‹ Mémoires d'exilChapitre 26 sur 62 · I.K RIGHI · texte numérisé non relu

I.K RIGHI

voyageurs ; les uns sont remontés à clieval, d'autres continuent, le bâton des Alpes à la main, pour mieux découvrir les petites merveilles de la flore alpe^^tre. On a constamment sous les yeux l'amphithéâtre do la chaîne bernoise, le lac de Lucerne d'un bleu saphir, le Pilate et les monts Surènes aux vastes champs de neige. Des vieillards ouvrent les claires-voies des enclos, tandis que les jeunes filles offrent des fruits et des roses des Alpes; malheureusement tout col a devient prétexte à la mendicité. Et toujours cheminant tous de magnifiques sapins et dans des prairies semées de blocs de pierres, on arrive à un défilé de rochers superposés les uns sur les autres en arcades, vrais arcs de triomphe; un petit chalet apparaît, caché dans le feuillage; il ferait bon y vivre en botaniste pendant trois mois pour récolter une riche moisson de plantes. A Weggis, nous retrouvons, avec les vergers, les ciiâtaigniers et les noyers, qui succèdent aux conifères.

Le long du chemin, je causais avec mon guide allemand de son pays, de la République suisse; je n'oublierai pas sa réponse, l'accent naïf, tranquille et ferme avec lequel il dit, pour résumer sa profession de foi : « Quand notre gouvernement nous déplaît, eh bien! nous le mettons à bas. »

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Où sommes-nous? dans le canton d'Uri. Où allonsnous ? au Saint-Gotliard, Le bateau glisse légèrement sur le lac de Fluelen , dominé par les masses énormes du Righi. dont nous foulions les sommets il y a peu d'heures. Mais ce qui domine le lac des Quatre-Cantons, que dis-je? la Suisse entière, c'est la figure de Guillaume Tell. Voici le rocher où il s'élança de sa barque pour regagner Kussnactit à travers la montagne; la dalle plonge dans l'eau; à l'endroit où il posa le pied s'élève une chapelle.

Qui ne serait ému au seul nom des héros qui personnifient la patrie : Jeanne Darc! Guillaume Tell! De grâce, n'en faisons pas des symboles ! Laissez-nous nos saints.

C'est bien assez que la liberté ne soit plus pour nous qu'un mythe.

A Brunen, le Serment du Grutli, les Trois Jureurs sont peints sur les murs, sur les façades des auberges, sur la place publique; partout on voit leurs bras levés au ciel.

Au milieu de la cohue qui encombre la Croix -Blanche, nous retrouvons le vaillant proscrit qui revient de Milan et retourne à Dublin. On se serre la main, on repart en voiture. Le chemin est bordé d'arbres fruitiers ; les branches ploient sous les fruits, toute la contrée est un jardin. La Reuss n'a pas encore ici la limpidité qu'elle aura à

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Lucerne; ses eaux grises se précipitent furieuses sur les blocs amoncelés.

Voici Altorf , la statue de Guillaume Tell et do son fils ; on ôte son chapeau, et il n'est pas besoin d'un édit pour cela. A travers les branches de marronniers , on aperçoit une tour en ruines, la Zwing-Uri, démolie après la victoire des confédérés. A gauche, s'entr'ouvre la vallée natale de Tell : c'est là, dans un torrent, qu"il perdit la vie, dit-on, en sauvant un enfant. Histoire ou légende, on est touché de ce rapprochement : le tombeau, près du berceau.

Aujourd'hui encore, à l'heure du péril, la Suisse retrouverait dans ses rudes et simples paysans quelques dignes fils de Guillaume Tell.

Nous entrons dans la vallée du Saint-Gothard. En remontant la Reuss qui mugit à travers les sombres rochers, la chaîne se resserre, des murs cyclopéens se dressent autour de nous, et tout a coup apparaît un oasis de verdure, le mystérieux Amstaeg.

Jamais nous n'avons vu en Suisse et nous ne reverrons un lieu qui nous plaise à ce point.

La petite auberge du Hirscli, rustique et proprette, est toute à nos ordres : pas un seul touriste. Nous sommes les maîtres ici. Le brave hôtelier, homme primitif dont l'espèce se perd, pêche sous nos yeux, dans le torrent, des truites exquises, et nous sert un frugal repas dans la salle décorée des vues du Saint-Gothard ; le Pont-du-Diahlc, les paysages que nous verrons demain y sont peints à la fresque. Notre homme allait, venait joyeusement, offrant ce qu'il avait de meilleur, entr'autres choses, un certain Borgo-Manero, qui fut un prétexte à plus d'un toast.

Des fenêtres de notre chalet, la vallée s'engouffrait en entonnoir : deux torrents fougueux couvraient de leurs mugissements nos paroles , on s'entendait à peine. Mais qu'on était heureux ! on respirait avec délices la fraîcheur

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des eaux et des bois parfumés aux heures brûlantes du jour; la vue fatiguée par le scintillement du lac se reposait sur la verdure des sapins. « Quelle paix profonde! » disais-tu. Et tu ne voulais plus quitter Amstaeg.

Une montagne, surtout, te plaisait. Je te vois encore à cette fenêtre de la salle basse, contemplant la Windgelle qui ferme le val Maderan,

Après le dîner, on fit quelques pas vers le pont, à l'entrée de cette route du Gothard , admirable de hardiesse. Est-elle célébrée autant que la route du Simplon? On se fit un devoir de réparer cette injustice en trinquant à la santé de l'ingénieur du Gothard. Que d'obstacles n'a-t-il pas eu à vaincre I Et ce n'est pas le grand Napoléon, mais un humble petit canton qui fit exécuter ce travail prodigieux. Nous descendîmes jusqu'au bord du torrent qui retombe en écumant; assis près des arches du pont, dans des fauteuils de pierre , nous laissions se précipiter les heures. Ces lieux humides étaient émaillés de petites anémones blanches et de saxifrages; une merveille en miniature , la pensée des Alpes, balançait sa délicate corolle au souffle du torrent. La nature alpestre est aussi belle dans les choses infimes que dans les grandes.

A cet endroit, l'air était très-vif; tout à coup, des bouffées de vent brûlant se mêlent au courant froid et agitent le feuillage; la pâleur du ciel présage la tempête : c'est ]e foehn, disent des paysannes qui passent sur le pont, chargées de hottes de foin; un grand troupeau de moutons les suit, des tourbillons de poussière se soulèvent. Il serait prudent de regagner le chalet, mais notre cœur insatiable nous pousse vers le val Maderan. De là on peut gagner le Toedi si la fantaisie vous prend. Voici une petite marchande de cristaux de la montagne ; chacun de nous achète un fragment du Gothard et le fourre dans sa poche avec des touffes de serpolet que nous arrachions à pleines poignées. Les enfants nous parlent d'une belle cascade,

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le sentier qui y mène est périlleux, et au lieu de la cascade nous trouvons une citerne : un peu plus, et on y tombait, à la grande joie des petits pâtres qui riaient, fuyaient en chantant à tue-tête leurs joyeux iodel.

Ce n'était pas encore assez ; à la nuit tombante, nous quittons le chalet pour aller respirer le parfum des prairies plus bas dans la vallée.

Nous suivîmes lentement la rue du village jusqu'à la dernière maison. Là, un chant frappe nos oreilles, grave, austère, tel qu'il devait retentir dans le désert des Cévennes. Sur le seuil d'une pauvre cabane, le mari et la femme chantaient des psaumes. L'homme priait d'une voix solennelle, la femme reprenait d'un accent attendri. Adossés au rocher, nous assistions invisibles à cette scène nocturne : le torrent blanchissant dans le crépuscule couvrait de ses mugissements la prière des deux paysans.

Ces voix qui s'élevaient dans la nuit avec tant de simplicité et de piété, cette solitude d'une vallée du Gothard, le fracas des flots, la grandeur du paysage ne s'eifacent plus de notre souvenir.

En revenant sur nos pas, les grands chalets s'éclairaient un à un, les familles se réunissaient pour la prière du soir; et nous aussi , après une journée qui peut compter, nous cherchons le repos, bercés par la voix de la Reuss.

Le 6 août, de grand matin, une voiture à deux chevaux nous emporte sur cette route audacieuse, taillée dans le roc escarpé, suspendue sur les précipices où gronde le torrent. On aperçoit la Reuss roulant dans l'obscurité des ombrages, ou surplombée par des blocs immenses. Bientôt la Windgelle et le Bristenstock disparaissent sous l'amas des montagnes, on entre dans la gorge étroite boisée de sapins : de toutes parts jaillissent des cascades, de loin elles semblent des filets de neige ; elles mêlent à la Reuss leurs eaux, claires et limpides si elles proviennent d'un

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champ de neige, grises et troubles si c'est d'un glacier.

Nous traversons le canton d'Uri dans toute sa longueur : les rares habitations, les chalets disséminés rappellent le plus petit des cantons fédérés. kSur les armoiries, partout gravée, la vaillante corne d'Uri rappelle aussi les terribles batailles où ce faible canton remporta constamment la victoire sur la puissante maison d'Autriche. Presque tous les récits de guerre suisses finissent ainsi : « Incertaine était la bataille : les confédérés allaient plier, tout à coup retentit la trompe d'Uri. Ce sont les cinquante archers d'Uri et trente hommes de Schwytz qui accourent; ils repoussent les impériaux : la victoire des confédérés est assurée. »

Et ils n'étaient pas même trois cents comme aux Thermopjles.

Au souvenir des luttes qui fondèrent les républiques suisses, se joint ici à chaque pas le témoignage de l'audace héroïque de nos Français dans les guerres de la Révolution : combats au Pont-du-Diable, passage du Susten par Leeourbe.

La roule en zig-zag traverse si souvent la Reuss, qu'on l'aperçoit à tous moments, tantôt à droite, tantôt à gauche : c'est une série de bruyantes cataractes; les sapins descendent jusqu'au lit du torrent; ailleurs, Ja paroi à pic est nue ; le sorbier suspend sur l'abîme ses grappes rouges; entre les grands arbres apparaît une scierie pittoresque; plus haut, les Sennhuten, cabanes de refuge pour les ber-gers et les troupeaux.

C'est dans la gorge de Schœllenen que la végétation commence à décroître; peu à peu elle disparaît, et le paysage prend un aspect si grave , qu'involontairement on baisse la voix; la tristesse des lieux vous gagne; un deruier oiseau essaie de voler d'un air effaré ; çà et là encore une cabane, un pont, une scierie, puis rien, plus d'habitation. Les glaciers des Dames etlesSurenen se montrent au fond.

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