AUBE DU PRINTEMPS. — DÉPART DE BELGIQUE
briand et par Obermann : « Ce qui cause ce vide mortel, c'est l'absence de tout amour de la justice. Oui, l'amour do la justice empêche l'âme de s'allanguir dans l'adversité comme dans le bonheur ; car si la justice souffre, on souffre avec elle, et si elle renaît, on renaît aussi. Mais les âmes uniquement préoccupées d'elles-mêmes, qui n'ont aucune idée de cette union avec un principe supérieur, ne peuvent manquer de s'affaisser, de s'anéantir; le vide se fait en elles. L'homme sans la justice est moins qu'un insecte, un infusoire. »
A force d'invoquer les puissances de la nature, le soleil s'était ranimé; quels progrès en huit jours I Transformation complète lorsque nous revenions vers telle partie de la foret que nous avions laissée en costume d'hiver. Plus d'arbres morts, de feuillages jaunis, de noirs buissons. A ce moment la verdure est encore si tendre, qu'elle participe du soleil, dont elle émane; de chaque arbrisseau s'élançaient comme de petites flammes brillantes, des jets de lumière.
On a décrit le lever du soleil ; qui décrira la première aube de la végétation, premières lueurs, aurore du printemps?
Le bourgeon, enveloppé dans sa coque brune, dort sous le linceul ; un rayon du ciel vient entr'ouvrir le suaire ; la vie renaît. Du fond des ténèbres surgit un point lumineux, il grandit ; le bourgeon laisse entrevoir la petite feuille plissoe, colorée, se tissant elle-même, comme un ver-à-soie, son vêtement avec le fin duvet qui l'enveloppe. Elle se réveille tout à fait; au bord de son berceau flottent le reste des fils de soie qui ont servi au tissage.
Sur une même branche, on peut observer tous les progrès de cette éclosion : depuis le bourgeon brun, sec, mort en apparence, jusqu'au bourgeon ontr'ouvert renfermant
les feuilles agencées les unes dans les autres, jusqu'à la feuille épanouie, triomphante, brillante de verdure.
Viviane a décrit mieux cette aube du printemps dans une de ses lettres à Merlin, datée de la forêt de Grœnendaal.
Cependant la première partie de V Histoire de mes Idées terminée, il fut convenu que plusieurs personnes seraient convoquées à une lecture. Avec sa modestie ordinaire, l'auteur hésitait à continuer. Serait-ce assez intéressant ? De quel droit parler de soi? Qui a parlé de soi de son vivant? Je répondais : « Tout le monde, excepté Edgar Quinet. Ce qui manquait jusqu'ici à tes livres, c'est le côté liumain, personnel, qui fait entrer dans l'intimité de l'être vivant, non abstrait. De quel droit? dis-tu. Du droit de l'exil, qui t'a privé delà société de tes anciens amis. »
Ce même droit autorise aujourd'hui ce livre; il raconte à nos absents quelle fut ta vie loin de France.
Notre séance de lecture réussit à peu près comme celle des Confessions de Rousseau, à la différence que l'auteur attendit plusieurs heures les amis peu exacts au rendezvous (l'exactitude n'étant pas précisément une vertu démocratique). Découragé,, il sortit; dans la rue, il rencontra nos gens qui le ramenèrent au logis; la lecture commença, d'une voix d'abord mal assurée, puis émue, trop émue...
Quant à moi , j'avais peine à retenir mes larmes ; elles n'étaient pas douces. Cette santé ébranlée, cette pure et touchante histoire d'enfance, l'inquiétude de savoir quelle serait l'impression des assistants, tout me troublait. Ta voix morne me semblait transformée. Et la langue française aussi : grave dans les sujets de philosophie et d'his-