‹ Mémoires d'archéologie d'épigraphie et d'histoireChapitre 3 sur 33 · CHEZ LES ARTISTES GRECS · texte numérisé non relu

CHEZ LES ARTISTES GRECS

(Revue archéologique, nouvelle série, tome I.)

Dans quelle mesure les peintres et les sculpteurs anciens ont-ils fait usage du modèle^ c'est-à-dire de la figure vivante, ordinairement plus ou moins nue, et posant pendant un certain temps sous les yeux de l'artiste, dans une attitude choisie et indiquée par lui-même ? Je ne connais aucun texte classique qui réponde à cette question ; mais, dans l'étude de l'antiquité, est-il beaucoup de nos curiosités que satisfassent les textes, et que saurait-on des histoires grecque et romaine sans ce que l'on en devine (1) ?

(1) Cf. Ottfried MûUer, Archéologie de l'art, g 328, avec la note 3. Dans un article de la Revue des Deux-Mondes, du 15 janvier 1864, intitulé Les destinées de la sculpture et la critique moderne, M. Ch. Lé* vêque touche à cette question, avec le talent et le sentiment de l'ar»

4 DE l'étude et de l'usage DU MODÈLE VIVANT.

Les habitudes de notre société moderne, telles que les ont faites les croyances chrétiennes et le climat, ne fournissent guère à Farliste d'occasions d'apercevoir le corps humain à découvert, dans toute la beauté du mouvement et de la vie ; s'il veut le contempler tel que Dieu Ta créé, l'étudier de près et en reproduire la couleur, les formes et le jeu, il lui faut amener dans son atelier un homme ou une femme qui, par métier et à tant l'heure, se dévêtit devant lui, se laisse placer comme il l'entend la tête, les bras et les jambes, et se tient pendant plus ou moins longtemps immobile sous son regard. Hors de là, tout ce que ne lui dérobe pas notre costume, ce sont les mains et la tête ; c'est parfois, au bal par exemple, les épaules et la naissance du sein ; c'est parmi des haillons en lambeaux une poitrine amaigrie par la misère ; c'est un pied rougi par le froid et barbouillé de la fange du ruisseau.

A l'artiste grec, au contraire, il est à peine besoin de le dire, le nu s'offrait partout librement et comme de lui-même ; c'étaient les gymnases où s'exerçaient les adolescents, et les grands jeux de la Grèce où de solennelles récompenses honoraient les perfections du corps, la force, la dextérité, l'agilité, la souplesse ; c'était, à Eleusis, Vénus

dont il a donné tant de preuves. Sans produire aucun texte nouveau, il indique dans quelles belles attitudes et sous quels charmants aspects les processions et d'autres fêtes publiques montraient aux artistes les femmes mémos de condition libre ; il rappelle aussi les exercices auxquels se livraient en public les jeunes filles Spartiates.

DE l'étude et de l'usage DU MODÈLE VITAIfT. 5

sortant des eaux, devant tout le peuple athénien, sous les traits de Phryné ; c^étaient, à Sparte, les luttes et les courses des viei^es doriennes, à peine vêtues de la courte tunique sans manches et fendue sur le côté : elle laissait à découvert les bras, la jambe jusqu'au-dessus du genou et l'un des flancs ; enfin, c'était partout l'enivrement et le désordre des bacchanales, comme ces festins où le plaisir n'eût pas été complet sans la présence et les danses lascives de garçons et de jeunes filles enveloppés de draperies molles et transparentes, qui servaient bien plutôt à relever et à varier leur nudité qu'à la couvrir (1).

Le peintre ou le sculpteur, de quelque côté qu'il se tournât, rencontrait donc partout de beaux corps dans leur fleur, comme dit le poète, qui semblaient solliciter ses regards et défier au combat son art rival de la nature. Disposé par son génie, préparé par l'éducation qu'il avait reçue à saisir rapidement et comme au vol le caractère d'une forme, le sens et l'expression d'une attitude et d un geste, il devait demander, bien plus que ne peuvent le faire maintenant nos maîtres, son inspiration et sa science aux involontaires et naïves confidences de l'action et de la vie. Il y a, dans la nature ainsi étudiée et apprise, une diversité et un imprévu qui la font bien différente de celle qui sert de modèle dans

(1) Voir le Banquet de Xénophon.

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nos ateliers. Si vous savez qu'un étranger, qu'un observateur vous écoute, pensez-vous et surtout parlez-vous comme vous le faites quand vous vous croyez seul avec un ami ? L'esprit, dès qu'il a compris qu'on le r^arde et qu'on va le juger, s'arrange et se dispose pour donner de lui-même une bonne opinion, et par là perd souvent quelques-unes de ses meilleures qualités et se fait mal connaître. Il en est de même du corps ; le mouvement surpris a une simplicité et une franchise où n'atteindra jamais le mouvement composé sous l'œil de l'artiste et par son conseil, l'attitude cherchée et commandée. En0n, à poser, le corps s'ennuie) si l'on peut ainsi parler, et le laisse voir ; cette vivacité, ce feu que nos muscles et nos chairs, aussi bien que les traits du visage, portent tout d'abord dans ui^e action qui les intéresse, ou ne paraissent point ici ou s'éteignent bientôt, et l'on n a plus alors devant soi en quelque sorte que le mouvement abstrait, quelque chose comme un visage sans expression et sans vie. C'est ainsi qu'un bon plâtre d'après l'antique est souvent plus vivant et plus vrai que le modèle en chair et en os.

Gela ne veut pas dire que les artistes grecs, soit pendant les longues études préparatoires qui précédaient pour eux la pratique de leur art, soit plus tard même, quand ils étaient arrivés à la plénitude de leur science et de leur talent, pour remplir un cadre, pour achever d'exprimer une

DS L'ÉTDDE BT DK l'usage du modèle VITAIIT. 7

idée que leur aurait fournie quelqu'une de ces scènes, quelqu'un de ces spectacles que je viens de rappeler, ne se soient point, eux aussi, servi du modèle vivant, et n'aient pas souvent fait poser devant eux. De modèles d'homme, il n'en est question nulle part, et l'on comprend qu'avec les gymnases, qui leur étaient toujours ouverts, et où le corps de Tbomme se montrait sans cesse à eux sous tant d'attitudes et d'aspects divers, ils n'en aient eu guère besoin ; il ne faut pas d'ailleurs oublier qu'ils avaient à leur disposition les esclaves, dont ils pouvaient faire tout ce qu'ils voulaient, sans attirer l'attention de personne, sans que l'on remarquât qu'ils les employaient à tel service plutôt qu'à tel autre (1). Quant au corps de la femme, maigre toutes les occasions de l'apercevoir nu, en tout ou en partie, qu'offrait la liberté des mœurs grecques, il ne pouvait s'exposer et se découvrir à leurs regards aussi continuellement et d'une manière aussi complète ; aussi les artistes semblent-ils avoir fait des modèles féminins un

(1) Lliistoire du vieillard d'Olynthe (Seneea, Controv,^ V, fO) acheté par le peintre Parrhasius et torturé par lui afin de lui servir de modèle pour un tableau représentant le supplice de Prométhée, est plus que douteuse. Parrhasius jouissait déjà, avant Fannée 400, d'une réputation bien étabhe (Xénophon, Mémorab,, III, i€) ; il ne peut donc guère avoir été encore occupé à peindre cinquante^trois ans plus tard, en 347. Il y aurait au moins là une erreur de nom qui rend très-suspect le fond même de Tanecdote. En tout cas, ce récit nous indique quel parti les artistes ont souvent pu tirer des esclaves, modèles gratuits, auxquels ils pouvaient imposer les attitudes même les plus pénibles, sans avoir à compter avec leurs résistances et avec leur fatigue.

8 DE l'étude et de l'usage du modèle viVAirr.

bien plus grand usage, comme nous Tattestent divers faits rapportes à d'autres fins par différents écriYains de l'antiquité. Ce sont les plus belles jeunes filles de Crotone posant devant Zeuxis pour son Hélène, et lui apportant ces charmes divers dont il doit faire la beauté parfaite (1); c'est cette Tbéodote, chez qui Socrate conduisit un jour ses disciples, et qu'il trouva donnant séance à un peintre (2) ; c'est Laïs, dont les artistes, et Apelles tout le premier, aimaient à copier la gorge et le sein (3). De Théodote^ Xénophon nous dit expressément qu'elle faisait ce que nous appellerions le métier de modèle. « Des peintres venaient la trouver pour dessiner d'après elle, et elle exposait à leurs yeux toutes ses beautés. » Bien d autres courtisanes, qui n'ont pas eu, comme Théodote, l'honneur de passer à la postérité pour avoir reçu des leçons de Socrate, faisaient sans doute comme elle, et ajoutaient à leur industrie cette branche lucrative de commerce (4).

(1) Cic, De invent., U, 2.

(2) Xénoph., Mémar^ III, 11.

(3) Athénée, ni, 588 d.

(4) 0. Mûller (1. 1.) se trompe, à ce que je crois, en pensant trouver dans un passage de Plutarque (PériclèSy § 13) la mention de femmes qui auraient servi de modèles à Phidias. Voici les mots dont se sert Plutarque: i^kiuBipaç ywajbmç dç rà tpyoi, fwrdiffa^. U s'agit ici de femmes de condition libre qui venaient visiter les travaux, les ateliers des sculpteurs et les chantiers de construction. C'est ainsi que Vont compris tons les traducteurs.

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