ArAOH tVXHI
H BÛYAHKAioÀHMOl THIMHTPOnOAEnZ TOMBaiZOZZIANA (DPIKANA FYNAIKA KYHTOY IEPA2AME NHN METPI GEHN eYPATËPA-r-IAlOYA (^PIKANOfYftEPBA AOMBNHNTAZnPOE
AYTHZKAI EniKOSMH ZAZANTHNeEONANA eHMAZIN XPIZEOIZ TEIMHZ XAPIN
H jSouXv) xai ô j'^poç rnç fiirrpoiroXiuf Topcwç £o99fay A- 5 ^pcxocvà[v] yuvfluxa Kwirou îcpaffop^ vijv prrp\ Otwv Ouyorr^ r[aiou] IXiou Ar- ^ixttvou ûirtp6ot- 10 XofA^nv ràç irpb lauT% xa\ iircxooptQoaaav rnv 6c^ àvo- OqfMcffcy ^cacocç
14 Ttfftnç x^^*
c Sous rinvocation de la bonne fortune. « I^ sénat et le peuple de la métropole Tomis ont consacré la statue de Sossia Africana, femme de Quietus, prêtresse de la mère des dieux, fille de G. Ilius Africanus; elle s*est montrée supérieure à toutes les prêtresses qui l'avaient précédée, et elle a tait hommage à la déesse d'ofifrandes en or. >
Plusieurs des fautes d'orthographe que contieiit cette inscription, l'omission d'un v à la ligne S, la confusion de l'c et de l'u à la ligne 13, ne tiennent peut-être qu'à des inadvertances du copiste ; f^rpc pour /Airrpc doit appartenir au monument lui-même.
1 Nous retrouvons ici cette mention du titre de mé-
llfSGRIPTIOIVS DES CÔTES DE LA MEE NOIRE. 185
tropole appliqué à Tomis, que M. Desjardins, en 1868, signalait comme fournie pour la première fois par les inscriptions qu'il rapportait (1). La formule -h p^vX^ xai & ^rfu>ç s'était rencontrée dans une inscription de cette même provenance, datée du règne d'Adrien (2). Le culte de la mère des dieux était déjà représenté, pour Tomis, par une inscription de la fin du IIP siècle (3).
5 (no 1 du recueil).
NONCY-I-TONSTA
TEYZAMSNOrENAo
XûZKAlAroPANoMH
ZANTAEniOANOZ
KAlYnEPBAAoRCNON
ToYirPoEAToYTEIMH
XAPIN ANEZ1HZEN
"EToNANAPIANTAZoZ
ZIAAOPIK-HrYNHAYToY
[h PovXv) xac ô ^rifioç T% /AnrpoiroXftfÇ TofMciK Afpcxot*] 5 vVv Ku^rov OTpo-
oocvra ifctfamç
(1) Defljardins, Lettre à Hemen^ n** 100 et 103. Les médailles l'avaient déjà donnée. Voir Mionnet, 1. 1, p. 362-363; Supplément, f. II, p. 185-305.
(2) Ibid., 103.
(3) 5 du recueil de M. Renier.
406 IHSGMPnMS DES C^ES DE Là MER VOMÈ.
10 ma hKtftMiim^
rc T^ âv^avrat £ocr- 14 9ca A^cxfovà] 19 yw^ qEÛroO.
« Le sénat et Id peuple de U aiétrc|>ola Tomb ont cocmoDi la statue d'Africanus Quieius^ pour nea briUants senrices mî^ litaireSypour la distinction avec laquelle il a rempli les fonctions d'agoranome, pour s^ètre montré supérieur à tous ses prédécesseurs; sa femme^ Sossia Àfricana a élevé la statue. »
Nous avons restitué tout le cômmcmcement de l'inscription d'après la précédente ; les deux piédestaux et les deux statues se faisaient pendant. On arrive ainsi à un même nombre de lignes ; il ne manque que le prénom du perfioonage. Je ne m'explique l'aspect que présente la première ligne dans la copie que par une inadvertance du copiste, qui aura pris la barre transversale de l'H pour un signe de ponctuation, puis, pour la symétrie, en aura ajouté un second de l'autre côté du seul des jambages verticaux qu'il apercevait. Le monument de Sossia Africana nous proave que son mari portait bien le cognomen Quietus. Après avoir servi, peut-être, dans la légion XI Claudia Pia Fidelis, dont la présence prolongée sur cette frontière nous est attestée par plusieurs textes (1), Quietus était
(1) Dio OMtius, LV, R Iiuei^ition da Chefsoniiwr dans Kttluie,
Beitrœge zur Geschichte und Ârchœologie von Ckersonestu in ïbu*rien, p. 908. V Itinéraire d'AnUmin place son quartier général à Dorostoriun, sur le Danube.
mWMPTIOllS DES CÙJU M U Heu ff(HM. I8T
arriva à quelque grad^ de sousr^ffieier, ce qui donnç lieu à rempb^ga pF4>yinciale da célébrer la gloirç dont il s'est cQuyert à l'armée ; puis il s'était retiré à Tomis ^ y «vait rempli les fouctions d'ago^ ranome ou de spryeijlaut du marché.
Voilà tout ce que nous apprennent le^ deux textes ioédibs qui nou^ sont arrivés de Kustendjé; inai$ w noue parmçtU*a dç saisir cette occasion POW eu faire connaître d'autres quif quoique publiés depuw plusieurs années en Grèce, m paraissent point êlrparrivésjusqu'en Occident (1), et pour régnir, à cç propos, toutes les données éparses dans les inscriptions sur l'histoire de Tomis et ^organisation du groupe de cités grecques appartenant à la proyince de Moesie dont eUe était la ca^ pitale (%).
(1) Ce qui le prouve, c'est cpe d^ quatre inscriptions latinas qu9 donne M. Koadanoudis, il en est une qui ne figure pas dans le Corpus ifuçripHonum htinanm, pai9 mâme au wppléin^pt du t- UL La voici telle quq la publie M. ^oumanoudis :
heroi
Q. Tr^lUiv
Q. f. [FJab. Maïa-
musRoma
I, lef . V, M*c.
trecenariu]s
coh. m. pp.
(2) Les premières inscriptions de Tomis qui aient été publiées en France ont été réunies et expliquées par M. Léon Renier» dans un appendice qui forme le principal intérêt du livre, intitulé : La Bulgarie çrieni<tl^ 9(nmnir9 d'Orient, par le IV Q. AUard» ii^9, Pwis, IW.
i88 INSCRIPTIONS DES CÔTES DE LA MER NOIRE.
C'est par M. Et. Koumanoudis, le savant épigrapbiste athénien, que les inscriptions grecques de Tomis les plus longues et les plus curieuses ont été éditées dans la maUayis>^ du l""' juin 1868. Elles avaient été envoyées à la Société archéologique d'Athènes par M. Karankiozogli, Grec établi a Kustendjé; il parait que plusieurs d'entre elles ont été depuis lors employées comme pierres à bâtir par la compagnie du chemin de fer, dont les travaux les avaient fait sortir de terre, et sont ainsi perdues de nouveau pour la science. Les copies paraissent avoir été faites avec soin ; la compétence et l'exactitude de M. Koumanoudis nous garantissent et l'authenticité de ces documents et le scrupule avec lequel il a transcrit les textes qu'il avait sous les yeux. Par malheur, le caractère du journal où il publiait ces inscriptions l'a forcé à ne les donner qu'en caractères typographiques ordinaires et à n'y joindre que quelques notes rapides qui n'éclaircissent pas toutes les difficultés ; nous ne pouvons donc, là où il y a des lacunes, juger de leur étendue, relever les vestiges encore subsistants et entreprendre une restitution complète. Heureusement, les plus importants de ces textes ont été trouvés en assez bon état pour nous fournir, dès maintenant, un très-précieux supplément d'informations sur la province de Mœsie inférieure et la ville de Tomis.
Les monuments édités par M. Koumanoudis sont
au notnibre de dix-huit ; mais les trois derniers ne sont que des fragments sans importance, composés de quelques mots ou de quelques lettres. Restent quinze textes, dont quatre latins et onze grecs, c'est-à-dire plus d'inscriptions grecques qu'à eux tous n'en ont donné les savants qui ont jusqu'ici publié des monuments provenant de Tomis (1). Des textes latins, il n'y en a qu'un, le n'' 8, qui ne se trouve pas dans le troisième volume du Corpus. Quant aux textes grecs, le n"" 1 1 est l'épitaphe que j'ai publiée dans mon Exploration archéologique de GaUUie (n"" 48). Le n"" 3 est chez M. Desjardins (103) ; les neuf autres textes paraissent tout à fait inédits, et presque tous nous apprennent quelque chose. Un ou deux pourraient être de la période antérieure à la conquête romaine ; rien ne nous autorise pourtant à l'affirmer. La plupart de ces inscriptions contiennent des noms d'origine latine et des allusions aux choses romaines, qui prouvent qu'elles datent seulement de l'empire (2).
(1) Le Corpus ne contenait pas une seule inscription grecque de cette provenance. M. Renier en a publié trois (n<» % 3, iO). M. Desjardins en a donné deux (n<» 103, 104). J'en avais moi-même fait connaître une qui se retrouve ici. J*ai parcouru, sans trouver aucun texte grec qui n'ait été également donné par M. Renier ou par M. Desjardins, les articles suivants : Inschriften aus Mœsien^ publiées par L. Mercklin (Archœologische Zeitung^ 1850, p. 139-142); J. Ameth, Sendschreiben an Herrn Tedeachi k. k. Vice-Consul in Varna [Sitzungsberichte de FAcadémie de Vienne, philosophisch-historische Classe, t. IX, p. 880- 887, 1852) ; Bulletin de la Société archéologique de Sensy 1858, communication de J. Duband.
(2) Les ligatures sont très-abondantes dans ces inscriptions, suilout
M IMMIHfTmilS DfcS ^AtÊS' bu LÀ Mtt MvMT.
Nom ffreTt)ii9 parti de tou^' led teiftes ^ oM été ptibKés depuis 1854^ pour suppléer au sk leffce de Fhfdtoîre ; c^le-ci ne nous avait, pour aiœi dire, rien appris d'Mie viRe qui fut, peudaiM; trois otf quatre ^ëcles, le principal centre maritime et commercial de ta basse Mœsie^. Toffi ce qu'elle nous en disaft, c'c»)t que Tomis, après' av(^r appartenu à cette [>rovinôe, avait éié le cbeNieu, depuis la fin dtf lir siècle, de la nouvelle province de Scythîe, puis qu'ele avait pris le nom de Gons* tantia^ nom qui, à Fépoque byzantine, n'avait pourtant: pas touC à fak banni l'usagé de TaUcienne désignation^. On voit figurer, dans* les concile ^ IV siècle, des ëvéques de Tomis ; Photius, Hiérodès dan^ son Spw^dem&s, Constantin Porptiyrogénètedans ses^ Thèmes^ mentionnent encore Tomis comme la? capitele de to> Scytbie ; Lequien^dans son Orient cAristianns, nous donne^ la liste de douze évéques de Tomis^ depuis F introduction du christimiisme jusqu'à la moitié du VF siècle. C'est donc seulement vers la fin du X* siècle que Tomis cessait d'être connue' de l'histoire; puis cette ville, sans doute pillée et détruite par les Bulgares,* disfiarais^ sait si bien, que l'on ne savait plus même où en* chercher la trace. Aujourd'hui, gràceaux inscriptions, nous pouvons combler en partie cette lacune
dant U116 des deux grandes, celle en rfaomiear de Piûcus' Annimufl. Celle en Thonneur de Priscios Isidoros est ou panlt plus ancienne, à eMjOfer.papU forme des lettoes; mals-œs indicée peuvent tromper.
liWUraoBis DES g6ts& de la mer IIOIU* 191
et relever par la pensée une grande et populeuse cité sur ces rivages longtemps presque déserts, sur le cap où se dressent au/ourd'bnî les masures de Kustendjé, autour de^ e«tte rade que recommence à animer le mouvement des locomotives et des navires.
(Tétaît d^ns des siècles déjà lomtaÎTis, au temps âe b puissance mrléisienne, que la civiffsatrorr hellénique avait été rmplantée sur cette côte par des émtgrants ioniens. L origine ionienne de Tomîs étaft vraisemblable d'après Strabon ; mais il ne l'atteste pas d'une maniëre tormelte comme pour Istros, Apollonie ou Odtessos (1). Nous avions bien le témoignage d'Ovide (2) ; maîis aujounflraî ce feiit est miis bors de doute par une inscription de Tomis qu'k publiée M. Desjardins et dont il n'a pas fert ressoilfr tout Tintérêt. C'est peut-être le seu! monument épigraphique de Tomis qui soit certainement antérieur à la conquêtte romaine;* tout concourt à le prouver, Faspect même de la stèle, la forme des caractères et la rédaction de ce texte, qui dîflere si fort des autres décrets honorifiques de Tomis. Nous reproduisons ce monument (3) :
(l)L.VII,ch. 6,il.
(9) TrisL, m, 9 :
Hue quoque Mileto missi venere coloni, In que Getis Graias constituere domos.
(^Leitre à M»Memen^.p* 97. M. De^ardins donne uniacrsimilé de celle 8|élQ*.a¥««, san counumenuint. et son inâCjipUon.,
Id2 INSGEIPTIOItS DES CÔTES DE LA MER NOIRE.
JkçyaiUuv fviXyi
Ki()x{ova Tc^pa^ou
La mention de la tribu des Argadeis mérite d'être relevée. C'est, on le sait, une des quatre tribus ioniennes primitives qui existèrent à Athènes jusqu'à Clistbènes, et on en a retrouvé des traces dans différentes villes de l'Ionie. Toutes les quatre figurent à Cyzique, colonie de Milet, comme en témoignent plusieurs inscriptions (1).
Cette civilisation, qui prit ainsi pied, grâce à l'énei^e et à l'audace des Milésiens, en pleine barbarie, sur le territoire des Gètes et des Scythes, résista pendant plusieurs siècles à l'effort de ces tribus sauvages. D'après Ovide (IWste^, V, 7, 61-64), la langue que parlait le peuple à Tomis aurait été singulièrement mélangée de mots gètes et sarmates. C'est possible; on devait parler le grec moins purement à Tomis qu'à Athènes. Pourtant la langue des inscriptions tomitaines n'est pas plus incorrecte que celle des inscriptions des cités de l'Asie-Mineure vers la même époque. Cinq villes grecques, peut-être Islros, Tomis, Odessos, Mesambria, ApoUonia (2), avaient formé une confédé-
(1) Bœckh, C. I. Gr., 3078, 3(»TO, 3665.
(2) Selon M. Becker, les villes qui auraient formé la confédération désignée sous le titre de Pentapole dans le monument en question
ration dont le congrès est désigné sous ce titre :
Te xoivbv ryiç Uivra-Kohu); (1). PluS tard, CC fut aVCC joie
que les cités grecques de cette région, dont l'existence avait toujours été laborieuse et précaire, acceptèrent d'être protégées contre les Scythes et les Sarmates par les armes et la diplomatie romaine, protection qui s'étendit au-delà des limites mêmes de la province de Mœsie et jusque sur la Chersonèse Taurique ; mais elles gardèrent leur constitution, leurs mœurs, leur langue, tout cet héritage du passé qui leur avait coûté de si longs combats, et auquel ces luttes mêmes les avaient si fermement attachées. L'ancienne confédération des cinq villes continua de subsister, sous le titre de rb xocvov ra^v EXArivwv (2), et à la tête de cette confédération étaient placés de grands dignitaires, dont l'un parait avoir
porté le titre d'o^X"^ (apÇotvra toO xotvow T«v ÉXX^vwv) (3),
et l'autre celui de Pontarque, qui ne s'était jusqu'ici rencontré que sur la côte d'Asie (4). L'existence de ce xoivbv, qui manque, comme celui de Lesbos, h la liste de Marqnardt (5), aurait déjà pu
seraient plutôt Tomis, Istros, Gallatis, Dionysiopolis et Odessos ; la Pentapole ne se serait pas étendue aussi loin vers le sud que le veut Boeckh (p. 36i).
(1) C. L Gr., 2056c. Cf. a053d.
(2) N« 1, 1. 8. Cf. dins une inscription de Prusias ad Hypium: o^ÇovToc Tov xotvoO Twv sv BctOuvioc EMi^fàv {Explor. arc h, de la Galatie, n« 22), et oi hd njç ktriaç ÊXXijvsç (C, L Gr., 3487 et 3957), à Thyatire et à Apamea Kibotos.
(3) No 1,1. 8.
(4) NM,l.(>;no2, 1. 6.
(5) Nous rappellerons encore à M. Marquardt, à ce propos, une autre
être soupçonnée d'après les inscriptions et les médailles qui donnaient k Tomis le titre de métropole, mais aujourd'hui seulement elle est mise hors de doute par ce texte. Cette ligue, dont le congrès se réunissait à Tomis, ne devait pas comprendre toutes les villes de la province de Mœsie intérieure; ainsi, sans doute, un municipe comme Troësmis, dont tous les monuments sont rédigés en langue latine, n'en faisait pas partie (1). C'était, au sein de la province, un groupe spécial et restreint, héritier direct de l'ancienne pentapole milésienne. Tomis (2), qui, du temps delà pleine indépendance, avait été, à ce qu'il semble, primée par Odessus, prit au contraire, sous l'empire, une situation prépondérante. C'est peut-être à sa situation plus rapprochée du coude du Danube qu'elle dut ce changement. Une partie des marchandises qui descendaient le fleuve ou de celles qui étaient destinées
omission que lui a déjà signalée M. Heuzey, celle d'un xocvov MoxcBovuv, dont Texistence est attestée, pour la lin du 1*^ siècle de notre ère, par deux inscriptions que M. Delacoulonche a retrouvées à Verria. Voir Revue archéologique, nouv. sér., t. XXIV, p. 384. Ce qui a pu empêcher M. Marquardt de profiter de l'indication de M. Heuzey, c'est que celui-ci renvoie aux Archives des missions scientifiques ^ 1858. Or il n'existe pas de volume des Archives qui porte cette date. La publication de ce recueil a été suspendue de 1856 à 1864. C'est dans un autre recueil publié par le ministère de l'instruction publique, la Revue des sociétés savantes, qu*a paru, en 1858, le mémoire de M. Delacoulonche où se trouvent ces curieuses inscriptions.
(1) Pour l'histoire et les inscriptions de Troësmis, voir deux rapports de M. Léon Renier dans la Revue archéologique (nouvelle série, t. Xi p. 390, et t. XII, p. 401).
(2) Ce sont sans doute ces villes et leur territoire qu'une inscription trouvée à Tumu appelle la Ripa Thracica (fi. L Lat.j III, n» 75^.
à le remonter, au lieu de prendre la voie la plus longue des embouchures, allaient par terre d'Axiopolis à Tomis, ou de Tomis à Axiopolis. Elles suivaient, en deçà des retranchements connus sous le nom de fossés de Trajan, une voie dont le tracé ne s'écarterait pas beaucoup de celui du chemin de fer acluel de Kustendjé a Czerna-Yoda. Ce qui nous prouve la suprématie et la prospérité dont elle jouissait alors, ce n'est pas seulement l'emphase des termes que les habitants de Tomis emploient en parlant de leur cité (1); ce sont surtout les textes desquels on peut induire qu'elle a réuni dans ses murs, pendant plusieurs siècles, une population nombreuse et active, industrieuse et commerçante ; ce sont ces inscriptions qui mentionnent la chambre (0 oTxoç) ou la corporation des armateurs de Tomis (2), ou celle des Alexandrins établis à Tomis, où ils ont élevé un temple à Sérapis, et datent leurs actes d'après le calendrier égyptien (3).
L'existence de ce xotvbv et d'un Pontarque appartenant aux côtes européennes de la mer Noire, c'est là ce que ces inscriptions nous apprennent de
(1) Koumanoudis, n" 1 : xorrà rà SoÇoevra Tîj nipaTiTrvi PouX>7 xat rû XapTrjOordtrrij S^p&> tt/ç Xa^Tr^ooroDiç yonrponokttaç xat dé roO cOwvû/xov nôvTou Tôpcw;. Les mêmes expressions se retrouvent dans le n^ 2, qui nous a conservé le nom d'un autre Pontarque.
(2) L. Renier, n» 3. Koumanoudis, n° 7.
(3) L. Renier, n» 2. Une inscription funéraire (Renier, n« 10) nous indique que le tombeau qui la porte a été élevé par une femme de Sidon.
plus intéressant pour l'histoire de l'empire et de sa constitution provinciale. Nous aurions à y relever encore, si nous étions les premiers éditeurs de ces inscriptions ou si nous avions entrepris une monographie de Tomis, d'autres détails qui ont leur importance pour cette cité et son organisation intérieure. Nous nous bornerons k signaler quelques particularités curieuses. Dans le premierde ces textes, au lieu de roû £{>Çccvou novrou, nous rencontrons cette variante, dont, pas plus que M. Koumanoudis, je ne connais point d'autre exemple dans les auteurs ou dans les inscriptions : toû cikovupao novrou (1), C'cst, sclou loutc apparence, l'invention prétentieuse d'un bel esprit local, qui a voulu montrer qu'il connaissait l'origine et le sens d'£u&(voç, de cette épithète donnée par antiphrase à cette mer redoutée des marins ; la chose a réussi et est devenue à la mode. Nous retrouvons cette formule dans une autre inscription (n^* 4). Le premier magistrat de Tomis s'appelait np^oç <%;^wv, comme dans d'autres villes grecques des provinces orientales (2). 11 y avait une grande prêtrise, placée à la tète d'un culte dont l'objet n'est pas indiqué, mais qui, d'après cette absence même de détermination, ne peut être que le culte des Césars (3) ; la femme du grand-prêtre y était associée avec le titre de grande-prê-
(2) û^Çocvra rviç ^>jt|9o^Xcgi>ç. . . myf a ^X^ or/vâç.
(3) xoù àp^apatrifitvw»
tresse (1). La, comme dans les villes d'Asie- Mineure, les citoyens opulents montraient leur libéralité en offrant au peuple des combats de gladiateurs et des massacres d'animaux, ce qui nous indique que Tomis devait avoir un amphithéâtre (2). Les fonctions d'agoranome et d*ecdicos nous ont été révélées, l'une par une des inscriptions inédites que je publie, l'autre par une de celles de M. Desjardins (3). Un dernier titre, qui s'est déjà rencontré dans les inscriptions, ainsi à Smyrne (4), et qui n'a pas encore été expliqué, se retrouve ici (5) ; c'est tùwoj(otpxnç, que la dernière édition du Thésaurus n'a point admis. D'après la place qu'occupe ce titre dans l'inscription de Smyrne, entre ceux de sénateur et de prytane, comme d'après l'analogie de la
Ôfà Eviro<yca et d'uUC SïSowty) Eùiroaia, je pCnse, aVCC
M. Koumanoudis, qu'il faut chercher là le nom de quelque fonction sacerdotale analogue à celle du
(1) No 1, xat TJ}v &p)(iipEucv,,, (Tu^êeov «utoO. N« 2, même formule.
(2) N* 1, T>}y 8e' wtkuv yak Tc^ivrtytaiùiv fvSôÇwç ^ cXorci^uocv yi^ SiocXnrovra. No 2, même formule, avec cette addition, que les fêtes ont duré six jours : Tviv S(' 07rX&>y xffi yanniywitùnt ^ eXo8o$a>ç ^ cXorsi^tecv s^c^ç vtiupSfv ff$ fiii 3iaXt7rovTa. Le mot fàcrtiioç est employé d'une manière assez particulière dans deux des inscriptions de M. Koumanoudis : ^c^ox^îjc gx^ort^ Toû otxou Tûiv voatrliipwf (n» 7), et p® 10, XpiiTcoç ^(^ôrcjxoç fiikrtç Accajoeoiv. M. Koumanoudis explique ^eXôrcpio^ comme Xccrovpyoç.
(3) Voir plus haut, n9 5, et Desjardins, n» 103. Pour les fonctions de rlxSixoc, voir les remarques de M. Waddington ( Voy. arch.y partie V) dans les notes des n»' 628 et 1176.
(4) C. I. Gr., 3385.
(5) N« 12 : Attcoç OwQO'ipoç 9\moatâp)çnç to |AV)7p£(ov xocrc^xsv^atv ex Tùûv (Scan».
Ovytx^oç, que nous avons relevée dans une inscription de Bithynium (1). V thnoaidpxriç devait être une sorte d'échanson public de la cite, qui veillait au choix, au mélange, à la distribution des vins dans les repas publics, ou bien c'était un prêtre qui offrait au nom de la ville des libations dans les cérémonies et les sacrifices officiels.
Comme noms de tribus, les inscriptions nous en fournissent deux de certains, celui des Apyaitrç dans la plus ancienne des inscriptions de Tomis (2), celui des Pa>|EJteoi dans l'inscription que M. Koumanoudis a reproduite après moi (3). Un troisième nom de tribu est représenté dans un des textes de M. Koumanoudis par le mot Aiopcuv (n"* 10) et dans le n® 13 par les lettres pca>v, seules lisibles en cet endroit ; il ne voit pas comment expliquer ce mot. N'ayant pas de copie en fac-similé ou d'estampage sous les yeux, nous ne pouvons qu'émettre une conjecture qu'il ne dépend point de nous de vérifier : n'y aurait-il pas sur la pierre Aiyixopswv, d'A!>(xopcrç, nom'd'une autre de ces quatre tribus ioniennes qui se retrouvent à Athènes et à Cyzique (4) ?
Les deux principales inscriptions de M. Kouma-
(1) Voir plus haut, p. 163.
(2) Desjardins, n» 104.
(3) Exploration arch.^ n« 48. Kouroanoudis, n» 11.
(4) Dans l'inscription n<> 10, sur la copie épigraphique, il y a, entre AI et O, la place d'une haste, mais pas celle de trois lettres. Tinscription a d'ailleurs des N et des C . L'autre, dont toute une partie a sauté» ne peut donner aucune lumière.
IRSORIPTIONS DES CÔTES DE LA HER NOUE. i99
noudis, celles qui sont consacrées aux Pontarques Priscus Ânnianus (n"" 1) et Âurelius Priscus Isidore (n"" 2), nous montrent ces personnages, en même temps que magistrats et grands-prêtres de la confédération et de Tomis, sénateurs aussi et primats d'une autre ville qui est appelée ici ^XœC/a vca iroXcç ; dans la seconde de ces inscriptions, où cette formule est la plus complète, cette seconde ville est qualifiée, par rapport à Aurelius Priscus Isidoros, d'àvr/irorpcç, terme qui n'avait pas encore été rencontré, mais qui ne peut signifier qu'une chose, sa seconde pairie. Voici la phrase entière : rh xa\ (SouXcutt/v xat twv irpw-
TCuovTcdv TtK XajiirpoTcitTTjç ^Xaomaç vcaç ttoXccoç xa\ àvrcirarpt'^oç.
Ce n'est pas une chose rare, à Tépoque impériale, qu'un personnage, revêtu de hautes fonctions municipales et de dignités provinciales ou dans plusieurs cités à la fois de la province, ou même dans deux provinces voisines; nous n'avons pas besoin d'en chercher ici d'autre exemple que l'inscription même d'Amastris que nous avons publiée et commentée (1). Là n'est donc pas la difficulté. L'embarras c'est de savoir quelle était la ville mentionnée sous ce nom. Ni les géographes, ni les inscriptions ne nous ont indiqué jusqu'ici dans ce voisinage une cité qui se soit appelée Flavia Nova. M. Koumanoudis croit qu'il s'agit d'une Flaviopolis de
(1) Voir pourtant, pour un exemple qui appartient à cette région même du bas Danube, le n» 753 du tome III du C. I. LaU, Tinscription de la Golonia Ulpia Œsce en Thonneur de Julius Capiton.
âOO INSCRIPTIONS DES CÔTES DE LÀ MER HOIRE*
Tbrace dont la position nous est tout à fait inconnue ; mais ne serait-il pas plus naturel de chercher la ville que des liens si étroits unissaient à Tomis non dans une autre province, quoique la chose ne fût pas impossible en soi, mais dans la province même de Mœsie inférieure? Nous n'y connaissons pas de Flaviopolis ; mais la ville de Nov^e, située près de Tendroit où est aujourd'hui Sistov, était devenue, au HP siècle de noire ère, la principale station militaire de la contrée ; c'était là qu'était le camp de la Legio I Italica (1). C'est dans Ptolémée que se trouve la plus ancienne mention de Novae ; mais rien n'empêche qu'elle ait été fondée bien plus tôt, vers la fin du premier siècle, sous les Flaviens. L'histoire même me semble indiquer le moment où aurait eu lieu cette création ; c'est le temps de la guerre de Domitien contre Décébale. Après cette lutte, où les armées romaines, mal commandées, avaient eu tant de peine à soutenir la lutte et qui s'était terminée par un traité si peu honorable pour l'empire, on aura senti le besoin d'établir sur la rive droite, à l'entrée des principales vallées par lesquelles les Daces pouvaient pénétrer dans la province de Mœsie, des postes fortifiés; c'est à cette pensée qu'aura dû sa naissance cet établissement, bien placé non loin du confluent du latrus et du Danube, à la tête d'une voie qui remontait vers l'intérieur
(1) Itin. Antonini, p. 221, etc. Voir sur Novœ le Corpus inêcr. Lat, m, p. 992.
IN8GHIPTI0NS DES CdTES DE LA MER HOIRE. 201
et vers ïun des défilés de THéitius. Dans le grec officiel du pays, cet établissement aurait reçu et conservé le titre de *Xa€ca v«« woXcç « la nouvelle ville flavienne, » tandii que dans la bouche des légionnaires, qui parlaient latin, ce titre pompeux se serait abrégé en Novœ sous-entendu labernœ ou canabœ^ et ce nom aurait fini par prévaloir dans Tusage général (1). Quant à savoir pourquoi ces deux citoyens faisaient aussi partie de Vordo decurionum à Novae, pourquoi il y avait ainsi des relations particulières e( étroites entre Tomis et la ville nouvelle, c'est là un problème que nous n'avons pas encore les moyens de résoudre. Peut-être ces négociants maritimes de Tomis, .entre les mains de qui passaient la plupart des marchandises qui descendaient et remontaient le fleuve, avaient-ils, pour surveiller et exploiter la batellerie du Danube, pris part à la fondation de «X<x6(a vca iroXtç en y établissant un comptoir. Conservant leurs droits de citoyens de Tomis, tout en figurant parmi les personnages de la cité naissante, quelques-uns des membres de cet oTxoç vauxX^ipwv ou chambre des armateurs, qui parait avoir eu à Tomis tant d'importance, auraient ainsi prêté leur concours aux efforts de l'autorité romaine pour peupler et défendre la rive droite du Danube. Bientôt après les
(1) Siir les canabœ des légions, et la manière dont elles se transformaient en vicust puis en ville, voir L. Renier, Revue archéol,, nouv. sér., XU, p. 414.
â02 UfSGIUPTIONS DES CÔTES DE LA MER IIOIRE.
Flaviens, Trajan allait assurer d'une manière bien plus sérieuse et plus durable, par Toccupation permanente de la Dacie, la sécurité de la Mœsie ; mais, comme le prouve cette inscription , qui doit être postérieure au règne de Marc-Aurèle, les rapports persistèrent entre Tomis et celle cité, qui doit remonter, où qu'il faille en chercher le site, à la fin du premier siècle et, selon toute apparence, au dernier des Flaviens, à Domitien.
Nous nous sommes peut-être laissé entraîner par le désir de réunir, dans un tableau d'ensemble, tout ce que nous savons sur une cité grecque qui méritait d'être tirée de l'oubli où elle a été si longtemps ensevelie; mais au moins l'étude de tous cas textes nous a-t-elle conduit à des résultats qui ont leur intérêt pour l'histoire de cette région. M. Renier, avec sa sûreté de coup d'œil, l'avait bien vu dès l'abord, en commentant les premières inscriptions de Tomis qui aient été publiées (1) : Tomis, en plein empira, était restée une cité toute grecque. Il y avait des citoyens romains établis à Tomis et faisant partie du sénat de cette ville ; le latin y était souvent employé, et dans les monuments publics et dans les monuments privés (2) ; pourtant Tomis n'avait pas, à au-
(1) Voir les notes du n« 7 de son recueil.
C2) Le C /. Lat. (t. HI, p. 144 et 997) donne quinze inscriptions de Tomis. C'est entre le premier et le second siècle de notre ère que le latin
cune époque, reçu une administration municipale romaine, n'était devenue ni une colonie, ni un municipe. Son sénat n'était pas un ordo de-curionum^ mais une povXi}, et le titre de ceux qui la composent est représenté par buleula^ même dans les inscriptions latines (1). Voici tous les noms de magistratures et autres dignités locales que nous rencontrions dans ces textes :
tip'^tùV TOV XOCVOÛ TUV ËXXv}V«i>V.
Tcpwxoç açt'^Kùv rHç fiyrrpoir6Xc6>ç.
àyopavoftaç.
fx^cxoç.
^Xop^ifjç.
cuiro9(ap^v)Ç.
^(XoTc/ioç Toû ocxou Twv vftuxXripcov.
^(XoTffAoç rrfç ^Xt}ç.
Tout ceci est purement hellénique ; pour nous prévenir que la ville fait partie d'une province ro-
s'était répandu dans cette province. Il y était encore tout à fait inconnu au temps d*Ovide :
In paucis rémanent Graiae vestigia linguœ : Haec quoque jam Getico barbai a facta sono.
Unos in hoc populo nemo est, qui forte Latine Quœlibet e medio reddere verba queat.
{Tristium, V, 7, v. 51-54.)
(1) Ainsi, dans l'inscription en Thonneur de Julius Capito (C. J. L., 7&i), celui-ci est qualifié de buleuta civitatis Ponticœ Tomilanorum,
S04 IRSCMPTlOlIfS DES CÔTES DE LA MER NOIRE.
inaine, ii faut que nous rencontrions des noms (l'origine latine, des mentions comme celle d'une ambassade à Rome, auprès d'Antonin, remplie par un citoyen de Tomis, des inscriptions, enfin, en rhonneur d'empereurs ou de gouverneurs romains. A lire d'autres textes, rédigés même deux siècles après l'érection de la province de Mœsie, on pourrait se croire encore au temps de l'ancienne ligue indépendante entre les cités milésiennes, sentinelles avancées de la civilisation grecque, qu'Ovide s'étonnait de trouver sur cette frontière lointaine du monde inconnu et de la confuse barbarie :
Hic quoque sant igitur Grai» (quis crederet?) urbes loter inhumanœ nomina barbarie.
Nous avons une dernière observation à faire : l'analogie est frappante entre l'organisation de ces cités grecques de la Mœsie, avec leur xoivov ÉXXiivwv, et la constitution des villes grecques de la province de la Bithynieet du Pont, avec leur xotvbv t«v cv BccSuvéa ÉXXrivwv, leur xoivbv novTou. Sur la côte européenne et sur la côte asiatique du Pont-Euxin, nous trouvons une juiirrpoiroXiç roû iiovtou et uu irovTop^^ifK. De part et d'autre, mêmes titres de magistrats, mêmes noms de fonctions. Une inscription que nous avions déjà publiée nous avait montré un citoyen de Nicomédie naturalisé et établi à Toniis ; toutes ces ressemblances concourent avec cette inscription à rendre
INSCRIPTIONS DES c6tES DE lA MER NOIRE. SOK
certain le fait d'étroits rapports, d'intimes et fréquentes relations entre ces deux provinces, qu'une mer sillonnée par de nombreux navires rapprochait plutôt qu'elle ne les séparait.
Des inscriptions encore inédites que nous venons de publier, de ces textes de Tomisqui étaient restés inconnus à l'Occident malgré leur sérieux intérêt, enfinde tant d'autres monuments analogues qu'il nous a fallu l'ire et rappeler dans le cours de ces recherches, une impression se dégage : plus on étudie l'administration romaine pendant les deux premiers siècles de notre ère, plus on reconnaît quel sens vraiment politique avait présidé a toute cette oi^anisation . La vaste étendue de provinces telles que la Syrie, la Galatie, la Bilhynie et le Pont, la Cappadoce, l'Asie propre, la Thrace ou la Moesie, profitait tout ensemble à Rome même et à ces provinces. D'une part, rim|>ortance des fonctions remises au gouverneur, la variété des intérêts qui lui étaient confiés, le chiffre très-élevé de la population qui lui obéissait, tout cela lui imposait une multiple et constante activité. Séparé par bien des jours de marche du prince devant lequel il était res- (M)nsable, il lui fallait se décider promptement et
â06 INSCRIt'TIONS DES CÔTES DE LA MER NOIRE*
par lui-même; il acquérait ainsi au plus haut degré Tart du commandement, un certain sentiment de sa force et de sa supériorité devant lequel toutes les volontés s'inclinaient. C'est à cette école que se formèrent tant d'hommes de mérite, à la fois administrateurs et capitaines, dont la plupart n'ont laissé qu'un nom retrouvé par hasard dans quelque brève inscription. Malgré toutes les forces dissolvantes contre lesquelles avait à lutter, au dedans comme au dehors, un si prodigieux empire, ils le firent durer pendant plus de quatre siècles. D'autre part, les peuples conquis ne gagnaient pas moins à ce système. Rome n'avait pas cette manie, cette susperstition de l'uniformité que portent en pareille matière les modernes ; elle ne s'était point imposé de faire toutes les provinces pareilles ; elle n'avait point adopté une mesure unique d'étendue, un chiiTre réglementaire de population, quelque chose d'arbitraire et d'artificiel comme notre département. Libre de cette préoccupation, elle avait donc pu conserver à peu près partout les groupes que la nature et l'histoire avaient créés, calquer les limites de ses provinces sur celles des peuples et des royaumes qu'elle avait soumis les uns après les autres. De là ce double résultat que n'a jamais atteint au même degré aucun autre empire formé par la conquête : le lien d'une puissante unité rattacha entre elles les provin(;es les plus éloignées ; elles s'imprégnèrent d'un esprit et de sentiments
mSCRIPTIONS DES CÔTES DE LA HER NOIRE. 207
communs ; elles participèrent aax bienfaits d'une même civilisation, et en même temps elles gardèrent la tradition de leur existence nationale et Toriginalitë propre de leur génie. Autre avantage : la province étant très-vaste, le gouverneur, qui ne peut être partout à la fois, la gêne moins dans son mouvement et dans sa vie intérieure que s'il était très-rapproché de toutes les villes qui la composent; les frais d'administration, en se réparti ssant sur une plus lai^e étendue et sur un plus grand nombre de cités, deviennent bien moins IoupIs à su(»porter qu'ils ne l'auraient été avec des divisions plus étroites.
Tout cela change vers la fin du IIP siècle ; Dîoclétien et ses successeurs^ morcellent l'empire en une foule de petites provinces ; il croient fortifier ainsi le pouvoir central et en rendre l'action plus soutenue et plus efficace. Le résultat trompe tout à fait leur attente : la valeur des hommes croît ou diminue avec la mesure de responsabilité qu'on leur confie, et ces provinces minuscules, avec la situation très-restreinte qu'elles font à leurs gouverneurs et la séparation des fonctions civiles et militaires qui s'établit en même temps, cessent d'être pour les agents de l'empereur une grande et féconde école de gouvernement. En même temps, ce fractionnement arbitraire et capricieux brise les anciennes traditions ; il rétrécit la sphère où peuvent se mouvoir les ambitions locales ; il leur ôte
Tair et l'espace. De plus, en se compliquant et en multipliant ses rouages, l'administration impériale finit par faire bien plus sentir son poids, par coûter bien plus cher aux populations. De là cette difficulté de vivre, cette fatigue universelle qui, dans le courant du IV' et du V*" siècle, se trahit partout et vient si mal à propos diminuer la force défensive de l'empire au moment où il est assailli de toutes parts.
Nous sommes loin encore de ces temps à répoque où a été gravée l'inscription d'Amastris ; nous nous en rapprochons avec les inscriptions de Tomis ; mais celles-ci comme celles-là appartiennent encore aux beaux temps de l'empire. Alors, comme le prouvent touS'Ces textes épigraphiques qu'a si bien commentés M. Waddington, toutes ces provinces orientales, à la faveur de la paix romaine, jouissaient d'une bien autre prospérité qu'à l'époque où, comme les villes de la Pentapôle mœsienne, elles se débattaient péniblement sous l'étreinte des barbares qui les bloquaient souvent dans leurs murs, où, comme la Galatie, la Cappadoce, la Bythinie et le Pont, elles servaient de théâtre aux guerres de princes toujours en lutte avec leurs voisins. Seule la province d'Asie aurait pu regretter les rois de Pergame, souverains intelligents et actifs ; encore, sous leur règne, étaitelle sans cesse inquiétée et ravagée par les incur* sions des Galates. Dans toute la péninsule de l'Asie
inSGRlPTIONS DES CÔTES D£ LÀ MER NOIRS. 200
Mineure, nulle part la conquête romaine n'avait supprimé une vie politique vraiment indépendante, forte et féconde, parce que nulle part elle ne l'y avait rencontrée. Le grand rôle des colonies éoliennes et doriennes de la côte, ainsi que de ces cités ioniennes jadis si brillantes, avait cessé avec la conquête perse ; depuis lors, elles avaient toujours été subordonnées soit aux satrapes du Grand Roi, soit aux stratèges du peuple athénien, soit aux harmostes de Sparte ; puis, après être retombées sous la domination des Achéménides, elles avaient été englobées dans l'empire d'Alexandre, ensuite dans celui des Séleucides. Quant à l'intérieur de la péninsule, il n'avait commencé à s'helléniser que depuis les victoires d'Alexandre, et il s'était partagé entre les royaumes qui s'y étaient formés du démembrement de l'empire macédonien ; il n'avait donc jamais connu la liberté républicaine, avec ses mœurs, son mouvement et ses passions. Dans toute cette région, l'autorité romaine, loin de gêner par une jalouse défiance les relations des individus, les rapports des peuples et des cités, les a rendus plus aisés et plus fréquents. Elle a supprimé la piraterie et le brigandage, maux dont souffrait cette contrée depuis des siècles et qui diminuaient la liberté d'aller et de venir ; elle a créé tout un réseau de routes carrossables dans ce pays accidenté et montueux qui n'avait alors, comme il n'a plus aujourd'hui, que des sentiers rampants au flanc des
SIO mstcamidiis des cdrfis de là mn rokk.
ravins on des pistes tracées à travers le steppe des hauts plateaux et les fanges des basses plaines (!)• Elle ne s'est pas contentée de favoriser ainsi, d'une manière indirecte, par la sécurité rendue et par ces nouvelles facilités de locomotion, l'échange des produits et des idées ; elle a provoqué les hommes à se rapprocher et à se concerter pour entre^ prendre des œuvres communes, pour célébrer ensemble des fêtes religieuses et nationales, pour jouir ensemble de la pompe des spectacles, du talent des artistes, des orateurs et des philosophes ; elle les a même réunis dans des diètes provinciales où l'on a vu, non sans raison. Tune des origines de ce système représentatif que ni Athènes ni Rome n'avaient jamais su inventer, et qui s'impose aujourd'hui au monde moderne comme la forme nécessaire du contrôle et de la liberté dans un grand État. Ces diètes, dira-t-on, n'avaient pas de pouvoir et de rôle politique ; mais des hommes influents et considérés dans le milieu où ils vivent ne sauraient se réunir, dans quelques limites que la loi les enferme, sans que de leur réunion même ne se dégage une force avec laquelle il faut toujours plus ou moins compter. Par le droit qu'elles possédaient de décréter la mise en accusation du gouverneur devant le sénat romain, comme par les marques publiques de reconnaissance qu'elles
(1) Voir Exploration archéologique^ 1. 1, p. 10, 100, 279, et De Gaatia provincia romanay 102-195.
niMMI^'HMS ]l£t CéTB» DB LÀ Mil MIRB. Sli
pouvaient hii accorder après 9on départ, les diètes avaient prise sur le proeons»! ou le légat impérial ; elles exerçaient ainsi une influence et un contrôle indirect sur le représentant même du pouvoir central, Mr ses actes et sa conduite. A plus forte raison, par les honneurs doiit eHes disposaient, suffisaient-eNes à éveiller el à stimuler Tambitiou des provinciaux; chacun d^eux avait quelque chose à désirer et à espérw, en dehors même de sa ville natale ; un but était proposé à ses efibrts dans de hautes fonctions qui le mettaient en rapport arec ks plus grands personnages de Rome, qui lut taisaient souvent obtenir le titre de citoyen et la conduisaient parfois aux charges publiques de TÉtat romain.
Aujourd'hui, en France, tous les habitants du territoire, de quelque manière et à quelque moment qu'ils soient entrés dans Tunité française, ont mêmes droits civils et politiques; au contraire, dans l'empire romain du premier et du second siècle, le plein droit de bourgeoisie romaine n'était encore, en dehors de l'Italie et surtout dans les provinces orientales, qu'une exception, que le privil^e d'un petit nombre d'individus ; les provinciaux étaient encore, au point de vue juridique et politique, dans une condition inférieure. H semble pourtant qu'il y eût alors dans les différentes contrées de l'empire plus de vie locale et provinciale qu'il n'y en a aujourd'hui, hors de Paris, dans nos
départements, que cette vie fût plus intense et jA^ variée, qu'elle suffit mieux à provoquer et à satisfaire l'ambition de millions d*hommes, à tenir en haleine leur activité. C'est à cette conclusion, tout étrange qu'elle paraisse, que conduit l'étude des monuments épigraphiques en si grand nombre que nous a laissés pour cette époque l'Orient hellénisé, l'ensemble des provinces de langue grecque ; et le témoignage en est confirmé par les inductions que l'on peut tirer de toute une littérature bien riche encore et bien diversement féconde. Pour d'autres régions de l'empire romain, pour la Gaule par exemple, on arrive par les mêmes recherches aux mêmes résultats.