LA CROIX DK TEÜTIHUACAN AC MUSÉE DU TROCADÉRO
La croix peut quelquefois aussi dériver du serpent. Nous avons sous les yeux, par exemple, et nous reproduisons dans la figure ci-joinle (tig. 70) le moulage du monolithe de basalte qui porte le n° 21 du catalogue du M useo nacional àa Mexico Cette pierre, haute de ü“,93 et large de 0™,80, représente deux serpents sortant brusquement d’un tronc de pyramide à quatre pans et dont les corps, d'abord adossés, montent et se courbent en formant le haut de la croix, puis se replient, redescendent à angle droit et vont se terminer par deux têtes aux gueules entr'ouverles et menaçantes qui constituent les deux bras de la croix.
Ces serpents rentrent dans le type général do ceux de la grande statue dite de Teoyaomiqui, figurée si souvent depuis Gaina *. Un ne saurait donc voir dans leur monstrueux assemblage l’œuvre d’un artiste indigène postérieur à la conquête, comme quelques archéologues peu expérimentés ont cherché à le démontrer.
D’autres formes cruciales, usitées chez les Mexicains, sontsim-
1) Ce moulape a été exécuté par les soins de M. L. Mehedin, chargé d’une mission scientifique au Mexique en 1865-1866. L’original, qui apfiartient au musée de Mexico, n’a pas de provenance précise. — G. Mendoza y J. Sanchez. Catalogo de las Colecciones histurica y arqueolôgica del Museo Nacional de Mexico, 1882, br. in-18, p. 18.
2) A. de Leon y Gama. Descripcion histôricay cronolôgica de las dospiedras que con ocasion del nuevo empedrado que se esta formando en la plaza principal de México, se hallaron en eila el ano de 1760. Ed. G.-M. de Bustamanle. México, 1832, in-4 lam. la. — Cl’. Alfr. Chavero. La piedra del Sol, esludio arqueolôgico. (Anales del Mus. A’ac. de México. 1881, t. tl, p. 264, lam.)
UKCADES AMEKICANÆ
plement produites par la superposition à angle droit de deux courts objets plus ou moins cylindroïdes comme les bâtonnets que dessinent sur la figure no 12 du musée de Mexico les cachets cruciformes qui l’ornemenlent ou encore comme les os humains entrecroisés, dans l’atlas de Duran, sur le manteau de Uuitzilopochlli’.
tjuel que soit, d’ailleurs, le point de départ du symbole crucial, il affecte constamment, au moment de la conquête, des relations étroites avec Tun ou l’autre des mythes de Quetzalcoatl. C’est à ce héros divinisé que la tradition attribue l’érection des monuments cruciformes de divers types®. C’est encore lui qui, en lançant « sur le tronc d’un arbre appelé pocholt, une flèche qui était elle-même un arbre du même nom, » traverse l’un des bois par l’autre, et, de cette manière, forme une croix^. Son manteau blanc est orné, dans certains manuscrits, de croix rouges irrégulières (fig. 71)
Cette espèce d’usurpation du symbole de Tlaloc, le dieu des Olmèques, des Mixtèques, des Zapotèques, etc. , par le personnage qui est la plus haute expression de la civilisation importée par les Toltèques dans l’Anahuac, mérite de fixer quelques instants l’attention.
Elle nous fournit d’ailleurs l’occasion de compléter cette rapide histoire de la croix au Mexique et d’expliquer comment
t) G. Mendoza et J. Sanchez, Catalog. cil., p. 13. — Cf. Bancroft, op cil., vol. IV, p. 5t8. Etc. — Noire musée d’ethnographie possède plusieurs porte-empreintes en terre cuite dont le motif central est une croix, tantôt croix grecque, tantôt croix de Malte, tantôt enfin croix de Saint-André simple ou ornementée.
2) Fray P. Diego Duran. llistoria de las Indias de Xueva-Espana y Islas de Tierra Firme. ïral® 2»; lam» 5» México, 1880, in-4«.
3) « Iba formando cruces en diferenles maneras que espuso y coloco en muchas parles para que fuese veiieradas. » V'eylia, loc. cil.
4) Sahagun, liv. 111, ch. 14, Irad. cit., p. 220. — Le pochotl est le bombax ceiba.
5) Cf. Anales del Museo Xacional de M'‘xico, t. II. Entr. 4 y 5. lam. 1» y 2». Mexico, 1881, in-4. — Le Quetzalcoatl du Codex Ramirez n’a pas de croix sur son manteau.
LA CROIX DE TEOTinUACAN AU MUSÉE DU TROCADÉRO 131
Quetzalcoall, en s’identifiant dans une certaine mesure avec le vieux Tlaloc dont nous connaissons les emblèmes, put être considéré par les écrivains espagnols comme la personnification indienne de l’apôtre saint Thomas.
J’ai déjà dit que Tlaloc était la plus ancienne divinité connue
Fig. 71. — Le dieu Quetzalcoall, d’après uue peinture mexicaine du Codex
Mendoça.
des régions mexicaines. Nous savons, en effet, par d’antiques traditions indigènes recueillies par Torquemada ‘, que le culte de ce Dieu remonte fort loin dans le passé de l’Anahuac. Les peuples qui ont précédé les Toltèques sur les hauts plateaux mexicains avaient tous pour Tlaloc un culte spécial, dont on retrouve les manifestations aussi abondantes que variées dans
1) Torquemada, Monarqnia indiana, lib. VI, cap. 23.
DECADKS AMERICANJi
lescî/etYzs de Mispayantla comme dans celles de l’Escamela, dans les tombes des Olomis comme dans celles des Olmèques, à Oaxaca enfin, aussi bien que dans l’isthme de Tehuanlepec.
Un s’explique aisément que ces indigènes des terres froides aient eu pour un dieu qui faisait pleuvoir, une vénération très spéciale. Dans toute cette région, dont l’altitude au-dessus du niveau de la mer est toujours considérable, et peut atteindre, comme à Mexico, 2,279 mètres, l’évaporation est extrêmement rapide; le sous-sol poreux laisse très facilement s’infiltrer les eaux, et quoique les pluies soient généralement abondantes de juin ou juillet à septembre ou octobre, la sécheresse menace très fréquemment les cultures, sur la prospérité desquelles repose presque toute l’alimentation populaire. L’eau du ciel est donc l'élémejit indispe?isable, et le dieu qui passe pour en être le dispensateur, doit nécessairement prendre le pas sur tous les autres.
Le pontife religieux des Toltèques trouvant solidemeul établi, dans les régions que colonisait son peuple, l’adoration du Dieu de la pluie, fit ce (pi’ont fait souvent les réformateurs en matière de culte. .\u lieu de s’efforcer de supprimer les manifestations religieuses qui s’adressaient à Tlaloc, il paraît avoir tenté d’en modifier autant que possible^la destination, en s’insinuant luimême dans le mythe du vieux dieu, en adoptant pour ses insignes personnels, non seulement la croix, mais encore le serpent que Tlaloc brandissait de la droite, dans ses figures archaïques (fig. 63) ; enfin, en dressant lui-même des croix et eu enseignant à invoquer la pluie par leur intercession.
Les mythes qui se rattachent à ce grand réformateur religieux se confondirent jusqu'à un certain point avec ceux do la divinité archaïque.
Quetzalcoatl devint le dieu du vent qui balaie les chemins devant le dieu des eaux *. Certaines fêtes furent communes aux deux divinités ’, et la croix de la pluie vint s’appliquer comme un
1) Sahagun, liv. I, ch. 5, trad. cit., p. 16.
2) Id. liv. II, ch. 1, trad. cit., p. 57.