‹ Mémoires d'Exil l'amnistieChapitre 2 sur 58 · ARMAND LE CHEVALIER, ÉDITEUR · texte numérisé non relu

ARMAND LE CHEVALIER, ÉDITEUR

6l, RUE DB RICHELIEU

Ton* drolU d« traducUoo et de reproduclion rèeerrii.

Faut-il céder aux voix amies, qui demandent la suite de nos souvenirs intimes?

— Pourquoi non ?

— Souvent les cœurs varient... Hier, indulgents à l’excès, attirés par la nouveauté d’une parole sans artifice, demain ils s’en lasseront pevft-être. L’exil n’est pas une joyeuse aventure, il n’est pas riche de faits. C’est là im de ses supplices. La pensée seule dévore l’espace ; le prisonnier vit les ailes repliées ; isolement, süence, voilà son lot. Trouvezmoi le plus petit mot pour rire dans un monologue de dixhuit ans.

— Quoi? point d’anecdotes?

— Peut-être ; mais qui me dira ce qui est permis et ce qui ne l’est pas ; ce qu’il faut publier et ce qu’il faut taire? Sans la liberté de mettre en scène les personnages amis ou ennemis, de citer leurs actes, lèurs propos, nulle histoire possible.

— N’avons-nous pas toutes les libertés ?

— Libertés tolérées. Eh 1 oui, sans doute, elles débordent, et voilà justement ce qui embarrasse. Comptons-les,

tt

choisissons. Parlerons-nous du pouvoir absolu? Premier . avertissement de l’agent de l’autorité.' — Du serment ? Second avertissement. — De la république ? Troisième avertissement.— De la religion dominante ? C’est celle de la majorité des Français. D’un pays protestant? C’est passer pour mômiers. De Dieu? On est rétrograde. Du 2 décembre? C’est le pacte fondamental. Du peuple? Il n’ept permis que de le flatter ou de l’asservir. Des Alpes? Vous abuseriez du paysage. De politique? Cela ne regarde pas les femmes... L’idée de ces défenses glace l’esprit.

— Eh hiou I les Mé7HQires d’exil parleront des exilés,

— Oui, rhistoire de nos désastres est écrite; les Premières années d’exil, paraîtront en 1871. Mais là encore, ou est la liberté? Gomment oublier ce mot des proscrits : « Surtout ne parlez pas de moi ; ne prononcez pas mon nom. Laissezmoi dans l’oubli, dans la mort. »

— Quel sentiment les fait agir ainsi ?

— Modestie excessive.

— Le cercle se restreint en effet, car voici un bon avjg : Évitez le moi odieux, les choses, les sentiments personnels,

— Pour le coup, ma tâche est impossible, mieux vaudrait y renoncer. Quoi! des Mémoires et nous ne dirions pas ce que notre cœur a senti? Mais ces pages, écrites sans le secours d’un seul livre, ont jailli d’une source unique : la vie intime.

Que les indifférents soient avertis ; ce sont nos souvenirs personnels. Nous les confions aux amis inconnus, qui dans cent lettres nous demandent la suite du récit interrompu en 18o8. Ne pensons qu’à eux; d’ici je vois leurs signes d’ encouragements .

• — Dernier avis : pas de Discours à la Thucydide, je

lit

veux dire d’énergiques harangues arrangées après coup, et qui n’ont jamais été prononcées.

— Tu le sais bien, ces pages seront dignes de toi par l’amour du vrai. C’est encore un petit livre de vérité, de liberté.

Souvent on a dit : «Combien serait utile un journal où « l’on aurait marqué, pendant ces dix-huit années, les im- « pressions du moment, alors que tout était silence et té- « nèbres! On y assisterait rétrospectivement à la décadence, « puis au réveil. On retrouverait ainsi la conscience hu- « maine conservée intacte au milieu de l’apparente mort « universelle. »

Les Mémoires à’ Exil, n’ont pas d’autre mérite. Ces pages écrites jour par jour depuis le 2 décembre jusqu’à cette heure, attesteront ce que l’exil pensait, disait, écrivait quand la langue de la liberté semblait irrévocablement perdue.

Il y a des observateurs inconnus qui se vouent à la tâche aride de noter les variations atmosphériques quotidiennes ; humble labeur qui sert à la seience.

J’ai fait quelque chose de semblable, pensant que dans l’ordre moral, il valait la peine de constater jour par jour les intempéries, le .calme plat, l’écbpse totale, l’aspect terne ou sombre, puis enfin les lueurs renaissantes du ciel de la patrie.

Veytaux, 1« aeptembre 1869.

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