‹ Mémoires d'exilChapitre 59 sur 62 · AUBE DU PRINTEMPS. — DÉPART DR BELGIQUE · texte numérisé non relu

AUBE DU PRINTEMPS. — DÉPART DR BELGIQUE

toire, tu ne l'avais jamais encore maniée avec la simplicité de l'intimité. Après les sévères leçons du moraliste, de l'homme politique, ce ton nouveau, familier, étonnait Toreille; plus de sentiment amer : un attendrissement doux, un sourire mêlé de larmes, une pureté de cœur angélique, un esprit enjoué, une variété de détails, do portraits, d'anecdotes, une série de tableaux animés, réunis dans un cadre simple, tout cela me paraissait exprimé avec une ingénuité qui devait toucher jusqu'au fond de l'îlme.

Eh bien, l'auditoire ne souffla mot; personne ne desserra les dents, ni pour approuver, ni pour blâmer; le mot de Rousseau me revint : •« Quand j'eus fini ma lecture, personne ne m'en dit mot. "

Je souris maintenant en y pensant. Mais alors je me disais : « D'où vient ce mutisme de pierre qui empêche les hommes de nos jours de se livrer aux sentiments simples do la bonne vieille nature humaine? Louer ou blâmer selon le cœur et l'inspiration, est-ce déroger à l'indépendance du caractère? La raideur, la sécheresse conviennent aux habitudes aristocratiques bien plus qu'aux amis de la liberté. Se font-ils un devoir, un principe, de ne jamais encourager un des leurs pour ne pas manquei à l'égalité, qui exige un nivellem^^nt parfait des intelligences comme des conditions sociales?

Peut-être pense-t-on qu'un esprit sincère dédaigne tout éloge? Non, car on voyait bien qu'un témoignage q^^elconque était souhaité. Eh bien, nous ne l'avons pas eu; cependant nous apprîmes depuis qr.e les assistants étaient très-satisfaits. Le public surtout se chargea de me ras- .-îurer.

Un trait entre mille prouvera la timidité des esprits à cette époque et l'idée qu'on se faisait des exilés.

J"avais brodé un beau tapis de table qui portait au milieu, dans un encadrement, ces mots en lettres de soie jaune : Souvenir d'Exil. Pour le faire monter, je le confiai à un magasin de broderies qui, à mon insu, lui fit l'honneur de l'exposer aux vitrines. Mais on eut soin de recouvrir d'un épais carton solidement assujetti cette inscription. Bien entendu, je m'empressai de retirer au plus vite ma broderie de cette vitrine, qui miroitait d'or et de soies aux couleurs éclatantes, mais qui reniait l'exil.

Le dimanche, quand le mois de mai arriva, il devint difficile de maintenir la solitude à Boitsfort ou à Grœnendael, et cependant on y réussit. La foule, toujours routinière, suivait les grandes avenues; nous prenions à travers bois et taillis, au hasard, fuyant le tumulte des joyeuses compagnies flamandes. Réfugiés dans les halliers les plus écartés, quand les feuilles sèches qui bruissent sous les pas interrompaient seules le silence , nous reprenions nos livres de zoologie : lièvres, lapins, chevreuils, perdrix, passaient comme l'éclair, pendant qu'à haute voix je lisais leur histoire. On interrompait la description des chardonnerets et des merles pour écouter leur ramage au-dessus de nos tètes ; au moment où l'on s'indignait des forfaits du coucou, qui vole aux autres oiseaux leur nid, sa voix moqueuse répondait dans un coin de la forêt, et tu le comparais à ces malheureux auteurs qui se dérobent l'un à l'autre un sujet.

Les roucoulements des ramiers dominaient les bruits de la forêt ; vagissements d'enfant plutôt que soupirs amoureux.

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Tous les oiseaux étaient revenus et animaient ces solitudes. Où ont-ils passé l'hiver? A Lambessa? En combien (le jours font-ils le trajet? Vo^^agent-ils de nuit? Ils répondaient à leur façon, et l'on retombait dans la rêverie : « Ecoute ces voix qui remplissent l'air, le ciel ! Regarde ces magnifiques ombres qui passent au fond de la forôt. "

Oui, c'était un bonheur de remplir ses yeux de cette immensité de verdure et de voir au-dessus de nos têtes le balancement des pins agités par le vent.

Puissance magique du génie! Nulle peinture, nul poëme, ne rendent mieux le silence solennel des forêts que les huit premières mesures de l'ouverture du Freyschiitz. Dans ces notes tenues, vibrantes, prolongées, je revois la profondeur des longues avenues... puis tout rentre dans le silence.

Quelle variété dans la solitude de ces halliers! Voici un épervier qui passe d'un air effaré; il poursuit un oiseau qui s'est trahi par son chant. — A notre droite, deux mésanges babillent sur une branche. — Un glorieux pousse des glapissements au fond du taillis. — Malheur! c'est le cri de la chouette ! — Un pinson lance ses notes graves et aiguës, en double octave, variant à l'infini la mesure et le ton; des triolets alternant avec des deux;quatre. — Les coups de hache du bûcheron retentissent dans le silence. — Le vent fait craquer la cime des pins; ils s'entre-choquent comme les mâts d'un vaisseau naufragé. — Tout à coup, l'arbre entamé par le bûcheron tombe avec le fracas du tonnerre. — Dans la profondeur des bois, on entend le roulement lointain d'un pesant chariot. — La forêt frissonne au vent qui s'élève; de nouveau, silence prolongé; on n'entend plus que la feuille sèche qui tombe sur le gazon. Puis encore les voix rustiques un peu barbares de deux petites paysannes qui ramassent les branchages, les pommes de pins. Elles chantent à tuetête un air monotone, moyen âge, d'une voix un peu rude

et rauque, d'une naïveté étrange; crontilles fillettes qui ne s'effarouchaient plus en nous voyant : nous faisions déjà partie de leur foret; quant à nous, leur gaieté entrait aussi dans les harmonies naturelles qui nous charmaient.

Au bord des ruisseaux fleurissaient des giroflées sauvages, des pâquerettes; je les déracinais soigneusement avec leur mousse et leur terreau, et le lendemain, à l'aube, nous les transplantions dans notre jardinet.

Elles ne survécurent pas à notre départ; nos chers voisins ei Notre-Dame des Fleurs, avaient quitté la Belgique,

Marianne, de Meyringen, nous appelait « au nom des pâtres de la vallée » et nous envoyait des violettes : « Elles embaument l'air, écrivait-elle; les monts reverdissent, les avalanches se précipitent, le printemps est là. »

Dans notre pensée, ce second voyage devait durer si peu, que nous ne prîmes aucune des dispositions commandées pour une longue absence. En quittant nos amis pour deux ou trois mois, nous ne pressentions guère que c'était le commencement de la dispersion, et que jamais plus nous ne retrouverions notre vaillante tribu de Bruxelles.

L'amertume des adieux nous fut au moins épargnée.

Tout est contraste dans la vie. La dernière fois que nous vîmes nos chers compagnons, ce fut la veille de notre depart, dans une fête de famille, chez Madame Baune. L'austérité sto'ique de cette existence et de cette demeure disparut ce soir-là sous les fleurs. L'humble appartement, transformé en salon de verdure, nous réunit tous par une belle soirée de mai ; de fraîches parures printaniôres remplacèrent les mornes robes noires, costume uniforme des dernières années.

AUBE DU PRINTEMPS. — DÉPART DK BELGIQUE STf)

A minuit, nous quittAmes nos amis, emportant l'imago de ces jeunes filles, figures souriantes où la gri\ce et la gaieté française effaçaient pour un moment le mal dupaj^s.

Dans ce livre intime, qui ronforme surtout les joies do l'exil et qui n'embrasse qu'un an et demi, nous n'avons pas assez raconté la vie des proscrits. îsous y reviendrons avec affection. Les Mémoires d'exil de 1851-1856 contiennent plus de détails sur leurs travaux, leurs souffrances, les épreuves traversées en commun, les liens impérissables formés dans l'adversité. Nous reprendrons tout ce lointain passé.

Comment se sont écoulées ces seize années? Comme un éclair. Ah! qu'une grande foi et une grande tendresse sont des puissances invincibles!

Nous n'oublierons rien. Si jamais l'oubli effleure l'âmo des proscrits, c'est uniquement pour y effacer le souvenir de quelque tort individuel éprouvé dans leur vie errante à l'étranger ; mais nul sentiment amer ne s'attache aux personnes et ne survit à la peine du moment. L'àme des proscrits est trop absorbée par l'amour de la cause sainte et par l'horreur du mal; oui, le mal a seul le pouvoir de leur inspirer une douleur immortelle.

Qui nous eût dit, on quittant Bruxelles le 26 mai 1858, que le 26 octobre de la môme année nous serions installés, non pas rue Traversièro, mais au bord du lac Léman, ot que 1868 nous retrouverait dans la même étape?

« Je suis à ma place de combat et j'y reste (1). '•

{\) Lettre d'Edgar Qninet publiée dans des journaux franr-ais, mai 186H.

Ces montagnes qui nous protègent et dont je connais chaque sentier, dont mainte fleur m'a tenu lieu d'amie dans notre profonde solitude, je leur dois un souvenir. Un autro jour nous dirons leur puissance vivifiante et quelles péripéties nous amenèrent à Evian, à Amphion, puis dans ce village, au pied des Alpes, dans le Verger de Veytmix.

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