LE REFUGE. — MA UIBLIOTHKQUE. — DEUX PAGES INEDITES
Les mesures terrifiantes qui se succôdcrcnt après le 14 janvier pesaient cruellement sur les proscrits, elles redoublaient un état d'incertitude et de malaise intolérable. On n'y pouvait échapper qu'en s'étourdissant à force de travail. Et vraiment, pour la plupart, ce ne fut pas seulement un refuge d'intelligence, une noble distraction, mais l'impérieuse nécessité, en un mot, la lutte pour V existence . Ceux qui pouvaient s'occuper à domicile, on les trouvait à toute heure du jour, penchés sur leur ouvrage.
Le Français est né écrivain, orateur en même temps que soldat; il m&nio la plume aussi allègrement que le mousquet ; heureux quand cette plume devient une arme généreuse comme dans la main des nôtres. Anciens représentants, jurisconsultes, médecins, avocats, notaires, rentiers, hommes d'affaires, soldats, tous cultivaient la vie do la pensée et la faisaient fructifier. Les uns donnaient des leçons privées dans des pensionnats, les autres préparaient leurs conférences; d'autres écrivaient pour les journaux. L'intelligence et le talent de nos Français trouvaient
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moyen de s'exercer en dépit des obstacles, do l'étouffoment général.
Ils se rendaient encore bien plus utiles aux autres qu'à eux-mêmes. Livres, brochures, traductions, travaux plus humbles, corrections d'épreuves, chacun accomplissait sa tûche ; il y en avait qui entreprirent le o'accnmmodage de manuscrits; je veux dire qu'ils mettaient en bon français des ouvrages allemands, belges, espagnols, italiens qu'on leur soumettait.
Les meilleures sympathies que les proscrits aient rencontrées en Belgique leur vinrent des membres de l'Université. Beaucoup de nos amis (MM, Baune, Songeon, Bancel, Madier, Deluc) donnaient des leçons dans plusieurs institutions privées. La directrice d'un pensionnat de demoiselles adopta la fille d'un proscrit qui. venait de mourir. Ces traits de générosité ne doivent pas s'oublier.
Un jour nous rendrons témoignage aux Belges; qu'ils reçoivent ici une pensée d'affection.
Parmi tant de personnes à qui nous devons un souvenir, et que nous retrouverons dans les Mémoires d'exil do 1851-1856, nommons avant "tout nos amis Dupuich et la famille Bourson. Française de naissance et d'esprit, d'une beauté égale à sa parfaite bonté, madame Bourson fut la providence des exilés, et sa maison un refuge d'une douceur et d'une grâce incomparables.
M. Altmeyer, l'historien de la Belgique, a aussi de véritables droits à notre gratitude. MM. Delhasse, Van Meenen, Lacroix, qui devait être un éditeur et un ami; Ruelens, conservateur de la Bibliothèque; Van Bemmel, auront toujours nos meilleures sympathies.
Quant à l'excellent M. Colard, il mérite une place à part; nous le considérions comme un des nôtres ; jamais cœur plus dévoué aux infortunes, dont il était k- fonfidont.
La mort d'un proscrit, Mongin, vint encore attrister la proscription ; il laissa deux orphelins qui trouvèrent une famille, grâce au dévouement d'un autre exilé et à la solidarité fraternelle de plusieurs.
Hélas! combien des nôtres ensevelis dans cette terre de Belgique!... Ils revivent dans notre cœur... La suite de ces Mémoires consacre pieusement le souvenir de nos amis Charras... Flocon... Buvignier... Labrousse... Guilgot... Servient, mort dans la traversée, en retournant aux Antilles... Bourzat... et ces quatre jeunes filles, fleurs de Mai, tombées dans la nuit!... Et tous ceux que nous avons perdus !...
Profondément ébranlés, nous tournions déjà nos pensées vers les monts indépendants. « Revoir la Suisse, c'est être enlevé à soi-même. » Mais ce second voyage n'apparaissait que dans un vague lointain. Il fallut l'acheter par trois mois de cruelles perplexités politiques.
Le grand refuge, je l'ai dit, c'était le livre sur le chantier. Pour moi, il y avait encore un autre lieu de refuge contre les avalanches de mauvaises nouvelles et les coups foudroyants : c'était ma bibliothèque. Avant d'y entrer, arrêtons-nous un instant dans la tienne.
Elle était loin de te donner les mêmes joies. Un rideau vert recouvrait les livres échappés au naufrage, afin d'en masquer les innombrables lacunes. Dans leurs rayons de bois blanc se trouvaient rangés maint vénérable in-folio