SOUVENIRS D ENFANCE
Le premier effet dos rigueurs qui suivirent le 14 janvier se fit sentir dans la presse. Il fallut renoncer pour le moment à la pulilication do la Campaone de 1815, dont les épreuves étaient déjà corrigées. Elle fut ajournée jusqu'en octobre 1861.
D'autre part on éleva de nouvelles objections contre la composition du tome X; sous le coup des événements qui bouleversaient tout le monde, on demanda à exclure trois cents pages. — Où trouver sur-le-champ trois cents pages pour remplacer celles qu'on éliminait? Et quel sujet paraîtrait assez inoffensif? — Les souvenirs d'un enfant. Au lieu de servir de préface, VHistoire de mes Idées, agrandie, comblera le vide au milieu du volume déjà imprimé; voilà pourquoi elle s'arrête brusquement à l'année 1820; voilà pourquoi cette fraîche fleur est étouffée entre deux pierres miliaires.
L'étroit espace assigné à ces souvenirs obligea l'auteur lie supprimer plus d'un détail qui m'était cher, et que me racontait Madeleine Husson lorsque nous allions la voir dans son faubourg d'Anderlecht. Comment l'avions- 110U3 retrouvée?
Edgar Quirn-t l'araconlé : •■• Dans les jiromicM's jours de
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mon exil à Bruxelles, je fus reçu par une dame inconnue. « Votre plus vieille amie, me dit-elle en entrant. Ne la " connaissez-vous pas? Je suis Madeleine. » Ce nom me ramena en un clin d'œil à ce passé d'un demi-siècle. Pendant que j'écris, elle est ici, près de moi, mon témoin pour ces jours éloignés et mon guide là où ma mémoire hésite. »
Hasard plus charitable que les combinaisons humaines! La personne dévouée qui guida les premiers pas de l'enfant fut aussi la première à tendre la main à l'exilé lorsqu'il arriva sur la terre étrangère, et précisément dans cette même ville de Bruxelles, où elle avait accompagné l'enfant de deux ans. Elle me montrait l'hôtel de Bellevue, où Madame Quinet descendit dans ce voyage de 1806 en rejoignant son mari au quartier général de Wesel.
Douée du caractère le plus aimable, cette bonne Madeleine conservait à soixante-dix ans toute la précision et la vivacité de ses lointains souvenirs; élevée à une condition sociale supérieure, elle rappelait sans cesse le temps passé dans la maison Quinet, comme le plus heureux de sa vie. Je ne me lassais pas de l'interroger; elle me disait mille anecdotes qui m'étaient précieuses. « L'enfant avait dixhuit mois quand j'entrai au service de Madame Quinet ; c'était un enfant délicat, très-doux, mais très-malin. Nous partîmes pour Wesel; la guerre s'étant rallumée, nous revînmes après quatre mois à Colmar chez la femme du général Puthod, et de là à Bourg. L'enfant s'amusait avec moi toute la journée, il aimait tant jouer! Dès que j'avais fini mon ouvrage, j'habillais mon garçon et nous allions promener. L'été, j'allais le baigner dans la rivière claire et limpide; séché, r'habillé, je le ramenais à la maison; souvent on trouvait le père sur l'escalier, une badine à la main. Malheur s'il eût entendu des pleurs I Cela arrivait très-rarement; eil ce cas, je me sauvais ave ; mon garçon dans un fenil d'où on ne pouvait Ventendrc. r
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Entre mille traits que je recueillais de la bouche de ce premier témoin de sa vie, en voici un qui prouve l'idée que se faisait Edgar Quinet à l'âge de trois ans de la toutepuissance maternelle. Ayant entendu dire que les vrais pénitents pétrissaient leur pain dans la cendre, il voulut se faire un gâteau de cendre. Un coup de vent lui remplit les yeux de cette fine et mordante poussière. Il se crut aveugle; sa mère accourut à ses cris; alors le pauvre petit, d'une voix lamentable, désespérant déjà de revoir la lumière du jour, lui dit : « Si j'ai les yeux crevés, sauras-tu m'en faire d'autres? »
Evidemment il attribuait à sa mère une puissance surhumaine, surnaturelle.
Les origines maternelles d'Eugénie Quinet sont à peine indiquées dans V Histoire de nies Idées ; nous ne connaissions pas encore les Généalogies genevoises, que publie M. Galiffe, et qui contiennent aussi le tableau généalogique de la famille maternelle d'Edgar Quinet. Certains biographes ont répété à tort qu'il était Allemand par sa mère. Voici le fait :
Les Lagis, originaires de Vérone, se réfugièrent à Genève au temps de la Réformation, comme d'autres familles liuguenotes d'Italie et du midi de la France (les Saladini, Turretini, Calandrini). Madame Lagis-Sarasin, arrièregrand'mère d'Edgar Quinet, était établie dans sa propriété près Céligny. Ses fils se fixèrent à Cassel auprès d'un de leurs oncles et épousèrent des Françaises (Marie et Jeanne Landré). L'aîné devint chef du consistoire.
C'était le moment où Frédéric le Grand francisait toutes les cours d'Allemagne. La jeune Wilhelmine, élevée dans l'intimité de la famille régnante, épousa un Français du Mirdi, le jeune et brillant secrétaire d'ambassade M. Rozat.
Celui-ci était un des amis de Rulhières, qu'il accompagna à la cour de Russie et de Suède.
Plus tard il habita Versoix dont il fut mairo ; (son petitfils a sous les yeux le même horizon.) C'est le premier magistrat français qui harangua à la frontière Bonaparte, à son retour de Campo-Formio,
C'est aussi par Madeleine que nous trouvâmes la chanson de V Hirondelle , couplets dans le goût du dix-huitième siècle, que M, Rozat s'amusa un jour à composer pour une comédie de société.
Ils appartiennent à ce'è Souvenirs à'Ehfance (1) :
Il était un petit oiseau Qui voyageait sur un petit bateau.
Il vit dans un nid d'hirondelle Une hirondelle jeune et belle.
Ah!...
— Pourquoi, dit-il, n'allez-vous pas Chercher l'été dans de nouveaux climats?
J'ai vu pailir nos hii'ondelles, Que ne partiez-vous avec elles V Ah:...
L'hirondelle en pleurant lui dit :
— Monsieur, j'étais mourante dans mon lit Au moment oii nos hirondelles D'ici partaient à tire d'ailes.
Ah!...
— Et quoi! l'un vous abandonna, LIademoiselle, et pourquoi donc cela ?
— Monsieur, c'est qu'étant jeune et belle, Au Dieu d'amour je fus rebelle.
Ah!...
Je maltraitais tous les amants Qui sont venus me conter leurs tourments; Et comme je n'aimais persoime, Dans mon malheur on m'abandonne.
Ah!,..
(1) L'air naïf et original faisait valoir ces vers qui s'adressent ii des enfants.
SOUVENIRS DKNTANOE 335
Je vois bien qil'il faudra pirir.
Car lie mon lit je ne saurais sortir; Et quoique près soit la fontaine, La soif est ma plus grande peine.
Ah!...
L'oiseau lui répondit d'abord :
— Mademoiselle, ah! vous avez grand tort. Mais enfin vous êtes souffrante, Kt mon àme est compatissante.
Ah!...
Aussitôt le petit oiseau Dans son petit bec va chercher de l'eau.
— Buvez, dit-il. mademoiselle, Kt ne faites plus la crucUel
Ah!...
— .l'y consens, dit-elle en tremblant:
Mais qui voudrait être encor mon amant V
— Ce sera moi, mademoiselle.
— Je le veux bien^ dit l'hirondelle.
Ah!...
Ils s'aimèrent tous deux longtemps En élevant de beaux petits enfants, Qui, dans les bois du voisinage.
Au Dieu d'amour rendaient hommage.
Ah!...
Ceci vous prouve, mes enfants, '^u'il vous faut bien aimer tous vos parents. Si votre .^ime est pour eux cruelle, Craignez le sort de l'hirondelle !
Ah!...
Rien no m'était aussi doux que de te ramener aux temps de Bouig, de Certines, de Charolles, en ce moment surtout où l'on avait besoin d'être soutenu par un esprit de paix.
J'étais seule à recevoir ces confidences. Les entretiens entre proscrits sont empreints des amertumes de la situation; naturellement, la note sévère y domine. D'ailleurs on n'aime à parler de soi qu'à des amis dont les racines piongent dans le même sol.
Les compagnons d'exil étaient unis par une môme foi politique, mais rien ne les liait les uns aux autres dans le passé et n'autorisait ces effusions; il faut avoir longtemps vécu ensemble pour oser échanger des souvenirs de famille.
Alors s'éveillait parfois le regret d'être séparé des anciens témoins de la jeunesse. Nous les évoquions en esprit; nous revoyions au plus lointain horizon quatre enfants du même âge, intimement liés de parenté ou d'amitié; ils marchaient gravement, en procession, portant chacun un cierge au baptême de la petite sœur Blanche déjà tant aimée. C'était Edgar, son bon cousin Lucien Aillaud, Adrien de la Tournolle, enfin notre fidèle Albert de Saint-Germain, né dans la même maison, la même année, la même semaine que son ami Edgar, et qui fait encore tous les ans le pèlerinage de Veytaux,
« Toi seule t'intéresses à ces détails, » disais-tu. — Si je m'y intéresse!... Un seul jour de ta vie m'est plus cher que ma propre existence.
Du reste, j'étais persuadée que ces pages ingénues toucheraient chaque cœur d'homme. Le public m'a donné raison; il a même dépassé les espérances que je fondais sur le succès de ce livre. Aujourd'hui encore, pas un des visiteurs et des correspondants de Veytaux qui ne rappelle V Histoire de mes Idées et la promesse de la continuer.
La présence du piano dans le cabinet de travail fit sortir de son étui sombre le violon ; nous reprîmes nos sonates de Mozart; nos duos finissaient par plonger mon mari dans la rêverie; il continuait seul, en se promenant
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dans la chambre quelques préludes de Viotti, qui réveillaient ses souvenirs ; mainte image du passé fut ainsi évoquée : c'était le meilleur procédé mnémotechnique pour lui, d'autant plus utile, qu'il était séparé de la plus grande partie de ses papiers.
Un jour qu'il neigeait à flots, il prit le violon, et trouvant toutes les cordes brisées, ne pouvant plus en remettre que trois, sur cette espèce de Ijre primitive il joua tous les airs qui dataient de l'enfance ; à mesure que ces réminiscences musicales lui revenaient, de gracieuses figures, à demi-etfacées, surgissaient à l'appel de ses sons. L'image raphaélique de mademoiselle Genevier et le profil impérial de la belle Pulchérie se ranimèrent sous les sombres teintes des tableaux contemporains.
Je jouissais de ces heures; mais nos petits concerts étaient souvent interrompus par le courrier ; en ouvrant un journal, on lisait des nouvelles telles que. celles-ci : - Six cents transportés viennent de partir à bord de rAdouTy pour être déposés sur les rives de l'Amazone. '•
l'IIILOSOPHlK DU FOYElî
Comment n'aurais-je pas aimé et béni ce doux et pacifiant sujet qui offrait à Texilé un refuge contre tant de cruelles pensées dont on était assiégé jour et nuit?
Heureusement, il trouva encore une diversion salutaire dans un autre sujet : la Qîustion de Torigine des Etres.
J'ai déjà dit que le grand ouvrage de Darwin n'avait pas encore paru. Edgar Quinet ne le connaissait pas. ' Intimement lié, dès 1834, avec l'illustre Geoffroy Saint- Hilaire et avec son fils, notre cher et regretté Isidore- Geoffroy Saint-Hilaire, il s'était familiarisé avec les questions de philosophie naturelle dans cette maison du Jardin des Plantes qui fut à la fois un temple de la science et do l'amitié.
Il se posait déjà ces questions qui lui paraissent aujourd'hui enfantines :
« Est-il croyahle que le mastodonte ait surgi du limou animé, tout armé de défenses?
" Comment est né le premier homme? »
A coup sur, il ne lui donnait pas trente ans; il n'en faisait pas un heau. bien vêtu, avec un lorgnon, U!i poi-te- É
feuille sous le bras, prêt à aller au ministère. 11 se lo»fl}]:urait enfant, faible nouveau-né.
Là commençait la difficulté : la nature prévoyante a-t-elle créé avec prodigalité des milliers d'individus pour assurer lexistence d'un seul? Entre mille glands de chêne tombés de l'arbre , combien peu deviendront le g'éant des forêts ! Des milliers d'oiseaux 'périront dans l'oeuf avant qu'un seul puisse éclore. Le plus vigoureux a survécu et a fondé le type de son espèce.
La création a-t-elle commencé par une première cellule à l'époque où la vie végétale et animale étaient confondues sur l'extrême limite embr^-onnaire?
Autre difficulté : la préexistence des germes. Contiennent-ils la série de tous les êtres qui se succéderont jusqu'à l'extinction de l'espèce? Une graine contient-elle tous les arbres futurs, ou bien cette graine ne renferme-t-elle que l'individu qui va la perpétuer ? Elle lui a communiqué un principe actif, puissance créatrice, \q. force formatrice par laquelle il se reproduira à son tour dans un nouvel individu. 11 s'assimilera les molécules organiques dont l'air, la terre et l'eau sont saturés. L'atmosphère, ce grand réservoir de la création^ renferme, invisibles, les matériaux où la nature puise sans cesse pour réparer et continuer la création.
Comment les premiers-nés (sans parents) ont-ils survécu ? Comment allaités? Par une louve? par la nature, mère nourricière du genre humain? A-t-elle mis à la portée de ces frêles êtres une plante laiteuse, un rayon de miel, un fruit tombé de l'arbre? Dans les climats heureux, quelques, uns ont-ils pu échapper aux périls de l'enfance? Entre des milliers de victimes, quelques individus devinrent-ils les types de l'espèce humaine?
Hypothèses invraisemblables , mais non pas plus absurdes que celles de tant d'illustres rétrogrades.
Le lendemain, en reprenant l'entretien de la veille, on rejetait l'idée acceptée, qui ne satisfaisait plus la raison, et on ne se lassait pas de poser le problème de nouveau.
Les mêmes germes, sous des influences différentes, produisent-ils des organismes différents, conçus sur un plan unique : poissons, crocodiles, éléphants, proviennent-ils du même type modifie par des transformations successives?
Buffon renversait l'hypothèse de l'œuf. L'œuf, ce grand symbole du berceau de tous les êtres animés, adoré par la sagesse indienne, couvé à l'aurore de la création par un soleil plus puissant.
Comment donc expliquer la transformation des espèces? — A l'aide puissant du temps et d'un milieu différent, on pouvait admettre que le même germe produira une organisation modifiée : les arêtes du poisson solidifiées deviendront des côtes, les nageoires se transformeront en pattes; les cétacés expliquent ainsi les quadrupèdes.
Surtout il fallait être prodigue de siècles, de milliers de siècles. On maintenait ainsi un plan primitif, unique, une organisation unique variée à l'infini. Ce mode de transformation laissait à chaque espèce son indiyidualité originaire. Le cétacé ne s'est pas transformé en quadrupède, mais leur embryon fut le même : modifié par le climat, par les âges successifs de la terre, le milieu, il donna naissance à des organismes variés, s'élevant sans cesse d'un degré inférieur à un degré supérieur. Marche lente, mais progressive que la nature observe dans toutes ses œuvres.
Toutes ces ébauches d'idées , encore informes , fortifiaient chez Edgar Quinet le projet de les creuser, en écrivant un ouvrage sur ces grands sujets; le 16 février 1858, ^ le titre même en fut arrêté : la Création.
Ce livre et tant d'autres que j'entrevoyais dans un loin-i tain lumineux prolongé à l'infini, démontrait aussi la préexistence des germes. De cette semence de pensée, je
voyais naître l'arbre dont le feuillage et la couronne abritent mon bonheur.
Il faut avoir été en exil pour comprendre tout ce que eette vie a de précaire. On n'ose s'établir, se créer un chez-soi, former un projet pour le lendemain. Comment songer à des préparatifs d'in&tallation quand on se dit : -. Demain, peut-être, je planterai ma tente ailleurs? »
Dans le domaine de l'esprit seulement, on se sent sur un terrain inébranlable. Cette patrie morale, rien ne peut nous l'ôter; dans les régions sereines de la pensée, aucun orage ne vous atteint. C'est le foyer lumineux où l'on convie les bienfaisants génies de tous les âges; on bénit leur société; elle remplace celle que le malheur des temps a dispersée.
Trois héros dô l'intelligence nous tinrent compagnie en ce moment de crise : Fichte, Kant et Condorcet. La Vie Meiiheureuse nous convenait en ce temps-là, car elle fait de l'univers visible un rêve. Et quels appels sublimes à la dignité humaine, à ce Fils de V Éternité! La Doctrine de la vertu (dans la belle traduction de M. Barni) contenait cette parole que devraient méditer les peuples : Celui qui se fait ver de terre 2^eut-il se plaindre d'être écrasé?
Avec quel respect on touchait le livre deux fois sacré qui renferme le testament politique du sage de la révolution ! Pendant qu'il le méditait, l'échafaud réclamait sa tête.
La mort! il l'attendait avec sérénité. Rêver au bonheur des hommes au moment où ils vont l'immoler; nul retour sur soi-même, nulle amertume de pensée, des méditations ûublimes sur les progrès de l'humanité, n'est-ce pas une fin qui sert de pendant à celle de Socrate?
Où est la statue de Condorcet? Où est la' légende do notre saint? C'était une épreuve à tenter que de relire après soixante-dix ans en exil ces r.ôves généreux, ces espérances à Vauroo'e d'une humanité nouvelle. Comparez ces rêves à la réalité !
Oui, j'ose le dire, nous vivions déjà de l'éternité, de l'infini, tant nous étions loin et séparés du présent!
En effet, quelle était l'existence matérielle ? On s'en apercevait à peine. Absorbées par la méditation, les heures n'ont que la durée de l'éclair, d'un éclair immortel. — Qu'avons-nous fait aujourd'hui? — Nous ayons eu un moment fugitif de vie idéale; mais c'est de ces moments que l'éternité se compose.
Quel champ illimité, toujours ouvert, toujours libre! Nul despote ne le peut circonscrire. J'aime et je pense, donc je suis.
Les causeries mondaines bannissent la paix, réveillent la tristesse née de la rétillté des choses. Mais les grands sujets qui embrassent la destinée de l'homme et des nations nous élèvent au-dessus d'un temps de misère. Envisagé de très-haut, chaque objet offre sa fleur divine. Heureux qui a l'amour des choses immortelles ! Un creuset divin épure pour lui la matière et en dégage l'essence impérissable.
Vers la fin de février, nous eûmes mieux que des livres; la philosophie elle-même vint à nous, représentée par deux esprits éminents qui conservaient le charme de la simplicité et de la cordialité sous l'abstraction des idées. Edgar Quinet prenait grand plaisir dans la société de M. Tibprghien, professeur à l'Université de Bruxelles, belle intelligence, avec laquelle on abordait faniilièirement et
d'une façon aimable, t>ans nulle pédanterie, les plus hauts problèmes de la destinée humaine.
Je ne raconterai pas ces soirées où l'on causait de la renaissance céleste. Ces préoccupations immortelles ne sont pas aujourd'hui du goût de tout le monde. De nouveaux Dialogues de Platon lui-même marqueraient l'esprit d'un stigmate rétrograde.
On s'interrogeait sur ce que deviendrait le souvenir après la mort. Nous le défendions, parce qu'il nous semble identique à l'individualité. Si vous m'ôtez le souvenir des affections et des aspirations qui font la meilleure partie de mon être et de mon droit à l'avenir, je no suis plus moi-même.
Le sommeil efface le souvenir! dites-vous. — Non, il le suspend ; le lendemain est relié a la veille par le souvenir. Ce gui est digne de onémoire survit seul à la journée terrestre.
Pour pénétrer les mystères de l'avenir, il suffît de se replier sur soi-même, de s'interroger, d'écouter ses instincts,' et de se fier aux impressions spontanées qui naissent de cet examen intérieur. Si on se livre à ces recherches avec l'ingénuité primitive, alors les faits les plus simples et les phénomènes de la vie morale comparés à ceux de l'univers visible nous révéleront le grand inconnu, objet de notre inquiète curiosité.
L'existence terrestre et la vie immortelle forment une seule ligne qui part de la terre et se projette à l'infini sans solution de continuité. Dans les moments de ravissements, l'âme plane au-dessus de la vie; rapides élans, où une âme enthousiaste atteint d'un coup d'aile les cimes de l'invi- .sible et embrasse d'une seule étreinte la vie sans limites; du haut des Alpes, nous apercevions ainsi à la fois la terre et le ciel, abaissés à nos pieds.
Dans ce même mois do février, nous finies la connais-
sance de Madame de Marenlioltz (belle-fille de Benjamin Constant), ardente missionnaire delà doctrine de Frœbel; elle vint fonder en Belgique ses Jardins d'enfants, qui prospéraient en Allemagne et en Angleterre. Cette noble femme, qui s'est vouée avec passion à l'œuvre de l'enfance et qui a consacré toute sa fortune et ses rares facultés aux intérêts de ce monde en miniature, nous pénétra de respect par l'élévation de ses sentiments. Elle expliquait ses vues avec autant d'éloquence que de modestie.
Ce système dont il y a quelques traces dans Rousseau a pour base l'axiome : Revenez à la nature; c'est toute une réforme radicale dans l'éducation.
En contact direct avec la nature et dans la société de ses petits 'semblables, l'enfant apprend en s'amusant ; il cultive la teri'e, il élève des animaux, il reçoit les premières notions de géométrie qui développent à son insu sa future vocation d'artiste ou d'artisan. L'idée de la solidarité humaine , les bienfaits de l'association et du travail germeront d'une façon inconsciente dans ce jeune esprit. Mon mari supposait que la doctrine de Frœbel, est « la philosophie de Hegel mise dans des jouets d'enfants. » Madame de- Marenholtz s'en défendait vivement : « Tout le secret de notre méthode, c'est que l'enfant ne s'aperçoit jamais du rapport scientifique entre des jeux qui l'amusent et les questions les plus hautes. Tout effort lui serait funeste. »
En exerçant à son insu ses facultés, son intelligence aura la souplesse que la gymnastique développe dans ses membres. Il acquiert ainsi la vigueur de l'esprit et du corps. Dans l'éducation routinière, on n'éveille qu'une seule faculté; les autres sommeillent; ces paralysies partielles se rencontrent chez beaucoup d'individus.
Avec la méthode de madame de Marenholtz, cet engourdissement n'est pas possible; les facultés de l'intelli-
gence s'harmonisent, à moins (^ue l'enfant ne naisse complètement disgracié.
" Nous ne réclamons, disait-elle, que les premières sept années de Fenfance, perdues jusqu'ici, autant pour l'intelligence que pour l'exercice du corps. » Tout l'avenir dépend précisément de ces années obscures ; si on s'en empare pour les cultiver, chaque point deviendra lumière ; les premières empreintes sont ineffaçables.
Il est évident qu'ua enfant dirigé dès le berceau avec tant d'intelligence aura une flexibilité supérieure pour manier plus tard les idées et les outils. Ce ne sera ni un ouvrier, ni un artiste ordinaire.
On prenait un intérêt infini à ces démonstrations; mais on concluait que la liberté seule peut faire fleurir les jardins d'enfants, et empêcher une imitation mécanique, j'allais dire automatique.
Madame de Marenholtz et M. Tiberghien se rencontrèrent plusieurs fois chez nous ; chacun cherchait à entraîner l'autre dans son système philosophique.
Le disciple de Frœbel trouva un aide efficace dans le .linistère belge; deux jardins d'enfants furent aussitôt fondés à Bruxelles.
Elle nous quitta au printemps pour continuer son œuvre en Hollande, où son amie la princesse Henri des Pays-Bas appuya ses efforts persévérants.
Elle faisait à la Haye sa propagande en voiture de cour pour rallier l'aristocratie à cette fondation utile ; en même temps, par sympathie naturelle pour ce qui est grand et noble, elle clioisit le modeste hôtel qu'habitait Barbes, avec qui nous l'avions mise en relation.