IL
LUS CHARMEmîS
descend des Alpes et, purifié dans les eaux du Léman, déroule son cours plus puissant, plus majestueux , sur la terre de France.
Nous quittâmes Aix dans les premiers jours du mois d’août.
Ce n'est pas sans appréhension qu’on retourne aux lieux où l’on a tant souffert : il semble qu’ au-delà de cet horizon, tous les maux vont vous ressaisir. Il est triste de voir fuir un horizon qu’on aime. Ah ! si l’on pouvait refaire le voyage de la vie, comme on revient en arrière sur une route parcourue le matin ! Voilà ce que nous pensions en revoyant dans un autre sens les frais paysages qui défilaient sous nos yeux un mois auparavant.
I.a nuit tomba aussitôt que nous eûmes dépassé le joli village de Saint-Simon, aux portes d’Aix, et le chemin ombragé, vers la cascade de Grésy. Le paysage n’est plus un tableau colorié, mais un sombre dessin à l’encre de Chine. La Savoie nous prend par les yeux et le cœur, môme dans l’obscurité. La lune se lève et éclaire des forêts magnifiques et le torrent de la CaiUe ; on l’entrevoit dans l’abîme ; au loin le filet argenté serpente dans la campagne.
Pour regagner Genève, même voyage nocturne, fantastique, par Annecy.
Annecy fut pour nous un complément des Charmettes : nous y cherchâmes J. -J. Rousseau plus jeune, à sa première fuite de Genève. Où était cet endroit où il vit pour la première fois madame de Warrens, et qu’il faudrait, disaitil, encadrer d'un balustre d’or? Nous crûmes le découvrir tout près de la cathédrale, sombre église qui, en ce moment, était déserte; nous revîmes le jeune musicien qui.
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avec sa flûte à bec, allait prendre part au concert sacré de Le Maître et de son ami Venture.
Ainsi dans Annecy noijs ne fûmes occupés que de ces fantômes qui nous empêchèrent de voir les vivants.
Une chose nous étonna : J. -J. Rousseau, si épris du paysage, n’a rien dit du lac. Nous allâmes nous asseoir sur sa rive solitaire. Il semble avoir été oublié par les hommes de notre temps comme par Rousseau. Une seule petite maison blanche attirait nos yeux de l’autre côté ! C’était celle où venait de mourir notre compagnon d’exil, Eugène Sue.
Après la montagne de Sion, une vive lumière brille à l’horizon. Est-ce la lune qui se couche là-bas ? est-ce un groupe d’étoiles scintillantes ? C’est Genève, la gare de Lyon ; mille feux étincelants sur la lisière de France.
Une silhouette se détache sur le quai des Messageries sardes. Qui peut attendre des voyageurs à deux heures après minuit, dans une ville étrangère ? Sans doute un parent, un ancien ami. C’est l’excellent M. Bétant, qui veille pour nous recevoir ; il nous prend par le bras et nous conduit à travers les rues obscures jusqu’au logis préparé par ses soins.
Tout dormait. Le bon guide tire de sa poche une boîte d’allumettes, il éclaire paternellement chacun de nos pas; il nous introduit dans la maison du grand peintre Calame, où la vue splendide du lac et des verdoyants rivages nous éblouit au retour de l’aurore.
Genève nous parut belle au-delà de toute expression, surtout la Genève champêtre qui entoure la ville de ses magnifiques villas, jardins, bosquets, nids de verdure
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où s’abritent les résidences princières d’une aristocratie de l’intelligence, splendeurs de végétation qui cachent *
les splendeurs de la science et de l’art. Sur la rive gauche, le Vallon de M. de Gandolle , Cologny, la Grange ; sur la rive di’oite, au-dessus des bois de Genthod, la maison de Bonnet, qu’illustre aujourd’hui M. Pictet de la "j
Rive ; les Ormeaux, les collines de Prégny avec la vue du Mont-Blanc, Warembé et ses arbres gigantesques, dont chaque branche a l’épaisseur d’un tronc, Briarée végétal, à demi enseveli dans le gazon; les belles pelouses qui descendent jusqu’au niveau du lac étincelant, et là, au Rivage, une serre de fleurs ayant pour Jardinière Madame de Gasparin.
Nous ne pouvons prononcer le nom de Genève qu avec reconnaissance. Ville admirable, où l’on trouve réunis la nature la plus magnifique, les sciences florissantes, la vie intellectuelle développée au plus haut degré, la société la plus choisie, le peuple le plus libre. Ailleurs, il y a toujours un de ces éléments qui manquent ; Genève les possède tous.
Nulle paii le dix-septième siècle n’a laissé une aussi forte empreinte qu’à Genève. Elle représente non-seulement la foi calviniste des réfugiés que la révocation de l’édit de Nantes a groupés sur ce libre territoire, mais l’urbanité, les mœurs de cette France exilée par Louis XIV. Ce n’est pas le seizième siècle que nous retrouvons dans la Rome protestante, mais ce moment do fine culture élégante, sérieuse et classique qui survit au grand siècle, et que nos Français implantèrent au bord du Léman.
Eu respirant le parfum matinal do la Treille, sou^ ces marronniers trois fois séculaires qui ombragaient nos grands
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réfugiés (1), nous retrouvions à chaque pas des souvenirs de persévérance et de véracité, d’humanité et de science.
Quelle prodigieuse accumulation de vraie civilisation dans cette cité ! Elle s’est élancée au premier rang" dans l’étude des sciences naturelles. Il n’y a jias de ville au monde où la culture d’esprit soit aussi générale, où elle ait pénétré plus profondément dans les couches de la société, où l’on multiplie à ce point les institutions pour le progrès et le bien-être du peuple : cours publics, associations de bienfaisance et d’utilité générale sous toutes les formes. Cette diffusion des lumières, cette constante préoccupation du bien public est l'intérêt capital de tout Genevois, de toute Genevoise dignes de ce nom. Aussi quelle riche nomenclature d’hommes et de femmes, si l’on voulait citer les personnes éminentes de Genève!
Cette ville renferme tant d’individualités remarquables, tant de travaux dans toutes les branches des connaissances humaines, que c’est pour nous un sujet toujours nouveau d’étonnement et de joie.
Si l’on compare d’immenses empires (la Russie) à ce point imperceptible de territoire, Genève, si l’on se représente la masse des productions intellectuelles, les bonnes œuvres, les institutions patriotiques écloses à Genève, pendant que de vastes États dorment du sommeil séculaire de la servitude, on a la premve éclatante que les notions d’espace et de grandeur ne signifient rien, et que l’immensité peut exister dans l’infiniment petit.
(1) Dans son beau volumo d’histoire de France : la Révocation de l'édit de Nantes, M. Michelet a consacré à cos arbres des lignes qu’on ne peut relire sans un profond attendrissement.
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Deux fois Genève offrit à Edgar Quinet la chaire d’histoire. Dès le lendemain du coup d’État, le professeur du Collège de France, proscrit, reçut de la République de Genève l’invitation de relever sa chaire, de continuer son enseignement dans la ville de d’Auhigné.
En 1859 cette offre fut renouvelée. Combien Edgar Quinet était touché de l’insistance de ses amis à lui faire accepter cette chaire si noblement offerte 1 Des motifs tout-puissants l’obligèrent de refuser. Il fallait une santé inébranlable pour répondre à tout ce qu exige un cours public.
Il y avait encore d’autres motifs : les ouvrages entrepris, qu’il voulait achever. Enfin, pour un cours public, il faut y avoir l’esprit tout entier. Il disait : J’ai un respect exagéré de la conscience humaine. Partout où je vois trois ou quatre hommes assemblés, jé suis disposé à croire que là est la raison humaine. Aussi un cours ne sera-t-il jamais pom' moi une affaire légère. Je m’y absorbe et je suis perdu pour toute autre chose. Je ne puis accepter, mais je garde vme reconnaissance, qui durera autant que moi, au pays qui m’a fait cette offre. »
Nous en causions à Genève avec notre cher compagnon d’exil, M. Étienne Arago, que nous eûmes la joie d’y revoir à notre retour d’Aix.
Toujours eu veine poétique, il venait précisément d’achever un volume de vers : Voiw d’exil. Il nous lut des poésies ardentes de patriotisme, écloses dans la matinée, nous redit aussi les vers chantés au mariage de M. et Madame Gharras :
Comme les flots, les exils sont changeants.
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Nous n’avions pas encore à Genève M. Barni et M. Leygue. L’ancien professeur de l’école normale, démissionnaire pour refus de serment, ne fut nommé que l’année suivante à la chaire d’histoire do l’Académie. Depuis lors il mène de front, avec un succès égal, son cours public et ses ouvrages, si utiles à la démocratie française, d’une morale si haute et si pure, sur lesquels il me sera doux de revenir.
Quant à M. Leygue (de Gastel-Sarrazin), exilé, nous fimes sa connaissance en 1861. Témoins de son infatigable dévouement à ses frères en proscription et à la cause de la liberté, nous retrouverons son nom dans la suite de ces Mémoires.
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AVANT KT APRÈS l’aMNISTIE
Quelques jours après notre retour d’Aix, mon mari eut la joie de revoir à Veytaux son premier compagnon d’enfance et de jeunesse, son cousin L...
Après onze ans de séparation, ce fut une grande douceur de sentir sous notre toit quelqu’un de la famille.
Malgré la divergence des opinions politiques, ce qui nous le fait aimer, c’est la droiture des sentiments, la piété pour tous les souvenirs de Certines, dont il était le fils adoptif, l’affection fraternelle qui compatit aux maux de l’exil. Le monde réactionnaire, les années n’ont pas eu de prise sur lui ; il a conservé ce caractère primitif propre aux Bressans. Sa passion pour la musique l’a entouré d’une atmosphère bienfaisante qui l’isole des réalités vulgaires de la vie de province et de l’entrainement furieux de l’esprit de parti. La inusique lui a donné des ailes pour s’élever au-dessus de ee monde sublunaire; elje l’a conservé jeune comme au temps de Certines et du premier voyage aux Gharmettes, en 1823.
Tout ce qu’il disait sortait de sa conscience ; mais il se servait de mots neutres ; « Celui qui vous déplaît... l’ajournement de vos vœux... »
Il ne partageait pas les idées de son cousin, mais il désirait ardemment le voir rentrer en France.
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Quand nous fûmes seuls au jardin, dans l’allée des rosiers, il aborda ce sujet émouvant. C’était par, une belle soirée, en face du lac sillonné de voiles; le soleil couchant colorait les blanches montagnes; le Jura, la France, s’endormaient déjà dans la brume bleuâtre. C’était le 1 4 août, au moment où Paris retentissait des acclamations du peuple fêtant l’armée d’Italie; la foule ' s’enivrait à l’aspect des drapeaux et des canons et semblait sanctionner, pour la centième fois, le coup d’État. Des millions de voix, des arcs de triomphe le consacraient, disait-on... Que signifiait désormais la faible voix des exilés, si loin, si loin de France ! Tant d’années, tant de siècles, tant d’abimes les séparaient de la patrie 1
Ce bon parent me montrait la France satisfaite, l’exil éternisé, l’isolement, la vie errante, sans foyer fixe, l’incertitude du lendemain, amitiés et souvenirs dispersés. « Et, ce qu’il y a de navrant, ajoutait-il, je ne vois pas la fin de cette situation. 11 ne faut pas vous abuser et croire à la réalisation de vos vœux; il faudrait pour cela un miracle, et je ne prévois rien. »
« Voyons, n'y a-t-il pas moyen de fléchir mon cousin? Qu’ arriverait-il s’il poussait plus loin dans le département, s’il venait passer chez nous quelques mois à la campagne? Est-ce donc chose si difficile ? Nous tenons à la frontière de si près, que ce n’est presque pas la France que d’y poser le pied sur notre limite. D’ailleurs cela ne s’appelle pas seulement la France ; n’est-ce pas la tem^ sacrée de la famille, de l’amitié? Non, nous ne pouvons perdre l’espérance de vous y voir avec nous. »
Et il continuait le tableau enchanteur d’un paradis dans la Bresse : le pavillon écarté, ombragé par (fes arbres magnifiques, eu face des coteaux de Jujurieux... « C’est là
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qu’il fait bon travailler ; nul lieu plus recueilli, plus muet ; aucun bruit, excepté le chant des oiseaux et les murmures confus de la campagne. »
Et jamais il ne se lassa de rêver pour nous ce bonheur et de répéter tous les ans ce souhait de réunion intime.
— Non, l’exilé a la sagesse de murer son cœur, de ne pas permettre aux regrets, ni même à l’espérance, de s’y glisser pour le troubler. Dans une nature aussi passionnée, le mal du pays serait mortel, car il ne fléchira jamais.
— Je le sais, dit-il, c’est un caractère d'acier. Mais enfin, il ne s’agirait simplement que de demander...
— N’achevez pas! C’est un point indiscutable pour tout exilé. Tous représentent le droit ; leur exil est la protestation du droit. Nul d’entre eux ne cédera... Mais, si j’ose le dire, chez Edgar Quinet, le mépris, l’inflexibilité, l’horreur, sont encore plus invincibles. Ce qui l’empêche de franchir la frontière, c’est l’exécration du 2 décembre.
— N’oubliez pas que la France a passé sur les moyens criminels pour consolider l’ordre, un pouvoir fort. Il ne faut pas se le dissimuler, les années s’ajouteront aux années, et' je ne vois pas la fin de l’exil...
Puis, après un long silence, il ajouta :
— Dites-mbi, si un décret paraissait , qui annulât le décret de 1852, alors les proscrits, n’ayant rien à demander, rentreraient en France ?
— Il n’est pas au pouvoir d’un décret d’effacer le 2 décembre.
— Enfin, si ce décret paraissait?
— Eh bien, je crois qu’Édgar Quinel ne renlrerail pas.
— C’est très-affligeant ! s’écria-t-il profondément ému. Quelle chance avez-vous donc de revoir la France?
— Aucune ; c’est eu effet si triste, que nous n’en par-
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Ions jamais. Jamais nous n’abordons ce sujet si cher et si terrible. Avec leur stoïcisme, leur foree d’âme, les exilés se dél'endcnt d’y songer. Mais les femmes!... Il est une pensée qui déchire le cœur quand on se dit : Mous pouvons tous mourir à l'étranger sans revoir cette France aimée, dont le nom est le plus doux à écrire, le plus harmonieux à prononcer !
— Oui, ce qui vous soutient, c’est la conscience d’un grand sacrifice.
— Un crime a été commis ; il faut, si l’on doit en sortir jamais, qu’il y ait quelque part une protestation vivante.
Cela ii’empéche pas de souffrir.. Il en est qui trouvent qu’il n’est pas do bon goût de se jdaindre. Les proscrits I se rappellent .ee mot : le Ion goût, et ils ne se plaignent jamais. Mais si ces donneurs de conseils savaient comme il est dur d’ètre loin des siens, de vivre au jour le jour, provisoirement, en camp volant, voj-age éternel, les malles non déballées (on se refuse de croire à une absence indéfinie) ! Pendant ce temps, la malignité profite de l’éloignement pour miner les absents.
Et les affections attiédies, parfois brisées, les lettres toujours plus rares, les liens avec le pays de plus eu plus affaiblis, les visites, longtemps attendues, qui n’arrivent jamais ; pour un ami ou deux, venant de France en huit ans, tout un monde d’amitiés englouties. Et d’anciens compagnons de luttes, les favoris du peuple, passant en touristes à notre porte sans se détourner de vingt pas pour nous serrer la main !
Puisque nous en parlons une fois pour ne jilus y revenir, voilà les maux personnels, plus douloureux aux proscrits que la perte de leur fortune.
Qu’on ne nous vante pas ce charmant paysage. Sur tous
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ces rochers sont gravés, en caractères invisibles, une date éternelle, une douleur éternelle et le serment éternel du proscrit.
Pour les autres hommes, il y a des distractions, des plaisirs, des intérêts, des projets ; pour l’exilé, il n’y a que l’exil. 11 attend un signal, il ne sait pas lequel; le retour de la vie, non pour lui, mais pour la patrie. Cette attente l’aide à vivre du soir au matin, du matin au soir. Il s’y obstine sans raison, sans motif; impérieux instinct de conservation ; cette unique pensée remplit son cœur, son cerveau pendant l’année entière.
Eh bien, il y a encore l’amère satisfaction de se dire que c’est pour la France, pour la liberté française qu’on souffre et qu’on meurt... Quand on a perdu un être aimé, le deuil, les pleurs deviennent chers et sacrés; c’est tout ce qui nous en reste.
Pourtant, mon Dieul qu’il serait beau le jour où chaque proscrit toucherait le sol natal ! Xous l’embrasserions avec ivresse, nous nous prosternerions devant la terre franç;dse. Elle n’en est pas fort digne en ce moment ; elle s’oublie elle-même en oubliant les siens.
Notre parent repartit bien attristé, ne voyant pas trop où placer notre nid d’hiver ; les bises de Genève et de Lausanne 'étaient encore plus redoutées que l’extrême solitude de Veytaux.
Le lendemain de son départ, autre visite bressanne : nos voisines de la rue Traversière, vinrent de Vaucenans occuper les petites cellules ornées de fleurs pour les recevoir. C’est à elles que s’adressent ces paroles de Merlin.
« Quelle joie d’ouvrir la porte à des hôtes aimés depuis
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longtemps attendus ! Il n’en est pas de plus douce sous la voûte du ciel. Gomme les murailles sourient aux arrivants ! Gomme l’angle du toit s’empourpre d’un chaud rayon de soleil ! Gomme le grillon du foyer répète sa chanson, surtout si une jeune fille ingénue, modeste, belle pourtant, remplit de son rire folâtre la vieille salle abandonnée. Même après que les hôtes sont partis, l’écho de leurs pas égaye encore la pierre luisante du seuil. »
Mes Bressanes avaient le pied montagnard, la passion des hauts sommets : bonne occasion pour explorer enün Gaux, Jaman, les Pléiades, les Ormouts... Nous vîmes ensemble les paysages les plus alpestres, les torrents les plus écumants, les précipices les plus noirs, les forêts les plus ombreuses. On partait à quatre heures du matin ; la faim seule ramenait au gîte.
Du Righi vaudois on peut rayonner dans toutes les directions. Quand ou y grimpe par le ChMU (chemin creux très-escarpé, surnommé la Ghemiuée), ce qui charme le plus la vue, ce ne sont pas les verdoyants rivages découpés en festons, le miroir bleu du lac, la plaine du Valais étincelante de lumière, l’avenue des pyramides de Savoie, terminée par la majestueuse Dent du Midi. En arrivant sur le plateau de Glion, les yeux se reposent sur les fqrêts du Gubli au bonnet phrygien, l’agreste hameau des Avents, le sentier ombragé qui mène au pont de pierre, le cirque des rochers de Naye et des monts Jaman, striés de neige.
Toujours plus haut ! les cimes s’abaissent, les rochers do Naye seuls vous dominent. Mes deux compagnes prennent le vertige sur ces pentes rapides, ne savent plus comment redescendre; j’étais leur guide et les ramenais vers dos prairies moins inclinées, près de quelque source. Des pâtres fout la dinée sur les foins odorants. Ils n’ont rien à
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nous donner. — El vos chèvres ? — Ces hraves gens vont ^
les traire. Ou se repose à l’ombre des mélèzes penchés sur le goufl're, où. bouillonne le torrent. Notre lait de chèvre est doux et mousseux ; la jeune fille cueille des noisettes; ^
sa mère compose de merveilleux bouquets pour les rapporter, à celui qui ne connait pas ces frais gazons et ne respire que la brûlante ])oussière des grands chemins de Veytaux. Pourtant la petite centaurée cueillie dans les champs de cailloux do la Bresse nous semblerait plus belle que la riche flore des Alpes.
Le 18 août dans l’après-midi, je trouvai mon mari plus grave que de coutume ; il tenait un journal en main et m’apprit la nouvelle : « Amnistie pleine et entière accordée « à tous les individus condamnés pour crimes ou délits « politiques, qui ont été l’objet d'une mesure de sûreté « générale. »
On croit rêver en lisant ces mots! La stupeur, l’indignation arrêtent toute parole. De quels voleurs et repris de justice s’agit-il? L’ancien Président de la République, qui fut après le 2 décembre l’objet d'un décret de la Haute Cour de Justice gracie les Représentants du peuple, coupables d’ètre restés fidèles à la Constitution?... Le crime de Quinet, le crime de Charras, le crime de Dufraisse, le crime de Hugo!...
Les journaux acclamaient la générosité du décret. Un concert de gratitude s’éleva de cette tourbe façonnée par tant d’années de servitude.
Pas une feuille étrangère ne s’avisa de poser la question du droit ; de rappeler que l’élite des citoyens, les représentants du peuple, les législateurs de la nation, la fleur do
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l’année et non pas de vils condamnés souffrirent ces huit ans de proscription ; qu’il faut une autre réj)aralion à la France ; que le retour pur et simple de ses mailyrs ne lui suffit pas, que les victimes de Lambossa et de Cayenne dorment du sommeil éternel et ne rentreront plus.
Ces mêmes honnêtes journaux qui affirmèrent pendant huit ans qu’il n’y avait ni proscrits, ni transportés, que c’était une invention calomnieuse, avouaient en ce moment vingt-sept mille exilés. (On connaît leur système de réduire les chiffres.)
On ne saura peut-être jamais le nombre exact ; est-ce cinquante mille ou quatre-vingt mille ?
Pas une réflexion, même la plus timide, ne s’ajoutait à cette nouvelle. Pour eux , il s’agissait de condamnés, « d'hommes coupables, mais qui ont expié leurs fautes! »
Barbarie et bassesse d’àmel... Ils font pitié, ils fout horreur, ces prétendus honnêtes gens qui écriventees mots. Vingt-sept mille exilés! Rien que cela? On les compte comme des têtes de bétail... Ah! leur amnistie, c’était le bandage qu’on arrachait à notre cœur saignant!
A Paris, nos meilleurs amis ne firent pas même mention de l’article du Moniteur, tant ils y attachaient peu d’importance ; l’un d’eux écrivait : « Voici les portes de la France Couvertes... mais y a-t-il une France, pour y rentrer? » Il serait en effet trop aisé d’insérer quelques lignes dans un journal pour effacer le 2 déîenlbre et les longues années qui suivirent. On a beau multiplier les amnisties, ajouter celle de 1869 à celle de 1859, la réponse des proscrits est toujours la même ; « Nous ne vous amnistions pas. » Cependant d’autres amis nous attendaient, qui à Lyon,
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qui en Bourgogne ; quelques-uns se surprenaient à chercher (les écriteaux pour notre future demeure.
Quelle perturbation cette nouvelle allait jeter dans la proscription! Acceptera- t-on cette amnistie? L’accepter, n’esl-cc pas reconnaitre qu’on peut être gracié ?
Les uns diront : « Nous n’avons pas été libres jusqu’ici d’user de notre droit de rentrer en France; la force brutale s’y opposait. L’homme dont nous avions reçu le serment de fidélité à la Constitution l’a violé, il nous a proscrits. Aujourd’hui les portes se rouvrent, l’obstacle matériel disparait. Nous reprenons possession de notre pays, de notre droit. »
Reste à savoir dans l'intérêt de là liberté, comment envisager la question.
Ah I que les consciences ne s’égarent pas ! En ce moment solennel où un grand acte moral va marquer l’histoire de la liberté, que nos frères eu exil et tous ceux qui ont charge d’fime soient éclairés paf la lueur de la vérité I Qu’ils suivent l’inspiration de la droiture, sans sophismes, sans colorer de prétextes spécieux la détermination qu’ils vont prendre I
Si quelques-uns rentrent au foyer natal après huit ans de souffrances (1), qu’ils ne présentent pas leur retour dans la patrie, comme un acte de dévouement, mais comme un droit inaliénable, dont personne n’a à les blâmer. Mais ceux qui se sentent le devoir de persévérer dans l’amer sacrifice, qu’ils ne recueillent pas pour tout salaire l’outrage et l’ingratitude ! Que ce pays bien aimé se sente toujours et plus que jamais adoré; (ju’il sache que ce grand holocauste est offert pour lui !
(1) Écrit en 18S9.
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Il faut l’avouer avec douleur : la proscnption exerça peu d’iuflueuce sur le pays. Tant de sacrifices, de deuils n’ont pas réveillé les âmes et n’ont pas hâté le retour de la justice. Pas une pierre de l’édifice du despotisme n’a été entamée. « Nous resterions cinquante ans en exil, disaiton, nous mourrions Jusqu’au dernier, la France oublieuse n’en recueillerait aucun fruit, aucun enseignement... »
Mais l’avenir, la postérité, l’histoire!... devant ce juge suprême, la persévérance des proscrits réhabilitera la France. Par eux, la tradition reliera la liberté à venir à la liberté perdue. Droit éternel qu’ils transmettront d’âge en âge, legs sacré pour les générations futures, filiation de la pensée vraiment française, sacrifice d’une nouvelle rédemption qui servira de fondement à la religion de liberté. C’est l’honneur et le salut de la dignité humaine assurés par la constance des exilés, par leur vie, par leur mort sur la terre étrangère...
Si la France d’aujomxl’hui ne profite pas de cette immolation au devoir, si l’exil volontaire fait sourire les gens sans cœur, soyez en sûi-s, le proscripteur comprend bien le sens, la valeur de cette fière résistance des proscrits.
A la seule pensée d’une rentrée, on sentait s’écrouler cette puissance morale conservée en exil. Irait-elle se perdre comme un filet d’eau imperceptible, dans l'océan de la servitude universelle?
Il faut protester. La vie est courte. Tâchons d’en tirer tout ce qu’elle renferme d’amour, d’héroïsme et de devoir.
Nous ne savions ce que feraient nos amis de Belgique, de Suisse, d’Angleterre; mais je sentais bien que nul u’a-
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vail un plus grand devoir envers lui-même qu’Edgar Quinct.
Il me dit : « Voici le moment venu de faire une déclaration devant l’Europe. 11 faut que les exilés attestent devant l’univers entier, que nullô* loi ne leur a jamais ôté le droit de vivre dans leur pays; que le crime seul les en a arrachés. La loi est représentée par les proscrits ; ils ne reconnaissent à personne le droit de les amnistier.
« Mais cet exil, ce long sacrifice peut servir en ce moment même la France, en forçant celui qui s’est emparé du pouvoir, de donner des garanties de sécurité à tous les citoyens, et de faire au pays de sérieuses restitutions : abolition de la loi des suspects, liberté individuelle, liberté de la presse, rétablissement de la tribune, sincérité du suffrage universel. »
C’est dans cet esprit qu’il écrivit sa Protestation. Elle parut presque en même temps que celles de Victor Hugo, de Louis Blanc, de Félix Pyat, de Gbarras et de Schoelcber :
déclaration.
a Personne n’attehdra de moi que J’accorde, en ce qui me concerne, un moment d’attention à la chose appelée amnistie.
« Dans la situation où est la France, protestation absolue, inflexible , éternelle, voilà le devoir.
a Fidèle à l’engagement que j’ai pris vis-à-vis de ma conscience, je partagerai jusqu’au bout l’exil de la liberté. Quand la liberté rentrera, je rentrerai.
« Guernesey. Hauteville honso, 18 août.