‹ Mémoires d'exilChapitre 31 sur 62 · MEYRINGEN. — UN MOIS DANS UN MOULIN · texte numérisé non relu

MEYRINGEN. — UN MOIS DANS UN MOULIN

taines âmes épanchent ainsi, sans l'épuiser, la plénitude de vie qui est en elles.

Quand le soleil s'abaisse, nous explorons notre domaine. A un quart d'heure du nouveau pont de l'Aar, en face du Reichenbach, le pays prend un caractère plus sauvage ; les rochers surplombent le chemin, interceptent la vue, aiguillonnent la curiosité. On veut tourner au plus vite le feuillet, comme dans une lecture qui vous passionne, voir ce qui vient après, comment cela finit. La vallée se resserre. Un petit bois de sapin apparaît à gauche ; sur la hauteur, le Kirchet s'avance comme un îlot entre la vallée de Meyringen et celle d'Oberhasli, ou plutôt comme un mur mitoj'en qui sépare deux contrées d'une nature toute différente. Au pied du Kirchet se creuse un ravin, bassin d'un ancien lac desséché; sa fraîche verdure contraste avec la sombre végétation des sapins et avec les roches grises éparses çà et là.

Dans ces merveilleux paysages suisses, une chose me frappe : un-grand paysage en contient souvent un autre plus petit d'un genre tout opposé. Tel est ce ravin enchâssé comme un médaillon dans le grand tableau que nous avons sous les yeux. De la place où nous voilà, nous apercev.ons encore l'entrée des deux vallées, le Reichenbach de profil, les glaciers qui dominent Imgrund. Puis au milieu de ce cadre imposant, un petit paysage en miniature. Notre ravin vert émeraude est tout émaillé de fleur.-*; ses contours fins dessinent des golfes, des promontoires. Le Kirchet, avec son bois de sapins et ses rocailles figure une décoration artificielle de jardin, tant ses proportions semblent petites en comparaison des masses environnantes qui l'écrasent. Pour arrière -plan à notre miniature, un éboulement de sable, une ceinture de ro-

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ches grises affectent l'austérité et la désolation d'uno multitude de Saints-Gothards nains.

On venait de faucher la prairie; sur ce tnpis de yerdure trois chalets mignons brillaient aux derniers rayons du soleil; chacun a son jardinet où fleurit la balsamine rouge et blanche, le grand tournesol, et où s'enroulent sur leurs thjrses les pois de senteur.

A la façade des chalets, achèvent do uiùrir des gerbes suspendues; l'échelle est dressée contre le grenier ouvert; derrière l'habitation sont les instruments aratoires : petits traîneaux, bois de construction, barils, poutres, pieux qui serviront à bâtir un autre chalet et à réparer l'ancien. Sur le toit, de grosses pierres semées à intervalles égaux le défendent contre les coups de vent furieux qui enlèveraient aisément la pauvre cabane et le pâtre. Ces hommes simples qui vivent près de la nature l'accommodent ingénieusement à leurs besoins et en tirent parti. Habitants des montagnes et des forêts, leurs demeures ne sont à vrai dire que des arbres creusés, fortifiés par des blocs de pierre.

Nous nous enfonçons dans le bois de sapins, heureux de respirer leur odeur résineuse. Un arbre immense, à demi consumé, entamé par le bûcheron, gisait au milieu de la clairière. On grimpe sur le géant abattu, on s'y installe comme dans un navire échoué. Servira-t-il un jour de radeau de sauvetage à de pauvres naufragés?

Ses grandes branches aux parfums aromatiques se croisent, s'enlacent au-dessus de nous; à travers les mélèzes noirs on apercevait les sommets bleus lointains; à nos pieds, un sol tapissé de mousse soyeuse et de bruyère.

Quelle solitude! Les troupeaux sont aux pâturages, les hommes à l'église, à la prière. Sur nos tètes, des villages, et on ne s'en aperçoit pas. Il y a divers étages de populations superposées les unes sur les autres, elles semblent appartenir à des mondes différents.

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