LE SAINT- GOTHARD
Nous faisions la route à pied. Dans cette nature désolée, nous trouvons encore une immortelle des Alpes, souriante au milieu de quelques végétaux nains, rabougris, rampants, qui semblent implorer un reste de vie.
L'étroit détilé s'ouvre entre deux murs de granit noirs et blancs; le ciel aussi se resserre au-dessus de nos têtes.
Nous atteignons le Pont-du-Diable; laReuss se précipite avec une telle furie qu'elle est réduite en vapeur; à sa seconde chute, elle forme de belles cascades. Le souvenir de nos républicains de 1798 dépasse en grandeur le tableau. Voici la tète du pont où étaient placés nos soldats; la mort les environnait : des deux côtés le gouffre béant; comme toujours, ils ont triomphé de la mort.
Comment allait-on autrefois d'Andermatt au Pont-du- Diable ? On se pose cette question dans le passage incroyable d'audace appelé le trou d'Uri, caverne percée dans la montagne, porte taillée dans le granit; encore une œuvre de hardiesse du petit canton d'Uri; mais en Suisse le travail humain est presque toujours écrasé par les forces de la nature. >
La pluie tombait, nous gravissions lentement la route en terrasse pour embrasser du regard les deux extrémités de la vallée; les montagnes s'entre-croisent en tous sens; au fond apparaissent les majestueux glaciers du Grimsel. Puis, un vrai coup de théâtre ! la scène change : le défilé sombre aboutit à une vallée toute pastorale. Qui s'attendrait à trouver dans ces hautes régions un site gracieux et tranquille, une si riante verdure, des eaux calmes et pures? Notre terrible Reuss, métamorphosée en pai^ible ruisseau, coule à fleur de terre en gazouillant parmi les fleurs.
Andermatt, au pied du glacier de Sainte-Anne, est protégé par une foret de sapins contre les avalanches; cette
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foret protectrice , détruite en 1799, repousse de nouveau.
Séchés, récliauffés près d'un bon feu à V Hôtel des Trois- Rois, un peu enfumé, nous expédions d'ici dejoyeuses dépêches à Bruxelles, Thann et Zurich, datées du Saint- Gothard ; en Suisse le voyageur trouve des télégraphes sur tous les sommets.
Nous repartons pour les cimes. En sortant de l'agreste vallée, nous voici au niveau des glaciers ; Hospenthal et sa tour lombarde se cachent dans le brouillard.
D'un côté s'élève la Réalp , de l'autre les monts neigeux qui séparent l'Oberland du Valais : le regard plonge dans de longues avenues de neige; au milieu surgissent les deux fourches de glace de la Furka.
Nous approchons tle la source duTessin. Des laboureurs, enveloppés de couvertures bariolées, passent dans un chariot : l'un de nous, drapé dans sa couverture rouge, ne ressemble pas mal aussi à un brigand tessinois.
Un pauvre troupeau de chèvres se presse devant une cabane de refuge où s'abrite le gardien de la route; elles viennent une à une se faire traire. Sur un rocher, des Italiens, campés autour d'un feu, font retentir le désert du bruit de leurs marteaux sur des forges de Cyclope.
Le paysage n'avait pas encore atteint le dernier terme de la tristesse; ici, la désolation est au comble : quelques brins de lichen au flanc des rochers, de pâles mousses, les plaques de neige au-dessous de la route, et, toujoui's devant nous, les immenses glaciers.
Nous trouvions à cette austérité du Saint-Gothard une grandeur biblique; toutes les voix de la nature se réunissent dans un sombre Dies irce.
On sentait le besoin de s'armer contre cette terreur, contre l'aspect tragique des choses; je ne sais qui entonne à mes côtés : Una voce poco fa, du Barbier de Séville « pour rassurer sa pauvre âme oppressée. «
Pourtant, ce Saint-Gothanl si redoutable est le bon
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père noui'ricier de quatre pays. Le Rhin, le Rhône, la Reuss et le Tessin naissent sur la môme cime ; là se touchent, humilies à leurs origines, les berceaux de grandes nations : la France, l'Italie, l'Allemagne, la Suisse.
A cette hauteur règne un froid de décembre, la pluie continuait glaciale : nous nous en apercevions à peine, tant nous étions fiers de voir les orgueilleux glaciers s'abaisser à nos pieds.
Le plateau du Saint-Gothard nous fit l'eft'et d'un cratère éteint ; nous nous trouvions au milieu d'un chaos de rochers entourés de colosses de neige, hérissés de glaciers. Ce petit lac noir, morne, ces blocs épars, ces ruines de la nature font songer au jugement dernier.
Hospice du Saint-Gotliard.
l*n bâtiment de lugubre aspect porte au front l'inscription : Qui si Tende acqua di vita. Chariots, ballots, marchandises pêle-mêle devant le seuil, chèvres et pourceaux grouillant près d'une mare, enfants jouant à la mora et babillant dans un patois harmonieux, voilà l'hospice. Un large escalier conduit dans les vastes corridors et dans la salle .ornée des portraits de nos généraux républicains!
Pas de feu dans les dortoirs, aspect peu engageant; nous préférons coucher à Amstaeg, malgré les instances de l'hôtesse, qui sèche dans la cuisine nos vêtements mouillés et s'excuse de la ^orc/ien». Nous avons hâte de quitter ces parages glacés et cet intérieur sordide.
Un coup d'œil jeté sur le versant italien nous fait apercevoir le point ou la source se divise en deux courants : l'un suit la pente vers l'Italie et deviendra le Tessin; l'autre vers la Suisse, c'est la naissante Reuss. La grandeur du Gothard est de dominer à la fois deux natures,
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deux races différentes : l'austère nature alpestre, la avduisante et molle nature italienne.
On quitte sanî< regret ces lacs immobiles, funèbres, et ces rives de neige.
Le temps se rassérène à la descente de la montagne. Nous faisons à pied le trajet d'Andermatt au Pont-du- Diable; pour l'examiner de plus près, nous descendons par un sentier abandonné jusqu'à la première arche, celle que les Français ont fait sauter. Dans ce combat infernal, leur courage était plus bouillant , plus impétueux que le torrent. Bien des nôtres ont péri au fond de ces cataractes furieuses, en s'élançant à la tête des colonnes pour défendre le passage.
Les Anglais trouvent parfois la mort dans les Alpes, mais c'est en s'avenlurant en ascen&ions périlleuses. Nos Français, peu touristes , ont semé leurs os dans les gorges sauvages du Saint Gothard, des Alpes Surènes et Glaronaises pour repousser l'ennemi et planter le drapeau républicain sur les cimes.
Une pluie torrentielle reprend de plus belle, et nous accompagne jusqu'à Amstaeg, que nous retrouvons avec joie, charmés de notre expédition, mais rêvant de la couronner par des exploits nouveaux.
LE MONï DBS ANGES. — LA TEKRASSE DE BKRNK
Le lendemain on nous soumet un plan sas animent combiné: il s'agit de gagner Engelberg.
— Qu'est-ce que ce mont des Anges?
— C'est une haute vallée dans l'Oberwald, au pied du Titlis, à 3,180 pieds au-detsus de la mer.
On accueille cette idée comme une découverte de génie. Nous repassons à travers les mêmes vergers; à toutes les feuilles resplendissaient des gouttelettes brillantes, sur chaque arbre plus de fruits que de feuilles. Matinée délicieuse, la pluie a purifié l'air, pas un nuage.
A Fluelen on s'embarque pour Bekenried; mais le bateau n'y aborde pas et nous dépose dans une petite barque au milieu de ce lac toujours agité. Ce n'est pas précisément l'impi-essionla plus agréable. Enfin nous gagnons le rivage; une voiture est là; sans perdre une minute, sans fatigue, passant du bateau dans la calèche, nous repartons pour Stantz. Au milieu de la grande place, le héros Winkelried, sa main loyale sur le cœur, regardait le ciel. Le futur monument n'aura certainement pas cet air naïf.
Dans le canton d'Unterwald tout offre un aspect riche et élégant, surtout le costume des femmes ; leurs cheveux relevés, noués à l'antique, sont ornés de torsades, rouges
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chez les Niederwaldoises, de bandelettes blanches et de flèches d'argent artistement travaillées, chez les femmes d'Oberwald.
Nous remontons la jolie rivière l'Aa ; ici commence une série de sites pleins de grâce : blanches maisonnettes entourées d'arbres, alpages encadrés de sapins noirs, troupeaux errants sur un gazon de printemps. Entre les chalets peints, sculptés, historiés, ornés de sentences, s'élève une maison de bois plus grande que les autres; c'est le palais du landamman, l'Eljsée du président.
A Wolfenschiessen, les croupes boisées se rapprochent, de temps à autre un glacier laisse apercevoir sa cime.
Nous sommes en pays catholique; des images sur des bornes, en guise de chapelles, marquent les stations du pèlerinage, l'approche du couvent.
On descend de voiture pour cueillir l'azaléa et la fraise qui parfument les buissons. A l'entrée d'un pâturage, où ruminent les vaches, nous rencontrons un pensionnat, joyeux collégiens portant à leurs casquettes la croix fédérale rouge et blanche. L'air retentit de la naïve chanson en patois :
Uf di Dergli, etc.
« Sur la montagne j'étais assis, à regarder l'oiseau.
Au delà de Grafenorth les chevaux s'arrêtent essoufflés, tant la montée est rude. Nous continuons à pied à travers la forêt ; au bord de la rampe on voit blanchir l'Aa sous l'épais ombrage de chênes; de l'autre côté de la rivière s'élève le Bitzenstok; puis, après un passage sombre et difficile, s'ouvrent devant nous des alpages ravissants.
Est-ce la soif de liberté, d'indépendance qui a disséminé les habitations des pâtres, au lieu de les grouper en hameau? Dans sa hutte de bois ou de pierre, dans son enclos, le montagnard est souverain, il régne sur ces pâturages.
LE MONT DES ANGES. — LA TEKRASSb; DE BERNF 185
Voici les blanches murailles du monastère : rég:lise entourée de bâtiments apparaît au fond de la vallée d'Engelberg. Rien de plus frais que ces prairies ombragées d'arbres où se cachent les chalets avec leur encadrement de vigne et leurs inscriptions biltliques; on dirait des bouquets plantés symétriquement.
Comment décrire ce cirque do montagnes aux pentes boisées, les glaciers qui les couronnent, les champs de neige hérissés de rochers, les cascades tombant de toutes parts, le vénérable Titlis qui domine le paysage, cette nature riche, plantureuse, ce luxe de végétation, ces mille oppositions de nuances dans la verdure et de caractères dans la vallée, à la fois agreste et mélancolique?
Si les touristes n'avaient déjà envahi ces solitudes, on aimerait vivre ici toute une saison. Mais à grand'peine nous trouvons un abri à Y Ailier ge de VAnge, vrai chalet en miniature comme les joujoux en bois de sapin qu'on rapporte de l'Oberland. Dans les compartiments de ce joujou, sur ces escaliers de poupées montent et descendent de gentilles Unterwaldoises. L'une d'elles fait notre admiration par son port de reine, sa beauté ; la déesse nous sert à souper, pendant que la pluie tombe à verse et que les cloches à,\i couvent sonnent à grande volée.
Samedi, 8 août.
Tout nous prédit -une journée d'enchantement : les glaciers, que nous avons tant invoqués, consentent à se montrer, ils brillent d'une pure lumière.
Belle occasion pour visiter une célèbre chute d'eau à une heure d'Engelberg. A mesure qu'on foule le gazon, les plantes exhalent leur arôme ; entre les blocs de marbre noir qui forment les enclos, plus d'une fleur a échappé au faucheur; on escalade ces murs do pierre sèche pour ar-
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river à la cascade. Elle se précipite du fond d'un massif de sapins, plus bas elle ressuscite en torrent. Assis à la lisière du bois,- nous avions en face le Titlis avec ses vastes cliamps de neige.
Deux petites chevrières aux yeux bleus de pervenche cueillaient pour nous des fraises et des bouquets; leur chèvre blanche, qui se joignit amicalement à nous, retenait de ses pattes jios robes; comme dans Sakountala, elle ne voulait plus nous laisser repartir.
L'heure avance; il faut retourner sur nos pas; on s'arrête encore pour cueillir une fleur qu'on possède déjà ; c'est un fragment de granit à examiner, c'est le paysage qu'on voudrait esquisser! Mais quel crayon fixera jamais sur une feuille de papier cette fraîche vallée, ces montagnes de dix mille pieds qui l'encaissent, les prairies à la verdure éclatante, les forêts qui s'avancent en bosquets, les chalets partout semés dans les clairières et même sur les flancs rocailleux ; puis les glaciers , les champs de neige, et plus haut encore, cachées dans la nue, les crêtes déchirées, tourmentées qui apparaissent et disparaissent, car les nuages s'entr'ouvrent et se referment en un clin d'œil. Il faut saisir au vol le moment pour apercevoir les cimes, et nous comprenons maintenant pourquoi il était si difficile au Schaubourg de distinguer les Alpes.
Après le dîner, visite au cloître; des ermites centenaires à longue barbe blanche feraient ici un effet plus pittoresque que les savants pères jésuites. Lear bibliothèque est fort précieuse, dit-on; tous ces in-folio dans cette solitude, encadrés de glaciers, semblent plus respectables.
En rentrant on découvre un piano ; les Lieder de Mendolsohn jaillissent naturellement près de la fenêtre d'où l'on voit resplendir le Titlis aux dernières lueurs du soleil touchant.
Au pied (lu mont des Anpes, nous osâmes uiurmuror
LK MONT DKS ANOES. — LA TEREAï^SK DK liRRXK 1 S'7
Y Hymne de Ha>ndel, le Chœur des Machabées. Quel temple majestueux, en effet, que cette enceinte de montagnes et ces couiioles de glaciers!
Notre Mous Angelornni, à demi-caclié dans les nuag'es, rappelait le Thabor. la montagne de la Transfiguration dans le tableau de Rapbaël.
Adieu, beau Titlis. cimes sacrées dont je n'ai pu approcher r^ue par la pensée!
Quoi, déjà il faut repartir?
Le lO août, nos compagnons de voyage nous quittent. A Olten ils prennent la route de Bàle; nous, celle de l'Oberland.
Une bien triste nouvelle assombrit la tin de ce voyage. Nous apprîmes à Lucerne la mort d'Eugène Sue ! . . . .
Sur la tentasse de Bernp.
Nous voici à Berne, dans cette ville fédérale qui penferme un si libre esprit sous son aspect moyen Age et sous ses vieilles arcades. Dans les quartiers modernes, devant les brillantes vitrines des magasins, nous nous sentions dépaysés, trop loin de nos chalets. Fuyons les villes! Il y a des temps où l'âme ne respire à l'aise que dans la solitude, au sein de la libre nature.
Mais les grands souvenirs de l'histoire suisse sont aussi des pics hardis, des sommets inviolables.
Les enfants de Guillaume Tell n'érigent pas de monuments aux Gessler, aux Habsbourg, mais aux libérateurs de la patrie. On ne rencontre pas ici l'éternel petit chapeau
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et la redingote grise, confondus dans un même culte avec la sainte Vierge.
Visiter une ville, connaître un pays, est-ce parcourir toutes les rues, décrire tous les monuments? Je ne puis que respirer l'âme de la contrée et fixer dans mon souvenir le génie du lieu, son caractère dominant. Berne, c'est la terrasse en face des glaciers et de la chaîne des Alpes, l'Aar, mugissant sous les bastions, la ville étagée entre ses verdoyants jardins; Berne, c'est la tour de la vieille cathédrale ouverte au culte réformé et que nous apercevons sans quitter notre banc; Berne, c'est le brave Rodolphe d'Erlach gardé par ses ours lidèles couchés à ses pieds; l'un tient un globe, l'autre suce sa patte, le troisième sourit d'un air paterne et béat, le quatrième furieux lève la patte d'un air de menace; contre qui?
Des promeneurs tranquilles vont et viennent lentement dans les allées, les rossignols lancent leurs brillants vocalises et nous font un concert.
Posséder la liberté depuis cinq cents ans, non en théorie, non sur parchemin , mais tout de bon , institutions et mœurs républicaines, réalité et non utopie, sentez-vous ce bonheur?
Berne, c'est aussi le musée d'histoire naturelle; saluons d'abord cet ours patriarcal qui a l'air d'entonner le chant national : Rufsl an, mem Vaterland? Toute la population alpestre se presse dans ces prisons vitrées, les seules pour ainsi dire qui existent dans ce libre pays. Pauvre chamois aux aguets, attentif au chasseur qui le vise à l'angle du rocher! son regard est encore attaché sur les hauts sommets! Un laemmergeier de l'Oberland plane, les ailes déployées, sur le lapin des Alpes. — Honneur à ce brave Barry, ce vaillant terre-neuve qui arracha à la mort quarante voyageurs et mourut assassiné par l'homme à qui il venait de sauver la vie ! que de bonté, de prudence dans ce