ÉTRENNES DR 1858. — APRÈS LE M JANVIER
La terre belge apparaissait à présent comme un sol natal, en comparaison de ces solitudes transatlantiques. Ceux des proscrits qui n'avaient pas les moyens d'emmener leurs femmes, leurs enfants, étaient les plus malheureux; déjà ils se voyaient arrachés à leurs familles. D'autres, plus fortunés, se juraient de ne pas se séparer de leurs compagnons en détresse et de les associer aux lointaines pérégrinations inconnues. Perspective déchirante pour tous.
En face de cette situation terrible, on recueillait toutes ses forces, on tâchait même de sourire, de plaisanter. Tu me peignais d'avance notre vie dans les pampas, dans quelque savane.
— J'ai toujours eu la passion des chevaux, disais-tu; eh bien, je me ferai «/â^^^c/io, gardien de chevaux; toi, tu auras une hutte, des vaches, des poules.
Et comme à Certines, au bord des étangs solitaires, tu te voyais sur la croupe des chevaux indomptés.
Aucune de nos appréhensions ne se réalisa, aucune de ces folles menaces ne fut mise à exécution. Le ministèro belge ne céda point aux conseils violents d'une réaction furieuse et aveugle. On se borna à maintenir dans toute sa rigueur la situation faite aux exilés; elle était suffisamment intolérable ; on suspendit sur leurs têtes uneépéede Damoclès ; surtout on ranima l'esprit de terreur qui pesait alors sur toute l'Europe.
Les menaces faites à l'Angleterre par les chefs des régiments exaspéraient l'opinion publique des trois royaumes et fortifiaient la résolution unanime de ne pas céder sur l'expulsion des proscrits. Quelle alternative! Si l'Angleterre tenait bon, la guerre éclatait: L'invasion au printemps. Cela sent la poudre, répétaient les échos. Si l'Angleterre cédait, les exilés n'avaient d'autre choix que l'Amérique.
Do France personne n'osait plus écrire aux proscrits.
En Piémont comme en Belgique, on proposait contre eux des lois presque aussi sévères que la loi de sûreté générale décrétée pour la France. Mais la Chambre des Communes rejeta la loi sur les conspirateurs.
Respect aux vieilles libertés de l'Angleterre ! Honneur à cette force indestructible de l'esprit public ! Il y aurait là un bel enseignement à tirer de la puissance de l'opinion. Parfois elle semble éteinte, les faits les plus iniques ne la révoltent pas; tout à coup une explosion atteste que la conscience humaine vit encore.
Non, il n'est janaais permis de désespérer.
Les anglophobes les plus acharnés avouaient qu'Albion venait de racheter bien des fautes. Ce peuple a des aïeux : six cent cinquante ans de liberté.
Le parlement piémontais, par la voix de Valerio, repoussa aussi la loi sur le jury.
Daniel Manin venait de mourir.
En songeant à ces patriotes tombés par milliers et qui n'ont pas vu le triomphe de leur cause, on a besoin de croire à une immortalité pour les nations comme pour les individus.
Un brin d'herbe est l'image microscopique du chêne st du palmier ; un grain de sable reproduit la forme des Alpes. Analogies de l'univers^ ne révélez-vous pas l'existence des patries idéales? Là, se retrouveront peut-être les martyrs, les héros, non comme des ombres vaines errant au bord du Styx, mais reprenant l'œuvre brisée ici-bas avant l'heure.
Là, Jeanne Darc a retrouvé sa France, Madame Roland la république triomphante, les martyrs italiens une Rome délivrée...
Et toi aussi, enfant sublime, qui brûlais de marcher sur
KTREXNES DE ÎSr.S. — APRÈS LE M JANVIER 3'21
la trace des héros, tu as retrouve une patrie idéale où se sont réalisés les rêves généreux de ton cœur, puisque, hélas! nous n'avons pu te conserver pour notre amour !
Qu'importe à un grand citoyen de mourir, quand c'est pour une cause sacrée! Parle sacrifice de sa vie, il acquiert l'immortalité; il devient pour son peuple le saint de la patrie; dans tout cœur d'homme, il entretient le culte do la liberté; son exemple luit comme un phare dans les ténèbres. Voir disparaître ces nobles individualités, c'est une amère douleur sans doute; mais faut-il se plaindre do cette puissance morale qui vous identifie avec les souffrances d'autrui ? Qui voudrait d'une vie végétative, indifférente? On aime, on souffre, mais on existe. La plénitude de Fàme est révélée par chaque vive émotion, dans tout événement qui intéresse la justice. Comment limiter son existence, se renfermer étroitement dans ce moi individuel, ce 7)ioi qui n'a encore rien accompli d'héroïque, ce moi insignifiant s'il se borne à lui-même, mais qui s'enrichit de la vie universelle?
Cette grandeur morale que j'admire chez autrui élève ma propre nature; elle fait palpiter dans mon cœur tous les cœurs qui sont l'honneur de l'humanité; ils vivent en moi, ils m'ennoblissent. Notre vie n'était qu'un point dans l'espace; par l'amour, par l'enthousiasme, elle s'unit aux rayons infinis de lumière que projettent les grandes ùmes. Et cette fusion morale est déjà un commencement de la vie bienheureuse qui réunira les justes, les frères d'une même pensée dans la patrie céleste de la justice et de la liberté. Ah ! ne nous plaignons pas de souffrir avec tant de véhémence pour toutes les nobles causes auxquelles nous ne pouvons prendre part autrement. Nous leur donnons notre àme entière; Dieu sait que volontiers nous donnerions aussi notre existence.
Je ne puis malheureusement raconter ici les quatre
mois d'agitations, de trouble inexprimable dans lesquels se consuma la vie d'exil jusqu'à la fin de notre séjour de Belgique. Tout devait s'en ressentir, la santé, bien entendu, les entretiens, les pensées de chaque jour, les rêves. Plus de calme, sauf à l'heure du travail qui nous reportait à cinquante a/is en arrière de ce triste présent et qui ramenait l'équilibre. On n'entendait parler que de lois de suspects, d'adresses qui demandaient « regorgement des bêtes féroces ». On assurait que. nous n'avions vu jusqu'ici que des roses. Des jours terribles allaient commencer; après l'âge d'or où nous vivions, l'âge de fer plein de violence et de panique. C'était vraiment une suspension de l'existence.
— Non, non, disions-nous, cela ne peut être ainsi.
Et vraiment il n'y avait rien de nouveau, rien de plus que ce que nous avions depuis six ans, rien de plus que des mots atroces. Mais pour des hommes navrés de tant de coups, les mots peuvent ajouter un degré de plus à lasoufrance. Pour des Français surtout, les choses désignées par des paroles acquièrent une réalité plus terrible. La puissance des mots est immense en France. On pardonne les choses, on est blessé par les mots. Les faits, tant qu'on n'en parle pas, ne sont pas censés exister. Les morts lointaines, silencieuses, par milliers, font moins de bruit qu'une seule exécution sur la place publique. La France a mal aux nerfs : elle redoute le spectacle des atrocités; ';u'on ne lui en parle jamais, elle n'y pensera jamais.
Je ne sais ce qu'on serait devenu, si cet état des esprits se fût prolongé. Sûrs de retrouver l'immortelle société d'âmes saintes dans un monde de justice, on eût quitté sans regret cette terre de malédiction, pourvu qu'on partît tous deux à la même heure, la main dans la main.
On était poursuivi jusque dans le sommeil par ce cauchemar qui pesait sur l'exil. J'eus un rêve si épouvantable que tu m'as demandé de le noter :
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Nous étions à bord du Lérialhaii, tVèté pour les proscrits, en voile pour l'Amérique. Tout à coup le ciel est obscurci par une pluie de cendres et de soufre comme aux derniers jours dHerculanum. Les étoiles filantes se mêlaient à cette tempête de cendre; les clameuï's de la multitude redoublent plus sinistres ; ce ne sont pas des étoiles filantes, mais les planètes qui se précipitent du firmament : « C'est le dernier jour du monde ! » criait la foule. Dans les ténèbres, dans Tangoisse de l'âme, je serrais ton bras, je t'entraînais, toi et mon fils.
Jupiter et ses satellites tombent de la voûte des cieux : -<■ Mon Dieu! sauvez l'ancien monde! " Cet immense cri s'éleva dans l'horreur de la nuit.
Alors distinctement je sentis le choc, la séparation de l'âme et du corps; toutes mes facultés se concentraient dans une seule pensée : toucher ensemble l'autre rive. Nous abordions.
Depuis le 14 janvier, les visites de France devinrent rares, très-rares ; si parfois des voyageurs se hasardaient à passer la frontière, c'était toujours pour parcourir les musées de Hollande ou pour aller aux bains de mer.
Le pavé de Bruxelles leur brûlait les pieds, ils arrivaient I»our se sauver, « Je suis pressé, je n'ai qu'un moment à vous donner. »
On était d'autant plus touché, reconnaissant envers ceux qui venaient bravement, publiquement pour les proscrits, les recherchant un à un ; d'ordinaire un banquet les réunissait aux compatriotes de l'intérieur.
Il était impossible de ne pas remarquer à ces occasions la différence de ton, do manières, entre les exilés et les Français restés en France. Ceux-ci, malgré la fermeté de leurs convictions, justifiaient encore l'ancienne réputation de gaieté, d'insouciance, de légèreté française, tandis que les nôtres s'accusaient de changer de tempérament et d'accent :
« N'avons-nous pas altéré notre langue? » demandaient les Français de Bruxelles, et ils craignaient d'avoir pris les idiotismes belges. Les pèlerins les rassuraient, affirmaient que de ce côté des frontières on parlait même un français plus correct, plus ptir. — "Voyons, nous reconnais-
scz-vous encore? Notre figure est-elle bien la même? Ne sommes-nous pas devenus graves, pesants, sentencieux, tragiques? »
« Il y a bien de quoi. L'exil n'est pas fait pour émoustiller l'esprit. Vous autres, vous conservez votre verve ; elle est attachée au sol natal ; on ne l'emporte pas à la semelle des souliers. Le sel des plaisanteries n'a pas la même saveur de ce côté de l'A-chéron. Où est le babil Joyeux, le caquet spirituel, l'argot pittoresque des boulevards? «
Les autres reprenaient : « Allez! nous avons bien changé aussi; vous ne nous reconnaîtriez pas si vous rentriez en France. La néce^ité nous donne de la réserve et elle nous laissera peut-être un fond de dureté... »
Le dialogue continuait à la façon d'Ulysse et des ombres évertuées de l'empire des morts.
Tous n'étaient pas aussi modestes, et il était difficile de réprimer un sourire amer quand certains grands politiques commis-vo^'-ageurs assuraient qu'il s'était fait un grand travail dans les esprits, un énorme progrès dans l'opinion publique. Ces illusions eussent été permises tout au plus aux exilés qui avaient besoin de relever les courages abattus. Mais les hommes d'affaires qui menaient rondement leurs intérêts industriels et vivaient grassement au Soleil de France, n'étaient peut-être pas aussi bons juges.
Aujourd'hui encore, après plus de seize ans d'attente, M. Quinet reçoit souvent des leçons de pliilosophie de quelque jeune touriste de passage. Remontrances trèsamusantes, l'hiver surtout, sur les chemins glacés de Veytaux à Villeneuve, mais auxquelles il a peine à se convertir. En cette saison, au bord de notre lac noir et mélancolique, dont le silence n'est troublé que par le vol et
le cri des mouettes qui rasent l'eau avec un gémissement d'enfant, il rencontre un jeune voyageur qui lui dit : « Eh ! Monsieur, au point de vue de la philosophie de l'histoire, qu'est-ce que dix-sept ans, vingt-sept ans, quarante-sept ans, dans la vie d'un peuple! Ce n'est rien ! il faut voir les choses de plus haut! — D'accord, mon ami, mais vous êtes jeune et vous rentrez en Bourgogne, Moi je ne suis pas Celui qui est patient, parce qu'il est éternel. »'
Je ne sais si la' vie d'exil, déplaçant le point de vue, fait acquérir plus de lucidité de jugement ou simplement plus de sévérité. Peut-être la pénombre d'où l'on envisage les choses et les hommes, les dessine-t-elle avec plus de netteté. Ces visites de France et^d'AUemagne représentaient tant de spécimens différents qu'ils eussent servi à établir une classification de caractères. Nous remarquions surtout que la vanité surnage dans la défaite; c'est la dernière puissance qui survivra au globe.
La prodigieuse ignorance de tant de gens JionnUes et sensibles, sur les faits les plus notoires, eût semblé incroyable si on n'eût soupçonné qu'elle était feinte. On veiit ne pas savoir. Peut-être aussi l'Europe ne s'intéresse-t-elle plus à la France, depuis que la France a cessé de s'intéresser à elle-même.
'On recevait parfois des lettres inouïes d'indifférence, d'apathie. Une ancienne amie reprochait à l'exilé son honlieur égoïste ; personne douce et bonne, qui n'avait assurément nulle intention d'être blessante ; elle se plaignait qu'il n'eût rien fait pour se rapprocher de son pays. « Il y a plus de sept ans que vous n'êtes venu en France, écrivait-elle, vous êtes tout entier à votre bonheur cgo'iste. »
Elle n'avait pas l'air de se douter qu'on ne vivait pas à
Bruxelles uniquement pour son plaisir ; sans doute, on s'y plaisait parce que c'était une belle grande ville, avec un excellent opéra, les bains de mer à proximité, la saison de Spa. etc.
Il n'y avait pas moyen de se fâcher. On riait.
« Les destins sont changeants, s'écriait l'exilé. Si jamais ces belles indifférentes, atteintes à leur tour dans leur fortune, leur bonheur , jetées sur la terre étrangère , poussent les hauts cris, sera-t-il permis de leur rappeler que nous subissons aujourd'hui notre sort en silence? Nous les engagerons à nous imiter. »
Ce n'est pas la province seule qui languit dans cette somnolence. Quand il nous venait d'autres pays d'Europe une bonne âme sympathique, la même inertie se révélait aux singulières questions adressées à l'exilé. De la proscription, on ne savait mot : «Eh quoi ! Mais j'ignorais complètement. Comment, n'est-ce pas Louis-Philippe qui vous a éloigné de Paris ? N'est-ce pas lui qui a brisé la chaire du Collège de France ? N'est-ce pas à cause d'un différend de programme sur votre cours, que vous êtes à Bruxelles? » Autant valait reprendre l'histoire du Collège de France depuis son fondateur -François P'.
Ceux qui étaiest parfaitement au courant des événements connaissaient l'arrestation des généraux, l'exil de MM. Changarnier, Bedeau, Lamoricière. Aux yeux do l'Europe, c'étaient les seuls proscrits. Et n'avons-nous pas entendu cet amusant propos : « Ses généraux l'ont trahi ! »> disait la foule.
Brouiller les choses était commode; mais établir les faits, recommeocer sans cesse l'historique, l'a, b, c, des événements, quoi de plus fastidieux?
Quelquefois il valait la peine de faire dos irais d'éloquence pour prouver que deux et deux font quatre, vérité obstinément niée par les esprits subtils, exténués à force
d'habiter les régions métaphysiques, incapables de s'intéresser aune vérité vivante, saisissable, à un devoir strict, immédiat.
Si rignorance était involontaire, on cherchait à la dissiper; tel qui arrivait insouciant s'en allait le cœur ému, frémissant. Mais toute peine était perdue avec ceux qui, repoussant l'idée de patrie , s'intitulent vaguement les Amis de V humanité.
On peut les considérer comme les anachorètes de la pensée, ermites de je ne sais quelle philosophie, retirés dans leur désert pour méditer leurs théories d'une abstinence et d'un vague effrayants. Leur indifférence prouve le danger des systèmes qui garrottent l'âme et lui ôtent sa liberté. L'esprit infini de sa nature cesse de s'intéresser à la patrie, à la liberté s'il e^t enchaîné par des formules: son activité se reporte sur des hypothèses chancelantes; tout ce qui ne rentre pas dans le cadre du système leur demeure à jamais étranger.
On nous répétait aussi : « Le peuple n'est pas mûr pour la liberté; la génération révolutionnaire est devenue réactionnaire à cause des sauvages bmtalités de 1848, etc. » Toujours la légende. Axiome et cercle vicieux dans lequel on tourne sans cesse!
Ah! croyez-moi! s'écriait l'exilé; le mal vient de l'absence des caractères. Abattre le despotisme, ressaisir les rênes du pouvoir, appliquer les mesures urgentes au salut de la société, tout cela s'est vu; mais ce qui peut seul fonder la liberté et la rendre durable, ce sont les caractères; ils valent mieux que les plus belles théories, ils honorent un parti; c'est par leur persistance qu'une nation peut être sauvée.
Alors l'interlocuteur se rejetait le plus souvent dans un confuse dissertation sur les bons et les méchants, les confondant dans la même sympathie humanitaire. M. Quinet Unissait par une plaisanterie ; « Je soupçonne que vos
sympathies sont même beaucoup plus grandes pour les mécliants que pour les bons. Ces pauvres méchants ! vous avez bien raison de les plaindre! tant de pauvreté morale au milieu de la richesse et de la puissance très -réelle, très-palpable ; cela, en effet, crève le cœur ! pleurons donc sur eux, puisque vous le voulez. »
D'autres s'apitoyaient sur les maux matériels : maladies, pertes d'argent; au demeurant, parfaitement indifférents sur tout le reste.
Involontairement on réagissait contre ces tendances, on devenait plus sensible aux maux de l'intelligence. Il est certain que l'isolement moral, l'angoisse de cœur de nos amis nous émeuvent autant que la détresse matérielle. Un attentat commis contre l'esprit humain, un outrage à la conscience publique étaient mille fois plus poignants qu'un fait brutal. On se sentait aussi blessé. quand la langue française, notre héritage, notre trésor de beauté, servait l'hypocrisie.
Mais ces sentiments restaient incompris, et plus d'un visiteur se retirait, exprimant l'e^^oir que le printemps adoucirait nos cϔirs.
Nous observions aussi qu'une des choses qui tendent à disparaître complètement de nos jours est la curiosité d'esprit. Les hommes ne sont plus comme autrefois avides de pensées nouvelles ; si nous en cherchons la cause, si nous voulons justifier la jeune génération, peut-être avouerons-nous qu'elle a été trop nourrie d'idées contradictoires sous les régimes divers qui se sont succédé depuis 70 ans. Peut-être en sortant de ce long jeûne, après le désert, retrouvera-t-elle le goût de l'esprit, comme cela s'est vu dans les premières années de la Restauration ; alors aussi les hommes eurent soif de vie intellectuelle après le temps aride de l'empire.
Certains visiteurs d'outre-Rhin confirmaient Edgar Quinet dans cette opinion que l'Allemagne (en 1858) négligeait les grandes œuvres et les grands esprits qu'elle a produits : Kant , Hegel , Goethe ; elle préférait alors une littérature frivole d'imitation ; des publicistes choisissaient ce moment pour réhabiliter l'inquisition dans la patrie de Luther. Preuve nouvelle que des époques inférieures succèdent aux grandes explosions de l'esprit humain. L'Allemagne, élevée à l'apogée de la gloire par ces immortels génies, n'était plus à leur hauteur.
Il fut une époque où la Grèce ne comprenait plus Homère, ni l'Italie le Dante ; ce n'est pas que le siècle ait dépassé ces génies lumineux ; au contraire, c'est le siècle qui s'est abaissé, qui n'est plus à leur hauteur. Alors la réaction se fait. L'Allemagne était entrée dans une voie do réaction philosophique et littéraire, de même que nous sommes entrés dans une réaction politique ; c'est le même fait qui se traduit chez les uns et les autres.
L'Allemagne fait peau neuve, disions-nous en 1858; et il est fort possible qu'un organisme nouveau, une créature régénérée sorte de l'informe larve germanique avant que le papillon français ait retrouvé ses ailes diaprées.
D'ailleurs, l'unité de l'Allemagne existait déjà de fait. Oui, l'unité de l'Allemagne est dans ses écrivains et ses poètes : Goethe, Schiller, Beethoven et Mozart ont fait la fusion du Nord et du Midi; l'Allemand du Danube et celui de la Sprée et du Rhin se sentent compatriotes par les symphonies et les chef-d'œuvres des maîtres^populaires dans chaque chaumière. Chez nous, en France, je ne vois rien de semblable. Au contraire, bien souvent, je crois apercevoir plusieurs races de Français différant totalement entre eux d'esprit et de cœur. Quant aux grands écrivains qui prolongent depuis des siècles le prestige de la France à l'étranger, les honorons-nous, les aimons- ■ lous aspez?