LA CROIX DE TEOTMIUACAN AU .MUSÉE DU TROCADÉRO
insigne secondaire sur le manteau du pontife lollèque devenu dieu à son tour.
Les Espagnols, qui recueillaient de la bouche des Indiens qu’ils évangélisaient' les traditions encore vivantes de Quetzalcoall, ayant appris que cet étranger au teiut clair, et à la longue barbe, avait pose des ctoix^ et voyant parfois son imag'e ornée de croisettes rouges, ont imaginé, pour expliquer ces phénomènes, l’invraisemblable théorie que j’ai résumée plus haut et confondu le grand réformateur avec l’apôtre saint Thomas.
Cette hypothèse a vécu de longs siècles et ce n’est qu’aujourd’hui que l’archéologie peut enfin en faire bonne justice, en rendant à Tlaloc ce qui appartient à ïlaloc : la croix de la bonne pluie *.
Éig. 12. — La croix de .Mayapan (d’après StepheusJ.
1) On a bien souvent insisté sur le rôè important qu'a joué dans la conversion des Indiens le culte de la Croix de la pluie. Nous savons, en effet, que dans tout le Mexique, les néophytes acceptaient avec d’autant plus de facilité la foi nouvelle qu’elle avait pour trait essentiel la vénération d’un symbole qui leur était particulièrement familier. Il est vrai que, suivant l’expression de Davila Padilla « le zèle et la dévotion qui paraissaient s’adresser à la Sainte Croix étaient parlois « entièrement au service du démon. » Non seulement, en elfet, ils vénéraient et vénèrent peut-être encore Tlaloc et Quelzalcoatl en vénérant les croix de leurs églises, mais encore à plusieurs reprises, en 1566, par exemple, on a découvert des idoles enfouies au pied de croix ou trouvé sous une croix vénérée une fausse mine pleine d'idoles et d’offrandes qui leur étaient présentées. Ces faits curieux, qui se passaientàCuextIahuac, à Tlachialco et à Xilotepec, nous ont été conservés par Davila Padilla. (Historia de la Fundacion y Discurso de la Provinda de Santiago de Mexico.. Ed. 2». Brusselas, 1625, in-fol., p. 366-367 )
2) Chalchihuitlicue, sœur de Tlaloc, partageait avec lui l’insigne cruciforme. Elle avait, à la main droite, un vase surmonté d’une croix semblable, dit Sahagun, à l’ostensoir du Saint-Sacrement dont on fait usage lorsqu’un seul prêtre doit le porter. (Sahagun, liv. I, ch. 11, frai, dt., p. 22.)
UECAUKS AMEKlCANi;
ALEXANDER RRU.MAS
Peintre ethnographe de la fin du xvin* siècle.
J’errais, un certain dimanche, à travers les salles de l’Ilôtel des Ventes, en quête, comme toujours, de quelqu’un de ces monuments inconnus de l'histoire des sciences géographiques, que je recherche avec passion, et parfois avec succès.
Mon attention fut attirée, tout d’un coup, par quatre petits panneaux, sans cadres, représentant des scènes exotiques qui me parurent curietises. La peinture eu était recouverte d’une épaisse couche de vernis encrassés et de poussières collantes. Il ne me fut pourtant pas malaisé de reconnaître certaines qualités aux tableaux : l’exécution était peut-être un peu mince et un peu sèche, mais les détails étaient rendus avec un grand souci d’exactitude, et une véritable adresse de pinceau.
Ces panneaux ne déplaisaient point en somme, surtout à un ethnographe, qui en saurait tirer peut-être d’utiles enseignements, et ils me donnaient, en outre, cette sensation toute spéciale de c/jo.se déjà vue, que connaissent bien les vrais collectionneurs.
Je pus acquérir les quatre panneaux pour une somme fort modeste, et leur rendre, par un nettoyage des plus simples, leur raîcheur d’antan. Luis je me mis à feuilleter la collection de gravures ethnographiques, assez nombreuses, que je possède, et en arrivant au portefeuille Amérique, je pus constater, une fois de plus, la fidélité de mes impressions visuelles.
J’avais si bien vu mes petits tableaux quelque part, que je possédais des estampes de Huotle, qui en représentaient trois sur (jualre. Klles me donnaient le nom de l’auteur, Alexander Bru- ?iius, et l’indicalion d’une édition anglaise <jue linotte avait copiée.
ALKXANDER HRUMAS
J’allai consulter Nagler et je trouvai au tome II de son livre qu’Alexanderlîrunias, peintre etgraveur anglais, vivait vers 1780. « Il a peint, dit le savant compilateur allemand, des paysages avec esprit et vigueur, et gravé sur cuivre quelques planches qu’il a imprimées en couleur *.
Le cabinet des Estampes de la Bibliothèque nationale me mit en main l’œuvre gravée entière de Brunias, et je pus ajouter quelquesrenseignemenls précis aux brèves indications de Nagler. Les gravures de notre artiste ethnographe nous apprennent, en effet, qu’il a travaillé dans les Petites Antilles, et en particulier à la Barbade et à la Dominique, et qu’il s’y est créé des relations avec de hauts fonctionnaires du gouvernement anglais et notamment avec le brigadier général O’IIara, auquel il a dédié l’une de ses estampes. Il était de retour en 1778 à Londres, où il demeurait N. Broad Street, Soho. et il a publié, à cette adresse, de février 1779 à février 1780, les six planches qui ont seules conservé son nom à la postérité. Le graveur parisien Buotte, qui s’occupait volontiers, pendant cette période de sa vie, de la reproduction d’œuvres anglaises, et avait, du reste, une préférence marquée pour les sujets ethnographiques’, refit d’une main un peu lourde les six planches de Brunias, et les publia tirées en bistre, chez Depeuille^
Je n’ai pu rencontrer que trois estampes de l’édition française *,
1) Neues Allgemeines Künstler Lexicon oder Nachrichten von dtm Leben uml den Werken der Müler, liild/uiuer, u. s. iv. bearbeilel von G. K. r^iagler 2d. Bd. s. 174. Müncht-n, 1835, in-8®.
2) On possède notamment de lui une série des quatre parties du monde, d’après Le Barbier l’aîné, et deux grandes figures, Afrique et Amérique, d’après Lemire aîné. L’une de ces dernières gravures publiées au commencement de l’Empire représente, d’après nature, une gracieuse tête d’expression de métisse, Egypto-Nègresse de la vallée du .Ml. Les quatre têtes d’après Barbier, qui servaient encore de modèle dans les écoles de dessin de province, il y a une trentaine d’années, sont moins intéressantes : l'Europe apparaît dans la série sous les traits d’une Minerve casquée ; l’Asie est une odalisque coiffée d’un lourd turban ; l’Amérique est surmontée du bonnet à plumes traditionnel des gravures du xvi' siècle. Seule, l’Afrique a une véritable valeur ethnographique : c’est une négresse, une mulâtresse plutôt, dont les cheveux crépus sont enfermés dans une pièce d’étoffe frangée. Les traits sont caractéristiques, mais volontairement adoucis et anoblis.
3) Se vend à Paris chez Üepeuille, dit la légende, rue Saint-Denis, la boutique attenant Saint-Jacques l Hôpital et au Palais-Royal au Pavillon Chinois, près le Bassin.
4) La série manque à la Bibliothèque nationale, bien qu’elle ait été publiée à
DECADES AMERICANÆ
la 1”, la 2* et la 6®, mais j’ai vu en double toutes les planches de l’édition de Londres, et j’ai pu les comparer à mes petits tableaux originaux qu’elles reproduisent avec assez d’exactitude, non sans leur enlever malheureusement, je l’ai constaté à regret, toute la (leur de leur exécution artistique.
Les deux premières planches, qui se font pendant, se développent en travers (33 centimètres sur 23 ou environ); elles sont toutes deux datées du 1'”' février 1779 et dédiées, l’une à l’honorable Charles O’Hara, déjà mentionné plus haut, l’autre à sir Ralph l’ayne, chevalier de l’ordre du Bain.
I. Turs Plate (represenling a Negroes Dance | ‘ in the Lsland OF Domimca * is humbly dedicated || to the Charles O'IIara^
BRIGADIER | GENERAL of his Majesty’s Army in America Il Col. of Foot. et LieuC Col. of the Coldstream Régiment of | Foot Gnards by his most obed* et devoted serv‘.
A. Brunias.
London. Published lo fehï 1779 by the Proprietor N. Broad Street, Soho.
A. Brunias.
La scène représente un bal champêtre, à l’entrée d’un village encadré de feuillages ; un cocotier chargé de fruits occupe le centre du tableau. Devant l’arbre une mulâtresse et un nègre se font vi.sà-vis en dansant. La mulâtresse, jeune et belle, relève gracieu-
Paris, tandis que la série anglaise se trouve deux fois, l’une dans un portefeuille à part intitulé Bnmias , l’autre dans un album de planches en couleur collées, qui a appartenu à la reine .Marie-Antoinette.
1) L’inscription est coupée en deux par l'écusson de la personne à laquelle est dédiée l’estampe. Le signe ) indique celte séparation; le signe |( est le retour à la ligne.
2) L’édition française A. Brunias pinx. L. C. liuollè direx., est intitulée hanse des nègres dans l'isle de Saint-Domingue. On lit au-dessous de la dédicace en anglais, reproduite avec l’écusson de l’iion. Charles O'Hara, l’adresse du libraire Depeuille transcrite plus haut.
ALEXANDER BRUNIAS
sement sa jupe blanche, une couiie casaque de môme couleur flotte autour de sa taille, un mouchoir hlanc entoure sa tète, des boucles d’oreilles et une chaîne de cou complètent sa parure. Le noir danseur, qui se balance gauchement devant la jeune fille, est vêtu d’une chemise flottante et d’une culotte courte en étolTe jaune ; un madras, rayé et noué en sautoir sur une de ses épaules, et un mouchoir blanc, à bords bleus, protège sa tête du soleil. L’orcbestre est à gauche; il se compose d’un nègre assis qui regarde les danseurs en battant des doigts sur une grosse caisse posée entre ses jambes, et d'une négresse debout, jouant du tambour de basque, tandis qu’une autre négresse marque la mesure en frappant les mains. Le nègre porte une vieille casaque pourpre à courtes mancbes; sa compagne, nue jusqu’aux banches, est vêtue d’un jupon plissé, de couleur neutre, enfin la femme qui bat des mains a mis un casaquin à rayures grises et rouges et une jupe blanche bordée de ramages jaunes et bruns.
Deux personnages causent à gauche; l’un est une riche négresse qui regarde danser en marquant du doigt la mesure ; elle est coiffée d’un énorme madras à rayures bleues et blanches bordé de rose, sa jaquette est striée de bandes brunes et jaunes recoupées de brun; sa jupe est verte et son tablier jaune. Sou interlocuteur, vu de dos, est pittoresquement coiffé d’un mouchoir négligemmentnoué sur le haut du front; une chemise blanche, une culotte à raies bleues et blanches recoupées de bleu avec une sorte de tablier formé d’uu madras rouge et blanc lui composent un costume assez pittoresque. A l’extrémité droite du tableau on voit encore quatre personnes, une négresse, deux mulâtresses et un enfant qui porte sous le bras un énorme parapluie de couleur. L’une des mulâtresses a l’énorme coiffure rayée, dont nous avons déjà donné la description, l’autre porte, appuyé sur le front et fortement relevé en arrière par son bonnet conique, un large chapeau de paille à bords bleus, tandis que la négresse se protège à l’aide d’un large mouchoir à carreaux déployé sur sa tête.
Je possède l'original de cette curieuse scène de mœurs, 1a gravure anglaise coloriée n’en reproduit pas bien exactement les teintes.
DECADES AMER1CAN.E
II. This Plate (represenling a Cudgelling Match) | between Englisu and Fhench Negroes ‘ in the || Island of Dominica is humbly dedicated to | Sir Halph Payne KNIGUT of tbe most. Il HONORABLE ORDER uf the BATII | by his ?nost Obedient and devoted servant.
A. Brumas.
London, etc.
Cette planche fait pendant, je l’ai déjà dit, avec la précédente, avec laquelle elle a été publiée. Je possède aussi le tableau original.
Près d’une case couverte en paille, et ombragée par des bananiers chargés de leurs régimes, deux nègres marchent l’un contre l’autre en se menaçant de leurs bâtons. Celui de gauche, nu jusqu’à la ceinture, a pour tout vêtement une culotte jaune et un turban de cotonnade rouge rayée; le costume de son adversaire, mouchoir de tête, chemise et culotte, est entièrement blanc. Tandis que les deux principaux acteurs de ce petit drame se menacent de leurs bâtons, qu’ils tiennent serrés des deux mains, d’autres nègres accourent prendre jiartà la querelle. Envoie! un à droite que cherchent vainement à retenir un jeune noir et une mulâtresse, tandis qu’un autre à gauche s’avance plus calme, prêt à juger les coups avant de se mêler à la lutte. En voilà deux encore un peu plus loin, également armés de bâtons, tandis qu’un dernier, animé au contraire d’intentions pacifiques, lève la main pour séparer les combattants. Un blanc et trois jeunes noirs assistent indifférents aux préparatifs du combat.
La scène est pleine de mouvement et de vie et les types de tous ces hommes de couleur sont observés et rendus avec esprit et vérité.
Le reste de l’œuvre de Brunias se compose de quatre scènes plus hautes que larges (haut. tabl. 24 cent. ; grav. 22,5 ; larg. 18).
1) L’édition française en bistre que j’ai sous les yeux ajoute à la suite du titre la traduction suivante : Bataille entre nn nègre François et un nègre Anglais rfans l'ilr de Saint-Domingue.
ALEXANDER BRUNIAS 139
Elles forment deux suites, publiées, la première le 1®' juillet 1779, la seconde le 1®' février 1780.