LETTRES D EXIL
Ce livre d'exil est consa(;ré aux affections nées et fortifiées dans les mauvais jours.
Le monde connaît l'amitié indissoluble de Micbelet et Quinet et ne sépare pas leurs noms. La gloire du grand historien, le bonheur intime de l'ami font partie de nos plus chers intérêts. Naguère, une voix prophétique a désigné « celui qui fera avec toi le plus long chemin et qui du premier jour jusqu'au dernier te donnera la plus forte amitié. Il n'est pas ton frère et il sera plus que ton frère. Plusieurs voudront vous diviser, et ceux-là» ne serviront qu'à vous unir davantage. »
Heureuses les amitiés qui datent de la jeunesse! Elles accompagnent chacun de vos pas et s'entrelacent comme les heures sereines à l'aurore de la vie.
Nous retrouverons aussi en 1851' cette sœur, plus qu'une sœur, le dévouement personnifié , la noblesse de l'âme visible dans une figure angélique. C'est elle qui veilla sur le proscrit dans ce départ nocturne de décembre et le guida jusqu'aux frontières. C'est elle que nous rencontrons en toute occasion grave... Qu'elle nous permette de prononcer ici son nom avec tendresse et gratitude : Marie Cantar-uzène.
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Un de nos bonlieurs, c'étaient les lettres de quelques fidèles amis de France. Dans le coninierce habituel des limes supérieures, on se maintient soi-même à leur hauteur morale. La sécurité toujours si douce, si nécessaire en amitié, acquiert un charme inexprimable avec des natures ingénues: l'expérience du monde, Tétude du cœur humain sont alors inutiles.
Renfermant mon horizon dans la pensée et les travaux de mon mari, l'exil ne m'apparaissait nullement comme une épreuve; la vie n'était pas une science, mais une félicité.
De jour en jour, la correspondance devenait plus étendue. Aussi, ne pouvant y suffire, l'exilé se servait, disait-il, de la main d'un avtre lui-même pour répondre à une partie des lettres. Si ce n'était pas toujours son écriture, c'étaient, à coup sûr, son cœur et sa pensée qui arrivaient ainsi aux absents.
Au milieu des champs attristés de la patrie, nous savions maint nid caché dans le sillon , où se conservaient l'.espérance, la tendresse et les voix du printemps.-
Après la mort d'Emile Souvestre, dont l'affection courageuse et active rayonne dans les Mémoires d'exil de 1851 â 1854, nulle correspondance ne fut plus régulière et plus fortifiante que celle de Théophile Dufour.
Il réalisait l'idéal en amitié, chérissant l'homme autant que l'écrivain , l'exilé autant que le penseur, prenant sa part des petites comme des grandes choses, éprouvant un vide s'il restait quinze jours sans nouvelles.
A la plus haute raison, il joignait l'enthousiasme d'un poète et la candeur d'un enfant. Plein de piété en amitié, il avait les allures familières et franches d'un vieux parent; tous ses sentiments portaient l'empreinte de l'élévation, du respect et de la grâce exquise qui étaient le fond de sa nature.
Pendant quinze ans. le cher sage qui nous honora de
son affection nous envoyait dans ses lettres des trésors de vie morale ; et avec quelle sollicitude il soccupait de ses cliers exilés !
La première fois que Théophile Dufour et Edgar Quinet .-^e rencontrèrent, ce fut le 16 octobre 1848, lors du départ de nos colons pour l'Algérie. Trois représentants du peuple accompagnaient les émigrants hors de Paris.
Je retrouve un fragment de lettre de l'ancien constituant, qui raconte l'émouvante scène du départ :
« Ce matin, à sept heures, je me rendis à l'île Saint- Louis, puis sur le quai de l'entrepôt, pour assister au départ du second convoi de l'Algérie. Les ponts, les maisons, les toits, le port étaient couverts d'une immense population. Cinq grands bateaux, attachés au quai, attendaient et recevaient les voyageurs; aux environs, un mouvement, une presse, une agitation extraordinaires. — J'approche . je me mêle au courant , j'assiste aux adieux; — je regarde défiler, une à une, toutes ces bonnes et pauvres familles que la misère chasse de France, maris , femmes, enfants, frères, sœurs, emportant avec eux leurs objets de ménage, leurs saintes reliques, leurs souvenirs de la patrie : Uhi Ti~ojafuit.
« L'intérieur des bateaux est parfaitement disposé; à la tète est la cuisine; il y a une pharmacie et toutes les distributions nécessaires; sur le toit, dans toute sa longueur, sont établies des planches qui permettent aux passagers de s'asseoir, de respirer l'air, de fumer, et d'attacher leurs yeux, encore, sur ces campagnes qu'ils vont quitter pour toujours.
« J'ai été témoin des scènes les plus touchantes et les plus simples; j'y ai pris ma part : j'ai fait mes petits cadeaux, et mes adieux,, aussi, à bien de braves gens; j'ai embrassé quelques enfants, en appelant sur eux toutes les bénédictions de la France et du Ciel; la plupart de ces pauvres gamins .sanglotaient, sans savoir pourquoi; ils
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paraissaient inconsolables. — Savent-ils ee i|irils font, où ils vont, ce qui sera décidé sur leur soi^t ? Non, mais Dieu leur dit qu'il se passe là, devant eux, pour eux, quelque chose d'étrange et de grand, et qu'ils abandonnent une mère, — une terre , qiti'on n'emporte pan , comme disait Danton, à la semelle de ses souliers.
« A neuf heures, le drapeau est apporté, le clergé arrive, — ■ et alors, le spectacle le plus beau que j'aie jamais vu : Trélat adresse à toute cette population quelques mots pleins de tendresse, démotion, d'espérance; les prêtres font leurs prières, bénissent le drapeau, et toutes ces masses, découvertes, les yeux en larmes, se mettent à crier : Adieu! au revoir! — et vive la Répuilique! Mon ami, j'en ai pleuré tonte la matinée, j'en pleure encore; mes collègues n'en pouvaient plus. Enfin la vapeur etia fumée s'échappent, et nous partons. Figure-toi ce long convoi, ces bateaux pavoises, ornés de fleurs, les dernières de France ; — ces bâtiments chargés de monde, cette colonie flottante , — ces femmes, ces enfants, ces familles qui s'appellent, qui se répondent, qui se donnent rendezvous; ces drapeaux, ces mouchoirs qu'on agite.
« Arrivés à Bercy, la musique d'un régiment de ligne demande à monter à bord : la Marseillaise, le Chant du Départ., les Girondins sont répétés d'une rive à l'autre ; les immenses berges du fleuve, encombrées de peuple, marchent pour ainsi dire avec nous; on nous accompagne. A trois quarts de lieue de là, environ, le remorqueur se détache, les chevaux s'attèlent, — le drapeau est descendu et remis aux mains d'un brave jeune homme, que le président de la commission embrasse; et nous rentrons à Paris, dans cette ville que d'autres quittent et ne reverront plus î — Je vois d'ici toutes ces figures, les femmes pleurant sans se cacher, les hommes fiers, et faisant bonne contenance. Qu'ils n'oublient jamais la France, sur cette terre étrangère où ils vont, et que la France , ici , se sou-
Ti SEPTIEME ANNEE
vienne d'eux; n'est-ce pas une partie de son cœur qu'on vient de lui arracher?
« J'ai assisté à de grands spectacles, à des fêtes magnifiques, gaies ou oflfcielles ; rien n'est comparable à ce que j'ai vu aujourd'hui : c'était la nature dans tout ce qu'elle a de grand, de vrai, d'attendrissant, de spontané.
« L'un de ces braves ouvriers, dont j'avais embrassé les enfants, et qui m'avait présenté sa femme et sa bellesœur, me pria, au moment de partir, d'écrire mon nom sur son portefeuille : Si noîcs vivons, me dit-il, je le montrerai un jour à mes enfants , pour quils se souviennent de vous. Et ce nom, oublié justement ici, que de viendrat-il là-bas? Que deviendra cette feuille où je l'ai écrit? Cet ouvrier se nomme Carrier, bel homme, et l'allure militaire. — Voilà presque ma journée, — et je m'en loue. C'est là qu'il faut envoyer ceux qui n'aiment pas leur pajs, ou qui en plaisantent. « L'Assemblée nationale et la République n'ont rien fait, jusqu'ici, d'approchant; c'est leur plus grand acte et leur plus populaire. Adieu, mon ami, je n'ai pas d'émotion que je ne vous en doive compte. — J'ai voulu partager celle-ci avec vous. »
Dans une autre lettre à ses frères, datée de la Constituante, il écrivait : « Edgar Quinet est très-bien pour moi; il demeure à l'extrémité de la Chambre, je vais le voir, et il me rend mes visites. Chauffeur est à l'Assemblée, voisin de Quinet. — Il n'est pas de jour, me contait hier Chauffeur, où Quinet ne me dise trois ou quatre fois par séance, en vous cherchant à votre place : Ce brave Dufour n'est donc plus là? — Cet aveu, fait tout simplement et si vrai, m'a touché au cœur. »