plusieurs chemins. Littérature, philologie, archéologie, épigraphie, autant de méthodes pour attaquer le problème qu'aucune d'elles ne peut prétendre résoudre tout entier par ses propres ressources, autant de réactifs dont chacun met en liberté et (ait apparaître quelques-uns des éléments que renferme l'obscur et complexe mystère du passé. Toutes ces sciences ne sont que les pourvoyeuses de l'histoire; elles lui apportent leurs matériaux, leurs résultats. Ceux peut-être à qui elle doit le plus, ce sont ces esprits sévères qui ont le courage de s'enfermer dans une seule étude, de consacrer à un seul procédé d'investigation tout ce qu'ils ont de force et de vie ; ils creusent plus avant, ils font plus de découvertes ; mais aussi, quel plaisir pour l'esprit que d'essayer l'une après l'autre ces routes dont chacune a ses beautés originales, ses points de vue et ses surprises ! quelle joie que d'explorer le terrain en tous sens et par tous les sentiers, de battre tous les buissons 1 Pourquoi résister à cette tentation quand il est si doux d'y céder?
ARCHEOLOGIE