CHAMP DE BATAILLE DE WAWRE
errante dans la forêt. Cinq heures d'air pur et d'exercice garantissaient une nuit de sommeil et une matinée de iravail.
Nous commençâmes la série de nos excursions extràduros par une journée à Wawre.
Le pauvre chroniqueur était si préoccupé de ta santé ihancelante, qu'il négligea cette fois de noter les détails des lieux, comme il avait fait à Ligny et aux Quatre-Bras. Il n'en dira donc que fort peu de chose.
Du reste, sur ce champ de bataille, on était pénétré i un sentiment étrange: l'inanité de cette journée , les - iforts de la valeur humaine non-seulement dépensés en vain, mais mai à propos. En effet, l'obscure victoire do Wawre causa l'éclatante défaite de Waterloo. Au moment suprême où Grouchy était attendu de minute en minute, pendant que tous L-s yeux le guettaient à l'horizon, sur les hauteurs de Saint-Lambert, il livrait ici des combats :.eharnés et stériles contre le corps de Thielmann ; il dépensait les dernières ressources de la France autour de la Dyle, tandis qu'elles eussent peut-être changé les destins de Waterloo.
Nous errâmes longtemps sur les bords de l'étroite rivière, où la lutte entre Vandamme et le corps de Thielmann dura plusieurs heures. Onze fois les Français renouvelèrent l'attaque ; mais les Prussiens, débouchant par les rues de W^awre, il fallut chercher à les tourner.
Nous restâmes une grande partie de la journée vers le moulin de Bierges, situé à 1,200 mètres de la ville. C'est ici que l'action principale eut lieu; les deux armées se disputèrent ce point, qui domine Wawre. Ici fut tenté le second passage; là Gérard tomba frappé, à l'attaque du pont. Go pont débouche dans la cour du moulin, entourée de murailles et de créneaux.
Le passage de Bierges n'ayant pas réussi non plus, Groiicliy tourna Wawre à Limale, culbuta les Prussiens, franchit enfin la Djle.
Nous suivions tristement le cours de cette rivière ensanglantée par les terribles combats de nuit. On embrassait d'un coup d'œil la petite ville au milieu de l'étroite vallée ; les collines assez élevées et même escarpées; les prairies marécageuses entrecoupées de canaux et traversées par l.i Dyle, qui rendait la prise de Wawre si difficile aux Français. Ils s'en emparèrent enfin, mais quand? Le 19, à neuf heures du matin, quand tout était fini de la veille.
M. Quinet examinait tout avec la plus extrême attention, car ce combat de Wawre a été négligé par l'histoire. Il me montrait le plateau de Limale, les bois de Rixensart, tant de fois pris et repris; les collines par oi'i les Français débouchèrent de Gembloux.
Les maîtres du moulin étant absents, on ne voulut pas nous faire entrer dans la ferme. Il pleuvait, le temps étaif âpre. Edgar Quinet s'assit philosophiquement sur une brouette pour dresser la topographie des lieux. La plui( redoublant, il s'abrita dans un chenil; heureusement \o dogue était aussi absent, et on put profiter de son logis. Hospitalité antique! Enfin le garçon de ferme consentit à nous apporter un escabeau.
La nature encore endormie, la plaine marécageuse, lu pays nu en cette saison, notre disposition d'esprit, l'historien récapitulant les fautes de cette journée, tout était triste.
Nous remontâmes assez loin la Dyle; à certains endroits, elle forme de petites cascades sur des rochers en miniature; ailleurs, l'eau est presque stagnante; des milliers d'insectes tourbillonnaient sur les deux bords comme les escadrons ennemis dans la soirée du 18. A. travers leur
CHAMr DE BATAILLE DE \VAAVRE 349
bourdonnement, nous nous obstinions à écouter le l)ruit lointain des armées.
Nous revoyions en esprit ces détails maintenant acquis à l'histoire, et qui l'illuminent d'une sombre lueur : ce simple rideau d'arbres au bord de la Dyle, cachant au corps de Grouehy les éclaireurs envoyés par Napoléon pour établir les communications; l'aveuglement qui fit rejeter la proposition de Gérard de marcher au canon; la scène mémorable dans le jardin de Sart-lez-'Walhain, les officiers collant l'oreille contre terre pour écouter le bruit du canon, en discerner la direction, les soldats prêts à s'élancer, et Grouehy inexorable à la prière de tous.
Nous étions sur le théâtre où il voulut réparer son erreur, mais trop tard !
Ces paysages flamands sont tellement placides, qu'on a peine à y placer en imagination des scènes de carnage et de désolation. Hiver comme été, la nature y garde un caractère indolent un peu eff'acé ; elle étend un voile uniforme sur les souvenirs de ces meurtres en masse; elle les ensevelit silencieusement dans les replis des vastes plaines entrecoupées de légères ondulations de terrain.
Et cependant, quelle contrée fut plus ravagée par les armées du seizième et du dix-septième siècle et par les guerres de l'Empire? Si on se laissait aller à la pente des choses, à quoi rêverait-on en regardant ces champs d'orge que traverse lentement la charrue traînée à deux chevaux, les canaux qui fertilisent la grasse terre wallonne, le bouquet d'arbres isolé, le moulin et son ruisseau, la ferme sur la hauteur . les pointes de clochers dans le lointain? On songerait à Potter, à Van der Bergen, à Wynants, à Van den Velde, bien plus qu'au duc d'Albe, à Louis XIV et à Napoléon. Le génie des peintres flamands a laissé ici une empreinte de paix qui domine l'histoire et la guerre elle-même.