LETTRES D EXIL
Ce fut l'aurore de cette sainte amitié qui donna tant de joies à l'exilé et au solitaire de Saint -Quentin.
En 1850, Th. Dutbur publia les Entretiens cVun Vieillard, qui révèlent le côté pratique de cet esprit supérieur. Toutes les questions vitales qui touchent au peuple, à son éducation, ses droits, ses devoirs, y sont traitées avec une simplicité qui fait de ce petit livre un chef-d'œuvre, catéchisme politique prêchant la fraternité et le travail, le culte du foyer et des vertus civiques. Tout cela dans une langue populaire, émue et vraie, qui va au cœur de l'ouvrier. L'expérience des affaires se joint ici à l'idéal le plus élevé. C'est un de ces livres qui ne vieillissent pas : on y sent le cœur d'un citoyen, l'âme d'un sage, un ferme bon sens, une foi inébranlable dans la conscience du peuple, et, ce qu'il 3- a de plus rare, une vertu toujours égale.
L'exil vint, le souvenir fidèle du représentant de Saint- Quentin suivit son ancien collègue au delà des frontières. A chaque date importante de la vie répond une lettre de Th. Dufour. Après les Esclaves, en novembre 1853, il écrivait à son ami : " La solitude est un recours nécessaire et peut-être la seule consolation en des temps comme les nôtres. 0»i s'y retrouve, on y vit loin du présent avec ses principes et ses espérances ; on s'y tient debout au moins, sans lâche concession et sans flétrissure. Vous croyez qu'on vous oublie au delà du Niémen, et vos livres et votre souvenir sont dans tous les cœurs... La France n'est plus où nous sommes, elle est où vous êtes... L'infortune est la source du génie, parce que c'est celle de l'émo- .tion; elle habite comme Dieu au plus profond de l'âme. Ne vous plaignez donc pas. Si vos douleurs sont dures, elles sont utiles a votre pays : il faut que quelqu'un souffre pour ce peuple aveugle et infidèle, et la pitié fera ce que la raison et la liberté n'ont pu faire. «
Dans une autre lettre de 1854, après la publication de Marnix de Saint-Aldegonde, il disait : « Vous croyez que la liberté peut périr en France ? — Non, un pays ne meurt pas quand il a de tels enfants! Quiniportc que vous datiez vos livres de Paris au de Bruxelles »•
Son existence au milieu de sa famille, de ses trois frères chéris, était douce, à l'ombre, sans bruit ; mais, comme il le disait, rétrécir son foyer, ce n'est pas rétrécir son cœur; les félicités de la petite famille ne lui faisaient que mieux sentir les douleurs et les misères de la grande. Parfois, le bonheur dont il jouissait lui apparaissait comme un reproche. Cependant l'espérance ne le quittait jamais. « Oui, il y a ici comme à l'étranger des âmes qui répondent à votre voix, écrivait-il en 1855. Tout n'est pas mort dans cette mort apparente. La génération qui nous suit n'est pas si indifférente qu'on croit. Ce qu'il faut à la France, c'est moins le sentiment que Tintelligenc^ de la liberté. Nous sommes des soldats en tout, nous savons nous battre et conquérir, nous ne savons ni garder, ni nous approprier les conquêtes; les vertus héroïques nou& sont plus faciles que les vertus simples. Demain, qui sait? la liberté peut renaître. Qu'en ferons-nous encore ? Je vois autour de nous des instincts excellents. Où senties idées communes? Questionnez les meilleurs, vous ne trouverez peut-être pas deux hommes qui s'entendent. "
Déjà atteint de la cruelle maladie qui devait l'emporter dix ans après, ses longues souffrances n'ébranlaiert jamais la fermeté stoïqu(> de ses sentiments : « Plus je vieillis, plus j'approche du teruio. ccrivait-il, plus je sens le besoin
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de me recueillir, plus je m'attaclie aux principes. Comme vous l'avez si bien dit : c'est en face du néant et sur la tombe qu'on sent tout ce qu'il y a d'immortel dans la liberté... Cette loi que je sens au dedans de moi et dans ma conscience, ce sentiment du droit et de la justice, ah ! cela est invincible et impérissable. Toute ma religion est là et toutes mes espérances. »
En août 1850, les deux amis se revirent à Spa. Cette rencontre si imprévue fut un véritable événement dans la vie d'exil. Je veux m'y arrêter aujourd'hui que nous recueillons nos meilleurs souvenirs.
J'ai déjà dit que la ville nous faisait l'effet d'une prison. On était beureux de retrouver la libre nature dans les forêts des Ardennes ou aux bords de la mer.
Sauvages comme nous l'étions, nous choisissions les promenades les moins fréquentées par le monde de Spa.
La prairie encadrée de collines boisées , la rivière fuyante où Merlin jetait des fleurs en rêvant, le peuplier qui lui servait d'appui, la roche tapissée de mousse où l'on s'asseyait, n'étaient pas encore assez écartés.
Plus loin, vers les sapins du Marteau, nous découvrîmes une délicieuse retraite. Là, un petit rideau d'arbres ombrageait le ruisseau profondément encaissé, l'herbe déroulait son tapis, le bruit de l'eau pacifiait la pensée. A gauche, près du bouquet de pins, un sentier conduisait dans une vallée si retirée, si tranquille, qu'on se croyait à dix lieues de toute habitation humaine. Ce vallon était cliarmant à toute hfiure, mais surtout le soir quand le soleil couchant jetait dans le bois des gerbes de lumière.
Par une belle journée du mois d'août, nous étions assis sous les pins, au bord de notre ruisseau; les branches se recourbaient gracieusement sur l'eau dont le gazouille-
ment continuel berçait nos rèvcs; l'air plein de fraîcheur, Traversé des brises chaudes et parfumées du bois de pins, rappelait vaguement les senteurs delà Grèce. Nous lisions nos divins dialogues de Platon , et ces réminiscences d'Athènes venaient encore d'être ravivées par des journaux de Pairas, reçus dans la matinée ; ils contenaient un article très-chaleureux sur le voj^agcur philhellène de 1829. Un mot le touchait : ■' Les pâtres de Messénie gardent votre souvenir... Hélas! que pouvons-nous faire pour vous, vous qui avez tant fait pour nous ! "
Livre et journaux gisaient épars sur le gazon : on ne lisait plus, on songeait doucement, et sous ces impressions, le lieu prit un caractère en harmonie avec nos rêveries. - Vois ! n'est-ce pas ici un séjour qui rappelle celui des ombres dans l'Elysée ? Une âme bienheureuse est assise au bord d'une source ombragée de pins, dont le feuillage éternel tamise la lumière; une autre âme étroitement unie à la sienne, identique par la foi et l'amour, est près d'elle : toutes deux, sous le même arbre, regardent ensemble l'eau qui s'écoule comme la vie. Elles s'entretiennent de choses éternelles, un calme divin remplit leur cœur. Sur l'autre rive passent des ombres... Ce sont peut-être des amis qu'on a connus et aimés sur la terre des vivants... Elles s'approchent, se reconnaissent, se retrouvent dans les mêmes régions !... "
Et ce n'était pas tout à l'ait un songe ; car deux personnes passaient en effet en ce moment dans le sentier de l'autre côté du ruisseau, vers le bois.
Malgré la distance et sa vue basse, l'exilé fut frappé de la grande et noble figure d'un des promeneurs et d'une vague ressemblance. D'autre part, Théophile Dufonr (car c'était lui) disait au même instant à son frère : « C'est étonnant! regarde là-bas, sous les arbres, ne dirait-on pas Edgar Quinet? — Bah! tu ne vois partout que lui! » Ils disparurent.
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A peine étions-nous rentrés à la maison, des pas retentissent sur l'escalier, quelqu'un monte quatre à quatre, j'entends un cri joyeux, ému; les deux amis s'embrassaient après sept ans de séparation.
Théophile Dufour s'était empressé de parcourir la liste des voyageurs, et n'avait pas eu de peine à découvrir la maison.
Il était à Spa avec ses sœurs,, ses frères, sa nièce chérie qu'il élevait comme sa fille. Cette incomparable famille devint la nôtre. Oui, pendant quinze jours l'exilé connut la douceur d'être aimé, gâté, porté sur les mains. On ne se quittait presque pas. Promenades et repas en commun, douces causeries avec l'abandon d'une ancienne affection. Ces véritables amis nous rendaient, par leur présence, la patrie dans ce qu'elle a de meilleur et de plus charmant. N'ayant pas traversé les amertumes ([ue la vie d'exil met au cœur des plus stoïques, ils eurent lé don de nous les faire aussi oublier. (^)uelles heures nous passions tous ensemble à la Sauïcnièrc , à la Pi'onienade des Artistes ! Le temps s'envolait. (,>io n'avait -on pas à raconter! Les dames, assises à l'ombre, étaient groupées comme dans le Décaméron , le colonel Félix dessinait, la jeune fille cueillait des Heurs... Destinées alors inconnues! avenir plein de larmes, ignoré de ^'heureuse mère !...
Si tous les malheurs arrivent à la fois, souvent aussi les joies s'attirent. Quelques jours après, une autre joie d'amitié fut réservée à l'exilé. Une dépêche lui annonça la visite de MM. Kestner et V. ChauIFour. On s'était déjà retrouvé en décembre à Bruxelles, le lendemain du naufrage; mais aujourd'hui , quelle douce réunion des quatre collègues de l'Assemblée constituante !
Je vois encore sous les grands marronniers de la Rotonde ces figures amies où se réfléchissaient les plus belles âmes, les plus fermes caractères.
Celui que nous appellions notre cher Epictète ressem-
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blait, en effet, à l'un des bustes antiques dont l'expression ■est d'abord sévérité et noblesse , mais où la bonté se joignait à l'austérité.
Que de nobles pensées échangées sous ces ombrages ! La parole claire, lumineuse, éloquente do nos constituants résonnait encore une fois à nos oreilles. On parlait de la République. Et quelle République idéale et humaine! De l'exil; durerait-il longtemps? De l'avenir ! On parlait aussi des institutions populaires, des écoles dont Th. Dufour, à Saint-Quentin, et Victor Chauffeur, en Alsace, s'étaient tant occupés et qui furent jadis leur plus chère pensée. M. Chauffour nous apprenait à apprécier la Suisse qu'il habitait : on causait aussi de la Jungfrau, « des grands fantômes placés entre ciel et terre. "
Nos amis de Thann et de Zurich repartirent le lendemain; ceux de Saint-Quentin nous quittèrent le 15 août; mais en buvant à la même fontaine de Spa, on s'était promis de continuer ces jours trop rapides par de fréquentes lettres.
En reconduisant au chemin de fer qui emportait vers la France ces excellents Dufour, l'exilé put dire : " Une pareille amitié renouvelle les sources de l'existence, » La jeune fille tenait à la main le bouquet de fleurs que nous lui offrîmes pour la fête de Marie; elle l'agitait en signe d'adieu. C'est ainsi qu'elle apparaît dans nos souvenirs : nous ne l'avons plus revue. Dix ans après, dans ce même mois d'août, elle fut arrachée à une famille adorée. La mort frappa du même coup son père adoptif, notre ami Théophile Dufour.
Ses maux l'empêchaient déjà de jouir du présent. Parle souvenir, il le goûtait mieux et l'idéalisait. Rentré dans sa cellule de Saint-Quentin, il peignait dans ses ravissantes lettres les paysages que nous avions vus ensemble : « Le pays de Spa me paraissait charmant, je l'avoue; d'ici et de ma retraite, il me plaît encore plus. Dans le
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présent, la vie matéiielle. la douleur, les nonnes ou mauvaises disipositions du aiomcnt se mêlent à nosimprcssious et les émoussent; le plaisir même, si rapide et qui nous ■échappe, a quelque chose en soi d'incomplet et d'amer parce qu'il sécoule. Mais le souvenir idéalise, fixe tout; il est libre et maitre du temps : avec lui la Promenade des Artistes ne dure pas une demi-heure seulement. Je revois quand je veux mes cascades, mes petits ponts; je m'arrête et je m'assieds partout, je reviens vingt fois aux mêmes lieux, je reprends avec mes grands et chers exilés mille conversations ébauchées ou interrompues. »
Il revint nous voir en février 1857, à Bruxelles, avec son frère Félix. Cette seconde entrevue fut la dernière. Avec quelle grâce il la raconte dans ses lettres ; c'est là que nous retrouvons le plus aimable reflet de notre vie : "«Combien avons-nous passé d^heures à Bruxelles? Quatre ou cinq tout au plus. Eh bien! ces quatre heures, mes chers exilés, elles durent encore; oui, je suis encore à Bruxelles; je vois votre rue, votre maison; je sonne à la petite porte; je monte les escaliers; je dîne, je cause avec vous. Qu'il nous a fallu donner de détails au retour ! Que de questions, que de réponses! Sont-ils contents? sont-ils heureux? n'ont- ils point changé? Changé ! Ce mot, je l'avoue, m'a attendri; il m'a fait penser à cette vie qui s'écoule, à ces vo3'ages qui finissent, à ces amitiés mêmes qui auront un terme. Qui parlera de moi dans vingt ans? qui saura le bonheur que nous avons eu à vous voir? Vivons pourtant, •et, comme disait Chénier, accoutumons-nous à l'oubli... Mon horizon a l'étendue, mais je l'agrandis encore : au bout de ma petite vallée et de mes lointains, je mets la rue Traversière, je bâtis une ville, la Cité de l'Exil. Ah! que ces trois visites faites avec vous nous ont fait de bien ! Je vous assure qu'elle nous ont élevés de dix pieds. Quelle simplicité, quelle force, quelle dignité! Dites à madame Baune que je sens encore sa main dans la mienne; elle
peut mourir, cette femme héroïque, sa sainte cause ne périra pas; pour moi, il me semble avoir touché les reliques d'un martyr ; je me sens fortifié et comme embaumé d'un parfum de vertu antique. •'
Quelle haute idée cet homme se fait du sacerdoce de la liberté! L'œuvre de cette vie où toutes les vertus se tenaient, c'était un travail intérieur de perfectionnement.
« Il faut être pur pour s'approcher de la liberté ! s'écriaitil. « Tu veux être maître dans l'Etat, sois- le d'abord dans « ta maison, " disait Lycurgue. Nettoyons, purifions cette maison par la science, par les idées, par l'exemple. Pour mon compte, je suis fier qu'on puisse dii^c dé moi : C'est un honnête homme et un républicain. ••
« Ne vous découragez pas, cher M. Qui net, préparez votre grain, semez-le; qu'importe que le ciel soit sombre et couvert aujourd'hui... Nos enfants, la France et l'avenir vivront de vos travaux. Nous n'aurons la liberté que lorsque nous en serons vraiment dignes. "
Malgré sa parfaite tendresse de cœur pour ceux qu'il aimait, il les enveloppait dans le sto'icisme qu'il pratiquait pour lui-même. Vers le printemps, il écrivait :
« Que M. Quinet soufl're donc, je ne le plains pas; j'envie ses peines et son dur exil... Moi, si fatigué, si vieux déjà,
, . . je ne puis, je vous l'assure, sentir une fleur sans reproche et sans regret. Le 4 avril, je crois, Mirabeau venait de mourir, et le ciel était magnifique. Un habitué du Palais-Royal entre au café le matin et demande sa tasse : — Quel beau temps ! lui dit le garçon. — C'est vrai, mais Mirabeau est mort. — Eh bien! j'en dis autant tous les jours et à tout propos. L'explosion du printemps, les arbres épanouis, les parfums, les fêtes de la nature, tout cela m'enchante et tout cela m'attriste... Hélas! j'ai vu la liberté en fieur aussi et dans son printemps; mais son
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fruit, quand l'aurons-nous?... Que M. Quinct travaille, que son ùmc si tendre ne compte point avec ses peines... Qu'ils s'avance hardiment ; qu'il laisse là le monde et les amitiés même , qu'il frappe et taille à grands coups le marbre qu'il a sous la main. Ne peut-il pas dire aussi, comme Michel-Ange: -Je vois ma statue... " Dites-lui que je ne le plains pas. Y a-t-il un exil pour la pensée? Sa terre, sa patrie, cest la térité! »
C'était notre seul débat. Je trouvais quil est trop aisé de dire : « Cet homme épris de la liberté est si près do Dieu, qu'il ne peut souffrir. "
Non; si l'exilé n'était qu'un savant, un Archimède détaché des choses humaines, il se contenterait d'apercevoir la vérité brillant dans la nuée céleste, et il traverserait notre triste époque avec indifférence. Mais quand on est patriote, citoyen, homme enfin, quand on veut de son vivant la réalisation d'une pensée qui remplit la vie entière, il ne suffit pas d'adorer en esprit la liberté. On cherche à y rallier tous les hommes; et ces hommes, insensés plutôt que coupables, si on les voit entraînés par des mirages, séduits par des fées Morgane, comment la tristesse ne s'emparerait-elle pas alors des cœurs les plus fermes? L'intrépidité d'une àme ne la défend pas contre une vive blessure. Ce qu'il y a de plus touchant, au contraire, c'est le côté humain , vulnérable d'un cœur tout amour, qui souffre violemment pour la justice.
A tant de maux, condition inévitable des amis de la liberté; quel remède ? L'amitié.
« Si j'avais la puissance des fées, si je pouvais à l'instant même accomplir un de tes souhaits, quç me demanderaistu ? — Sauver du naufrage ma pensée, car le plus grand mal de l'exil, c'est que les œuvres de l'exilé sont dispersées, perdues, s'il ne les réunit lui-même. «
C'était en mars 1856 que tu me fis cette réponse. Nous marchions lentement, dans la campagne triste et nue, le long des étangs d'Etterbeck, entourés d'un paysage désolé, sous un ciel sévère. Te voyant si souffrant, si profondément ébranlé, dans un deuil croissant, toutes mes facultés se concentraient dans une seule pensée : ^ Comment lui donner une joie ? »
Cette pensée fixe, dont je vécus toute l'année, se réalisa enfin, grâce à l'amitié de M. Auguste Marie ; il fut l'âme de l'entreprise, le cœur et le bras. M. Alfred Dusmenil, avec une affection filiale, remplaça l'absent et se chargea d'un travail énorme : revoir les épreuves de trente ouvrages.
Raconter ici les difficultés sans nombre contre lesquelles on eut à lutter serait un tableau affligeant; mais il mettrait en lumière le plus rare dévouement et une persévérance dont le souvenir est une dette de gratitude éternelle.
J'en demande d'avance pardon à ceux que n'intéressent pas ces détails; ils prouvent combien les choses les plus simples étaient alors hérissées d'obstacles.
Les hommes éminents qui tinrent à honneur do placer leur nom en tête de l'édition nouvelle voulurent lui donner le caractère dune manifestation politique, manifestation ea faveur des principes que représente Edgar Qiiinet, et témoignage de sympathie à l'exil. Ils adressèrent cet appel à la France :
'• Au moment où l'on réunit les œuvres des hommes marquants de notre époque, des amis ont eu la pensée de rassembler l'œuvre de M. Quinet, éparse et en grande partie épuisée. Les plus hauts problèmes que ce siècle doit résoudre, M Quinet les a abordés avec une grandeur et un sens pratique qu'on n'a pas surpassés. Toutes les phases politiques de la France depuis trente ans se reflètent dans ses œuvres. Les poèmes d'Edgar Quinet ont le caractère véritablement épique ; enfin, et c'est là sa gloire, le premier il a soulevé, sondé profodément, mis en toute lumière la question suprême de l'époque, la cause des nationalités. Aussi convie-t-on la France et l'Europe à rendre cet hommage à un des hommes qui ont le plus aimé et honoré la patrie. »
Le comité de surveillance se réunit dans les premiers jours de janvier 1857. Au nom fraternel de M. Michelet se joignaient les noms des anciens collègues à la Constituante et à la Législative : MM. Auguste Marie, Charles Kestner, Goudchaux, Martin, de Strasbourg, Th. Dufour, Carnot : les fidèles disciples du Collège de France : MM. Dumesnil, Bataillard, Bilbao, A. Lèvj; des représentants de l'art et de l'histoire : MM. Henri Martin, Ary Scheffer, Préault, Calamatta, Paul Meurice. MM. Golesco ■et Baletto acquittaient, disaient-ils, la dette des Roumains envers le défenseur des nationalités. Montanelli et Daniel Manin celle de l'Italie envers « l'historien qui l'a le mieux connue, » selon les paroles du grand patriote de Venise.
Et la France resterait-elle en arrière ? On constatait
avec joie qu'elle aussi n'était pas indifférente au souvenir de l'exilé.
Le traité laborieusement combiné et qu'on regardait en ce temps là, et avec raison, comme une bonne affaire, l'ut signé le 1 janvier chez M. Michelet. Cette bonne affaire se réduisait à ceci : l'auteur faisait les frais (1).
Assurer la réimpression de ces livres, n'était-ce pas l'unique ambition? La pensée n'allait pas au delà; en ce temps de marasme, on n'espérait aucun avantage matériel. Je le répète, ce fut une question tout idéale : «« Sauver de la dispersion les œuvres de l'exilé. »>
Il est juste de dire qu'une partie de la presse, tant à Paris que dans les départements, soutint l'édition d6 toute la publicité dont elle pouvait disposer; la Revue des Deux-Mondes , la Eevue de Paris, le Siècle, laPresse, V Illustration accueillirent le projet avec cordialité. Ils répondirent : « Nous ferons ce que nous devons en faisant tout ce que nous pouvons. » Et lorsque l'exilé esï^ayait d'exprimer sa reconnaissance, il s'attirait de nobles paroles comme celles-ci :
« De quoi me remerciez-vous? Je suis de ceux que vos pensées ont fait éclore et qui vivent de votre écho. 11 y a les petits prophètes de la Bible; dans la prédication, il y a le,s petits apôtres, les hommes de bonne volonté, ceux qui glanent entre deux journées de moisson. Je suis «de ceux-là. Vous ne me connaissez pas, mais je vous aime depuis que ma raison est née. Combien sommes-nous comme cela? Nous cherchons à répéter aux générations qui viennent ce que vous nous avez appris. Si nous ne devenons pas de bons citoyens, nous serons bien coupables. Nos exemples ont été assez beaux. Votre lettre, pleine d'encouragements, est une force déplus. L'œuvre que nous
(i) I\I. Pagnerre, digue héritier des sentiments et des opinions de son père, mit à cette édition un zèle, une sympatliie, qui touchaient vivement l'exilé. Pourquoi faut-il que nous ayons à déplorer la perte de ce jeuue homnie, enlevé à la Heur de l'âge?
avons tentée est bien peu de chose, mais nous sommes récompensés par quelques amis et devinés par nos ennemis. Que veut-on de plus? v
D'autre part, M. Martin, do Strasboui'i;', lui écrivait : u Oui, sans doute, mes sympathies et tout mon dévouement ne manquent jamais à la cause de la démocralie et de la liberté, et tous les exilés y ont droit par excellence; mais vous, mon cher ancien collègue, vous avez encore un autre titre, et il y a longtemps que je me suis permis de vous considérer comme un véritable ami. •'
Et M. Goudchaux : « Je suis heureux de trouver l'occasion de vous dire combien j'admire votre manière de supporter l'exil en le rendant utile à tous, tandis que nous ici... »•
C'est au printemps de 1856 que nous vîmes pour la première fois le noble ami qui consacra à l'exilé deux années de soins infatigables ; il ne croyait pas son temps et ses peines perdues en soutenant, disait-il, « une œuvre utile à la sainte cause de la justice, de la vérité et de la lil^erté. "
Cette précieuse amitié était réservée aux plus mauvais jours de l'adversité.
Que M. Alfred Dumesnil me permette aussi de répéter le mot qui nous revenait de tous côtés : '• Un fils ne ferait pas plus pour son père. « La dédicace du Génie des Religions exprime les sentiments de M. Quinet pour son ancien suppléant au Collège de France ; il le remplaça une seconde fois en exil.
Grande consolation pour l'auteur en se relisant, après trente ans, de se retrouver d'accord avec lui-même, à travers toutes les vicissitudes de la vie; il avait le droit de dire au lecteur : « Je n'ai pas eu à rétracter une seule de mes idées. La vie, qui a souvent changé ma fortune, ne m'a point condamné à changer de pensée. J'ignore le sup-
plice d'être en désaccord avec soi-même. Le sentiment de cette unité au milieu des convulsions de notre temps est le plus grand bien que j'aie reçu. ^'
Pour rendre cette édition aussi populaire que possible, on condensa en dix volumes les trente ouvrages qui pouvaient être publiés en France. Il fallait tout revoir.
La réimpression commença par les Leçons du Collège de France et par V Introduction à la philosopJne de r histoire de r humanité.
Rien de plus intéressant que l'étude comparée des premiers essais d'un écrivain avec ses ouvrages achevés, ceux qui marquent l'apogée de son talent.
La traduction des Idées de Ilerder, qui absorba les premières années de jeunesse d'Edgar Quinet, et qu'il refit trois fois 1823-1825;, devait être comprise dans cette édition. Mais dans son inexpérience d'enfant, il l'avait vendue pour une bagatelle à la maison Levrault-Berger, qui en a la propriété depuis quarante ans.
Cette belle traduction resta enfouie à Strasbourg. Il fallut se borner à V Essai sur Herder et à V Introduction. Chateaubriand et M. Cousin l'avaient saluée à son apparition « comme le début d'un grand écrivain. » Goëthé, dans les dernières années de sa vie, en rendit compte dans son ouvrage Art et Antiquité il).
L'auteur ne se doutait guère en 1827 qu'un jour ce livre le vieillirait de cent ans aux yeux de ses contemporains.
Que de lettres n'a-t-il pas reçues où on lui suppose le double de son âge ! Ecrire à vingt- deux ans des pages d'une telle maturité philosophique paraissait impossible ; son enthousiasme pour Herder ressemblait à un élan d'amitié personnelle; il glorifiait cet excellent génie, on les crut contemporains.
(1) Goethe, t. XLVI, p. 173.
Quelles prophéties étonnantes je retrouve dans d'autres pages datées de Heidelberg! M. Quinct avertit la naissante monarchie de 1830; il prédit sa chute, l'avènement de la République et, chose étrange, la destruction de la République, l'avènement du césarisme.
Ailleurs il prévoit l'unité de l'Allemagne, la grandeur de laPrusse et même la fortune de M. de Bismark(l). Cette justesse de coup d'œil, cette vision de l'esprit chez un tout jeune homme, oblige les contemporains à prêter l'oreille aux avertissements de l'exilé. Pas une seule de ses prophéties qui ne se soit réalisée depuis seize ans.
Une belle conscience projette sa lumière vers le plus lointain avenir et en éclaire les profondeurs. Ah! si la France eût suivi la voie de salut indiquée depuis que ce cœur bat pour elle !...
La révision de VExamen de la vie de Jésus succéda au Christianisme et à la Révohition française . Un quart de siècle avant le brillant livre de M. Renan, Edgar Quinet avait abordé ce grand sujet. Sa réfutation de Strauss combattait surtout le système allemand, qui nie toute individualité, et attribue à une force vague, à la multitude ce qui fut l'acte d'un seul homme, l'élan d'un cœur, d'un esprit individuels. Cette interprétation philosophique et humaine de l'évangile, la hardiesse de la pensée et l'instinct du divin s'harmonisent avec les ouvrages ultérieurs d'Edgar Quinet. Aucun des écrivains qui ont traité après lui de la vie de Jésus n'ont cité celui qui, le premier en France, traita de si haut cette exégèse. Ne m'est-il pas permis de le rappeler?
Dans V Histoire de la Poésie, il rétablit aussi les individus, en appliquant la critique à l'art, comme plus tard à l'histoire.
Tout a été dit sur la Philosophie de Vhistoire de France.
(l) Voyez ; Allemagne et Itali* .
Par sa raison, sa logique, elle finit par s'imposer à la conscience historique ; mais à son apparition, les contradicteurs furent nombreux. On fonda même des revues exprès pour combattre cette théorie de liberté qui détruisait la fatalité dans l'histoire. Augustin Thierry suppliait qu'on réfutât une œuvre qui renversait le faux système sur lequel s'étayait son Histoire du Tiers Etal, si admirable à d'autres égards.
Grand motif d'espoir pour tant de vérités qui s'introniseront à leur tour par l'action du temps et leurs propres vertus.
La maladie vint ; elle ralentit l'ardente vie de travail et l'élan de joie qui dominait l'adversité. Vers la fin de riiiver, on payait son tribut au rude climat du Nord. « Douleur, tu n'es pas un mal, disent les stoïciens. » Ils ignoraient les maladies nerveuses. Et puis, quoi de plus révoltant qu'un sacrifice inutile? Souffrir pour une cause morale, cela est grand et beau ; recevoir une balle dans la bataille, se précipiter dans les flammes ou dans les vagues furieuses pour sauver une créature humaine ; revenir meurtri pour un noble motif, à ce prix la souffrance est rachetée et porte en soi une récompense. Mais, être malade tout sottement, sans profit pour personne, sans que l'ordre de l'univers l'exige, perdre un temps précieux, inquiéter l'être qui vous est cher, y a-t-il rien de plus humiliant?
Privé de ses chers travaux, le malade devient la proie des cruelles pensées, il ne peut plus les fuir ; las de lutter contre les funèbres souvenirs, il s'y livre entièrement. Mais après que la douleur a exercé ses ravages, comme la vague qui submerge les récifs, soudain il se fait une grande paix. L'àme semble revenir d'un voyage lointain; elle en rapporte ce sentiment de l'infini, de l'immortel qui ne de- ^vrait jamais nous quitter. Si nous en faisions notre horizon
habituel, la douleur n'aurait plus d'empire sur nous, et la pensée de la mort, inséparable d'une renaissance céleste, adoucirait les regrets déchirants.
Naturellement, la plus salutaire des visites était celle du docteur. Nous Tainiions pour ses rares qualités; à la fermeté politique inébranlable, il joignait une sensibilité, une douceur si bienfaisante, que mon mari l'appelait le médecin des âmes.
Il y a un moment délicieux pour chaque malade, c'est celui où, après une nuit de souffrances et l'attente inquiète du docteur, on le voit enfin entrer. D'avance on reconnaît son pas; il s'approche du lit; le malade s'est recueilli : il a préparé l'historique de ses maux. La physionomie sympathique du docteur, l'intérêt qu'il accorde à votre récit opèrent merveilleusement avant toute prescription.
A cette influence infaillible , si le médecin vraiment liumain ajoute encore les dons aimables de l'esprit et du cœur, l'effet sera bien rapide. La vue de notre ami Laussedat était déjà un calmant : tu lui appliquais le mot de Térence :
Homo sum et nihil liumani a me alienum puto.
Après un long hiver, on était soutenu par l'espérance de saluer bientôt le réveil de la nature. Dans une première promenade de convalescence au Parc, nous cherchions à tous les buissons une promesse de printemps ; il était encore si loin, les arbres décharnés, les épines noires I A force d'inspecter tous les taillis, nous découvrîmes vers la grille du midi un lilas et un groseiller enveloppés d'une légère auréole verdàtre. Revoir, après cet
engourdissement de mort, les petites feuilles plissées sortant de leur suaire, quel moment!
Voilà le sixième printemps de l'exil que nous épions ensemble. Ah ! la vie a tant de douceurs imprévues, quand on aime au-dessus de la mort! La plus grande félicité de deux êtres étroitement unis est de sentir en toutes choses l'identité de leur nature ; sentir que l'un a été créé pour l'autre, constater cette unité à tout moment, dans chaque détail de la vie : mêmes pensées, mêmes goûts, même volonté, un seul cœur pour aimer ce qui est beau et grand, simple et vrai. L'unité absolue des âmes n'est réalisée que par le mariage, dans une union bénie. Les maux, hélas! sont aussi les mêmes. On cherche le calme, le soleil : où trouver cette paix, ce rayonnement bienfaisant, si ce n'est en soi !
Une grande douceur des jours de convalescence, c'est la lecture. Nous choisissions des livres du genre le plus varié. Dans les premières années. Tacite fut le bréviaire de la proscription ; on se donnait Tanière volupté de savourer jusqu'à la mort les Histoires, les Annales.
Heureusement l'antiquité nous a légué des œuvres belles de sérénité, d'impérissable jeunesse. S'en entourer pour fortifier l'heure présente , réserver à chaque soirée sa pâture d'esprit, devint une règle d'économie et de prévoyance du lOj'er domestique.
On recherchait, parmi les trésors de l'esprit humain, ceux qui communiquent la paix céleste; l'exil était oublié avec l'Odyssée, l'Iliade, Sophocle. Euripide et surtout avec Platon. Oui, c'est du bonheur; on prolonge la veil-
lée ; les étoiles brillent, et on leur dit tout bas : « Si belles que vous soyiez, vous n'égalez pas mon ciel! »
Le moyen âge alternait avec Tantiquité, et mon mari en faisait ressortir le contraste : Ne dirait-on pas une autre humanité, formée à une seconde époque de la création, après un cataclysme qui engloutit la première ; nouveau limon pétri par un Chritt barbare, physionomies, esprits différents; et, chose étrange, Thomme du moyen âge semble plus vieux, plus décrépit que l'homme antique. Malheureusement la société moderne tient infiniment plus du moyen âge ; le peuple surtout y est resté submergé.
Trois fois dans sa longue nuit, Jacques Bonhomme, réveillé en sursaut, se replonge dans la torpeur;, il y perd tout souvenir et tout désir de sa liberté d'un jour.
Que voit-on pendant des siècles? Soit stupeur, soit longanimité, les peuples supportent le joug de la royauté, sans se lasser. Un jour, ils prennent leur revanche, mais aussitôt effrayés de leur oeuvre, ils se laisse ni plus crueitsement parquer comme un bétail, pressurer, tondre, mener à la boucherie, dépecer, dévorer. Charles VI passe son règne dans l'idiotisme et la démence. C'est le peuple à son tour qui tombe en démence ; pauvre roi d'un jour, enchaîné par ses régents, il a perdu sa couronne et même la conscience de sa souveraineté. 11 joue aux dés ses destinées, et, comme le mari d'Isabeau, n'a plus ^' qu'appétits de pourcel. »
Notre chroniqueur gallo-ilamand, que nous lisions en pays Brabançon, nous intéressait à un autre titre. La première étude d'Edgar Quinet adolescent fut consacrée à Froissard ; il était piquant d'entendre le jugement de Lhistorien à quarante ans de distance, sur le même sujet qui l'avait passionné aux heures de la jeunesse. Je con-
serve précieusement le manuscrit de 18'2*2. qui pourrait fort bien être imprimé un jour.
Grand coloriste, Froissard nous ramène à nos origines, à l'aube de notre civilisation. Dans tout le reste, barbare, inculte, nul pressentiment de liberté ou de justice ; parfois un mot de pitié tranche avec l'indifférence habituelle, le flegme imperturbable. Eclair de sentiment patriotique, peut-être le cœur n'y est pour rien ; le mot sensible et charmant arrive à propos au bout de la plume, et ce mot pittoresque, original vivifie la page; on ne peut plus l'oublier. Quelquefois il atteint à la beauté d'un chant guerrier de Y Iliade ; il prévoit la défaite, la déplore. Récit homérique interrompu de lamentations touchantes, complaintes mêlées à l'épopée , n'est-ce pas l'éternelle histoire des destinées de la France, précipitée dans la ruine au moment où elle aspire aux sommets de la puissance : « Ha 1. noble contrée de François , ce n'est mie maintenant que tes vaillants champions se montrent fiers et hardis entre toutes les nations du monde ! "
Quelle nuit profonde la civilisation française traverse périodiquement!
La fabuleuse ignorance de Froissard est sillonnée d'un éclair, d'un désir de retrouver quelques vestiges de l'antiquité, si défigurée quelle soit. Villehardouin ne se doute même pas de sa barbarie. Pour lui , rien n'a précédé l'heure où il écrit, nulle notion d'une civilisation antérieure, nulle curiosité d'esprit, pas le moindre pressentiment que l'intérêt des hommes puisse être excité autrement que par le tombeau de Notre-Seigneur. C'est un vrai croyant; de plus il a le sentiment très-vif de l'honneur et de la sainteté du serment. Homme de guerre, esprit politique, orateur éloquent (il ne sut pas lire, dit-on), Villeliardouin est chrétien plutôt que catholique; il ne dit pas le pape, mais Vapostûïle de Rome; il s'étonne de l'étrange
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prétention des pèlerins de vouloir ramener l'empire de Byzance à l'obédience de Rome. Sobre de paroles, il n'ajoute aucune de ces réflexions dévotieuses que plus tard Froissard recueillera de l'esjtrit ecclésiattique et scolastique du moyen âge.
Les récits de Villeliardouin ont tout l'intérêt d'un conte de fée par la naïveté, le coloris, la grâce. Sa langue, défigurée en Orient par quelque secrétaire italien, est une sorte de langue franque. Il admire le « beau patois " des Byzantins, leurs moustiers, les richesses de l'église Saint- Marc, oii il harangua le peuple vénitien.
L'excellente traduction de la tragédie de Jules César, de M. Carlhand, venait de paraître. Shakspeare n'était pas toujours une récréation douce. Les hommes politiques y trouvent autant d'enseignements sévères que dans Machiavel et Montesquieu. Eternelle histoire des révolutions, avortées, moins par l'audace des scélérats que par l'aveugle confiance des citoj^ens intègres dans la puissance des principes. Passions et égarements de la multitude, funeste générosité des gens de bien, habileté des fourbes et des médiocres, tout y est. Que de fois Brutus échoua dans sa tentative libératrice, parce qu'il laissa Antoine haranguer la foule !
Mieux avisé, Cassius redoute l'éloquence irrésistible du testament de César; il se défie du sens moral des masses. Mais Brutus croit au triomphe du droit, à la justice éternelle ; il accorde à l'ennemi la liberté illimitée de la parole, la liberté d'en être égorgé. Et voilà pourquoi Octave est l'idole du peuple et Brutus en exil.
Le peuple n'aime pas les sots : peut-être est-ce sa justi-
lication. Il préfère un tyran intelligent à un niais vertueux. Ne croyant rien perdre par la tyrannie, il n'est frappé que des avantages d'un pouvoir fort. En revanche, inexorable pour la bêtise politique, son dédain va jusqu'à l'aversion. Les fautes des hommes de bien lui semblent impardonnables; dès lors, la cause de Injustice est perdue. Et Edgar Quinet ajoutait : «Tâchez, une autre fois, d'avoir de l'esprit, car toute votre élévation d'âme ne vous sauvera pas du stigmate populaire. »
Nous lisions aussi les beaux articles de M. Ampère, dans la Revue des Deux Mondes, qui respirent la conscience de l'honnête homme. Le voilà donc abattu, cet Auguste. célébré par le doux Virgile et le grand Corneille. Justice tardive.
M. Michelet combattait, de son côté, la fantasmagorie royale des Valois, des Bourbons. M. Ampère remet Auguste au niveau de Tibère. Tous les bons esprits suivaient cette voie : grand signe, premier réveil de la conscience à la lumière de l'histoire.
Pour nous distraire et nous bronzer l'âme, nous nous replongions dans l'antiquité. Nos anciens nous tenaient excellente compagnie. En ce moment, nous étions en plein Diogène Laërte, Je ne dirai pas que l'intérêt de cette lecture nous tint toujours bien éveillés ; au bout d'une heure, je lisais d'une voix mal assurée, peu à pou dans un état de rêve. Le cher maître n'avait pas les yeux grands ouverts non plus. C'est égal, lors même qu'on ne suivait pas littéralement letexte, on allait toujours; car on se sentait en si Ténérable compagnie, protégés, inspirés jusque dans le demi-sommeil par ces grands esprits.
Puis noi»s comptions bien nouri infiltrer une parcelle de leur sérénité olympienne.
Quand la paupière s'appesantissait trop, on recourait à Montaigne; l'esprit restait éveillé sous le charme, l'originalité et la jeunesse de cette langue merveilleuse. Nous nous ranimions à la fraîcheur de cette source vraiment française. On ne s'en lassait jamais, d'autant plus que, lui aussi, aime passionnément l'antiquité.
Ce commerce des anciens nous révéla le vrai progrès • moral de l'homme moderne : le bonheur individuel et la sagesse individuelle ne lui suffisent plus.
Les sages d'Athènes supportaient aisément l'exil et les maux publics, grâce à leur sereine philosophie. La possession de la vérité les consolait de l'iniquité universelle.
Pour l'honneur de notre temps, il n'en est plus ainsi. Aujourd'hui les vrais patriotes se disent qu'il ne suffit pas d'être dans le droit chemin, et de sentir l'accord de leur vie avec la raison et la justice. Ils veulent arracher leurs concitoyens, leurs frères aux sophismes funestes, aux erreurs surannées. La solidarité fraternelle dans les sentiments est peut-être le seul point où les modernes soient supérieurs aux anciens. Nul ne se contente de son salut si le salut de son frère n'est assuré.
Surtout nous aimions les anciens, parce qu'ils étaient des hommes dans la grande acception du mot. Ils avaient conscience de la dignité sacrée, renfermée dans ce nom d'hommes; ils en exerçaient les droits et régnaieiit en vertu de la souveraineté de la raison.
Dans le silence universel, on se retournait vers la tribune antique. Les chefs-d'œuvre de l'art oratoire contiennent un enseignement moral qui se révélait sous un jour
éclatant et nous frappait bien plus encore que l'immortelle beauté de l'éloquence grecque. L'exil y découvrait un sens nouveau; les événements contemporains éclairaient une des faces jusque là inaperçues du génie de Démosthènes. Il est le représentant de la patrie, le défenseur du droit, le rempart vivant de la Grèce contre l'étranger; grâce à lui, Athènes résiste jusqu'au dernier moment à l'envahisseur. Démosthènes a pour adversaire Eschine,l'ami ou plutôt le mercenaire du despote macédonien ; pour perdre l'homme du droit, Eschine l'attaque, par des voies détournées, sur un point secondaire.
On sait que dans le grand débat, auquel assista la Grèce entière, il s'agit de la couronne d'or que l'on proposait de décerner à Démosthènes; il venait de réparer les murs d'Athènes, et pour suppléer aux dépenses insuffisantes, il y avait consacré cent mines de sa propre bourse. Eschine saisit ce prétexte pour se porter accusateur. Selon lui, on a violé la loi qui défend de couronner un comptable. Il emploie tous les procédés et même les termes à l'usage des réactions modernes. Les hommes du droit sont à ses yeux des factieux, des audacieux qui ont le dessein d'abolir les règles, les usages établis. Sa tactique consiste déjà à violer le droit en l'accablant des vaines formules du droit, et à assassiner la justice avec les armes de la jurisprudence. Il cherche à étourdir le peuple en invoquant le texte des lois, mais en les tronquant, en les altérant; surtout il invoque sans cesse lïntérét populaire, la vofonté, l'autorité du peuple.
Il recourt à un autre prétexte familier aux hypocrites défenseurs de la famille, de la religion, de la propriété : Démosthènes est un impie, pour avoir usé d'humanité envers les malheureux Locriens d'Amphisse qui osèrent ensemencer un champ interdit par la pythie et qu'Eschine, un des premiers, avait ravagé et brûlé. L'homme pieux, l'homme d'ordre dénonce les crimes envers les dieux ,
commis par Démosthènes : profanation d'un terrain sacré, profanation des choses saintes.
Les injures ne lui sont pas ménagées: l'homme du droit est une béte féroce, un scélérat, un brigand, un criminel d'Etat , l'assassin des guerriers ; ses discours sont det monstres.
L'éloquence d'Eschine est un modèle du style injurieux des réactions modernes; l'hypocrisie et l'impudence le caractérisent.
Il finit par accuser Démosthènes, de quoi? d'avoir été vaincu; il lui attribue tous les fléaux qui accablent la patrie, même les malheurs des orphelins que la guerre a faits. On voit se reproduire les mêmes arguments qu'on entend aux époques néfastes (18 brumaire, etc.).
On accuse un homme d'avoir défendu son pays, d'avoir défendu le droit et d'être resté fidèle à ses serments.
Et ceux qu'il a sauvés mettent le plus d'acharnement à le persécuter. L'histoire nous montre ainsi plus d'une fois ces sortes de gens qui reprochent aux exilés d'oser se souvenir. On dirait que le mot d'ordre est pendant quelque temps: « Exilez, exilons. -' Puis le lendemain : « Oubliez, oublions. »
Démosthènes avait déjà contre lui « ces ùmes vénales, ces esclaves dociles, prêts à se vendre aux ennemis de l'État et à ramper devant le tj^ran. "
Il ne se lassait pas de rectifier l'esprit de ses concitoyens, de faire taire leurs ressentiments, leurs divisions, quand il s'agissait du salut de la liberté; il ralliait les peuples en face de l'ennemi commun que les traîtres appelaient « un libérateur; " il montrait ce libérateur détruisant partout la liberté et marchant à l'Empire, « trompant ceux-ci, corrompant ceux-là. r Enfin, il leur rappelait sans cesse « la douceur de ne pas avoir un maître, et la liberté qui fit la félicité des aïeux. «
Toutes les forces, les ruses des réactions sont incarnées
dansEschine; il est du parti de Philippe, d'Alexandre; armé de sopbismes brillants, il frappe le patriote et lui fait un crime de défendre la patrie, Tindépendance. Jamais le prestig:e de Téloquence ne servit cause plus inique; mais combien habilement voilée! Les subtilités les plus ingénieuses font la trame apparente de laccusation. Au fond, le débat était tout autre.
Démostliènes est la personnification de la conscience humaiue et de la nationalité grecque. Eschine représente la force qui écrase le droit.
Oui, la question du droit vaincu et de la force victorieuse a été débattue à Athènes dans ce procès mémorable; la grandeur de Démosthènes est de représenter une situation qui s'est répétée plus d'une fois dans le monde. Il défendait la Grèce bien mieux qu'avec les murs élevés par ses soins et en partie à ses frais; il la couvrait du bouclier de son caractère, de son indomptable patriotisme, de sa constance dans les revers, enfin de l'éloquence la plus surhumaine ■<iui fut jamais.
Ajoutons que le peuple d'Athènes fut à la hauteur du grand homme.
A l'extérieur, d'innombrables armées ennemies; à l'intérieur, l'ennemi déguisé s'insinuait avec perfidie sous toutes les formes qui minent et énervent la résistance , prêchant l'unité grecque, le grand Empire, la gloire militaire, toutes les subtilités dont se couvre la trahison.
L'or de Philippe était moins corrupteur que les sopbismes d'Eschine qui allègue toujours l'intérêt de la démocratie.
'Le peuple athénien ne s'j laissa pas tromper; ce sera son honneur éternel, il sut démêler la vérité; il condamna à un exil perpétuel le calomniateur, l'agent de l'étranger, et proclama bien haut l'innocence, la gloire de Démosthènes. Du même coup, il sauva ainsi la justice et l'indépendance.
Non, le peuple d'Athènes ne s'inclina pas devant la force victorieuse, devant l'iniciuité couronnée; il ne céda pas au succès impie, par lassitude ou par peur. Il prit l'ànae de son sublime orateur. Ou plutôt, c'est le grand citoyen qui nous apparaît couronné des vertus civiques, dont la Grèce est 1 éternel symbole.
Tels étaient les commentaires de l'exilé ; ses récentes expériences donnaient une nouvelle signification à l'antiquité.