DE LA PROVINCE D'ENTRE-RIOS
(Revue d'anthropologie, — tom. I, 1818)
Le partie sud du département de Gualeguaychu offre un remarquable intérêt pour l'étude des habitants primitifs de l'Entrc- Rios.
Dans les champs qui s'entendent entre le ruisseau Nancay, au nord, et le Parana, au sud, j'ai récemment déc uvert quelques cimetières et paraderos Minuanes préhistoriques ( antérieurs â la Conquête ) , dont 1 ' existence a été ignorée jusqu'à ce jour.
oo
Les cimetières se presentart a l'extérieur sous la forme de monticules de terre végétale mêlée avec du sable et recouverts d'une végétation exubérante.
L'origine de ces monticules ou cerritos ( ainsi appelés dans le pays ) n'a rien de douteux; ils sont dus a la main de l'homme sauvage qui les a élevés pour enterrer ses morts, de façon à les préserver des fréquentes inondations auxquelles est soumise cette partie de la province d'Entre-Rios.
Cette opinion est basée sur 1 ' examen des monticules : leur hauteur dépend de l'élévation plus ou moins prononcée du terrain sur lequel ils sont construits. En d'autres termes: la hauteur de ces monticules est en proportion inverse de celle du terrain sur lequel ils s'élèvent.
En outre de cela , nous croyons que ces monticules n'ont aucune ressemblance avec ceux qui se trouvent dans la Bande Orientale, frontière du Brésil,
Ceux-ci sont des monuments funéraires; ceux de la province d'Entre-Rios sont des travaux de défense contre les fréquents débordements des rivières.
Remarquons, en passant, que dans les grandes crues du Parana , toutes les campagnes situées au sud du Paranacito restent complètement submergées, en exceptant toutefois les dunes qui bordent la rivière et les collines artificielles précitées.
Les paraderos sont situés sur les dunes, et c'est seulement là qu'il faut les chercher, car on doit comprendre facilement que les Minuanes ont dû y vivre, se défiant des inondations dont nous avons parlé plus haut.
Sans aucun doute , ils durent camper hors des dunes, mais bien entendu provisoirement, lorsqu'ils étaient en expédition et à la recherche de leur nourriture. Nous pouvons même croire que ces excursions étaient peu fréquentes, vu l'a-
bondance de gibier et de quadrupèdes dans les parages autrefois habités par eux. Sur les bords d'un ruisseau appelé « San José » (Ibicui) , et près d'un ancien campement indien , j ' ai vu des milliers de canards qui, en s'envolant , produisaient un bruit tellement fort, qu'on les entendait à un demi-mille à peu près de distance. Dans les environs du même ruisseau, on trouve parfois des troupeaux considérables d'autruches, de cerfs et de renards.
D'ailleurs, beaucoup de ces dunes ont dû servir comme autant de refuges contre les animaux féroces et contre les attaques des tribus ennemies.
Selon Gonzalo de Doblas (1), les Minuanes vivaient dans des tolderias ou campements, composés de familles ou de tribus gouvernées par un chef, ressem-
( 1 ) Mémoires sur le territoire des Misiones ( collection de Angelis) .
blant aux Charmas par le caractère, les moeurs , la manière de vivre , et même par les cérémonies funèbres. Quand un Indien venait à mourir, on transportait le cadavre sur un monticule funéraire et on l'enterrait avec ses armes , ses vêtements , ses ornements et divers autres objets.
Les armes consistaient en bolas, flèches, dards et macanas (1). Le commencement et la fin de leurs combats étaient eccompagnés de cris ressemblant aux hurlements des bêtes fauves, et qui portaient la crainte au coeur de leurs ennemis, peu habitués à cela. Comme ils se nourrissaient de la pêche et de la chasse , ils changeaient souvent d'habitation, quand l'une ou l'autre leur manquait. Par conséquent, loiirs domiciles n'avaient rien de fixe, et c'était aux femmes qu'appartenait la tâche de les transporter ailleurs ,
(1) Barco de Gentenera, la Argentina, CXXIV.
ainsi que celle d'apprêter les aliments et de soigner les enfants.
Si nous prenons comme date chronologique la conservation plus ou moins parfaite des restes humains recueillis, nous pouvons assigner aux cimetières Minuanes une antiquité relativement récente, mais qu'il nous est impossible de préciser en chiffres . Nous supposons également que les paraderos, que nous avons visités, appartiennent à des époques différentes, mais peu éloignées les unes des autres.
Les cimetières sont presque identiques et ne diffèrent que dans leur hauteur; par conséquent nous ne parlerons que des plus remarquables.
Cimetière de Mazaruca. — C ' est un monticule d'une hauteur de 4 mètres, situé à une lieue au nord environ de la estancia (métairie) de l'Ibicui. Les ossements sont très-abondants, mais fracturés ou dans un tel état de décomposition,
qu'ils se brisent en les déterrant. Nous avons compté jusqu'à neuf squelettes plus ou moins complets ; mais malgré nos précautions nous n'avons pu ramasser que trois crânes fracturés, un tibia et un fémur en bon état de conservation.
Actuellement, nous nous occupons à restaurer les crânes précités, lesquels seront l'objet d'une étude spéciale dont plus tard nous ferons connaître les résultats. (1)
On trouve dans ce cimetière beaucoup de fragments de poterie, très-grossière et privée d'anses ; quelques-uns font connaître la forme des objets entiers. A en juger par les nombreux morceaux que j'en possède, la plus grande partie des vases était d'une forme globulaire, ressemblant beaucoup à des cruches auxquelles on aurait enlevé le col. Avec les ossements et restes de poterie, j'ai trouvé
(1) L'indice céphalique de ces trois crânes est 76-39, c'est â dire parmi les sous-dolichoeépales.
des os d'animaux qui ont servi d'aliments, tels que le renard, la loutre, etc.
La présence fréquente de ces os, ainsi que des restes de poisson dans ce cimetière et dans d'autres encore paraît démontrer les festins qui ont eu lieu en l'honneur des morts.
J'ai trouvé également des molettes de tisserand en poterie, ressemblant beaucoup à celle représentée dans l'ouvrage de sir John Lubbock (V Homme avant l'histoire, Paris, 1867), de même qu'à d'autres trouvées tout récemment à Catamarca par M. François Moreno.
Quant aux armes de pierre, nous n'en avons pas trouvé de bien caractérisées; mais ce n'est pas une raison pour douter de leur existence.
L'objet le plus curieux provenant de ce cimetière est un morceau de bois, travaillé en forme de cylindre, coupé longitudinalement, de trois pouces de long et troué dans le sens de sa longueur. M. Mo-
reno en a trouvé de pareils dans la Patagonie, et il faut croire qu'ils ont dû servir comme ornements, ou, peut-être, comme le suppose mon collègue M. Moreno, — comme tuyaux de pipes. À côté de ces objets, il faut placer une hache ou marteau trouvé près de ce cimetière, et destiné probablement à casser les os à moelle.
Cimetière Médina. — Monticule plus élevé que celui décrit plus haut, éloigné d'une lieue, plus ou moins, de la estancia de don Mateo Gomez, et de deux lieues du ruisseau de Nancay. Quelques Basques qui habitent au même endroit, m'ont assuré, qu'il y a peu de lemps, en creusant un puits, ils ont découvert des crânes et plusieurs os brisés.
Quant à nous, nous n'avons ramassé qu' une vertèbre dorsale; mais, en revanche, nous avons trouvé beaucoup de poteries.
Les paraderas, se distinguent des cimetières par l'absence complète d'os humains et se trouvaient toujours, comme nous l'a-
vons dit, sur les dunes, quelque peu élevées des côtes, et qui s'avancent dans l'intérieur.
Les principaux sont : Paradero del Mangrullo. La poterie y est tellement abondante qu'il faut croire à l'existence d'un atelier de fabrication. Cette céramique primitive fait déjà voir un progrès remarquable; presque tous les morceaux que j'ai dans ma collection sont ornés de dessins, profondément gravés et consistant en lignes droites et courbes, ainsi qu'en impressions faites à l'ongle; de points, de barres en zigzag, etc., faits avec un os pointu, ou avec des dens d'animaux.
Quelques-uns de ces fragment ont des ressemblances de dessins avec la poterie trouvée à New-Hampshire (États-Unis) et représentée clans l'ouvrage de M. Schoolcraft (vol. IV, Philadelphia),
Toute la poterie faite par les Minuanes a été d'une forme globulaire, sans anses, cuite au feu et en plein air; à en juger par
les morceaux qui composent ma collection, ils faisaient de petits trous circulaires, destinés à suspendre le vase au moyen de lanières. On en trouve des morceaux avec de pareils trous dans la province de Buenos- Ayres, enPatagonie, dans les tumuli du Wett-Kennet, st dans les «sambaquis», étudiés au Brésil par M.
Carlos Wiener, et à Gréoulx (Provence).
Pour la fabrication de la poterie, les Minuanes n'employaient pas le tour; tous les vases ont été faits à la main, mais aussi bien que les font à présent les habitants des îles Viti, ainsi que d'autres sauvages.
Paraderos du Nancay. — C'est dans les dunes du Nan.ay que l'on retrouve le plus de vestiges d'anciens campament indiens.
C'est dans ces parages que j'ai ramassé le plus bel échantillon dus mes collections. La poterie eot mieux cuite que celle du Mangrullo, mais les dessins en sont exactement les mêmes; quant à l'épaisseur, elle varie entre 1 et 1/2 centimètre ; pour ce
qui concerne celle qui se trouve dans les cimetières, son épaisseur est à peu prés la même, en exceptant toutefois quelques morceaux appartenant à des urnes tout à fait semblables à celles trouvées dans le delta du Parana, et qui ont été décrites par M. le D1' Burmeistar.
Les pierres travaillées sont très-nombreuses dans ces paraderos, nous en avons beaucoup de taillées, ainsi que de polies.
Finalement, voici la liste des objets en pierre, collectionnés par nous dans les cimetières et paraderos déjà nommés : 12 bolas perdidas; 1 petit mortier; 1 hache ou marteau; 1 poinçon de silex; 2 couteaux ou grattoirs en quartz, et d'autres pierres d'un usage douteux.