‹ Mémoires d'Exil l'amnistieChapitre 3 sur 58 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

18î)8 ET 186'J.

La France est toujours la France. Dix-huit ans de servitude et de corruption n’ont pu la dénaturer ; on la retrouve aussi généreuse, aussi ardente qu’aux grands jours de la liberté, encore meurtrie de sa longue défaite, d’autant plus avide d’une noble revanche, capable d’un héroïque élan qui la fera remonter sur le trône des nations libres.

Oui, la France est ressuscitée. Nature immortelle, les siècles, les monies années ont beau peser sur elle I Trompé, msulté, terrassé, assommé, mitraillé, embastillé, ou séduit et flatté, le peuple a échappé à toutes ces épreuves. Ruses, pièges, manœuvres, menaces ont échoué devant ce grand fait : le Réveil de Paris, de la France. ,

Victoire bien incomplète ! La France s’était laissé garrotter de tant de bens, nœuds et replis, que sou attitude faisait penser au groupe de Laocoon.

Le jour où Paris a pu respirer, parler plus librement, il a été égal à lui-même. Ni violences, ni vengeances, ni sophismes n’ont entaché le pur exercice de sa souveraineté ; il a discerné les périls, les faux amis des vrais amisj il a su se maîtriser.

On ne peut plus dire aujourd’hui ; La France ignore.

Elle a appris d’un coup sa propre histoire. De subites ré-

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vélalions l’onl mise au fait de sou passé ; elle l'a pris en horreur.

Celte vie lateule qui germe sous le sommeil apparent des peuples a éclaté pendant la période électorale. Tous les droits et les devoirs inséparables de la liberté ont été discutés, affirmés par des hommes nouveaux, jeunes gens et ouvriers. L’ardeur Juvénile et la rectitude des esprits après un aussi long interrègne de la vie publique, ont comblé de Joie les amis de la liberté.

Croira-t-on, un Jour, qu’une fois seulement, en six ans, il était permis aux Français d’exprimer leurs opinions, et encore ! sous Tœil d’un commissaire de police, qui d’un mot arrête tout, et dit à cet océan de passions populaires : Tu n’iras pas plus loin I

Eh bien! en dépit de ces entraves, les réunions électorales ont rendu à la vie cette nation endormie depuis si longtemps ; et, ce qu’il y a de consolant, les ouvriers ont montré plus de tact pobtique et de vraie stratégie, que les habiles. Avec un bon sens allié aux plus ardentes revendications de la liberté, ils ont subordonné les réformes sociales à la politique ; ils ont protesté énergiquement contre ceu'x qui tentaient d’absoudre le 2 décembre. Le sentiment du droit a électrisé le peuple de Paris. La Jeunesse des écoles, à son tour, est sortie de sou inertie et s’est mêlée au mouvement de rénovation.

La victoire éclatante du 24 mai est le triomphe même de l’exil. Pendant dix-huit ans, les proscrits, seuls, furent les irréconciliables. Paris a repris le programme de l’exil et a dit : Plus de capitulations, plus de belles paroles dorant le bord de la coupe empoisonnée, plus d’éloquence servant à légaliser la servitude 1 Le temps des compromis est passé. La Révolution reprend possession de son héritage. Jus-

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qu’ici, les exilés seuls pouvaient affirmer : la Révolution, c’est nous.

Oui, le 24 mai est une ère nouvelle pour ceux qui ont tant souffert de la disparition de la conscience humaine. L’exil représentait seul le droit, la liberté pure, sans alliage, la justice.

Nous disions, l’année dernière : « Ije peuple ne se contentera pas, comme un mendiant, du pain avili qu’on lui jette, il aura faim de liberté, d’héroïsme, de vraie gloire. Au delà de cette cité d’exil, nous entrevoyons la sainte cité de liberté, où tous les hommes redeviendront frères, où la justice sera souveraine. »

Après cette explosion de vie de notre France ressuscitée, après le cri de liberté qui sort de la poitrine d’un grand peuple, faut-il se replonger dans le souvenir des années étouffées, où l’espérance même n’élait plus permise?

Ce retour vers un passé plein de douleur, de ténèbres, de silence, d’humiliations, porte en soi un enseignement par son contraste avec l'espoir nouveau.

Depuis 1831, j’entends répéter à mes côtés : « Je ne croirai à la réhabilitation de mon pays que le jour où il se souviendra du 2 décembre, où U osera nommer cette date, où il renouera le lien rompu avec les exilés . »

A cette question angoissante si souvent posée : Caymnent le peuple se relèvera-t-il ? le 24 mai est ime première réponse, un commencement de réhabilitation.

Mais au temps dont nous nous occupons (1858-1860), la France était plongée au plus profond du gouffre. Rien ne

troublait le silence sépulcral que le message annuel, dans /

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lequel le pays, selon la phrase consacrée, cherchait le secret de ses destinées. Des millions d’hommes courbés sur le sable du désert, déchiÉfrent les hiéroglyphes que leur posent chaque année les sphinx couronnés ; infatigables à ce labeur, ils ne se rebutent jamais par l’obscurité ou le vide des oracles.

Qui peut songer tranquillement à cette année terrible (1858), qui n’a d’égale que l'année 1851 ? La loi des suspects régnant sur les Français, le ministère de l’intérieur et de la sûreté générale confié à l’officier qui expulsa l’assemblée souveraine, la France divisée en cinq provinces militaires. Quel est l’ennemi qu’on se prépare ainsi à écraser? est-ce contre l’invasion, la coalition qu’on prepait ces mesures terrifiantes?

Les bulletins de la grande armée, faits pour électriser jadis même ceux qui maudissaient le despote, comment furenUls imités en 1858? Instructions aux maréchaux, aux commandants supérieurs, aux généraux divisionnaires, aux fonctionnaires civils qui se concertaient entre eux contre tout homme qui avait conservé une âme libre.

Depuis la conquête des Gaules par les Romains, vit-on jamais peser ainsi l’autorité sur les provinces? Les populations terrifiées sous ce déploiement de force armée, confondirent de plus en plus les aspirations de la liberté avec les fléaux les plus abhorrés : peste et disette.

Aujourd’hui encore, on se demande pourquoi l’œuvre d’une main italienne provoqua de si cruels châtiments contre les Français, pourquoi la France devint la victime des bombes d’Orsini, tandis que l’Italie en fut récompensée.

On a dit que cette charge à fond contre la liberté exécutée en février 1858, fut une réponse aux élections de Paris. On voulut étouffer sous une violente répression un commence-

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ment de réveil. On réussit, car les esprits, loin de s’exaspérer,'s’éteignirent.

Huit jours après la loi de sûreté, un sénatus-consulte décrétait que les candidats à la députation déposeraient à la préfecture, avant l’ouverture du scrutin, le serment d’obéissance à la Constitution del8o2, etde fidélité auchef de l’État.

Sénatus-consulte ! Que nous veut ce mot vieilli du césarisme, après deux mille ans ! comment s’est-il égaré dans le dictionnaire politique de la société française issue de la Révolution ?

En 1 858, les discours publics des orateurs officiels étaient aussi menaçants et insultants que les actes. Dans quelles oubliettes la France gisait-elle, pour écouter de sang-froid * leurs paroles?

Ceci inspire une réflexion triste et plaisante : on a prétendu qu’en décembre, les Français se jetèrent dans les bras de l’ordre, pour éviter « les discordes civiles, le pillage, a.ssurer la sécurité intérieure, relever la gloire extérieure, faire aller le commerce. »

Mais il est de fait que, sous aucun régime, on ne vécut plus troublé que de 1851 à 1869. A l’intérieur, emprisonnements, internements, déportations, exils, écrasement quotidien de la presse pour excitation au mépris et à la haine du gouvernement, création de grands commandements militaires, fonds secrets, emprunts perpétuels, déficits réguliers, trente-deux milliards dévorés en dix-huit ans, bruits de guerre, rêves de conquêtes conduisant aux expéditions de Crimée, de Rome, de Syrie, de Cochinchine, du Mexique, la prépondérance de la France aboutissant à Sadowa et au fossé de Queretaro.

Ces précieux intérêts de boutique auxquels on sacrifia tout, eurent-ils au moins pleine satisfaction? Chaque an-

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née, dans tous les journaux, la plainte est la môme : « Le crédit se resserre, le travail se ralentit, le commerce souffre. »

Quelle Républiqüe, quelle monarchie libérale eussent subsisté au milieu de si continuelles secousses ? Le gouvernement absolu se prétendit immuable. En dépit des catastrophes et de la terreur, il prit sous son égide ce que l’on appelait l’ordre, la religion, la propriété, la famille, l'innocence. A chaque désastre, les politiques se contentaient de répéter les mots traditionnels : « Cet événement ébranle le sentiment de sécurité, de confiance dans l’avenir. Les intérêts sont alarmés. » Ce qui n’ empêchait pas les dits intérêts de se livrer entièrement au régime discrétionnaire qui disposa de la plus immense fortune que jamais pouvoir ait " possédée.

L’inertie publique alla jusqu’au quiétisme. On eût maudit la République après tant d'échecs, de secousses violentes, de désastres. Personne n’accusa le régime actuel ; on aima mieux tout couvrir du nom de Providence.

On reproche aux jeunes générations leurs tendances à l’athéisme. Mais si la protection divine est le monopole du gouvernement absolu, à l’exclusion du peuple, faut-il s’étonner du scepticisme de ceux qui se sentent écrasés ? Abandonnés du ciel, comment les hommes ne tomberaient-ils pas dans l’indifférence des choses divines ?

Quant aux vagues promesses de liberté, elles révoltent les amis de la dignité humaine. La liberté, quoique fille du ciel, ne s’octroie pas en vertu d’un nouveau droit divin. La volonté nationale ne se manifestant que par son propre suicide, la souveraineté du peuple que par son abdication, ce sont là de ces obscurités métaphysiques, de ces subtilités tbéologiques, rebelles au raisonnement Pour les

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