‹ Mémoires d'exilChapitre 32 sur 62 · MEYRIXGEX. — IN MOIS DANS UN .MOULIN · texte numérisé non relu

MEYRIXGEX. — IN MOIS DANS UN .MOULIN

Combien d'heures restAmes-noiis sous notre berceau d'épaisse ramée? Un paj^san vint à passer. — Où conduit ce sentier ? — A ^leyringen.

Charmés d'éviter la grande route, nous enfilons le sentier qui débiite comme une voie romaine pavée de dalles de marbre. Il grimpe, descend, tourne à travers bois, côtoyant des précipices de verdure: la cime des grands arbres touchait à nos pieds. La nuit arrive ; l'étroit sentier décrit de hardis zigzags sur une pente nue, presque à pic, roche très-glissante, impraticable sans les marches taillées dans le vif. Duca mio! inquiet, tu surveillais chacun de mes pas.

Nous descendîmes ainsi pendant une demi-heure avec précaution ; à gauche le précipice effrayant dans le crépuscule; au-dessus de nous des blocs menaçants. A nos pieds se creusait la vallée déjà nojée d'ombre: on voyait encore scintiller l'Aar, enfin le sentier aboutit au vieux pont.

Quelques paysannes achetaient de ramasser les foins et nous permirent de fouler le gazon parfumé fraîchement tondu. Nous regagnâmes ainsi plus vite la maison, mais volontiers on se serait attardé pour contempler encore cette majesté du soir, les ombres profondes à mi-côte de rEngelhorn, et sur ces ombres massives le glacier dressé vers le ciel et comme étranger à la terre !

Nos trois cascades enflent leurs voix, les femmes rentrent des prés le râteau sur l'épaule, les enfants ramènent les chèvres, le grillon à son tour élève la voix. Paix dans l'immensité! l'éternelle paix des neiges, des glaciers, descend sur la terre; qu'elle arrive aussi jusqu'à nous !

Ceux qui cherchent un refuge dans les bras maternels de la nature ne seront jamais déçus ; puissante consolatrice, elle rétablit en nous l'équilibre par les lignes harmoniques des montagnes, par le silence bienfaisant des vallées, — le silence fécond, où le penseur, l'artiste se recueille et puise le germe d'œuvres nouvelles.

Des êtres étroitement unis qui vivent de la même pensée, d'un même souffle, n'ont pas besoin de conversations pour se parler et s'entendre. Un mot suffit et confirme que chacun au même instant a songé à la même chose. Un sentiment identique anime l'un et l'autre en toute occasion, presque toujours l'un achève la phrase de l'autre.

Cependant les chers entretiens ne manquaient pas sous les noyers de Meyringen. Là se faisait souvent le travail de la matinée. Que de fois j'y trouvais mon mari écrivant sur ses genoux, assis sur un char renversé, à l'ombre des arbres. La vie en plein air ! plaisir inconnu dans les climats pluvieux. Collines et montagnes se détachent nettement sur un fond brillant ; la pensée s'illumine aussi des rayonnements de la terre et du ciel ; une vive lumière baigne tous les objets. Cette vapeur lumineuse produit ici des oppositions d'ombres, là des réverbérations sur la roche nue. La pensée subit ces mêmes contrastes, et la

physionomie aussi réfléchit le sourire de cette nature alpestre éternellement jeune.

Tous ces effets de lumière, ces paysages, ces harmonies, ces fleurs alpestres recueillies jour par jour, enrichissaient les carnets où s'entassaient en secret les Lettres de Viviane à Merlin; on y retrouve Meyringen bien mieux que dans mes pages.

Le tome VIII, dont nous nous occupions aussi à Meyringen allait renfermer Napoléon, Prométhée et les Esclaves. Fanwes Esclaves / qu'ils ont eu de peine à se frayer leur chemin dans le monde! Ce fut le seul manuscrit, je dirai les seuls bagages, qu'Edgar Quinetprit avec lui en décembre 1851, en quittant la France; comme Bias, il emportait sa fortune. Imprimé en Belgique, ce drame était à peu près inconnu en France, la préface seule parut dans la Revue des Deux Mondes. Un libraire français , qui s'offrit d'abord de le publier, motiva ensuite son refus sur ce dernier vers qu'il jugeait périlleux :

S'il en reste uu tronçon, nous sommes les vaincus. Romains, qu'avons-nous fait? Un autre Spartacus!

Un de mes rêves est de voir un jour ce drame sur une scène populaire ; avec peu de retranchements, il serait facile de le représenter. L'Italie avait un grand tragédien, admirablement fait pour jouer Spartacus; il mourut au moment où l'on formait pour nous ce projet.

C'est dans ces fraîches heures matinales que mon mari écrivit diverses préfaces nouvelles, entre autres la page en tête de Prométhée, esquissée à Thoune, en face des neiges de la Blumlisalp et des lueurs pourpres reflétées sur ses masses blanches.

— Il y a une chose que je crois fermement, me disait-il. J'ai osé tenter une autre voie que la poésie française con-

'it>2 l'oberla.nd

teiuporaiiie. J ai cherché un chemin dans les inventions épiques; j'ai voulu composer de grands ensembles : delà Ahasvenis, Pro7)icthée, Napoléon, les Esclaves, Merlin. Dans Napoléon, j'ai voulu remonter au Chant populaire, seule source où l'on n'ait pas puisé. C'est là pourtant que peut se retremper la poésie d'un âge démocratique.

Ces volumes à revoir nous donnaient une vraie satisfaction; l'auteur, en se relisant d'un bout à l'autre (gpave épreuve après vingt ou trente ans), était dans la stricte vérité en disant que sa pensée s'est développée en ligne droite sans tergiversation. Au milieu de l'instabilité des choses et des idées de notre temps, cette continuité non interrompue est un des traits qui serviront à le caractériser.

La vue de la vallée d'Oberhasli est une de celles dont oa ne se lasse pas : reprenons le bâton des Alpes. La journée est un peu voilée; quelques voix d'oiseaux, timides soupirs de fauvettes, se font entendre dans un taillis, près du ravin; les rochers suintent, de nouvelles cascades jaillissent, le murmure des ruisseaux grossis par l'orage de la nuit domine le roulement lointain du Reichenbach. La transparence de l'air est si parfaite qu'on distingue sur les roches les plus éloignées les lignes des schistes, les grains menus de granit rose, blanc, rougeâtre.

Ce n'est pas le regard seulement qui s'attache à ces formes nettes et hardies. Au commencement les Alpes vous écrasent. On est absorbé par la contemplation de ces forces supérieures, de ces cimes où l'homme n'arrive pas, véritables (^?C5cr^6' verticaux. On se sent en présence de quelque chose d'étranger à l'homme. Cela explique le respect du peuple pour les sommets inaccessibles.

Il faut du temps pour s'approprier cette gigantesque na-

lire. D'abord on est pris d'un dOsir de contoiuplatioii inerte; une sorte do stupeur vous ùte la réflexion et la sensibilité; on ne vit que par les yeux; l'immobilité des ^ ierres semble vous gagner. Peu à peu on se réveille, et l'intensité de vie s'accroît à mesure qu'on entre dans la t'umiliarité des Alpes. Chacune des montagnes acquiert alors un caractère dilïérent et prend un sens. On est en !ace d'une création vivante, intelligente, au lieu d'une aveugle agglomération de formes confuses, indistinctes. Dansées figures de pierres apparaît une personnalité, un ■spritde vie. Ces fantômes de granit debout à l'horizon iont aussi penser à Michel-Ange.

Oui, ces roches aux larges assises, alignées en murailles, couchées en amphithéâtres, façonnées en gradins; ces marches taillées pour des dieux, ces tours élevées par la main des géants, ce sont les conceptions d'un grand artiste. Alpes sublimes, vous êtes la statuaire de Dieu!

Plus on voit ces hiéroglyphes monstrueux dressés debout vers le ciel, plus on voudrait les déchiffrer, comme la courbe des océans et celle du firmament. Que signifient ces caractères sacrés? Ils expriment la première parole de la création.

Dans ces sites extraordinaires, l'œil est aussi en défaut pour l'estimation des distances ; les gigantesques proportions troublent toutes nos notions. Selon le point de vue où l'on se place, les montagnes changent complètement d'aspect; ici elles forment une seule ligne de front; faites quelques pas, et vous vous apercevrez qu'elles sont coupées, séparées par des ravins, des vallées immenses; ailleurs, elle se croisent en tous sens et semblent vous fermer l'issue.

La mesure du temps disparaît dans les Alpes, comme toute proportion ; les jours paraissent des semaines, les mois des années. En huit jours, il semble qu'on ait traversé plubieurs époques de la ^ie. L'immensité incommen-

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surable qui sépare les étoiles, la rapidité foudroyante des corps célestes, la vitesse électrique du télégraphe, des chemins de fer, effacent, écrasent les mesures humaines. Les Alpes, comme les forces de la nature, déroutent le calcul. Tout devient ici relatif. Comme en présence de l'infini, de Téternel, on ne peut dire : ceci est grand, ceci est petit, La mesure absolue n'existe plus.

A cette contemplation de la ligne des montagnes se joignait l'étude attentive des rochers; déjà cette étude contenait en germe l'ouvrage que j'osai appeler : la Création. Oui, c'est à Meyringen que tu observas sérieusement les couches géologiques des montagnes en gradins qui ferment la vallée du côté de Brientz. Dans nos promenades, on s'arrêtait pour ramasser quelque rocaille, afin de la comparer aux pierres de l'autre rive de l'Aar.

L'année suivante, à Linthal, nous entreprîmes d'étudier la flore du Glaronais, usant nos yeux à examiner à la loupe les merveilleuses structures des fleurettes les plus humbles. Puis, dans nos soirées d'hiver, nous reprîmes la grande question de l'origine des êtres, qui préoccupait déjà Edgar Quinet à Bruxelles, en 1856. Par quel besoin d'esprit sa pensée remontait-elle à la source des choses? Quel lien y a-t-il entre les lois des sciences naturelles et les révolutions politiques, religieuses et littéraires?

Lorsqu'il s'occupait à Meyringen de géologie, le grand ouvrage de Darwin n'avait pas encore paru. Ce goût se fortifia à Genève; il ne pouvait rester étranger au mouvement scientifique répandu par les Pictet de la Rive, les de Candolle, les Auguste de la Rive, les Alphonse Favre, et il résolut de montrer l'accord de ses vues avec l'état ac tueldes sciences naturelles.

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— Vous n'en aurez jamais le temps, lui répondit un jour M. Pictet de la Rive.

Mais la solitude de Chillon, dix hivers dans notre retraite de Vevtaux ont créé ces loisirs. Enveloppé de la grande nature, habitant le creux d'un rocher, il était tout simple que l'exilé étudiât les parois de sa demeure, les couches géologiques du roc au pied duquel il passe deux fois par jour.

Et comment n'aurait-il pas observé les moeurs de la société ailée qui nous tient compagnie pendant l'hiver, pinsons, rouges-gorges, mésanges à la collerette bleue, attardés dans ce doux climat et qui viennent en janvier becqueter les miettes sur nos fenêtres? Leur cri appauvri dans la triste saison, leur chant enrichi dès les premières feuilles, est le conservatoire de musique qui nous tient lieu des plaisirs de la ville.

Révélations infinies pour un esprit qui veut embrasser de haut et de loin le vaste ensemble des connaissances humaines.

Je devais à notre bon Meyringen de constater que l'ouvrage à la veille de paraître, plonge par ses racines dans cette. tranquille vallée. Vues sur la loi de transformation, harmonies, analogies de l'univers visible et de l'ordre moral, parallélisme des phénomènes naturels, tout cela se préparait dans ce mois d'août 1857, auquel il est temps de revenir.

De 'mon côté, il me survint une occupation imprévue, qui m'absorba pendant les deux jours de pluie battante où il fallut se tenir blottis au chalet.

Je reçus une lettre où l'on me demandait une biographie d'Edgar Quinet, des notes sur ses ouvrapes ; on préférait s'adresser à moi, sachant qu'il éprouvait une grande répugnance à parler de lui-même.

'iO(i l/olîKliLANV

Dans la situation faite aux proscrits, j'ai cru qu'il m'ôtait permis de résumer les livres et la vie de mou mari.

Vraiment, il est trop dur de brider toujours son cœur et sa pejiisée. Voilà pourquoi aujourd'hui encore j'écris ces pages, comme si elles ne paraissaient pas de mou vivant. L'exil n'est-il pas frère de la mort?

Tes livres, je ne les avais pas sous la main^ mais, mieux que cela, je les possédais au fond de l'àme. Y a-t-il une seule de tes pensées qui n'ait vécu dans mon cœur, aussi bien que dans le tien? Est-il un seul événement de ta vie, un souvenir, une douleur, une affection qui ne m'appartienne autant qu'à toi-même? Cliaque heure de ton passé revit avec piété dans mon àme.

Je n'avais donc rien à demander. Les pages naissaient naturellement. Renfermée dans la grande pièce, au-dessus de la roue de moulin dont le tic-tac simulait une pendule, je voyais fuir les heures. Oui, elles passaient trop vite, il eût fallu mûrir ce petit travail ; mais il m'en coûtait de tu laisser plus longtemps seul, pendant que la pluie tombait à Ilots.

Ah ! je ne fixais pas un œil soucieux sur l'horizon gris. A défaut de soleil, l'esprit se réchauffait à cette flamme intérieure, qui ne s'évanouit pas dans le brouillard. Mon cher travail me donnait de la lumière et des ailes. Rien de plus doux que de sentir le temps vaincu ))ar cette accélération de vie.

La notice terminée, je rejoignis mon mari dans la »aiic commune, où il y avait du feu, et où il se trouvait avec les bûcherons et les pâtres d'Oberhasli. C'était un dimanche; la nombreuse compagnie attablée prenait le café; hommes, l'emaies, jeunes et vieux, tous riaient, jasaient de bon cœur. L'idée que c'étaient des républicains, des êtres

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libres, niaître.s clicz eux, rendit leur vacarme supportable; je trouvai piquant de relire tout bas mes pages au milieu de cette réunion. Sons de guitare, chants à gorge déployée, refrain des chansons, reprise en chœur par les assistants, bravos à tout rompre, éclats de rire, un tapage étourdissant, tel fut l'accompagnement de ma lecture. Il fallut y renoncer,

Qtiel «ïiorno iiiù non vi leggemnio avante.

Nous nous assîmes près de ces braves gens; un des chanteurs dit en clignant de l'œil d'un air fin :

— Monsieur, ce sont des chansons contre notre gouvernement.

Voilà ce (jui les amusait si fort.

Décrirai-je nos promenades de Meyringen? Je l'ai tenté, et sans bouger, tu pourrais les refaire une à une. C'est pour toi que j'ai réuni, comme dans un humble album, ces esquisses de paysages, ébauches informes, mais qui te rappelleront nos heureux jours de l'Oberland.

Les hirondelles voyageuses de 1857 n'ont plus quitté, depuis dix ans, leur nid incrusté dans le rocher de Chillon. La barque de Merlin est amarrée par une chaîne de fer au rivage, tout près de la prison de Bonivard.

Mais une des libertés qui nous restent, c'est celle de planer par le souvenir sur les cimes et les vallées que nous foulions jadis d'un pas léger, alors que nous étions "jeunes et superbes. " Révélation de la solitude, je sais maintenant la réponse à une question tant de fois posée : à quoi sert la maladie? quelle vertu fait-elle acquérir? La résignation? — Non, la joie du souvenir.

Un vilain rideau gris nous avait dérobé la vue de nos chères Alpes; mais voici un rayon de soleil! Il tombe d'aplomb sur ton papier, et nous promet une bonne journée. Après quarante -huit heures de réclusion, allons faire des

découvertes dans notre vallée. Elle se ferme et s'ouvre à notre gré.

Le ciel n'est pas encore tout à fait souriant; un fleuve de brume serpente au flanc des montagnes. Enfin nous apercevons un coin bleu, les grosses nuées sont vaincues : cette lutte nous cause une vraie anxiété. Peu à peu les hauteurs s'éclaircissent, les pics des Anges ont surgi saupoudrés de blanc, le Wetterhorn dresse sa tête victorieuse vers la lumière. Qu'il soit notre modèle! Quand tout plonge dans la brume, il s'élève dans les régions sereines; son pic inébranlable est au-dessus des tempêtes.

Le Platenberg est aussi couvert de neige fraîche; quel contraste avec la verdure des prairies, les moissons jaunissantes.

L'azur gagne du terrain, les brouillards se dissipent : ils sont pompés par mille bonnes petites plantes qui les boivent avec avidité. Que la nature nous a paru plus belle après cette privation de chaleur et de lumière ! Une profusion de fleurs aux riches couleurs se pressent au bord du chemin ; elles reparaissent sur des tertres de mousse, mêlées aux bruyères roses, aux clochettes bleues; les potentilles argentées, les renoncules à conque d'or, brillent sous des buissons de ronces. Une saison nouvelle recommence pour la flore avec l'éclat et la vigueur du printemps.

La promenade se dirige sur le cheu in du Grimsel. A chaque circuit de la route, un spectacle nouveau, varié, nous pousse en avant. Tout à coup, à un tournant de rocher, nous voilà en face du plus féerique paysage. Une terrasse naturelle dominait la vaste vallée, qui se creuse entre deux cliaînes de montagnes, et se déploie jusqu'au Grimsel. Ces trois ou quatre plans de montagnes échelonnées l'une sur l'autre, sont d'une grandeur inattendue. L'Aar serpente dans la prairie, disparaît dans un abîme; au bord passe la route.

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Elle s'arrêtait ici en 1851; depuis elle a <'té achevée jusqu'au Grimsel.

Je ne sais pourquoi la vue de cette vallée nous fit l'effet d'une découverte. Cependant d'autres l'ont vue et la verront; mais avec les mêmes yeux? On vit ici au milieu d'un prodige perpétuel ; cette grandeur est quelquefois accablante. Heureusement on se repose dans l'amour des fleurs, par l'infiniment petit.

Nous avions laissé l'Aar à Meyringen engouffrée dans une fente de rochers; elle apparaît au jour avec la largeur d'une rivière. Par quelle voie souterraine s'est-elle frayé son chemin? En nous penchant sur le parapet de la terrasse, nous aperçûmes le précipice où le torrent s'est creusé son passage; des roches noires striées de blanc, comme au pont au Diable, élèvent leurs parois verticales sur les deux bords. Impossible de voir le torrent; mais on l'entend mugir au fond des insondables abîmes. Quel contraste, lorsque de ces ténébreuses profondeurs, nous reportions nos yeux vers la vallée verdoyante où l'Aar déroulait en fuyant mille anneaux! La physionomie ascétique des rochers, les forêts de sapins, les cimes abruptes (['ii surgissent des forets, les plateaux de neige qui vont se soudei" aux glaciers du Grimsel, au fond du paysage, la rivière scintillante, les lointains bleuâtres, quel tableau!

Nous étions muets de bonheur; jamais pareille réunion de magnificences dt d'harmonies! Ces troncs d'arbres ces sentiers perdus , ces roches couvertes de bruyères ont gardé une parcelle de notre cœur.

Nous revînmes accompagnés d'une procession de jolies femmes de l'Oberhasli : les unes étaient chargées de paniers de fraises et de framboises cueillies dans les bois, d'autres de hottes remplies de fagots. Elles portent un mouchoir rouge sur la tète, leurs tresses de cheveux ne retombent pas sur les épaules, comme chez les Lucer-

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noises, elles les nouent, et ces nattes noires comme le jais leur forment une couronne. Elles nous regardaient d'un air ingénu; tout plaît en elles.

Un petit chevrier s'obstine aussi à nous suivre avec sa marmotte du Grimsel; nous en fûmes quittes pour quelques batz.

Marianne nous faisait toujours un ainial)le accueil au l'otour de nos promenades. Elle nous intéressait vivement; à sa sensibilité de jeune fille, elle joignait le patriotisme le plus ardent. Un soir, elle nous parla de la Suisse avec un feu, une éloquence que je ne saurais rendre :

— La Suisse est un bien petit pays, entouré de puissants voisins, disait-elle avec émotion; mais nous défendrons la patrie contre tous. Quand les Prussiens nous menacèrent, l'année dernière, ah! grand Dieu ! il fallait voir l'agitation de notre village! Toutes les femmes pressaient leur.s fiancés, leurs mains, leurs frères, leurs fils de partir; elles aussi étaient prêtes à marcher contre l'ennemi. « Nous prendrons des habits d'hommes, et nous rejoindrons nos maris! s'écriaient-elles. Nous tomberons sur les Prussiens par des sentiers qu'ils ne connaissent pas, au moment où ils s'y attendront le moins. » La Suisse se défendra jusqu'au dernier homme. Nous ne saurions vivre flétris par l'esclavage comme d'autres peuples {Geltnechtet îme andere VœlJter).

Elle nous parla aussi de la France avec un naïf étonnement... et pleura lorsqu'elle sut qu'un exilé habitait son chalet.

Cet aveu fut amené par un incident plaisant. Elle venait de m'apporter le livre des voj'ageurs, où chacun inscrit avec son nom une qualité, un titre quelconque.

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Voyant que je mettais simplement Edgar Quinet, Marianne en fit la remarque :

— N'ajoutez-vous rien?

— Vraiment non.

Instruite et lettrée, elle me dit :

— Mais monsieur est sans doute de l'Académie?

— Pas même académicien, dis-je en riant, ni des Sciences morales et politiques, ni des Inscriptions et belles-lettres. Comment vous contenter? Je ne puis pourtant mettre ei2;-propriétaire, e;2;-professeur, ga; -chevalier de la Légion d'honneur, ga;-représentant du peuple, ea;-colonel de la garde nationale ; voyez-vous, son titre, c'est : exilé.

Sa modestie et sa réserve commandaient le respect aux jeunes gens qui recevaient l'hospitalité de la petite pension :

— Il faut voir comme elle nous tient à distance, nous dit en riant un des peintres.

Son costume était plus élégant que celui des autres villageoises. Un corsage de satin brun dessine sa taille sur une jupe de laine noire : la chemise, finement plissée, serre la gorge à la mode bernoise ; ses tresses sont retenues par des rubans de velours noirs. Les autres filles de l'Oberhasli portent deux jupes, la première brune à galons bleu de ciel, la seconde bleu foncé à galons rouges ; le corsage écarlate très-échancré est complété par la gorgerette blanche plissée ; des épaulettes en velours r.oir s'ornent d'aiguillettes en argent, mais seulement pour les jours de fête.

C'est à Meyringen que nous fûmes pris d'une malheureuse passion pour le dessin. L'éci-ivain eût, je crois, renoncé à tous ses dons, pour le moindre coup de crayon.

Dans nos barbares ébauches, l'après-midi, sous les noyers, l'un visait à rendre les masses imposantes, le fond du paysage, l'autre s'essayait aux détails : arbres, fleurs, aiguilles des sapins. Notre échec, c'étaient les ombres; elles noyaient les lignes à notre grand désespoir.

Quelle vie heureuse que celle de nos trois peintres! Ils me manqueraient, s'ils n'étaient là, disais-tu. Ils viennent, ils partent sans bruit, sans équipage. Chaque matin, ils se dispersent et rentrent le soir avec leurs provisions d'esquisses; les jours de pluie, ils achèvent ces études au chalet. Un de ces peintres était de Berlin, l'autre de Carlsruhe, le troisième de Bruxelles.

Si j'essayais de décrire ce qu'il m'était impossible de dessiner, mon dépit contre la plume était bien plus vif. Comment rendre dans la langue humaine les formes, les contours précis, la netteté de la nature? Si le st^'le parvenait jamais à réfléchir les splendeurs de la lumière, la majesté des montagnes, les lignes architecturales, la clarté des cimes, la fraîcheur et l'éclat de la végétation; si la parole pouvait dire ces merveilles aussi fidèlement que l'œil les voit, alors la nature -visible n'aurait qu'à disparaître, elle ressusciterait dans la pensée ; l'esprit renfermerait un univers spiritualisé.

Le Fœhn a soufflé toute la nuit; ce matin, il redouble avec une telle furie que la vallée est ravagée. Ce vent du désert, qui rase la surface des glaciers, prend les gigantesques proportions alpestres en s'engouff"rant dans les défilés. Brûlant, terrifiant tout sur son passage, il tombe en rafales, agite chaque feuille, chaque brin d'herbe. Les peintres n'ont pu aller travailler sur la montagne: même les enfants du pays ont les nerfs

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brisés; les liœufs poussent des mugissements inquiets; le coq, qui nous donne la comédie lous les jours devant nos fenêtres, entouré de ses poules, les fait grimper au plus vite devant lui sur l'arbre qui leur sert de poulailler. Il ne monte à son tour qu'après s'être assuré que pas une n'a désobéi.

Vers le soir, le vent calmé, nous fîmes quelques pas au-dessus du Reichenbach ; nous espérions atteindre une belle forêt qui semblait à cinq minutes. Illusion ! pour gagner le premier arbre, il eût fallu des heures. Las avant d'avoir marché, nous nous assîmes d'abord sur le toit d'un chalet de plain pied avec le sentier escarpé; un peu plus loin, sur une échelle, auprès d'une fontaine ombragéeoù l'eau jaillissaitlimpide et froide; les fleurs jaunes, Cierges de Notre-Dame, répandaient une odeur de miel. En face de nous ruminaient de belles vaches; elles se lèvent lentement et viennent, la tête haute, l'œil doux, plonger le museau dans 1 abreuvoir; puis, suivant docilement leur compagne à la grande clochette, elles défilent avec leur sonnerie si douce, si mélancolique.

Une lettre reçue d'Allemagne nous fit penser à Goethe, au culte fanatique que lui vouent ses concitoyens :

— Madame de Staël disait déjà : « On trouve du génie jusque dans l'adresse d'une de ses lettres. » Un Allemand se ferait tuer plutôt que décéder un iota du génie de Goethe et de Schiller. Au contraire, les Français ravalent tant qu'ils peuvent leurs poètes; on dirait qu'ils sont destinés à ne jamais dépasser l'âge de la critique. Et pourtant la plus solide gloire de la France lui vient de ses grands écrivains; leur génie la protège et continue son prestige aux temps les plus malheureux de l'histoire nationale.

Les Français ont changé de tempérament; autrefois enthousiastes, ils se piquent anjourd'liui de positivisme. Chez eux de tout temps l'admiration a été aussi prompte à tomber qu'à naître; ils n'ont jamais professé de grand

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respect pour les lioiiimes do la peiiî^éc. Elle nu jamais iHp honorée à l'égal de la gloire militaire.

Puisqu'ils n'ont pas de goût pour les mœurs lacédémoniennes, les Français devraient honorer, comme les Athéniens, les oeuvres d'art. Mais tout se tient : l'art véritable est aussi vivifié par le souffle de la liberté.

Le seul livre que nous eîimes le temps de lire entre nos promenades, ce fut le nouveau volume de VHistoire de France de M. Michelet, qui nous arriva un matin. Cette inépuisable puissance créatrice faisait l'admiration de son ami ; il trouvait que sa force augmentait à mesure qu'il marchait :

— Il a fait crouler l'histoire masquée, convenue; c'est une véritable révolution dans le passé et le présent.

Que les Français sachent donc enfin une cho^e claire comme la lumière! s'écriait-il. Ils n'ont encore donné que des promesses au monde. Leur patsé est un leurre, un désir peut-être, une attente. Ils n'ont pas vécu. Voilà ce dont ils doivent se convaincre. La conséquence que J'attends d'eux, c'est qu'en voyant combien leur passé a été illusoire, la fantaisie leur vienne enfin sérieusement de ^ivre. Puisqu'ils n'ont pas de passé, qu'ils se donnent au moins l'avenir !

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